I. A GUEnUE DE DETAIL
i. — Le cadre et In rie.
Verdun est loin ! Le Uain (jui nous emmenait vers l'Ouest ne nous a pas transportés jusqu'en Artois, ainsi qu'à la fois, nous l'espérions et le craignions. Il est allé bien loin, cependant, jusqu'à une vallre fameuse où, en septembre l'.Mi, notre elFort s'était buté contre un plateau escarpé.
Verdun est loin ! C'est le [tassé déjà reculé, presque disparu sous l'borizon. A présent, nos esprits sont tournés avec confiance, avec curiosité aussi, vers le secteur (jue nous allons occuper.
Ce secteur nous a été présenté sous un jour favorable : c'est un secteur de tout repos, un secteur « pt'père » ! Pensez donc, les troupes que nous relevons sont restées là di.x-buit mois sur place. Le lieu n'est donc pas bien terrible. Et puis ces régiments, ayant devant eux la persj)ective d'un séjour indéfini, ont sans doute organisé par-
faitement leurs positions : nous allons trouver des tranchées solides, des réseaux parfaits; nous vivrons en pleine sécurité. Ils se seront préoccupés aussi du confortable : nos abris seront superbes, et nous, heureux comme des princes!
Nous avançons d'un pas allègre, bercés par ces rêves d'espérance. Un autre sentiment cependant, sournoisement s'est coulé dans nos esprits. Fautil donc avouer une ombre de jalousie? Nous pensons à ces heureuses troupes stationnées, presque depuis le début, dans une douce semi-quiétude, tandis que nous, nous prenions part à des actions terribles. Leur bonheur nous serait-il amer? Pauvre humanité, petite et mesquine I
Travaillés par ce ver rongeur, nous rencontrons quelques détachements avant-coureurs des partants. Avec ébahissement, nous voyons les sacs ornés de piquets de tente. Chez nous, il y a beaux jours que, au cours de nos pérégrinations multiples, nous avons semé sur la route ces accessoires gênants et peu utiles. Heureux de saisir une preuve tangible de longue immobilité, d'un air narquois, nous lançons : « Eh bien, on vient du dépôt? » La malice s'en mêle. Nous crions avec ironie : « Vous allez à Verdun ? C'est bien votre tour! » Le détachement défile en nous renvoyant, coup pour coup, quelques gasconnades, et chacun continue son ciiemin.
Nous approchons. Là-bas, à quelques kilo-
mètres, triste et dénudé, le plateau abrupt barre l'borizon : une gigantesque muraille de Chine! Sur les pentes courent de longues levées de terre sinueuses, semblables aux galeries de taupes dans nos prairies. Ce sont les boyaux. Des tranchées, nous ne voyons rien encore. Le premier aspect de notre nouveau séjour calme un peu notre enthousiasme : les pentes sont bien raides pour nous, habitués aux étendues plates du Nord; le plateau est bien nu ; pas un arbre I II faudra se terrer sans répit.
Encore un petit effort, et nous voici à domicile. Le boyau s'ouvre devant nous. Impression excellente. Il est superbe! Large comme jamais nous n'en avons vu de pareil; le fond est pavé de caillebottis qui, par mauvais temps, doivent faciliter singulièrement les allées et venues ; les lignes téléphoni(jues sont parfaites : isolateurs en porcelaine i)lanche et [)arallélisme impeccable !
Ahuris de ce confort, nous nous avançons saisis de crainte et de respect. Comme le parent pauvre, pénétrant dans le vestibule magnifique du cousin millionnaire, nous sommes gênés : nous craignons de casser, de salir, et nous nous posons cette question : « Que signifie donc ce luxe? »
Depuis, j'ai eu la clef de l'énigme. Lors de mon premier voyage au village tout proche, des habitants me renseignèrent. Le secteur, peu de semaines auparavant, avait eu l'honneur d'une visite
d'hommes politiques du plus haut rang, qui étaient venus s'y faire une compétence. L'autorité avait choisi à cet effet un secteur modèle, se prêtant aisément aux évolutions des puissants personnages.
Mon interlocuteur ajouta une anecdote savoureuse. L'autorité consentait bien à se prêter au désir des nobles visiteurs, mais elle entendait les mener où elle voulait et pas plus loin. On s'y prit de jolie façon. Au moment voulu, des grenades sont lancées aux Allemands; ceux-ci, mécontents, répondent. Bientôt le 75 intervient dans le débat; l'artillerie adverse en fait autant, et en quelques minutes, un concert peu rassurant ébranlait la position.
Les illustres visiteurs s'arrêtèrent, interdits, dressèrent la tête. « Qu'est-ce que cela? » demandèrent-ils : « Oh! rien! Les Boches veulent nous ennuyer; nous allons les faire taire. Au reste, nous n'irons pas jusque-là ! »
Rassuré, le cortège reprit sa marche jusqu'à la limite fixée : on s'arrêta dans la première tranchée de la deuxième position pour examiner le paysage.
La vue était splendide. La tranchée commandait un ravin large et profond. Sur la pente opposée, tout en haut, à des bandes grises se devinaient des lignes de tranchées. Mais quelle était leur nationalité? Rien ne le révélait à des yeux inexpérimentés. Les visiteurs pouvaient très bien se donner la fière illusion de se trouver en première
iig;ne, face à l'ennemi, et de barrer, de leur poitrine, à l'envahisseur, le chemin de Paris.
Leur suggéra-t-on cette enivrante illusion? Mon narrateur ne me le dit pas, mais que j'ai regretté alors do n'avoir pas assisté à la comédie! Dans nos précédents secteurs, j'avais rencontré, à mainte ro[)risc', des curieux de l'arrière, cavaliers, automobilistes, C. 0. A., inlirmiers en cours de tournée, qui se risquaient jusqu'à nous pour sonder le mystère de la tranchée. Ils avançaient l'œil inquiet, courbant le dos, et leur attitude parfois incertaine excitait notre malice de vétérans. A chaque pas, des iiommes charitables leur glissaient à l'oreille ces avis touchants : « Attention, ce boyau est [)ris d'enfdade par une mitrailleuse. — Attention, ce carrefour est balayé! » Les visages se rembrunissaient et, quelques secondes, reflétaient un peu d'indécision. Puis, voulant être bravo devant les vulgaires fantassin.s, la troupe, s'aplalissant, passait à la course l'endroit dangereux. Les hommes les laissaient défiler en leur prodiguant des « gare à vous », pleins d'intérêt et, le dernier disparu au tournant, les rires explosaient.
Mais je m'égare à la suite des grands iiommcs. Reprenons notre fil.
Long dédale de boyaux : nous nous engageons dans une série interminable de tranchées, suivant
à l'aveuglette notre guide. La marche est pénible : nous avons déjà parcouru pas mal de kilomètres, escaladé des pentes raides qui nous ont brisé les jambes et fatigué les poumons; nous sommes écrasés par notre charge de portefaix et surtout nous étouffons dans l'air stagnant des boyaux, où le soleil déverse inexorablement sa moite chaleur.
L'esprit, anéanti, n'a plus devant lui que cette idée : « Sommes-nous bientôt au bout? » Enfin nous débouchons dans la tranchée qui fut le terminus des fameux visiteurs et de là nous jetons un rapide coup d'œil sur la position. Le site est superbe à la vérité, mais nos puissances admiratives sommeillent. Le guide nous montre, accroché sur la pente d'en face, à mi-hauteur, le P. C. (1) du bataillon. C'est notre but, cela nous suffit. Hypnotisés par cette idée du terme, nous descendons le ravin, puis entreprenons la nouvelle et dernière ascension. Les poumons fonctionnent mal: tous les 4 ou 5 mètres, nous nous arrêtons pour comprimer les soubresauts désordonnés du cœur, et respirer à traits profonds.
Enfin, nous y sommes. Nous laissons tomber notre sac; nous déposons notre équipement en- €ombrant, notre lourde capote, et nous soufflons.
Bientôt nos facultés sont revenues et nous nous intéressons à notre nouveau séjour. Spectacle
(1) Poste de commandenieat.
encliantcur. A nos pieds s'étend un ravin aux courbes gracieuses. A gauclie, il se ferme avec l'éléganco d'une carène de navire, tandis ijue, de l'autre côte, il s'évase et débouche dans une molle vallée, sur laquelle il ouvre une large perspective se perdant à l'infini des lointains. Aux flancs du ravin, des buissons sont accrochés, dus arbres isolés; dans le fond, et là-bas dans la vallée, à perte de vue, s'étend un tapis moutonnant de cimes innombrables, sur lesquelles le premier printeinjis a jeté un manteau de tendre verdure. Sur celtu étendue tranquille, le soleil verse avec sérénité sa douce lumière. Saisis de cette splendeur et de cette immensité, nous admirons et nous méditons. Quelle vie calme et heureuse nous allons mener dans ces beaux lieux!
Rien ne manque à notre bonheur : le paysage est ravissant; notre abri est solide, les Hoches sont calmes. C'est bien le secteur rêvé.
Le jour de l'arrivée, fatigué par une longue marche et de pénibles ascensions, je n'étais pas monté aux tranchées. Du reste, j'en avais déjà tant vues, même de première ligne, que je n'avais plus les curiosités des maraitouts de l'arrière.
Le lendemain matin, une occasion se présente; j'en profite pour rendre visite à mes amis. J'enfile le boyau. 11 n'est guère commode : c'est un escalier. J'avance quelque peu, j)uis tout à coup me voici au P. C. de mon capitaine. Quoi, déjà? Dans
€6 cas> les lignes sont loin? Non, à quelques centaines de mètres. Mais c'est effrayant 1 Que l'ennemi nous donne un coup de coude et nous tombons au fond du ravin. Au moins cette situation détestable est compensée, sans doute, par des travaux parfaits?
Je pousse mon exploration à travers le front de ma compagnie et partout je recueille une impression fâcheuse. Je rencontre l'un de mes camarades qui connaît déjà la position à fond : « Que vaut notre secteur? — Rien; il est très dangereux! Voyez les Boches! ils nous dominent de partout; rien ne leur échappe. Et de notre côté, quelle pauvre organisation! nous n'avons pas de poste de guetteurs, pas même de créneaux. Nos sentinelles sont forcées de rester au fond de la tranchée et d'observer par l'oreille. Si jamais elles passaient un œil, elles recevraient une grêle de balles. Ce matin nous avons déjà eu un blessé dans ces conditions et depuis personne n'ose plus lever la tête. Nous sommes aveugles! Et pour comble, nous ne sommes pas protégés. Pas de réseaux, ou presque pas ; les lignes étant trop rapprocliées, nos prédécesseurs n'ont pas osé en placer. Mais voyez ceux des Boches ! »
Je passe en deuxième ligne. Même impression. — « Etes-vous bien installés? — Ah oui! regardez! La terre des boyaux et des tranchées forme des levées tellement hautes que nous n'avons aucun
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champ (le tir! — Au moins, vous avez fie bons abris? — Oui, ils sont <i toute épreuve, mais trop profonds, et la plupart n'ont qu'une issue. Que rennemi fasse irruption et nous serons pris comme des lapins au gîte !
« Attendons (juebjuos jours; que le colonel ou un général passe l'inspection, et nous aurons du travail : création de réseaux, installation de créneaux, d'abris de guetteurs, arasage des talus, ouverture des abris. Nous n'allons pas chômer ! »
Mon ami s'arrête à cette conclusien d'ordre pratique, et c'est bien naturel. Quant à moi, moins intéressé dans la question, je redescends à mon poste frappé par la complexité de la guerre, surtout de la guerre de tranchées. On ne la considère jamais que sous un angle. Nous y voyons bien, nous, la résistance, mais encore et surtout le plus grand tort possible fait à l'ennemi. D'autres, au contraire, envisagent de préférence un aspect différent : la défensive, le risque à éviter, les pertes à limiter. Chez eux, les abris seront inviolables, mais les travaux défectueux, et les amorces d'attaques moins poussées.
Il semble que cette dernière conception ait pré- ^alu dans notre région. N'en eussions-nous pas d'autres preuves, nous en serions avertis par les nombreuses plaques installées partout : « Il est absolument défendu de toucher aux obus non II. 15
éclatés. » Ces rectangles de bois sont un signe révélateur, l'enseigne de la maison.
Nous prenons possession de notre secteur, dominés par cette impression d'insécurité qui nous oppresse. Mais peu importe. On nous l'a confié; nous ne tromperons pas la confiance de nos chefs. La position est fâcheuse; nous compenserons donc ses déficits par un peu plus de courage, une bonne volonté plus grande, et tout ira bien.
Partagés entre ces sentiments d'inquiétude et de décision, nous entrons résolument dans notre vie nouvelle — vie de calme et de monotonie. Le temps s'écoule lentement, toujours pareil à luimême, semblable à une bande uniforme qui se déroule sans arrêts, sans points de repère : plus de jours, plus de semaines, plus de quantième, presque plus de mois. Ce n'est plus le temps morcelé, divisé; c'est presque l'éternité immobile, ou mieux, comme disent les philosophes scolastiques, Yaevum.
Nous commençons la guerre de détail, de petit détail. En haut, sur le plateau, c'est l'immobilité absolue, mais vigilante. Les guetteurs sont à leur poste, épiant avec une attention constante les moindres mouvements de l'ennemi. Malheur à celui qui se révèle : passe-t-il la tête au-dessus du parapet, obscurcit-il le trou clair d'un créneau, un coup de fusil retentit et parfois, trop rarement, un
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fl a-ia-iaïe » éperdu s'élève de la tranchée d'en face. — Toujours un de moins, pensent nos hommes en cho'ur. l']t d'un! I']t la vigilance reprend, aiyui». L'insensihle course du temps est brisée, çà et là, par des incidents qui reposent un instant l'attention. Tantôt un Boche audacieux paraît sur le parapet, (juclques instants, là-has dans le lointain. Inutile de tirer, il est troj) loin! — Tantôt, des tranchées et des boyaux ennemis, surgissent des pelletées de terre qui planent un instant et s'étalent sur les talus. Les « autres » travaillent. Vite, un coup de téléphone à l'artillerie : « terre remuée, boyau Ilindonhurg! » Quelques instants après, retentissent les départs, puis voici en arrière, bien loin, des sifflements qui se pressent furieux et passent rapides au-dessus de nos tètes. En même temps, en avant, au milieu des pelletées de terre surprises, jaillit soudain une flamme fugitive, monte un nuage rond et enfin éclate un choc sec et strident. Les coups se succèdent pendant quelques instants, puis le silence et l'immobilité, absolus cette fois, se rétablissent. Y a-t-il eu de la casse là-bas? Mystère! — Parfois un bourdonnement retentit en l'air. Aéroplane! Ne bougeons plus! Et l'on observe attentivement. Est-il français? allemand? Les yeux exercés ont vite résolu le problème. C'est un allemand! Oh, le voleur, comme il est bas; il nous nargue. Attends un peu; et aussitôt sur le passage de l'oiseau, les fusils
partent; les mitrailleuses, tour à tour, du fond de leur gîte, étendent sur sa route leurs volutes d'acier et remplissent le ravin de leurs crépitements qui roulent par vagues immenses vers le lointain. L'artillerie arrive enfin : des coups sourds, des sifflements plaintifs; et voici des points blancs qui piquètent le ciel, poursuivent l'aéro, et restent immobiles dans l'azur comme pour jalonner son passage. Les fantassins fascinés suivent la poursuite. Trop long! Ils tirent donc au hasard, ces artilleurs? Meilleur. Ah, très bon! — Oui, coup de hasard, murmure un sceptique! Pourtant le moteur s'est tu; l'oiseau descend rapidement; il va disparaître derrière la hauteur. Touché! Touché! Il en a! Les cœurs se dilatent et pendant que nous nous félicitons du bon coup, soudain le ronronnement reprend et là-bas, au loin, l'aéro, moqueur, reprend son essor et s'éloigne.
D'autres distractions sont moins agréables. Un de nos guetteurs se montre; une balle le salue. Ce n'est rien. Il met son casque au bout du fusil et fait a rigodon » pour faire la nique au Boche. — Un homme, en se rendant au poste d'écoute, marche sans prudence et fait sonner les caillebotis. Un Allemand, averti, lui lance une grenade. L'ennemi a cru deviner des travailleurs dans un coin de boyau. Il leur envoie un « seau à charbon », qui éclate avec une furie indescriptible, mais lieureusement ne fait aucun mal.
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Tels sont les menus incidents (jui, <le loin en très loin, rompent la morne hanalitt' du guet. Un instant l'esprit se distrait et bien vite retombe sous le poids de la lourde atonie.
La nuit est plus agitée : le voile épais des ténèitres favorise l'activité et permet toutes les audaces. La vigilance redouble : les Allemands vont peut-être travailler à leurs réseaux, ou môme envoyer des patrouilles; elles tenteront de voler nos cbevaux de frise, nos sphères, comme elles l'ont dtjîi fait — ce qui est bien vexant! — ou bien elles essayeront un nouveau coup. Il s'agit donc de percer les ténèbres, de deviner des ombres à une sim{)le nuance de noir. Vigilance de lonl et, encore plus, de l'oreille. De temps à autre, dans les réseaux ennemis, un grincement, des chocs se produisent. Les guetteurs écarquillent les yeux. « Ah, gredins! Attendez là, si je vous vois! » Un Iffou elFrayant retentit; c'est une fusée qui prend son vol en dessinant sa trajectoire par une traînée de feu. Parvenue au sommet de sa course, elle s'allume soudain et [)lane, entraînée doucement par le vent, tandis qu'elle verse sa pâle lumière. Le guetteur scrute la région suspecte : Rien ! Des rats sans doute ! La fusée s'éteint, l'obscurité retombe. Quelques instants après, les Boches sont rassurés et les grincements reprennent. Les refiards se tendent avec effort. Ah! enfin, les voilà! Le guetteur aper(;oit trois, quatre masses grises
qui s'agitent dans le noir. Justement les voilà qui se groupent. La cible est trop belle. Le guetteur braque son fusil, vise au jugé et tire. Un râle en face lui répond et bientôt, de nouveau un silence d'horreur pèse sur le plateau.
Il ne suffît pas de veiller; il faut agir aussi, et la besogne est énorme : passer les fils de fer pour ennuyer les travailleurs ennemis, surprendre les patrouilles, éventer les ruses, obtenir des renseignements. Dès que la nuit s'est épaissie, trois, quatre ombres escaladent le parapet et se glissent sans bruit dans la section tortueuse du réseau. Les voici en terrain libre. La situation' est délicate ; la moindre imprudence, une légère témérité peuvent causer un désastre. La patrouille se déploie et en rampant, prudemment, à travers les herbes hautes, s'avance vers l'objectif désigné. Il n'est pas bien éloigné, mais que de temps pour y parvenir! On avance pas à pas, évitant le moindre heurt, le moindre souffle. Il faut inspecter à chaque pas, surprendre les bruits, les interpréter. Les jours sont revenus des trappeurs et des Mohicans. Si jamais une patrouille boche était à l'affût I Si l'on allait se jeter sur la gueule des fusils 1 Donc, attendre, laisser à l'ennemi, s'il est là, le temps de déceler sa présence, puis l'encercler et, s'il résiste, le massacrer. — Mais, rien! En avant! Encore quelques mètres. Tout à coup, une lueur blafarde de clair de lune : une fusée. Vite à plat ventre.
sinon la mitrailleuse va balayer le terrain. La patrouille figée, le nez dans la terre, attend anxieuse que l'ombre la protège. C'est fini. Le cbef, mettant à profit la clarté, à travers les licrbes, a reconnu l'objectif et inspecté le chemin. En avant! Les hommes rampent et s'avancent peu à peu. Les voici au but; ils sont renseignés : l'ennemi n'a pas achevé son travail; ses réseaux sont encore disloqués. — C'est déjà bien; mais nos chasseurs ne veulent pas rentrer bredouille. Voici justement, à quatre mètres, le débouché d'une sortie. Si les Bociies viennent travailler, ils passeront par là. Ce serait trop beau ! La patrouille se range à grands intervalles devant la sortie et, patiente d'une patience animale de braconnier, épie durant des heures, sans un mouvement, sans un souffle.
La nuit, ce n'est pas seulement le guet ou la chasse; c'est avant tout le travail. Dès que la brume est descendue, le plateau désert sort de sa léthargie. De la profondeur des gourbis, des ombres surgissent et, affairées, circulent. De l'arrière, par les boyaux, les corvées en longues files arrivent, portant le matériel. Dos munitions : grenades, fusées, énormes torpilles qui font se courber le dos; du matériel de défense : piquets, pelotes de fil de fer, splièrcs, gigantesques chevaux défrise (jui avancent à contre-cœur dans les boyaux tortueux. Les travailleurs montent aussi.
nombreux. La tâche est immense et pressante : les réseaux, ouverts par les « seaux à charbon », exigent des réparations. En quelques endroits, ils sont trop faibles; il faut les élargir et les épaissir. La corvée franchit donc le parapet, avec un certain frisson, sans hésitation pourtant, et, protégée par une patrouille couchée à quelques mètres (les lignes sont si rapprochées que l'on ne peut aller plus loin), elle se déploie et le travail commence. Travail de mystère, dans l'ombre et le silence. Les piquets à vis s'enfoncent lentement, sans un coup, sans un choc; les fils de fer se déroulent et s'accrochent avec circonspection. Parfois un grincement. Le maladroit se fait rabrouer d'une exclamation énergique, bien qu'étouffée, ou d'un coup de poing amical et vigoureux. Voilà une fusée : la corvée s'aplatit dans la luzerne et le plateau apparaît solitaire, innocent, sinistre. Puis, le travail reprend, entrecoupé çà et là de menus incidents, obstiné toujours.
Pendant ce temps, un peu en arrière, la terre s'agite. Une équipe achève la construction d'abris de guetteurs; une autre redresse dans les tranchées et couloirs les parois écroulées; une troisième approfondit les passages dangereux.
La nuit s'écoule dans une activité fiévreuse, mais dès qu'un rais de lumière révèle les êtres et les choses, toute vie disparaît. Les habitants des tranchées s'enfoncent dans leurs gourbis; les cor-
vées réintègrent les boyaux et, (juand le soleil radieux se lève, il n'éclaire plus (|u'uii plateau dénudé, morne et désertique.
La mort, cependant, n'est pas générale En haut le silence immobile plane, mais dans le ravin, une fourmilière s'agite et se démène. Les hommes, (jui se sont reposés la nuit, sont sortis de leurs terriers. Du iiaut de ma terrasse, je les ai vus surgir un à un de leurs trous noirs, s'assembler (juelques instants, prendre des ordres, puis se disperser. Kn quehpies minutes, une cité ouvrière s'est constituée; les ateliers se sont groupés et chacun, utilisant ses talents, son expérience, se met à l'œuvre. L'intéressante confrérie des cuisiniers grouille autour de ses marmites; les ordonnances vaquent aux soins de leur ménage; les l)ionniers creusent, les charpentiers martèlent. Voici des ateliers plus importants : une compagnie tout entière travaille le hl de fer. Elle j)réj>are le matériel de défense (jui, le soir, sera transporté aux tranchées : les uns dressent et habillent les i chevaux de frise; d'autres enroulent des pelotes; d'autres construisent des sphères. []n autre groupe dé[)ose, on tas bien ordonnés, le gros matériel, les rondins, les traverses, les poutres, les planches (jui, la nuit prociiaine, iront s'engloutir là-iiaut. Du s])cctacle de ce jietit monde, se dégage une impression de vie et de gaieté, aussi dilatante (|ue la solitude alfectée du plateau est impressionnante.
C'est la vie de tranchées : surveillance immobile d'une part, de l'autre, activité laborieuse. Bien que très différents, ces deux genres de vie ont un point d'étroite ressemblance; tous deux sont dominés par un même sentiment : la monotonie. Que l'on soit sur le plateau ou dans le ravin, chaque jour est la répétition de la veille, chaque heure un décalque de la précédente. Quoi d'étonnant si, avec un tel régime, la vie perd de sa saveur, et si parfois les hommes s'ennuient?
L'ennui est le grand ennemi qui, finalement, n'épargne personne. En général, il est bénin : un peu de tristesse, un peu de vague à l'âme; ce n'est pas dangereux. Cependant, comme toute maladie chronique, l'ennui a ses crises. Elles s'appellent le « cafard » ; comme la bète du même nom, l'ennui ronge alors profondément et ses désastres sont immenses.
Le cafard est un mal étrange, aux origines mystérieuses. Presque toujours il naît sans cause apparente. Le matin, le malade s'éveille en mauvaises dispositions. Le corps est mou, l'énergie absente; un poids pèse sur le cœur, un voile assombrit l'esprit. Un vague malaise oppresse, dont on est à peine conscient. L'homme est mécontent, irascible. Son front est barré et, à ce symptôme, les camarades se disent : « Laissons le vieux tranquille. »
Dans cet état d'âme, le malade commence sa
journée sans pensée, l'esprit noyé dans le va^c. Il se traîne. Il n'a pas le cœur à l'ouvraj^e. o Eh bien, ça ne va pas? lui demande un copain. — Je ne sais pas ce que j'ai. »
Ce qu'il a? C'est le mal du pays qui l'écrase. Un petit incident fera éclater l'accès; un nom prononcé tout près et qui réveille les souvenirs endormis, un visage qui en rappelle un autre de là-bas, un commandement un peu brusque qui, par contraste, fait penser au doux régime de la famille. Et voilà que tout à coup le voile se déchire. Le malheureux homme a le mirage : il voit son intérieur, les êtres aimés, sa terre, le clocher, loui ce (jui a fait sa vie jusqu'au jour cruel de la séparation — et sur ce tableau d'amour plane l'atroce pressentiment : « Tu ne les reverras plus. C'est fini à jamais I o
Une détresse immense envahit son c(pur. Il est mallieureux; il n'a plus raison de vivre; il est désespéré.
Locjue lamentable, il se traîne, ne sachant que «levenir et lorsque enfin il trouve un moment de libre, il s'écarte — toute société lui est odieuse — il s'assied et, la tête dans ses mains, il songe. A quoi? A rien. Il ne pense même pas aux siens; leur .^^ouvenir lui est trop douloureux; il l'écarté avec violence. Il rêve :
Pauvre oiseau perdu dans la bruine Sur le ludt d'un vaisseau perdu...
L'amour enfin l'emporte. Il se redresse, tire de sa poche un portefeuille, y prend un carton et longuement le contemple. Les larmes montent à ses yeux et, comme un enfant, il pleure. Émus, les camarades s'approchent en silence et par-dessus son épaule, saisis de pitié, ils aperçoivent sur la pauvre carte un groupe charmant : une jeune mère entourée de jolis petits qui, dans leur sourire forcé, semblent dire tout bas : « Papa! reviendras-tu bientôt? » Et de nouveau le sombre pressentiment dans son cœur tinte le glas.
Ces crises aiguës sont rares, du moins chez les caractères trempés. Quant à l'ennui normal, chronique, son influence n'est pas néfaste. Semblable à l'huile qui, autour du vaisseau ballotté, calme la tempête, il assoupit plutôt les ardeurs tumultueuses d'une gaieté trop vive. L'âme est moins agitée, elle n'en est que plus ferme.
Et en effet, l'impression dominante qui se dégage du spectacle de nos hommes est celle d'un courage inusable.
Ce courage, selon son objet, revêt divers aspects. Devant le service, c'est la bonne volonté sans restriction. Évidemment, la vague d'enthousiasme de Verdun est loin, mais loin aussi est le laisseraller, l'esprit de « carotte » des cantonnements de repos. Tous sentent que la tâche actuelle est nécessaire, et ils l'accomplissent avec conscience. Qu'ils soient aux créneaux ou qu'ils exécutent une
corvée, ils ne connaissent (juc l'ordre vcru. Que de fois n'ai-je pas été ému par le spectacle de ces braves supportant les fatigues sans un murmure, de ces jeunes, encore ignorants dos soulFrances il y a (jU('l([U('.s mois, mais surl(jut de ces l>ons vieux, idanchis [)ar les rigueurs de la campagne, (jui marchent graves, le dos voûté, plus ciiargés de leurs soucis (jue de leur fardeau. La situation est lourde certes, et pourtant jamais une plainte ne sort de leurs lèvres.
Devant le régime rigoureux, le courage affecte la forme de la résignation parfaite, si parfaite (ju'elle s'ignore. Et pourtant quelle vie est la leur! Sans doute ils ne supportent plus les horreurs du premier hiver de tranchées. Mais avez-vous estimé le lot de fatigues (jue leur imposent les longues veilles et les innombrables corvées? Avez-vous savouré l'austérité de leur existence? Ils couchent souvent sur la dure, toujours sans confort. Leur nourriture, suflisante, est sans délicatesse. Et la plupart sont pauvres; ils ne peuvent donc s'accorder aucune compensation. Ajoutez l'empire [)erj)<'tuel de la discipline et, (jui jdus e.st, le {)oids de la vie conunune. Il faut se rendre réel le tourbillon de la vie dans un gourbi encombré. Voulezvous reposer un peu? Quelques voisins, inattentifs ou imléliciits, ne se priveront pas de faire tajiage. Recherchez-vous l'isolement pour écrire un mot en poix ou lire, afin d'oublier? Les causeries, les
chants, le vacarme s'y opposent. Et si, par une volonté tendue, vous parvenez à vous écarter dans un coin solitaire et à vous abstraire du milieu, des fâcheux viendront vous harceler de leurs conversations insipides. Vous vous efforcerez de leur faire comprendre votre désir d'être seul : eux, peu faits aux nuances, ne saisiront pas. Dans ce milieu l'homme a perdu tout droit de propriété sur luimême; il est devenu un bien banal à l'usage du passant.
Le renoncement absolu, en de telles conditions, est une vertu de rigueur. Tous, presque tous, le professent et, ce qui est plus beau, ils n'agissent pas ainsi sous l'influence de réflexions profondes, mais en suivant la pente de leur âme, leur générosité naturelle. Et ce sacrifice est parfait : dans leur dénûment, dans leur perte d'eux-mêmes, ils sont gais. De la gaieté insouciante des jeunes à la bonhomie grave des vieux s'étend une gamme où tous les tons figurent. Les tranchées sont loin d'être un séjour maussade de condamnés; la bonne humeur éclate sous toutes ses formes : chants, plaisanteries, bons mots, farces, rien n'y manque. A part quelques notes graves qui, de temps à autre, marquent un temps d'arrêt, l'on croirait se trouver en présence d'une humanité nouvelle, oublieuse d'elle-même.
Les dangers courus mettent également en relief un courage magnifique. Devant eux, cette vertu
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revêt sa forme supérieure : l'indifrérence. No croyez pas (|ue jo veuille dire inscnsibilil»';. Loin de là. La chair parle encore et très haut jiarfois. J'ai mémo rcmar(jué que depuis Verdun hien des systèmes nerveux restaient ébranlés, et vibraient plus facilement : qu'un semblant de bombardement s'annonce, que deux ou trois obus éclatent dans le ravin, les cœurs palpitent et les membres tremblotent. Mais la volonté reste aussi ferme que jamais et commande sans défaillance. Les obus peuvent souffler, les marmites mugir, les torpilles hululer. Les dos se courbent d'instinct un instant; les braves marchent droit leur chemin sans un regard en arriére : leur consigne est sacrée ! Ils obéissent sans doute un peu à l'amour-propre, et craignent avant tout de passer pour Lâches. L'habitude a aussi sa part dans cette bravoure : ils ont côtoyé la mort si souvent que son horreur s'est usée au contact. Le fatalisme, chez les moins cultivés, joue également son rôle. Mais ce qui domine en eux, ce qui les coule, et finalement les maintient dans cette attitude, c'est un sentiment puissant, encore que confus et vague (jui remplit leur être. Ils savent et, par le cœur bien plus que par l'esprit, ils sentent (jue la patrie est une grande réalité, an prix de huiuelle les individus sont des êtres subordonnés, infimes, et comme sans valeur. Sous l'empire de ce sentiment, auquel la foi religieuse prête, ciiez la plupart, (juchpic chose de
son caractère sacré et de sa fermeté inébranlable, les pensées égoïstes sont refoulées, les intérêts personnels éliminés, pour un temps, du champ habituel de leurs pensées. Une seule chose compte encore : la France, la victoire, le devoir! Un malheur peut arriver — et cette perspective fait monter un frisson — mais peu importe. Animés de cet esprit de sacrifice, ils ont donc accepté la situation, et l'adaptation a été si parfaite que désormais l'effort violent est inutile et l'héroïsme simple.
Les exigences du service, les rigueurs de la vie, la grandeur du danger, tout glissera sur ces hommes, ils sont taillés dans le marbre — dans ce marbre éclatant et pur d'où sortent, ailées, les Victoires.