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Les actions militaires

Le temps se déroulait uniforme sur le plateau désert. Sa monotonie cependant devait être coupée à plusieurs reprises par des faits de guerre d'une certaine importance. Il est indispensable de s'y arrêter quelques instants, si l'on veut se rendre réelle la guerre de détail.

Nos prédécesseurs nous avaient vanté leur secteur de tout repos. Nous les avions écoutés avec un sourire sceptique : « Les secteurs de tout repos,

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pensions-nous, nn son! pas faits pour nous, et, (|uan(I par liasard on nous les donne, nous les gâtons. Attendez que le 21" arrive (1), et vous allez voir ! »

Nos pressentiments iHaient justes. A peine étions-nous installés depuis deux jours que le ravin, autrefois silencieux, retentissait, h intervalles variés, du fracas des obus, des prenades, des torj)illes. Les Allemands furent peu satisfaits de ce nouveau régime et, comme il menaçait de se prolonf^^er indéfiniment, ils décidèrent île nous en imposer, de nous « dresser », selon lexpression technique.

La fête fut fixée au jour de Pâques. l"]lle ne fut pas pour nous une surprise complrfc. Dans la matinée, un bruit étrange avait circulé dans la troupe : « Vous savez, le baudet a chaulé ce matin! — Quoi? Quel i)audet? — Le baudet des Itoches ! — Le baudet des Boches! Qu'est-ce que vous racontez là^ — Eh oui, les Boches ont un baudet et lorsqu'il ciiante le matin, il y a bombardement le soir. C'est le N' (|ui nous l'a dit! »

Nous atlenilîmes donc, (juelque peu scepli(pies, l'effet de la prédiction.

Le soir, vers cinq heures et demie, nous jouissions eu paix de la douceur dun beau jour de printemjis, lors(pie tout à couj) au-dessus de nos têtes

(1) Lo rÔKinient d'artillerie alTectt^ à notre division. M. 18

plane un souffle de locomotive haletante qui, l'instant d'après, piquait droit devant nous dans le fond du ravin et éclatait avec un bruit de pétard. C'était un « tuyau de poêle », la dernière invention du génie germanique.

Cet incident revêtit de suite une grande importance : il était un présage. Nos prédécesseurs nous avaient, en effet, passé cette consigne : lorsque les Boches bombardent, c'est toujours la même répétition; leur imagination tactique est, en effet, peu développée. Ils envoient ici quelques « tuyaux de poêle », espérant sans doute nous surprendre dans une douce quiétude ; puis les torpilles tombent là-bas, à droite, et ensuite les explosions se propagent vers la gauche.

Et de fait ce fut bien le bombardement, réglé, cette fois encore, sur le même scénario. Les bombes se mirent à fouiller notre creux de leurs pétarades inoffensives, et pendant que nous nous divertissions de ce spectacle nouveau, soudain le plateau s'ébranla, disloqué : une torpille venait d'éclater. Aussitôt d'autres suivirent ; nos artilleurs se mirent de la partie avec vigueur et bientôt la hauteur ne fut plus qu'une ligne de cratères d'où jaillissaient soudain des éclairs immenses, puis d'énormes nuages noirs qui montaient lentement, tandis qu'un tremblement de terre se propageait au loin.

Nous étions postés à 200 ou 300 mètres du lieu

(les explosions; nous pouvions donc contempler à loisir un tableau superbe. De nos lignes, les tor- [lillcs s'«''lan<;aionl vivement, s'élevaient droit dans le ciel avec la légèreté de l'alouette, puis arrivées à leur zénith s'inclinaient par une série d'ondulations gracieuses, souples comme un vol d'oiseau. Kilos hésitaient d'ai)ord, comme cherchant leurs ^ iclinies, et ensuite, à une vitesse effrayante, fon- • •aient sur leur proie. Elles disparaissaient enfin sous la ligne du plateau et la flamme jaillissait.

Ces oiseaux gracieux croisaient dans leur course lies i)Ourdons énormes et lourds : les « seaux à charbon » de nos vis-à-vis. Leur vue était grotesque. Ils montaient péniblement, avec une grâce de rustaud, en roulant sur eux-mêmes, comme dépourvus du sens de l'écjuilibre, et retombaient f ensuite, massifs, au milieu d'un bourdonnement énorme et produisaient une explosion de tonnerre, un cataclysme.

La vue de ce déchaînement de furie était agréable, bien qu'émotionnante, à distance; dans les tranchées, sous cette avalanche, la situation était terrifiante. La garnison est rentrée dans les abris et, dans un silence accablant, elle laisse passer l'orage. Mais les guetteurs? Pour eux, c'est la lutte angoissante de la souris contre l'aigle t Une seule tacti(jue possible : sur[)rendre l'oiseau dans sa course, suivre ses évolutions, et lorscju'il fonce sur eux, se dérober adroitement, ils sont

donc tout yeux et surtout tout oreilles. En face^ un coup de pétard sourd : c'est un départ. Attention! Voilà le bolide qui monte. Où va-t-il7 Ils le suivent anxieusement, le voient hésiter. Tout à coup il s'abat. Horreur ! c'est pour nous ! Les hommes se jettent derrière un pare-éclat ou s'enfoncent dans le vestibule d'un abri. Aussitôt un « boum » sonore retentit; quelques instants se passent, longs comme des siècles, et puis le sol oscille, la terre semble s'ouvrir et une explosion effroyable les heurte de son souffle, brutal comme un coup de massue.

Dans les périodes normales, le danger n'est pa» pressant; avec de l'attention, du sang-froid et un peu d'agilité, il est possible d'échapper aux monstres. Mais quand le bombardement en est à son point de crise, la lutte devient inutile. Les torpilles et les « seaux à charbon » s'entre-croisent dans l'air, retombent en pluie. Inutile alors de se garer; ce serait pour tomber de Gharybde en Scylla, et du reste cet eff"ort n'est plus possible; les nerfs épuisés par une tension excessive, disloqués par les chocs, sont à bout; ils ne réagissent plus. Il n'y a plus qu'à attendre, dans l'hébétude, le coup atroce et le déchirement horrible.

Ce jour-là, l'un des nôtres, le soldat Hot, fut tué dans ces circonstantes, victime de sa vaillance. De la porte de son abri, il observait le bombardement. Il aperçut à quelques pas de lui l'un de ses cama-

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rades on faction, paie comme un mort, W'^*- d'Iiorreur. Ilot s'informa : « J'ai peur, lui avoua son ami. — Rentre, je prends ta place; moi, ça ne me fait rien. » Kt il prit bravement la garde sous l'averse terrilianle. Il essaya d'user de tactique; <•(> fui impossible; le tir «'tait trop dense. Pendant qu'il se garait d'un seau, une torpille percutante tomba à ses pieds et éclata sur le coup. Le malbeureu.v fut retrouvé en lambeaux sous un amoncellement de terre.

La situation était épouvantable. Pourtant nos braves la dominaient de leur grandeur. Ces traits notés parmi beaucouj) d'autres en feront foi.

Le soldat D... guettait, insensible en apparence au danger, absorbé par sa mission. Le moment criti(pie était arrivé : la nuit commençait à tomber et l'irruption des Bocbes était à craindre. D .. redouiilait dorii- do vigilance. Mais la difliculté était grande; des herbes hautes lui coupaient la vue. Il eut bientôt trouvé la solution : il monterait sur le parapet; le danger serait extrême, mais il verrait; le reste ne comptait plus! Sans hésitation il monte donc el, à genoux, dans la terre remuée, le dos courbé, le cou tendu, l'cril lixe, il observe, indiiïérent à la mort qui l'entoure.

Une lourde obsession pesait alors sur les esprits : l'arrivée des ennemis. Le caporal L..., un a envahi », le ccuur débordant de rage, les attendait. Il se tenait à la porte de son abri, le fusil à la

main droite, une grenade dans la g'auche. Il avait le dos courbé, les jambes repliées; son front était barré d'un pli féroce, ses yeux injectés de colère : un taureau en arrêt, n'attendant que l'ennemi pour bondir. Lui non plus n'avait pas peur, et pour lui non plus, la mort ne comptait pas.

La hiérarchie, à tous les degrés, veillait. Le sergent C..., étant de service, devait s'assurer, par des rondes fréquentes, que les guetteurs étaient à leur poste. Ces promenades étaient assurément peu agréables, mais il les accomplissait avec flegme; il n'eût pas fait un tour de boulevard avec plus de calme. Au cours d'une de ces rondes, il entra dans l'abri de sa demi-section, afin de constater si tout le monde était prêt pour l'alerte possible. Il aperçut, blotti dans un coin, l'un de ses hommes. C'était une mauvaise tête. Au repos, quelques semaines auparavant, pour faire preuve de bel esprit, il s'était écrié derrière C... : « On les verra, les serg-ents, aux tranchées ! » C..., sous l'insulte, n'avait pas sourcillé, mais intérieurement il avait répété : « Oui, tu les verras I » Ce moment était arrivé. Le bombardement se ralentissait et C... avait besoin d'un homme de liaison pour sa prochaine tournée. D'un air indifférent, il se tourna donc vers notre forte tête et lui dit : « Venez avec moi! » Le soldat se redressa, interloqué. A l'attitude du serg-ent, il comprit qu'il n'avait aucune échappatoire. Il se leva en gro-

gênant et, à la suite de son sergent, monta l'escalier. C... niurclui sans se presser, imperturbable, puis revint à l'abri. « Eb bien, lança-t-il à son compagnon (le ronde, on les a vus, les sergents? » L'boinmc était maté. Tremi)lant des fortes émotions subies, bonteux sous le regard mofjueur de ses camarades, il se jeta dans son coin et garda un silence morose.

Nous attendîmes en vain; les Allemands étaient sortis sur notre droite. Voulant se renseigner sur les nouvelles troupes qui les ennuyaient tant, et dans le but au.ssi de leur inspirer une saine terreur, ils avaient organisé un cou[) de main. A la nuit noire, ils bondissaient de leurs trous, et par une brècbe de nos réseau.x dislocjués, sautaient dans notre trancbée. Une sentinelle tout à coup vit surgir des ombres et, en même temps, avant qu'elle ait pu jeter le cri d'alarme, elle s'afFaissait, frappée d'un coup mortel. Aussitôt les assaillants passent par cette trouée, se divisent en groupes et s'enfoncent dans nos lignes. Heureusement, la sentinelle voisine a vu des mouvements désordoimés qui s'agitent dans l'ombre. Elle devine le danger et crie : « Les Bocbcs ! » L'alarme se répand dans le (juartier et la résistance faroucbe s'organise ; un combat de boyaux s'engage, acbarné.

Les bauts faits qui s'accomplirent alors mérite-

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