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AVEC LES ANGLAIS DANS LES FLANDRES

Lettres d'un interprète aux Forces de S. M. Britannique

Mardi 28 mars 1916. — Je ne sais si vous aimeriez à partager ma vie. S'il ne fallait qu'un miracle pour vous attirer auprès de moi, j'en serais capable. Et je vous recevrais dignement : cette semaine-ci, mon installation est ravissante, elle agréerait à votre àme pacifique et rêveuse. Imaginez un quartier silencieux dans une petite ville de province, blottie sous des toits ronds et moussus, une maison blanche entourée de jardinets et penchée au-dessus d'un canal sinueux et rapide : j'habite là. En face de moi, une écluse à demi vermoulue, et par derrière, dans un îlot, un vieux moulin à vent, à eau et à main. Au second plan, le belfroi de l'hôtel de ville et le clocher grêle d'un couvent. Puis un lac inmiense produit par la crue de deux rivières parallèles, dont les eaux se rejoignent à travers les haies, et quelques futaies qui émergent encore... Ajoutez un bon lit, un bon feu, un peu

de loisir... Et dites si je ne suis pas à mon aise. Pourtant vous devinez ce qui me manque. Dan» les moments de loisir, je sens plus que jamais un vide, l'absence d'amis, que leurs lettres affectueuses n'arrivent pas à remplacer. Il y a dix-huit mois que je vous ai dit adieu : dix-huit longs mois de voyage et d'aventure, de pluie et de boue, de vent et de soleil, de faim parfois, de soif, et de nuits à la belle étoile, d'obus et de balles — mois de souvenirs où mon esprit se reporte sans cesse vers ma famille, dans le ciel où elle augmente, sur terre où elle diminue — mois délicieux en somme, mais où mon bonheur n'est pas complet, parce que je suis un peu seul.

Je viens de regarder sur mon agenda la liste des lieux où j'ai séjourné, des personnes avec qui j'ai fait connaissance. La liste est longue; mais hélas! combien de maisons où j'ai chaudement dormi ne sont plus qu'un pan de mur entre des plâtras. Et combien d'officiers sous qui j'ai servi sont tombés, quand le régiment laissait sur le chemin une traînée de cadavres... depuis la Marne jusqu'à l'Yser. — Presque tous les villages inscrits sur mon calepin, sauf les premiers en date, dont j'ai quelquefois des nouvelles par les communiqués, portent un nom qui sonne flamand, bourré de werch, houck, ghem. Et les officiers sont tous Anglais : des désinences en wood, smith, bridge. —

Vous voyez que mon expérience est fort rr Juite. Je ne connais guère qu'un champ de bataille, la Flandre; et qu'une armée, le « Corps expéditionnaire britanni(juc ». En revanche, je crois les connaître à fond.

Et à force d'être familiarisé avec eux, j'ai fini par les aimer. La plaine où je vis me plaît. Illimitée comme l'océan, et plus bienfaisante que lui par sa fertilité qui la transforme, mélancolique en hiver sous la brume grise, germant au printemps une multitude de couleurs on dominent le verl et l'or, éblouissante et parfumée quand la grande chaleur mûrit les blés, baignant alors de l'aurore au soir dans le soleil qu'aucune colline ne cache, regardant miroiter l'innombrable et nonchalant réseau de ses canaux et rivières, taclietée par des bosquets, des chaumières et des églises plantées au hasard un peu partout, l'étendue flamande exhale une j)oésie forte et tranquille. Il est vrai que d'autres la trouvent banale, et j'en ai médit moi-môme; mais un pliilosophe — et vous en êtes un — ne s'étonnera point, et bâtira une théorie avec ces divergences. Il expliquera que la poésie ne tient pas aux clioses, mais à l'âme qui l'y projette et l'y retrouve; et, par conséquent, rien icibas n'est pourvu ou dépourvu de poésie, car l'imagination, suivant son caprice, peut enluminer ou déflorer tout objet.

Et puis cette étendue est habitée par une race

franchement sympathique; des corps robustes, des visages épais, mais resplendissants de santé, des familles nombreuses — des âmes saines à l'égal des corps, que la civilisation actuelle n'a pas encore corrompues, où le bon sens et la foi sont enracinés. Les passions du paysan sont puissantes, mais calmes, et par-dessus tout domine l'amour du sol, du lopin sur lequel sa ferme est bâtie, et dont la fertilité mystérieuse le nourrit, l'étonné et le frappe de respect. Païen, il eût divinisé la terre. 11 est énergique, et ne lui marchande aucun soin. Depuis deux ans, tous les jeunes gens sont partis, il ne reste que des femmes et des vieillards, et cependant les champs sont cultivés, jusque sous les obus. J'admire ces femmes qui se lèvent au petit jour et ne quittent le labour qu'à la nuit : la France leur doit tant de reconnaissance! C'est de leur sang que sont nés les soldats, c'est de leurs greniers pleins que s'acheminent les convois qui nourrissent l'armée.

Mes hôtes ont aussi leurs défauts, et c'est heureux après tout. Leur esprit est juste, mais étroit : ils ne comprennent pas les habitudes étrangères. Leur opiniâtreté virile confine souvent à l'entêtement, et rivalise sans difficulté avec la ténacité fameuse des Anglais qu'ils hébergent, et avec lesquels ils se disputent de temps à autre. Ils sont âpres au gain, un peu ladres, capables pourtant de sacrifices : beaucoup fournissent l'aumône et le

logement à des évacués. Et j'en ai vu, mainte fois, (levant leurs maisons bombardées, leurs toits béants, leurs meules en flammes, essuyer quelques larmes et refuser les condoléances avec ces simples mots, si banals aujourd'imi : « Que voulezvous? c'est la guerre. » Et encore : « Le bon Dieu punit nos pccliés. » Car ils ont une qualité qui couvre une multitude de fautes : ils sont pieux, dévots, sans ombre de superstition. Ils aiment le curé et fréquentent l'église. Ils ont multiplié sur les routes les cbapelles et les crucifix. Presque toutes les fermes ont une statuette encastrée dans le mur.

Vous croyez que je n'ai jamais eu de grand plaisir i)ar ici? Comme vous vous trompez! Je me suis acquis bien des amis. Et quelles exquises veillées d'iiiver j'ai passées, au milieu des braves gens, autour du fourneau rond, buvant le café pendant que la pluie cinglait les vitres, et que la fermière en venait aux conlidenccs, me tendait les lettres du fils et du mari... La veillée se terminait par la prière en commun, — devant une des images coloriées dont les murs sont couverts, — chromolitliograj)liies importées de Malines, où les saints trop vigoureux et trop joufflus sont dus au pinceau d'un Hubens sans talent (encore qu'ils vaillent artistiipiement mieux que telles de nos statues soidisant de Paris, aussi terrestres iju'étriquécs, que l'anémie ne sauve pas de la vulgarité).

Mais où vais-je m'égarer? C'est de la guerre que vous désirez entendre parler! Vous me pardonnerez d'avoir songé en premier lieu aux malheureux qui habitent aux abords de la ligne de feu. Ils ont tant de droits à la pitié, à l'estime; et personne ne s'intéresse à eux. C'est mon bonheur de pouvoir, par ma situation, leur rendre beaucoup de services.

Et puis une causerie sur la guerre ne vous offrira rien d'inédit, j'aurai beau faire, vous avez déjà trouvé mieux autre part, peut-être dans les journaux, sûrement dans les lettres d'amis : combattants plus haut placés que moi, plus dangereusement aussi, plus glorieusement. Ah! que nos aumôniers et nos frères-soldats continuent d'écrire! Elle forme un album sans précédent, la collection de leurs lettres, si souvent sanglantes, et dont l'àme militaire de saint Ignace doit tressaillir de fierté.

La vie à laquelle nous sommes accoutumés par ici est exactement semblable, je suppose, à celle qu'on mène ailleurs, le long de 600 kilomètres, depuis Nieuport jusqu'à la Suisse : quatre ou cinq jours dans les dug-outs (en français on dit, je crois, les gourbis) et quatre ou cinq jours en réserve, dans les maisons démolies et les tentes. Pour distraction les obus, les mines dont l'explosion ouvre de larges cratères, les petites expéditions nocturnes dans le voisinage des Boches, ou autres

intermèdes de même agrément. Parfois, repos à l'arrière, dans un villag^e moins endommagé, où l'on s'ennuierait terriblement, sans l'exercice matin et soir, les jeux, notamment le ballon, et les Folies. Les Folies, c'est le nom du théâtre que la division transporte dans ses nombreux bagages, et qui comprend un certain nombre de décors, un répertoire suffisant, pas mal d'acteurs, quelques actrices, et un phonograplie.

La nature du terrain sur lequel les troupes anglaises livrent bataille leur impose quelques difflcultés spéciales. Le terrain étant plat, on est absolument à découvert : pas un de ces petits sentiers défilés que nous avions connus dans l'Aisne, de ces jolis villages abrités contre le vent du nord et les Allemands. Pour comble, le terrain étant aquatique, il est malaisé d'y creuser des tranchées. En liiver, l'inondation noyait la. campagne, routes et fossés, tranchées et lils de fer, sous une surface immense, uniformément jaune. Vêtus de longs pantalons en caoutchouc, emportant dans leur sac leurs provisions froides, les malheureux fantassins se relayaient tous les deux jours. Et durant deux jours, séparés [>ar la boue du reste du monde, des nouvelles et de toute civilisation, ces demiscaphandriers, trempés, glacés, malades, pouilleux, héroïques, défendaient la ligne. I^icore si l'ennemi avait ralenti le feu : il nous réservait pour Noël un bruvant réveillon !

Un élément comique égayait nos misères : des éclats de rire se mêlaient aux éclaboussements d'eau, quand tous, à tour de rôle, y compris les plus élevés en grade, nous faisions une chute dans les trous ou les ronces, cachés par la crue. Il a fallu changer les méthodes de la première heure; les tranchées nouvelles ne sont pas enfoncées dans le sol, mais surélevées au-dessus du niveau ordinaire : elles fournissent une cible à l'artillerie, mais les officiers, les troupiers et les rats y vivent à sec. Le plus désagréable en est parfois l'entrée ou la sortie. A 2 000 mètres de la ligne, on entend les balles siffler, et il n'est pas rare qu'on ait à faire le trajet en plein champ, sans un arbre, sans une motte de terre pour protection. Quand on revient de permission, la promenade est de nouveau assez émotionnante.

Du moins les Allemands sont-ils calmes, en comparaison des jours d'antan, je veux dire de l'automne 1914. Quel tintamarre, quand ils essayèrent de se frayer un chemin vers Calais! Tous les engins capables de faire du bruit, depuis les énormes how^itzers jusqu'aux fusils, les aéroplanes, les crapouillots, les mitrailleuses, les torpilles s'en donnaient à cœur joie toute la nuit. Et c'était une féerie sinistre, quand, les oreilles assourdies par le mugissement et le crépitement, on avait le loisir de contempler, dans un firmament noir, sans lune, le tracé phosphorescent des obus

(jui s'entre-croisaient par-dessus nos têtes et le sillage (les fusées lumineuses. Aux alentours, des maisons flambaient. Dans un cabaret voisin, choisi pour ambulance, les blessés et les mourants dormaient ou râlaient sur le parquet, sali de vin, de bière, de crachats, de sang, pendant qu'un chirurgien coupait des chairs à la lueur d'une bougie. J'ai eu l'occasion plusieurs fois d'introduire un prêtre dans ces lieux d'agonie et de misère.

Jeudi 30 mars 1916. — J'ai encore changé de local. J'ai retrouvé un logement plus conforme à mon ordinaire, un peu trop près des trous d'obus : une vieille cuisine, aux vitres brisées, mais pourvue d'un fourneau qui fume et tient d'autant plus cliaud, de vieux fils télégraphiques où pendent mes habits mouillés, et d'un solide carrelage où je partage ma paille avec un lieutenant, un chien adoptif et des souris. Je fais bon ménage avec ledit lieutenant : nous nous disputons et nous entr' aidons, jouons aux échecs avec des cartouches en guise de personnages et ne nous quittons guère. Je vous le présente : haut, maigre, capricieux, en théorie anglican, réduisant en pratique sa religion, pour autant que j'en puis juger, à quelques préjugés contre le pape; honnête d'ailleurs, recevant des lettres magnifiques de son père. (|ui est converti, fervent, et pour l'amour duquel il porte presque en vedette un Sacré-Cœur

sur sa vareuse; sans fierté, sans méchanceté; content de peu, serviable, poli, fort brouillon, aimé des soldats, raffolant des chevaux, des jeux de hasard et de ses fillettes.

Pour se faire une idée exacte de l'officier anglais, il faut le fréquenter assidûment, car il ne se livre pas vite; l'étudier à deux moments différents : dans la tranchée, où il est à la peine; au mess, où il se détend.

J'ai trouvé les définitions qu'on donne généralement du caractère britannique, les jugements qu'on colporte comme des axiomes, fort éloignés de la vérité, voire du bon sens. Je dirais, avec un peu d'exagération, que toute la différence de Yinsulaire au continental (on aime ces deux mots de l'autre côté de la Manche) tient à la cuisine et aussi à la manière de saluer, aux habitudes extérieures, mais à la cuisine surtout. Vu par l'intime, l'Anglais ressemble au Français : l'homme a partout la même âme. La Grande-Bretagne se vante d'avoir produit un tempérament national, qu'on ne doit confondre avec aucun autre : mais les oppositions sont si complexes, si imprécises, si inattendues, qu'on en doute parfois. Et, par exemple, les soldats de S. M. George V n'ont ni le flegme, ni la froideur qu'on leur prête. Au contraire, un Anglais es t d'ordinaire un sentimental, il l'est à l'excès : seulement, il apprend dès l'école à masquer ses émotions. Et lorsqu'on dit

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qu'il reclierclie ses aises, on se trompe. Les tranchées anglaises sont moins confortables que les nôtres.

L'officier anglais est généralement grand, sec, raidc, blond avec des yeux bleus. Il a de l'enthousiasme, mais il n'aime pas faire du surérogatoire (ce qui s'appelle, en jargon de soldat, du rabiot). Encore est-il qu'il se montre très strict sur le service, et une besogne qui lui est confiée sera remplie très exactement. Sa bravoure, très admirée, est faite d'un amour spontané du risque, des aventures, comme aussi de son insouciance. Car l'insouciance est une des pièces maîtresses de sa nature : parti-pris ou impuissance, il ne s'inquiète pas de l'avenir. C'est la raison pour laquelle il ne sait jamais économiser. Les soldats anglais gaspillent à l'envi leur argent et l'argent du gouvernement, au scandale des paysannes. L'Anglais ne pèche pas par excès d'iinagination; on le voudrait plus ingénieux, plus fécond en expédients. Il est lent à prendre une décision. En revanche, il est sage, avisé. Qu'il s'agisse de stratégie ou d'habillement, il préfère le solide au brillant. Il a le don de « réaliser » parfaitement les événements, les situations, car les apparences lui donnent rarement le change. Il est tenace, mais uniquement quand il juge à propos de l'être : sinon, il est accommodant. Quand il rencontre un étranger, il fait peu d'avances; il est simple pourtant, bon

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