Eu route fers la Serbie
Toulon, 27 octobre 1914. — Notre division a pris quel({ues jours pour se préparer à son nouveau rôle. Elle a laissé dans un dépcjt du Midi ses lourdes voitures ; seules, des charrettes à deux roues pourront affronter les cliemins serbes, des mulets en grand nombre sont venus renforcer ou remplacer notre cavalerie. Tous ces préparatifs terminés, les troupes sont conduites vers différents ports; c'est à Toulon que nous nous rendons.
Le long des quais «rembarquement, pa(|uebots et tran.sports sont alignés. Un coup d'œil sur les pavillons et l'entente entre les alliés s'affirme. Le l>remicr vapeur qui partira avec les soldats fran(;ais il .son bord sera ce grand navire italien qui emporte un bataillon de cliasseurs à pied et qui larguera ses amarres aux sons de la Marseillaise et de la Sidi-Brahim. Suivra le paquebot français, iialiilu»'
des courses entre le Havre et New-York et qui porte le général de notre division.
Celui-ci démarre doucement, en silence, la nuit venue, comme un grand fantôme, tous feux éteints. Seules trois lumières colorées brillent encore, accrochées aux filins du màt d'arrière, tandis qu'une autre, suspendue au màt d'avant, semble une étoile descendue très bas sur les eaux pour guider la marche du navire.
Notre formation est embarquée sur un bâtiment de la Cunard Company, aux dimensions déjà imposantes. C'est aussi un habitué de l'océan, que Liverpool a cédé momentanément à Toulon et qui a déjà effectué quatre fois le voyage des Dardanelles, pour y transporter des troupes britanniques. Au début de la guerre, il a servi également de prison flottante aux captifs allemands détenus en Angleterre. C'est une geôle dont on peut s'accommoder. Nos troupiers, en trouvant les quinze cents couchettes qui les attendent à bord de YAscania, sont ravis d'aise : il y a beau temps qu'ils n'ont plus connu pareil confort. A peine embarqués, ils roulent, de leur pas de promenade, sur les différents ponts où nulle consigne n'a encore été établie, ils examinent, par les hublots, l'ameublement des cabines et du salon. Il y a des fauteuils, des canapés, un piano... un luxe inouï pour des gens qui, depuis tant de mois, ont surtout connu le sommaire aménagement des tranchées.
Dic i;ruxi;lli;s a saloniquë 36 j
D'ailleurs on serait un peu en peine de savoir les impressions exactes de tous ces parlants. Sontils fort émus do quitter la France, ou plutôt heureux d'éclianger la vie monotone et la lutte immobilisée contre une existence peut-être plus pittoresque et plus mouvementée? Y a-t-il, parmi toutes ces âmes aux cultures si diverses, aux tempéraments si variés, beaucoup de victimes de ce « cafard », du mal complexe qui sévit parfois dans les camps? Lécole des tranciiées a, dès longtemps, appris à plusieurs la résignation autlientique; d'autres n'ont retenu de ses leçons mal comprises qu'un certain fatalisme ; d'autres ne disent rien, même s'ils en pensent davantage. Dans l'ensemble, on chercherait en vain des manifestations d'enthousiasme; si l'on n'entend guère de récriminations, la perspective d'un beau voyage ne suffit pas à séduire ces voyageurs malgré eux qui, depuis quatorze mois, ont quitté leur vie généralement sédentaire. Et puis le terme est incertain, car chacun se rappelle plus ou moins explicitement le proverbe et se demande, en partant, si l'on est parti à point. Pourtant l'on s'embarque, sans tristesse apparente, puisque la consigne est d'aller là-bas.
Le bateau a démarré si doucement, à l'heure du dîner, (jue les paris s'engagent à table pour savoir si, oui ou non, nous bougeons. Mais quand les convives remontent sur le pont, les lumières du
port forment un cordon déjà lointain, un remorqueur, aux flancs du navire, l'entraîne dans une marche lente et silencieuse que seul dévoile le tourbillon d'écume de l'arrière. Puis brusquement le remorqueur vire de bord et s'éloigne, cette fois à toute vitesse. Et YAscania toute sombre, car la crainte du sous-marin fait voiler les lumières, g-agne la pleine mer, marchant décidément vers l'inconnu.
Le lendemain, au réveil, les côtes de la Corse sont en vue, sur notre droite, puis c'est une série d'îles dont l'île d'Elbe est la principale. Chang'ement des temps et de la politique. En passant devant l'ancien lief de celui qui fut d'abord maître de l'Europe, ensuite prisonnier de Sainte-Hélène, un des officiers du bord, Anglais fort courtois et prévenant ainsi que ses collègues, me confie que tout irait peut-être mieux pour les alliés si Napoléon était encore à leur tête. Puis il ajoute ce truisme que les méthodes de guerre ont beaucoup varié depuis un siècle; le génie militaire peut échouer devant des mitrailleuses et se désorienter en face d'un réseau de fils de fer barbelés.
Nous marchons à lente allure, notre expédition est formée de trois bateaux chargés de troupes, convoyés par un torpilleur. Le voyage ne suit pas les routes ordinaires, où pourraient se faire les mauvaises rencontres, et nous n'accomplissons pas le rite habituel qui consiste à saluer l'Etna, le
roi des volcans. Une lonj^uc bande de terre h l'horizon, c'est tout ce que nous apercevons de la Sicile, puis, pour des lieures et même des jours, plus rien que l'eau, l'eau bleue, d'un bleu de saphir, que l'on dirait parfois recouverte d'un vernis opaque et que marbrent seulement, le long du navire, les veines blanclics d:^ l'écume. Un matin, cependant, nous nous réveillerons devant Malle que nous saluerons sans entrer, et de nouveau l'immensité sans repère jusqu'à ce que la Grèce vienne en vue (rancienne et la nouvelle Cythèrcj avec les îles de son promontoire, et que nous entrions définitivement dans l'archipel de la mer Egée. D'ailleurs, Teau bleue nous est clémente ot nous traite sans rudesse; une seule fois et pour un demi-jour elle nous secoue avec vigueur, juste assez pour nous montrer de ([uoi elle serait capable si elle était moins débonnaire : nombre d'estomacs jugèrent même excessive la brève démonstration.
Et pendant que l'hélice tourne et que les heures succèdent au.\ heures, les troupiers, allongés suiles planches du pont, goûtent les charmes de la manille aux enchères ou bien regardent sans fin la mer sans bornes. Rien n'apparaît inscrit sur la ligne d'horizon (juc tous les yeux interrogent. l'avenir est à Dieu.
Le passé lui appartient aussi, et c'est le moment de se le rappeler en ces jours du début de novembre
OÙ se célèbre la commémoration des défunts. Le dimanche 31 octobre, les lundi 1" novembre et mardi 2, un office religieux groupe presque tous les soldats dans la prière et le souvenir. A la même îieure deux messes sont dites, l'une sur l'avantpont, l'autre à l'arrière, pour les divers éléments de troupes qui y sont logés. Et gravement, pieusement, les soldats de l'expédition serbe prient pour tous les camarades tombés en Artois, en Belgique, en Argonne. — Requiescant in pace. Qu'ils reposent dans la paix, la paix plus complète encore et meilleure que celle poursuivie sur tous les théâtres de guerre, celle qui recule, décevante, plus loin, toujours plus loin.