EN CHAMPAGNE
1. — Relève de blessés à la Butte de Tahure {Champagne pouilleuse) .
Mercredi 13 octobre 1915. — Hier au soir, au coucher, on m'avertit que je devrais aller aujourd'hui aux blessés. Enfin, on va travailler sérieusement! La nuit a été mouvementée; on a marmite notre bois; beaucoup d'entonnoirs dans le champ à côté, quelques brandies d'arbres cassées; pas d'autre dégât; mais les éclats sifflaient ferme au-dessus de nos abris : j'avais l'impression de dormir dans une tombe.
Dans le petit jour, on nous donne un quart de café chaud, un morceau de fromage et du pain; puis on s'attelle deux à deux à une poussette, et en route. (La poussette est constituée essentiellement par deux roues assez hautes et légères, entre lesquelles est suspendu un brancard. L'ensemble est léger et assez commode.)
Nous allons directement vers les tranchées, en suivant la route de Perthes à Hurlus. Cette route a été si bien marmitée qu'il n'en reste plus grand'chose. On en a fait une autre à quelques centaines de mètres ; elle aboutit à la route qui va vers Tahure. On marche à la queue leu leu, sans parler; il y a six poussettes, donc douze hommes, un caporal et un sergent. Nous suivons la route : le jour est rose dans le brouillard et le contraste est frappant de ce calme et des horreurs que nous traversons. A côté de la route, une tombe d'Allemands a été retournée par une marmite ; c'est une sépulture de l'an dernier : un crâne déjà desséché est sur le bord de l'entonnoir. Un peu plus loin, un obus est tombé, cette nuit, sur une cuisine roulante qui apportait la soupe aux combattants. Conducteur, cuisinier, chevaux, tout a été horriblement déchiqueté. De la cuisine, il reste quelques tôles tordues, une ou deux tiges, un robinet de cuivre ; tout le bois a été consumé. C'est effrayant comme destruction. :
Il y a des débris informes mêlés à de la terre ;
ce sont les restes de deux hommes. Les chevaux sont à côté ; l'un est décapité, l'autre a l'épaule ouverte. Une prière, en passant, pour les deux pauvres liéros inconnus dont on ne parlera pas, et on continue. Nous arrivons au carrefour de la route de Perthes à Tahure. Le canon recommence à tonner. D'abord, une batterie de 75 qui tire derrière nous : les obus doivent passer très peu liaut par-dessus nous ; on a une invincible envie de courber la tête et les épaules à chacun de ces Dumm... qui nous rasent. Puis, d'autres batteries s'y mêlent un peu plus loin, puis l'ennemi riposte. Nous avançons quand même. Les boyaux d'accès sont trop étroits pour laisser passer nos poussettes et il faut aller en terrain découvert en suivant la route. Nous sommes obligés de contourner trois trous de marmite qui ont défoncé la chaussée. Quelques petits sapins bordent la route, tous coupés à hauteur d'homme parles obus.
.En contre-bas, voilà un endroit ravagé, noirci, brillé..., des bouts d'étoffe calcinés, des débris de cuivre, un entonnoir énorme, criblé de trous plus petits. C'est un dépôt de munitions boclies, qu'ils avaient abandonné là; un de leurs obus l'a fait sauter avant-hier, il y a eu grand ravage ; tout ce qui était inflammable, à 50 mètres à la ronde, a flambé : poussettes, musettes, équipements, bois de fusil, sapins. Un peu plus loin, c'est encore plus triste : presque au milieu de la ciiaussée.
quatre casques, trois énormes flaques de sang avec quelques débris indiscernables; sur la haie, à côté, des cartouchières toutes neuves, avec leurs courroies jaunes. C'était, me dit-on, quatre hommes qui se reposaient. Un obus les a tués tous quatre... Nous suivons encore la route au milieu de débris de toutes sortes ; dans le champ à côté, un boyau circule, on voit des têtes de fantassins qui y passent. Nous sommes au plus mauvais endroit, bien visibles, sur la route bien repérée par l'ennemi. Enfin, nous arrivons au poste de secours où l'on doit nous amener les blessés. On laisse les poussettes sur le côté de la route. Je n'arrive pas à décrocher ma bricole de la poussette, la hâte me rend maladroit ; mes camarades sont déjà dans le boyau et m'appellent; j'essaye de me raisonner, mais je sens, je l'avoue humblement, une peur insensée m'envahir... On ne voit que moi, tout seul, sur cette route blanche... Enfin, je me décroche. Ouf 1... juste au même moment, une commotion me secoue; est-ce un vent violent, ou le bruit de la détonation, je ne sais ; ma tête rentre d'elle-même dans mes épaules qui se courbent et, sans trop savoir ce que je fais, je dégringole dans le boyau. C'est un obus de 305 qui a passé à 2 mètres environ au-dessus de moi, et a éclaté 100 mètres plus loin. Allons, mon ange gardien veille sur moi !
Le poste de secours est tout simplement le des-
SOUS de la route : un pont fait de rondins couverts de tôle et de terre. Il y a peu de place et les brancardiers n'y séjournent pas : en attendant que les blessés arrivent, ils se mettent dans un tronçon de boyau long- de 100 à 200 mètres, parallèle à la route. Dans les côtés de cette tranchée sont creusés des trous, sortes de loculii où un homme peut s'étendre. Ainsi on ne gêne pas la circulation dans le boyau, et on est à l'abri, à peu près, des éclats d'obus. Il n'y a danger que si un obus tombe " juste dans le boyau; alors on est enseveli.
Nous prenons chacun possession d'un trou et attendons. Il y a encore, entre nous et les Allemands, d'abord un terrain découvert, sans boyaux, de 1 500 mètres environ, coupé d'une ligne de tranchées ; puis trois lignes de trancliées dans un espace de 600^mètres environ; puis le village de Tahure occupé par nos tout avant-postes ; puis l'ennemi à 300 mètres. L'endroit où nous sommes est un des plus mauvais, car les Prussiens l'arrosent perpétuellement de « tirs de barrage », afin d'empêcher les munitions et le ravitaillement d'arriver aux combattants de tranchées.
Et de fait, à peine sommes-nous là (il est sept heures) que le marmitage commence; par rafales de quatre, de huit, de dix, les grosses marmites tombent. Elles s'annoncent de très loin par un ululement qui s'approche, devient décliirant, puis éclatent en faisant une énorme colonne de fumée
noire, de poussière, de débris... Les éclats vont retomber au loin en faisant chacun leur petite musique.
On se rencoigne dans son trou et on attend en supputant, de trou à trou, sur l'éclatement plus ou moins proche de telle et telle marmite.
Il n'y a pas attaque aujourd'hui aux tranchées, aussi les blessés sont rares, j'ai le temps de réfléchir dans mon loculus. Ce coin oii nous sommes, si horriblement bouleversé, coupé par les boyaux, taraudé par les obus, remué, saccagé... C'est bien cette terre pétrie de sang et de ferraille dont on a parlé dans les Études. L'impression est horriblement désolée, écrasante. On sent la puissance de la mort qui plane là. Une odeur douceâtre imprègne tout, odeur que je retrouverai plus tard sur les cadavres : celle du sang desséché, cette craie de Marne en est imbibée. C'est aussi l'odeur humaine pourrie, odeur d'excréments qui souillent tous les tournants de boyaux, le réalisme le plus abject à côté de l'horreur et de l'héroïsme; c'est une odeur qui s'attache aux vêtements, à la barbe, qui reste en vous avec cette poussière pénétrante et tenace... C'est ça, la guerre; nous y sommes en plein.
Le bruit du canon est tel que d'un côté à l'autre du boyau on ne s'entend pas; je suis obligé de hurler pour me faire entendre de l'homme couché à un mètre en face de moi. Un éclat d'obus gros
comme la main tombe entre nous deux : c'est le premier de la journée; et il fait cliaud, lourd, l'air est cliargé de fumée, le ciel semble tout l)as sur nos tètes et toujours les marmites qui hurlent; il est vrai que les 75, de tous côtés, y répondent, et ils en font, un raffiil! C'est le « duel acharné d'artillerie » que vous avez lu dans les communiqués.
Le sergent qui était resté dans le poste de secours passe en se courbant dans le boyau : « Un blessé vient d'arriver. A votre tour! »
Je sors du boyau avec mon coéquipier et monte sur la route. Un petit frisson en se trouvant de nouveau à découvert et seuls. On ne voit pas une tète d'Iiommc dans cette plaine si remplie de combattants. Les brancardiers régimentaires ont posé le brancard sur le bord de la route et sont repartis par les boyaux. Le blessé est là, couché, en plein sous les marmites qui passent... Mon Dieu, j'ai bien vu des l)lcssés à iMontauban, et {)Ourtant qu'était-ce à côté de cela?... On n'a même pas pansé le malheureux : en vaut-il la peine?... Il a la jambe droite coupée au-dessus du genou, on voit les deux bouts d'os dans une bouillie rougeàtre, la jambe gauche broyée au til)ia; le [)ied gauche a été coupé en deux presque longitudinalement; une section assez nette qui laisse voir les bords du soulier emprisonnant une tranche de quelque chose qui ressemble à du haciiis de porc.
La section, en biseau, va de la base du petit doigt, qui seul reste, à la clieville interne : c'est horrible!.. Les habits sont noircis de poudre et de terre. Le visage entièrement couvert d'un masque de sang- coagulé, à travers lequel fdtrent deux regards de bête blessée... L'homme explique, comme il peut, que c'est une marmite qui l'a ainsi écrasé. Il est resté huit heures enseveli... Comment n'est-il pas mort? Les poils de sa moustache sont colles au sang de sa lèvre inférieure. Il parle au travers comme il peut. Son aspect est tel que nous restons abasourdis, malgré le danger.
Puis le sentiment de la réalité nous revient; on prend le brancard, on le suspend à la poussette, puis bricole à l'épaule, et en route. Que de cahots sur cette route défoncée! On fait attention, mais l'homme ne se plaint pas : « Allez, vite, vite, » répète-t-il. Après 200 mètres, plus de route; une marmite, depuis notre passage de ce matin, l'a défoncée. Il faut descendre dans le champ (si on peut appeler cela un champ), puis, à force de coups d'épaule, remonter le talus. Nous haletons, on étouffe, le casque pèse horriblement... On entend un chant continuel, srar une note jolie, presque mélancolique... Je n'ai analysé que plus tard ce que c'était. Ce sont les obus de 75 qui passent sur nous et les éclats d'obus boches, en nombre incalculable, qui pleuvent partout : la basse est faite par les éclatements de marmites à
tout instant, et cela devient si continuel qu'on n'y fait plus attention, on va tète basse, tirant de tout son poids, aliuri, abruti par ce bruit, endormi par cette note chantante des obus. On ne raisonne rien, on n'a plus peur, on marche la gorge pleine de poussière : je récite machinalement un acte de contrition que je recommence indéfiniment, sans trop savoir ce que je dis. Pourtant, je n'ai pas la sensation d'avoir peur, comme tout à l'heure.
Derrière nous, le blessé se plaint; il a froid, il demande si on n'a })as une couverture. Il faut arrêter. C'est dangereux... Un effort de volonté, et ça y est. On arrête en pleine route. Nous n'avons pas de couverture, j'étends ma pèlerine de caoutchouc (celle que mon frère m'a envoyée et qui fait pour la seconde fois la campagne) sur les jambes en bouillie du malheureux. Puis on repart. Enfin, voilà le relais de voitures. Un peu de calme. Le blessé est posé dans une tranchée tandis qu'on charge d'autres brancards.
Le pauvre homme s'est confessé et a reçu rextrôme-onction déjà, d'un prêtre soldat qui a aidé à le déterrer... Je lui renouvelle l'absolution- Il est mort, m'a-t-on dit, dans la voiture, après 2 kilomètres.
Nous revenons, par la même route, reprendre notre [»lace au poste de secours et on attend. Les marmites sont un peu moins nombreuses, c'est-àdire qu'il n'y en a plus qu'une toutes les deux ou
trois minutes. D'autres équipes partent, emmenant chacune leur blessé... Je mets un peu de poussière de craie sur le sang qui est resté attaché à mon caoutchouc. Dans l'abri, à côté de moi, un brancardier lime paisiblement un coupe-papier fait du cuivre d'une ceinture d'obus. Il est habitué à tout cela. Il est sur le front depuis le 10 août 1914.
Je me lève et circule un peu dans le boyau; chaque trou a son homme qui dort, qui mange, qui écrit... On en vient à se rassurer. De temps à autre, un petit détachement de quinze à vingt hommes vont vers les tranchées de première ligne ou en viennent.
Ils passent à la queue leu )eu, surchargés de leur sac et outils, pioches, pelles. Ils sont blancs de poussière de craie, hâves, sales indescriptiblement. Plus de couleur à leurs habits, tout est gris; il semble qu'ils n'ont plus de sourcils, que leurs moustaches ont disparu; une couche de craie et de sueur cache leur peau; leurs yeux brillent là dedans; ils défilent sans parler, automatiques, sans vous regarder. Pauvres gens; voilà quatorze ou quinze jours qu'ils sont dans les tranchées, couchant par terre sous l'incessant bombardement, attendant la mort à tout instant, mangeant peu et froid. On leur porte la soupe de 2 kilomètres à l'arrière, dans des seaux en toile. Elle arrive couverte d'une couche de poussière de craie, et froide; et puis ils ont du « singe »; pas de vin, pas
d'eau ou presque... Ah! ceux qui se plaignent à l'arrière ! . .
Un petit groupe se forme au bout du Ijoyau. Le sergent parle avec un homme qui vient de Tahure. Il s'ag-it d'aller là-bas, chercher deux blessés tombés devant Tahure et qu'on ne peut aborder sans passer sous le feu d'une mitrailleuse boclie... Il faut amener des poussettes pour les rapporter; on demande des hommes de bonne volonté, ce sera dangereux. Nous partons à quatre, traînant deux poussettes, avec un sergent, gros pépère placide, calme et brave. Par la route directe, d'ici à Tahure, il y aurait à peine 1 200 mètres, mais elle est prise en enfilade par le feu des tranchées ennemies, et on interdit d'y passer, ce serait folie. On fait un détour de 2 kilomètres. Il n'y a pas de boyau. Nous descendons de la chaussée; d'abord, un champ de terre rougeàtre avec quelques trous d'obus; puis nous contournons un petit bois : au tournant, quatre carcasses de ciievaux qu'il faut enjamber et sur lesquelles faire passer les poussettes. C'est liideux!.. Le petit défdé entre deux bois s'élargit : c'est maintenant une piste qui passe sur le côté d'un petit clianip, gorge de 30 à 40 mètres entre deux bois. Les deux bois sont remplis de nos soldats dans les trancliées; ils nous font signe de nous liàter en liocliant la tète. Ils lèvent les yeux en l'air : je regarde, il y a làbas, au bout (\u délilé, un ballon-saucisse boche
n IMPRESSIONS DE GUERRE
qui ne peut pas ne pas nous voir. Nous formons avec nos deux poussettes un groupe trop compact. On va certainement nous repérer. Ça ne manque pas; un obus de 77 tombe dans le champ à côté, qui est criblé de trous, déjà. Il n'éclate pas... Nous nous séparons.
Je prends de l'avance avec mon compagnon. Un obus tombe sur la piste derrière nous, devant l'autre poussette, et éclate fort bien... La terre retombe sur nous en pluie, un casque du groupe d'arrière sonne sous un éclat d'obus... Rien! pas de blessés, c'est miraculeux. Nous prenons le trot en conservant nos distances.
Les poussettes bondissent par-dessus les entonnoirs. D'autres obus tombent dans le champ à côté... Les uns éclatent, les autres non, on n'y fait plus attention, on trotte. Le défilé s'allonge entre les bois. Mon Dieu! comme c'est long! Implacablement, les obus nous suivent et éclatent à notre liauteur, mais à gauche... Décidément la « saucisse » y voit de travers.
Enfin voilà le bout du défilé; triste spectacle au tournant, à 4 mètres sur la gauche : un cadavre de soldat. Il est sur le dos, les deux poings fermés, ©n distingue sa mâchoire crispée, ses deux poings menaçant le ciel. Il faut passer. Pauvre homme 1 Qui est-ce? Qui le pleurera là-bas, en France?... Un peu plus loin, un autre, puis deux ou trois autres en groupe, couchés sur le côté ou sur le
ventre, les bras étendus. Pauvres morts!.. Mais nous sommes presque arrivés; la petite vallée a tourné à angle droit et là tout près on distingue à 300 mètres des j)ans de murs dans des arbres hachés, sur un monticule. C'est Taliure, dont on a tant parlé... Sur la droite, adossés à la colline, protégés par un repli de la vallée, on distingue des cahutes en bois très bien construites. Devant, des hommes vont, viennent. Ce sont les anciennes « Écuries allemandes ». Ils sont restés là tout l'hiver et s'étaient installés. L'offensive du 25 septembre les a chassés. Maintenant, c'est un poste de secours... Les hommes qui sont là nous font vivement signe de nous mettre sur le côté de la vallée.
En effet, dans le milieu, on est sous le feu d'une mitrailleuse qui, par une dépression do la butte, fauclie tout. Et nous entendons soudain des dzinn^ dzimi, significatifs. Nous sautons de côté, et, après avoir passé par-dessus une tranchée, pleine de poilus, qui barre la vallée, nous voilà en sûreté aux Écuries boclies. Voici, sur une cinquantaine de mètres, à moitié creusées dans la colline, à moitié construites, des écuries pour les chevaux, des habitations pour les hommes, un salon pour des officiers. Devant, une pompe bien cimentée. J'y vais prendre un peu d'eau, elle est fraîdie, excellente, je remplis mon bidon. Ce sont les Allemands qui ont fait creuser ce puits, très profond, paraît-il.
Tout cela est organisé solidement, proprement, durable, bien à l'abri. Nos deux blessés sont là; ils étaient tombés au milieu de la vallée à 30 mètres à peine (là où nous sommes passés) en voulant aller directement de la tranchée aux Écuries, sans passer par le boyau. Ils sont restés quelque temps au milieu; aller les chercher eût été se faire tuer sûrement: ils ont réussi à se traîner jusqu'à l'abri des Ecuries. Blessures relativement légères dans les jambes. On souffle un peu; on en profite pour regarder Tahure. Cette butte dont on a tant parlé, objectif qui a coûté si cher... J'y suis presque : 200 mètres à peine. Et qu'est-ce? Presque rien; une petite butte, une taupinière; que de sang versé ! Les obus français ont inondé pendant soixante heures tout le coin où nous sommes. On en a tiré, paraît-il, plus de deux millions î et nous qui, après deux cents ou trois cents marmites, étions dans un état d'énervement ! A quel degré d'abrutissement n'ont pas dû arriver ceux qui étaient là, dans ces écuries bien propres, dans ce salon bien coquet... J'ai envie de dire : « Voir Tahure et mourir! » tant je suis ravi d'être venu jusque-là. Je pense au commandant H... qui a certainement passé par ici; à mon frère, dont cette butte a été l'objectif pendant longtemps... Maintenant ça y est, elle est à nous. On ne peut s'imaginer ce que, ici, ce nom de Tahure évoque de pensées, d'idées tristes et glorieuses à la fois !..
Je veux essayer d'aller au village, dans lequel il y a une ligne de tranchées des nôtres. C'est interdit. J'aurais peut-ctre, au cimetière, s'il existe encore, trouvé quelques traces, une tombe... Il faut repartir. Nous chargeons nos blessés sur la poussette. Ils sont heureux et oublient qu'ils souffrent pour nous plaindre d'être venus les chercher si loin... Il y aura un mauvais pas à franchir : le milieu de la vallée, là où la mitrailleuse donne. Nous y sommes passés sans défiance tout à l'heure ; maintenant, un petit frisson . Allons, un acte d'abandon à Dieu, un signe de croix et on se lance au grand trot, tirant les poussettes... Nous voilà à l'endroit le plus critique, au beau milieu de la petite gorge, pas loin du groupe de cadavres qui ont été étendus là par la mitrailleuse. Allons-nous être comme eux dans un instant?.. Mes idées filent dans mon esprit avec une rapidité vertigineuse : je remar([ue presque simultanément notre gros petit sergent qui trotte de toutes ses forces, tout suant, son ventre secoué comme un panier à salade, et puis je remarque que les poilus de la tranchée, sur laquelle nous repassons, sont propres et ont l'air content. L'eau de la pompe boclie, sans doute... Ahl les bienfaits de l'eau!... Puis je pense à Madagascar... Si les élèves du collège nous voyaient tramant cette poussette!.. Et puis, tout d'un coup, une vive douleur au talon : j'ai calé avec ledit talon la roue de la poussette lancée à n. 2
toute vitesse sur une petite pente; je tombe presque, mais je me relève ; mon talon me fait violemment mal... Mais, dzin, dzin, dzinn... voilà la note chantante des balles. Clopin-clopant, mais sans diminuer la vitesse, nous trottons, nous trottons... Nous dépassons les cadavres : je remarque leurs molletières, bien sanglées, couvertes de boue... Et enfin, le tournant, la vallée où les obus nous accompagnaient; nous sommes hors du champ de la mitrailleuse. Il n'y a plus que les obus à craindre, c'est relativement peu.
Nous allons au pas ; on est haletant, époumonné, notre blessé rit de tout son cœur Nous refranchissons les cadavres de chevaux, comptons les trous d'obus tout en marchant, nous rions, nous sommes gais d'avoir échappé au danger et sauvé deux braves gars : une fervente prière de remerciement. Et nous voici au poste de secours. Ce n'est plus qu'un jeu : il y a encore du danger, mais tout est relatif.
Jeudi 14 octobre. — Je passe la journée, assez calme, à mettre en ordre affaires et souvenirs. Ce matin, un cheval a été tué dans le champ à gauche de notre cantonnement par un éclat, ou une balle perdue. Je le vois d'ici, faisant une grosse bosse noire au milieu du champ grisâtre. J'ai été me promener à cette place, en toute sécurité, avanthier. A sept heures du soir, on appelle les hommes
de ma section; on craint une attaque et de nombreux blessés, dans la nuit. Nous partons, étjuipés comme à l'ordinaire, mais sans musette ni bidon. Je n'emporte que mon fidèle caoutcliouc.
Nous reprenons la même route connue; mais c'est un dédale, un enchevêtrement, un fouillis inextricable de cuisines roulantes qui viennent porter la soupe et le café aux combattants. Elles s'arrêtent en lile interminable sur la route et des hommes avec des seaux de toile distribuent la pitance dans les tranchées... les Allemands connaissent certainement cette affluence de ravitaillement, ils connaissent aussi la route ; ils ont assez vécu dans ces parages, tout est repéré. Cependant, par une sorte de convention tacite, les canons se taisent à ce moment et, dans la nuit, la soupe va en paix vers les poilus. Pourtant quelquefois un obus inattendu arrive en plein sur la route, parmi les équipages enclievétrés, fait sauter cinq ou six chevaux, autant d'hommes, une ou deux cuisines roulantes... et puis le silence se rétablit, on ramasse les débris des morts, on écarte les chevaux éventrés et les cuisines serrent la file... C'est inexprimal)le, l'insouciance de la mort que tout ce monde a par ici.
Comme nous arrivons en cet endroit (l'embranchement des deux routes), traînant avec peine nos poussettes au milieu de cet enchevêtrement de chevaux et de cuisines, je sens mes yeux me
picoter ferme, puis une envie de fermer les yeux, de pleurer... Mes camarades connaissent déjà cela. « Des gaz lacrymogènes ! » Vite, les lunettes bien assujetties sur le nez... Quelle tête devons-nous avoir ! Mais ce n'est pas assez, cinq ou six obus éclatent sourdement à quelque distance. Ils ne font pas le bruit ordinaire... Et, presque aussitôt, une sensation d'étranglement, comme si on vous serrait à la gorge... puis la respiration devient pénible : « Des gaz suffocants ! » On adapte le masque devant le nez et la bouche, on serre vigoureusement, on est à moitié étouffé. Derrière nous, nous entendons les chevaux qui renâclent, qui s'ébrouent; puis, une à une, les cuisines font têteà-queue et s'éloignent au plus vite en ferraillant. Les poilus auront-ils leur soupe ce soir?... Nous continuons à marcher, à tâtons, car il fait nuit et les lunettes jaunes enlèvent le peu de lueur qui reste... Les yeux me piquent horriblement, par suite du gaz que j'ai emprisonné dedans ; on étouffe sous le bâillon du tampon-masque, et pourtant c'est le salut : il faut les laisser.
L'impression de ces gaz est abominablement démoralisante. On se sent pris, sans rémission, à la merci de tout; c'est l'air respirable, la vie et la vue qui manquent à la fois. Fuir... où? dans quelle direction ne s'étendent-ils pas? Ils couvrent toute la plaine; et cela en plein air, là où jamais on ne devrait manquer de cet airl Quelle abominable
angoisse! Ah! les misérables! Ils ont bien trouvé le seul moyen de faire reculer les Français !
Avec un violent effort de volonté, en tenant la poussette qui est devant moi et que mon coéquipier, aveuglé lui aussi, fait marcher je ne sais comment, j'avance à tâtons, me demandant avec une certaine angoisse comment cela va finir... Je sens la peur m'envaliir de nouveau! et puis cela se dissipe peu à peu. La confiance me revient, peut-être est-ce, tout simplement, que mon masque fonctionne bien.
Nous revoilà au poste de secours de ce matin. Il fait noir comme dans un four. Il n'y a pas de blessés; il n'y aura probablement pas d'attaque cette nuit. Nous voilà vingt-deux iiommes immobilisés là pour la nuit sans aucun travail. On s'accroupit par terre sous le pont de la route, le menton aux genoux. Défense d'allumer quoi que ce soit; défense de causer trop fort... Et les hommes commencent à se traîner. Mon compagnon a une montre à cadran pliosphorescent, ce qui permet le raffinement du supplice de voir s'écouler trop lentement les heures. Neuf heures du soir... dix heures... Ouf! mes jambes recroquevillées me font un mal horrible. Je propose à mon voisin d'en face (car nous sommes entassés les uns sur les autres comme des harengs dans une caque) d'étendre une de ses jambes entre les miennes, pour que je puisse en faire autant de son côté. Il
accepte avec reconnaissance. Nous voilà bons amis pour la vie. C'est horrible de rester replié sur soi-même sans rien faire toute une nuit. Il commence à faire froid. On grelotte; on essaye des changements de jambe... Enfin, on fait passer l'ordre d'enlever les masques et les lunettes... Quel bienfait! De l'air pur! Le temps est clair et par les deux bouts du pont, comme par des ouvertures de tunnel, on voit briller les étoiles... On se gave d'air frais : pendant ce temps, on ne pense plus à la position incommode des jambes. Mais tout passe, et bientôt les jambes recroquevillées vous rappellent durement à la réalité. Ce dessous de pont doit être sale, ignoble. On n'y voit rien, on s'étend là dedans, dans une boue douteuse, faite, Dieu sait de quoil... On se repose en mettant un coude là dedans, puis l'autre. On s'accote l'un contre l'autre; on grogne! Il n'est qu'une heure du matin : encore quatre heures de supplice. Je n'y tiens plus, je sors et vais me promener dans le boyau. Le bombardement recommence : ce sont des 77, dont beaucoup n'éclatent pas, heureusement, car la terre est ameublie... J'ai froid aux pieds cruellement; je trotte dans le boyau. A côté de moi, quelques énormes rats, si gros que je les prends d'abord pour des chats, passent, disparaissent dans les trous où nous étions ce matin I Quelle horreur! De quoi sont-ils nourris, ceux-là? Je dis mon chapelet, je fredonne, je pense à
Madagascar, à mes parents, je prie... le temps passe avec une lenteur!... Il est deux heures et demie du matin; presque plus de canon. Seuls des 75, par petites raffiJes brutales qui déchirent le silence, envoient des obus vers les Allemands, puis tout redevient silencieux, pour recommencer dix minutes plus tard.
Ils sont crispants, agagants, ces 75... Ils ne se sont pas tus de toute la nuit; ils ont l'air de dormir et puis tout d'un coup, vlan, vlan... une rafale rageuse montre qu'ils veillent.
Le sommeil m'accable... tant pis pour les rats!... je m'enroule les pieds dans mon caoutchouc, et je m'étends dans les trous-abris d'hier. Le sol en est fait de petits morceaux de craie, comme des cailloux concassés : c'est atrocement dur, ça salit plus que la boue; ça entre dans les chairs... Ah! les beaux habits bleu horizon! à quelle sauce on les met! Et je m'assoupis tout de même à moitié... Je rêve que les rats mangent mon caoutchouc et que je suis devant mon frère, penaud, m'excusant de n'avoir pas pris plus de soin de ce précieux vêtement.
Vendredi 15 octobre. — Ouh! là! je me réveille, engourdi, meurtri, roué de coups. Je me lève avec peine, sors de mon trou... D'autres brancardiers, engourdis aussi, sortent de dessous le pont; boueux, ignobles; je dois être comme eux. Je
sens que ma barbe est pleine de craie... Il est six heures du matin. Nous repartons pour le cantonnement, et j'y dis ma messe avec délices dans ma tranchée relativement sûre et presque propre 1... Que le bon Dieu est boni...
Paul DE LA D...,
ancien missionnaire à Madagascar, brancardier à la N° division.