U IMPRESSIONS DE GUERRE
chancelier de l'Empire, quanti il disait qu'en Belgique la vie économique était normale. Cela n'est pas et ne saurait être tant que la situation ne changera pas : le numéraire manque et l'on doit tout payer comptant; les meilleurs ouvriers sont partis, et ceux qui restent préfèrent chômer; que d'usines doivent arrêter, par suite du manque de matières premières ! Ajoutez-y l'arbitraire et la mutabilité voulue de tous les arrêtés, avis et décisions du gouvernement général, au point de devenir un écheveau inextricable; en fin de compte, on est si obsédé de ces formalités et perpétuels changements, qu'on renonce plutôt à faire des affaires sous un tel gouvernement.
N'oublions pas que le blocus anglais pèse par contre-coup sur notre pays aussi durement que sur l'Allemagne. Importations et exportations sont impossibles ; nos industriels ne peuvent disposer de leurs dépôts bancaires en Angleterre ou en France. Avec une rare abnégation, notre population a compris la nécessité de ces sacrifices. Mais tous ceux qui portent la responsabilité de l'avenir de notre patrie, et notre gouvernement en premier lieu, ont vu qu'une pareille situation ne pouvait durer, qu'un épuisement trop complet briserait pour de bon les ressorts économiques et moraux de r « héroïque petite Belgique ». A tout prix, il faut une solution qui permette — moyennant des garanties raisonnables — l'importation de ma-
lières premières, Texportalion de produits manufacturés. Ce sera une solution partielle de l'angoissant problème du chômage : les secours seront la rétribution du travail. Il paraît que les pourparlers en cours sont en voie d'aboutir.
Une dernière question, les transports et les bagages.
Quand on dit que les déplacements sont devenus difficiles en Belgique, on s'imagine parfois que les passeports en sont la cause. C'est une erreur : depuis des mois la circulation est libre, pourvu qu'on ait sur soi sa carte d'identité, visée par l'autorité allemande, sous réserve cependant des restrictions suivantes : rester en dehors de VElappeijehiet (zone des armées) et du réseau-frontière (une bande de 5 à 10 kilomètres le long de la frontière hollandaise), et n'être pas soumis au contrôle du Meldamt. Aux jeunes gens en âge de porter les armes, il est interdit de s'éloigner de plus de 5 kilomètres de leur résidence; et, obtiennent-ils un passeport, par exemple de Charleroi à Bruxelles, ils doivent, pendant leur absence, se présenter à intervalles rapprochés au Meldamt de cette dernière ville.
Une des grandes entraves au trafic, c'est l'absence de communications rapides. Les trains
allemands sont boycottés, non seulement par pro testation patriotique, mais aussi à cause des prix élevés. Le trajet simple Bruxelles-Anvers coûte autant qu'auparavant le même trajet aller et retour en seconde (1). Puis le service est extrêmement restreint. L'indicateur tient en quatre pages. De Bruxelles partent pour Tournai, Mons, Charleroi, Namur, Liège, Anvers et Gand un total de vingt-deux trains. La cause? Freiherr von Bissingl'a donnée dans une affiche demeurée célèbre : Les Belges doivent s'en prendre à leur propre gouvernement, qui a osé emporter en France plusieurs milliers des meilleures locomotives, et refuse de les céder pour les besoins du pays occupé.
Les voyages sont extrêmement lents : une heure et demie de Bruxelles à Anvers.
Puis, il y a des formalités, les visites « corporelles » auxquelles on est toujours exposé, surtout à Anvers. Dans les gares, aux guichets^ les affiches, inscriptions, horaires, tout est exclusivement allemand ; partout on voit l'invitation : Soldats, parlez votre langue! Est-il étonnant que les trains allemands ne contiennent généralement pas plus de dix à vingt civils?
Tout le trafic se fait par les lignes des trains vicinaux qui n'ont pas encore été enlevées. Les
(1) Par kilomètre, 10 centimes en troisième; 15 centimes en seconde; 20 centimes en première.
Compag-nies font des aflaircs d'or. Plusieurs ont soudé leurs services, et on a maintenant dos vicinaux-express avec voitures directes, par exemple Liège-Bruxelles (place Dailly) ; Mons-Bruxelles (place Rouppe) ; Charleroi-Nivelles-Petite-Espinette, et de là Bruxelles. D'autres services ont combiné leurs horaires, mais n'ont pas établi de services directs. Ainsi, en (juittant Maeseyck le matin vers quatre heures et demie, en changeant de train à Brée, Bourg-Léopold, Beeringen, Diest, Louvain et Tervueren, vous arrivez rà Bruxelles vers douze heures et demie... Un vrai charme I
Pour remplacer le « Bloc » (train rapide de Bruxelles à Anvers), voici ce que l'on recommande : de Bruxelles à Vilvorde, en train électrique; de là, en voiture jusqu'à xMalines, près du pont sur le Nethe, détruit lors du siège d'Anvers ; en face du pont, un autre train attend et vous conduit via Boom, Aertsclaer, jusqu'à Anvers-Kiel, où passe une ligne de tramways anversois. La durée totale de l'équipée est de trois à quatre heures, et le prix, de 3 à 3 fr. 23.
Partout où il y a un hiatus entre les lignes sur rail, on a vu surgir des services de voitures qui rappellent les diHgences. Vieux véhicules attelés de chevaux poussifs refusés à l'armée. Xu commencement, le métier était rémunérateur, les gens payaient volontiers, les bêtes étaient en bon état. Maintenant, elles sont surmenées : coûte que coûte, u. a
pourtant, il faut qu'elles rapportent de quoi assurer leur nourriture. Or, l'avoine est hors de prix. Il n'est évidemment pas question de vendre ces haridelles.
Actuellement, le prix par personne, dans une voiture à quatre places, est de 1 fr. 50 ou 2 francs pour le trajet Vilvorde-Malines, 13 kilomètres.
En relisant ce croquis, tracé au fil des souvenirs qui me montaient au cœur, j'en ai senti toute l'imperfection. L'on m'assure cependant que, telles quelles, ces notes seront les bien venues. Je les livre au public. Puisse mon travail contribuer à faire connaître et aimer la patrie qui souffre, mais reste fière. Puissent ces lignes encourager tous ceux qui luttent pour l'indépendance de la Belgique !
Léo Belgicus.
l" janvier 1916.