Leux marsouins de
Fred... Frédéric sans doute. Les camarades ne lui connaissaient d'autre nom que ce sobriquet d'outre-Manche. Lui, pourtant, n'avait rien de britannique. C'était l'apache montmartrois dans toute la pureté de la race, sans croisement aucun : 1 m. 80 de haut, maigre, nerveux, la peau basanée par la fumée des bouges, les yeux noirs, vrillants dans l'orbite creusé par les nuits de crime, paraissant plus noirs et plus mauvais encore sous les cheveux de jais qui, pour mieux dissimuler le regard, descendaient jusqu'au bas du front; le visage imberbe, malgré ses vingt-huit ans; la lèvre carminée par des années d'alcool et pendante sous un bout de cigarette toujours éteint; les épaules voûtées, des bras aux biceps d'athlète et, pour commencer tous les gestes, un mouve-
ment de la main droite, poing fermé, où l'on croyait encore voir le « surin ».
Quand il arriva sur le front, au mois de décembre, instinctivement, les voisins « se garèrent », — d'autant qu'il n'était pas dans son escouade depuis deux heures que l'on savait déjà ses anciennes accointances avec Bonnot et ses trois dernières condamnations, à lui, l'une pour vol, deux autres pour meurtre.
On distribuait ce matin-là des paquets de cartouches. Fred prit les siennes des mains du gradé. 0 Attends un peu que je mette à part celle des généraux », traîna-t-il avec son accent faubourien...
Tous avaient entendu. Pas un n'avait souri; dans ce régiment d'infanterie coloniale, où les traditions étaient particulièrement glorieuses, où les chefs aimaient passionnément leurs hommes, s'intéressaient à chacun, vivaient de leur vie et, dans les heures difficiles, ne leur commandaient qu'une chose, de les suivre, les complots antimilitaristes n'avaient pas cours. Le mot de Fred fit scandale.
Or, l'escouade était commandée par le plus jeune de tous. Petit-Pierre — ou « le gosse », comme on l'appelait avant qu'il n'ait conquis ses
galons rouges.
De son père, de sa mère, de son enfance, Petit- Pierre ne savait rien. Ses souvenirs ne remontaient
pas au delà d'un voyage en Amérique, avec une troupe de musiciens dont, à sept ans, il était le violoniste prodige et l'attraction la plus lucrative. Depuis lors, il avait couru le monde, — le « grand monde », disait-il : il voulait dire les musics-halls des grandes villes.
En août 1914, il avait dix-huit ans, pas d'argent — car, s'il gagnait gros, il dépensait plus encore, — et un ravissant minois blondin, qui lui avait valu mille et une aventures romanesques et, tout fraîchement encore, une « peine de cœur », Celle-ci, beaucoup plus que l'idée de patrie, l'avait décidé à s'engager pour la durée de la guerre.
Je fis sa connaissance au début de l'hiver, dans les tranchées de Massiges. En fait de religion, c'était la table rase : il ignoraitjusqu'aunomde Notre Seigneur Jésus-Christ, qu'il ne se rappelait pas avoir jamais entendu. Il avait bien vu des crucifix, mais c'était, croyait-il, un épouvantail pour menacer de pendaison les enfants pas sages. Dieu fut divinement bon pour cette âme à qui personne n'avait même essayé de donner un rayon de vérité. En quelques jours la grâce l'illumina tout entière.
Affiné par l'art, peut-être aussi par des hérédités ignorées, Petit-Pierre goûtait de véritables jouissances à s'entendre exposer les merveilleuses harmonies du catholicisme. L'incarnation, la rédemption, l'eucharistie, la sainte Vierge, autant d'aperçus
nouveaux qui le ravissaient, qui satisfaisaient enfin les aspirations de sa belle nature.
Le baptême ne tarda pas. Je le lui conférai dans les ruines de Massiges, au matin d'une journée qui s'annonçait dure. Puis, sortant de ma custode une petite hostie, je lui donnai ce Dieu près duquel il avait passé dix-lmit ans durant, en inconnu, et qu'il aimait déjà en ami, avec toute sa naïve délicatesse dartistc. J'attendais, je l'avoue, avec une certaine curiosité, les premiers mots de cet enfant quand il se relèverait de son colloque intime avec Jésus, la première pensée éclose de cette première communion. Le moment venu de rejoindre son poste, il rouvrit les yeux et, m'embrassant doucement : « Père, je vous les amènerai tous. »
Dès cette première heure où il tenait son idéal, Petit-Pierre sentait le besoin, le devoir de le révéler à d'autres. Ceux qui auront eu, comme moi, l'insig"ne bonlieur d'assister, durant la guerre, à la rédemption des âmes de soldats et, chez bon nombre d'entre elles, à une sanctification rapide, précipitée, où les événements semblaient forcer la grâce à condenser en quelques jours son travail ordinaire de longues années, auront remarqué que tout converti, si égoïste, si timide fût-il, devenait, à dater de son premier contact avec le corps du Ciirist, un foyer rayonnant de vie divine, un apôtre.
Deux jours après, « le gosse » m'avait amené trois camarades, o Vous les aiderez un peu, Père:
ils sont comme j'étais; ils n'en savent pas longsur le bon Dieu. »
Tout naturellement aussi, une transformation se fit dans son caractère, mais lente, très lente. Avant d'atteindre la fermeté du chrétien, sa nature sensitive eut à subir des chocs douloureux. Et puis les habitudes de toujours étaient là, et la situation faite près des camarades, et les contre-attaques du démon, furieux d'une si belle prise de la grâce. Contre tout, Petit-Pierre eut vite trouvé le préservatif : cliaque jour, où que nous fussions, il « exigeait » la sainte eucharistie.
Que de fois, quand nous étions au cantonnement, je le trouvai, le matin, rôdant aux alentours de son abri! Assailli la veille au soir par les sollicitations criminelles de voisins de paille, incapable de résister par la force, il s'était enfui au dehors et là, toute la nuit, — ces nuits glaciales d'hiver, — il avait battu la semelle en récitant son chapelet. Quand je paraissais alors, il était radieux : « Ah! je vais enfin l'avoir! » Et comme je le grondais malgré tout : a Ne vous inquiétez pas, me répondait-ii, tant que j'aurai ma communion quotidienne, le reste marchera. Et puis, je suis si heureux d'ofi"rir à Jésus un petit sacrifice pour expier ma vie, pour racheter ma pureté. »
La grâce le portait visiblement. Avec elle, il résistait aux quolibets, muet d'abord et gauche, bientôt gai, presque crâne. Lui, l'artiste rêveur,
nerveux, susceptible, craintif de toute gène et de tout danger, il se fit serviable, toujours préoccupé d'alléger ses camarades — môme surtout les railleurs; — pour vaincre la peur, il se proposait à toutes les patrouilles de volontaires; au créneau, il regardait longuement par l'ouverture, défiant le fusil braqué en face, à 20 mètres, parfois moins.
Un beurcux coup de main sur le petit poste allemand, où il tua trois Boches et sauva la vie du gradé qu'il accompagnait, acheva de lui conquérir le respect des camarades et, un matin de décembre, quand je lui apportai la sainte hostie, il me dit, radieux : « Aujourd'hui, j'ai un petit cadeau à donner à Jésus. » Il me montrait ses manches galonnées de rouge. « Je vais lui consacrer mon escouade et lui promettre de lui gagner tous mes hommes. »
Et c'est pourquoi, sans doute, huit jours à peine après qu'il avait été nommé caporal, Notre Seigneur amenait Fred dans l'escouade.
Petit-Pierre avait tressailli au scandaleux propos du nouveau venu. Comme chef, il entrevit, en un éclair de pensée, la gravité du cas et ce qu'entraînait infailliblement son intervention — que d'autres auraient d'emblée jugée son de\oir; — comme apôtre, il entrevit une manière beaucoup plus
haute de remplir ce devoir : sauver une âme à Dieu et, par là même, donner un soldat à la France. Il sembla n'avoir rien entendu.
Mais, quand la nuit fut venue, tandis qu'on veillait aux créneaux, doucement il s'approcha de Fred... Sous la capote du petit caporal, le cœur battait à tout rompre : cette première tentative pouvait tout gagner ou tout perdre. Quelle fervente prière il fit avant de parler!...
D'abord, il lui enseigna un « bon truc » pour masquer, tout en visant, l'ouverture du créneau qui se détachait sur le clair de lune. Puis, accoudés sur les sacs à terre, tout bas, on causa de choses et d'autres, ■■ — des Boches qui guettaient là €t qu'on entendait tousser, — des attaques précédentes, — de la guerre, pour la maudire, mais aussi pour reconnaître qu'il fallait bien nous défendre et défendre les autres... Méfiant aux premiers mots, Fred s'était peu à peu détendu. L'on en vint tout naturellement, tout amicalement, à la plaisanterie malheureuse. Fred, de nouveau, se mit en garde. Mais la voix de l'enfant se faisait si douce, elle allait si délicate toucher au fond du cœur durci les quelques fibres encore sensibles, qu'il en fut tout remué. Il regretta la parole dite, surtout parce qu'elle avait fait de la peine au petit, peut-être aussi parce qu'il en sentait déjà la honte, sans en comprendre encore l'erreur. Et quand Petit-Pierre, après avoir serré la main de « son
homme », quitta le créneau, il aperçut, par delà les tranchées, une étoile qui se levait au ciel du bon Dieu...
Le lendemain, les jours suivants, il continua sa tâche, activement, hai)ilement Mais il avait aflaire à forte partie : l'apache tenait bon.
Quand il m'en parla, je lui répondis : « Tâchez de me l'amener. — Je tâcherai, Père. Mais, tel qu'il est, vous n'en ferez rien, personne n'en fera rien. Il n'y a que le bon Jésus qui peut le clianger. » Je ne pensai pas alors qu'il disait si vrai.
Noël approciiait. C'était l'occasion rêvée. Petit- Pierre se promettait d'amener Fred à la messe de minuit que nous préparions dans une grange à moitié détruite, près des tranchées. Hélas! Fred, lui aussi, avait organisé sa nuit de Noël et le réveillon dans son trou, à deux mètres sous terre. Il y passa toute la nuit, ivre-mort... Malgré le décor de notre étahlc où naissait l'Enfant Jésus, malgré le Minuit, chrétiens, le Noël de Paix et toute la joie, toute l'espérance de cette fête, quand Petit-Pierre s'agenouilla sur le foin pour communier, je vis dans ses yeux des larmes de douleur.
Un mois après, comme nous étions au repos, Fred, pour faire plaisir à son petit ami, accepta enfin de le suivre à l'église. C'était à C..., dans
cette petite église aux vitraux brisés par les obus, au bénitier ignoblement souillé par les Allemands sacrilèges, mais où la Vierge prit sa revanche en ramenant à son Fils tant d'âmes de coloniaux.
En ce matin de dimanche, nef, chapelles latérales, chœur jusque derrière l'autel, toute l'église, bien avant l'-heure, était bondée de soldats. Sur la place, des flots de retardataires battaient la porte.
Fred, qui n'avait jamais franchi le seuil d'une église depuis près de quinze ans, n'en revenait pas. Dominant la foule de sa haute taille, il voyait ces centaines de marsouins faire ce qu'il croyait indigne d'un homme : prier. Tandis que, gagné déjà par l'ambiance du recueillement, il cherchait à se remémorer quelque bout de prière, on entonna les cantiques : Pitiés mon Dieu... Credo... ^ Ave, ave Maria..., des chants qu'il croyait bien avoir entendus quelque part^ avoir chantés lui-même. Avec ces vieux airs lui revenait quelque chose des sentiments qu'ils avaient jadis éveillés en lui, je ne sais quoi qui montait du tréfonds de son être, ohl de très, très loin, et qui était doux au cœur...
Les refrains s'enlevaient, scandés, puissants, dans l'accord des voix mâles de réservistes, qui chevrotaient sur les couplets du foyer, et des voix presque enfantines des « petits 15 » sonnant comme des clairons de charge. Dans ce cri de toutes les poitrines passait un tel acte de foi, une si ardente supplication, que Fred crut sentir une
larme perler au bord de ses yeux. Du revers de sa main droite, — la main du surin, — il effaça rapidement, honteux.
On sonnait le Domine, von sum dignm. Apres avoir communié, je me retournai pour adresser
quelques mots à cette foule
Nous devions remonter aux tranchées le lendemain. Sur les liommes qui m'écoutaient, combien, avant le dimanche suivant, auraient déjà dû répondre à l'appel du Maître et Juge de là-haut? Cinquante au moins, s'il n'y avait pas attaque; s'il y avait attaque, deux cents, cinq cents peut-être. Et combien avaient la possibilité de se confesser entre les corvées ou exercices presque ininterrompus du cantonnement? Combien, dans la promiscuité de la tranchée? La plupart, cependant, voulaient leur réconciliation avec Dieu; les autres étaient près de la vouloir; et tous n'avaient-ils pas, en ce danger de mort imminent, le droit — et le devoir — de réconforter leur àmc par le divin viati(jue? Aussi, après leur avoir commenté l'Évangile du jour, (jui disait la prédilection du Pasteur pour la brebis égarée, blessée aux ronces des mauvais chemins, je leur fis faire l'acte de contrition, l'acte do désir (lu retour au bercail, avec la promesse de la confession quand elle serait possible, et, comme toujours en pareil cas, je leur donnai l'absolution générale.
Alors, suivant le mot d'un de mes amis, ce fut « la ruée à la communion ».