‹ Impressions de guerre de prêtres soldatsChapitre 30 sur 35 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

3o4 IMPRESSIONS DE GUERRE

Ions. Les laboureurs les respectent toujours, les fleurissent parfois. .. Plus on avance, plus la culture et les maisons encore habitées se font rares. On entre dans la zone déserte des terres en friche ; les tombes se multiplient, avec l'inscription : « Ci-gît un inconnu. » Elles sont souvent groupées maintenant par l'administration en petits cimetières, proprets, verts, gentils comme un cottage du Kent. Les grands vieux calvaires, érigés aux carrefours, veillent sur les morts. J'aime follement à chevaucher sans compagnon dans ces espaces solitaires, sur les routes silencieuses... (Le cheval me manquera après la guerre, il me console de bien des choses)... et j'en ai profité pour méditer longuement et prier, l'automne dernier.

Il faut traverser un second village, mais absolument vide. Pénètre qui veut dans les logis sans porte; on y aperçoit encore quelques bibelots, des photographies pendues au mur, un jouet d'enfant, un de ces curieux berceaux flamands sur lesquels une Vierge est sculptée... assez pour évoquer une scène paisible d'intérieur, rappeler qu^ici on s'aimait, une famille vivait heureuse, une mère priait en souriant à son bambin. Sur la grand'place, le crucifix est intact; quelques mètres plus loin, un pilier se dresse comme un mât, dernier vestige de l'église, tombée comme un capitaine au champ d'honneur. Hier soir, il faisait clair de lune, et les silhouettes des toits écroulés, des pans de

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mur avaient un aspect fantastique. J'ai lu beaucoup de Sliakespcare : le décor conviendrait à souhait pour ses revenants... En tout cas, la lune est notre amie. Le soleil nous dénoncerait aux Allemands qui ont posté des tireurs et repéré les distances. La lune nous éclaire sans nous trahir. Sans elle on hute sur les décomhres, on tombe dans un trou d'obus. C'est elle qui met un peu de poésie sur les ruines, fait luire dans les campagnes les premières pousses de trèfle, et les hourg-eons dans les haies, endort un rayon blanc sur les ruisseaux, et argenté même les flaques malpropres. C'est pour elle que chantent les oiseaux du soir, et que résonnent allègrement les sabots de nos chevaux sur le sol durci... Les nuils sans lune sont horribles; j'en ai subi de pluvieuses où je ne distinguais même pas les oreilles de ma monture. Il fallait avancer quand mémo au grand trot : heureusement, ma bête a incontestablement plus dinstinct que moi, et se garait soudain fort à propos par un brusque écart d'un arbre renversé ou d'une ambulance silencieuse. Nos camions versaient de temps on temps dans les fossés. Je les ai quelqucO^is imités. Avec le printemps, l'approche des tranchées deviendra plus aisée.

Sur la ligne de fou, vous le savez, cIukjuo sen- (ior, chaque maison, un puits, une borne, tout objet immobile a reçu un nom : souvenir d'un

événement, jeu de mots ou d'esprit : Carrefour du Cheval tué, Hyde Park, Buckingham palace.. L'utilité de ces désignations est incontestable, et les poteaux indicateurs sont multipliés à profusion. On nous a fixé un rendez-vous^, et nous y rencontrons les hommes de corvée venus à notre aide. La boue est épaisse et haute, on patauge, on crie, on se bouscule dans l'obscurité sans avoir la permission d'allumer une lampe électrique; on décharge les camions sur des petites charrettes à bras; et, de nouveau, en avant. Plus de route, un chemin de terre gluante et d'ornières; de temps en temps un pont trop étroit, simples planches jetées en travers d'un ruisseau. On y culbuterait : mais le scintillement obscur de l'eau décèle à temps le danger. On passe la carriole, on g-lisse; les roues s'enfoncent et s'arrêtent; on les déterre à la lueur rapide des canons, ou des fusées lumineuses, dont les Allemands sont prodigues. Brusquement, on est surpris par un projecteur, une mitrailleuse, des obus. On se jette à plat ventre, et le danger passé on repart. La charrette s'embourbe encore, et la mitrailleuse, à l'affût d'une .si bonne aubaine, tire follement. On se démène pour se dégager... Oh! c'est alors que j'excuse les hommes de jurer un peu. On rit tout de même. (11 y a des incidents presque comiques : deux ambulanciers portaient un blessé, sans connaissance, sans mouvement; quelques balles sifflent.

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et nos bons samaritains de déguerj)ir, en laissant leur fardeau en place. Quand ils sont revenus, j)lus (le malade. Les balles lui avaient rendu des forces, et, à son tour, il s'était caclié. Les deux brancardiers en colère cberchaient partout, et demandaient à tout venant : « L'avez-vous vu? ») — On arrive malgré tout; mais dans quel état, et en quel lieu! Les trancbées sont des ruisseaux dégoûtants, où on est à l'étroit — contents quand le parapet ne s'est pas effondré sous la pluie... Je suis un des heureux de ce monde. Je laisse mes pauvres compagnons barbotter, se gêner l'un l'autre, et achever la répartition des denrées; et crotté, grelottant, je cours au Head-Quarters' mess qui est un trou un peu moins sale que les autres gourbis; et le whisky and soda, le café, les cigarettes, le rire me réchauffent.

Au retour, mômes incidents; nos brouettes...

Vendredi 7 (itril. — J'ai dû abandonner cette épître durant une semaine... Nos brouettes ne sont pas toujours vides. On emporte quelques cadavres vers le cimetière voisin. Les iniirmiers nous les livrent dûment empaquetés dans une toile grise, et il n'y a qu'à les déposer auprès des trous, creusés d'avance. J'aide à la besogne, parce (jue c'est une des sept œuvres de miséricorde, et je suis probablement le seul à prier. Mes voisins s'ac(|uittent do la corvée en .silence, avec respect.

mais avec indifférence. Je songe à la pauvre mère, ou à la veuve, qui écrit peut-être encore une lettre; je songe à l'àme surtout qui paraît devant Dieu. Les derniers indices, les papiers trouvés dans la poche du mort ne permettent pas toujours d'espérer fermement pour lui le repos éternel. Mais qui sait à quelles limites s'arrête la bonté divine? Vous avez sûrement conseillé à vos élèves, quand parfois ils se réveillent au dortoir, la nuit, de songer à ceux qui n'ont pas de Jit et tremblent sous le froid, la pluie et les balles; vous leur avez spécialement recommandé les agonisants. Demandez-leur de vouloir bien réciter parfois une oraison jaculatoire pour les moribonds anglais : ils ont été baptisés, mais combien n'ont jamais appris, dans le culte protestant, à aimer Dieu. Ils ont bien quelque droit à notre pitié quand leur sang- coule auprès du nôtre sur la terre de France.

Serai -je un jour moi-même, comme eux, emmené par une nuit obscure dans une tombe inconnue? Je l'ig-nore. Heureux les jeunes prêtres et les jeunes religieux qui sont tués, car ils passent d'un seul bond de la boue des champs dans l'éternelle joie; et heureuse la patrie pour laquelle ils se sont sacrifiés : car ils expient ses fautes. Et heureux ceux que Dieu a désignés comme vous pour un autre poste, celui de la prière : car ils nous donneront la victoire. Quant à moi, empri-

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sonnt' dans une fonction sans gloire, et parfois de médiocre utilité, j'ai tout de même une consolation. La guerre ne m'a pas seulement révélé à quel point j'aimais la France. Le face à face avec le danger, qui nous guette partout, et avec le péché, (|ui s'étale partout, m'a fait comprendre aussi, (ju'en dépit de mes fautes, celles que les hommes connaissent, et celles qu'ils ignorent, j'aimais le bon Dieu. Et sous rinflucnce de cette pensée, je pourrai, à l'occasion, mourir en paix, et, après avoir eu le cœur assez mesquin pour rechigner devant les petits sacrifices quotidiens, du moins, si Dieu veut la prendre, ne pas lui marchander ma vie.

Souvenez-vous de moi quand vous êtes à genoux devant le saint Sacrement. Je vous embrasse très

affectueusement.

Georges C...,

Interprète aux Forces de S. M. britannique.

P. -S. — A propos de boue. Savez-vous que l'état-major anglais a créé un corps spécial (et tout français) le Labour Corps, dont la fonction principale est de drainer les cours d'eau pour dessécher le pays? Pittoresques régiments, sans uniformes, sans autres armes (jue des pelles et des faux, où se sont ennMés pour 3 à 4 francs par jour tous les individus dont l'armée n'a pas besoin, les enfants, et les vieillards, et les éclopés. Ils ont

fait, je crois, de leur mieux, sans toutefois se fatiguer outre mesure, et, en tout cas, sans donner de grands résultats. Que faire quand il pleut toujours, quand une averse est assez puissante pour entraîner les sacs de sable, niveler les tranchées, démolir les abris, tuer et ensevelir des soldats sous les éboulements?

LETTRES U ORIF.NT

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