‹ Impressions de guerre de prêtres soldatsChapitre 32 sur 35 · Salonique · texte numérisé non relu

Salonique

Cinq jours et six nuits de cette navigation tranquille nous ont amenés à destination. Les sousmarins n'ont point paru. Seules les précautions prises, l'escorte qui nous accompagne, l'assiduité du commandant sur la passerelle nous rappellent leur désagréable souvenir. Deux fois aussi, durant la traversée, sur un signal convenu, les troupes doivent monter sur le pont, munies de la ceinture de sauvetage, et se grouper par fractions en face de la barque qui deviendra leur refuge si paraît la

fâcheuse torpille. Mais nous en restons, sur ce point, à la théorie.

Et maintenant, voici Saloniijue, « la ville convoitée », qui apparaît au fond de son golfe et sur laquelle se hraquent toutes les jumelles. De loin, elle présente un amas confus de maisons carrées et hariolécs que dominent les aiguilles de nomhreux minarets. Lentement on avance, jetant la sonde, car le Vardar comhle peu à peu le port. Et, fonçant sur le navire, de toute la force de leurs rames, des harques s'approchent, lancent une amarre au hout de laquelle pend un panier, et tout aussitôt les mercantis commencent leur œuvre : « Tahac, cigarettes, figues, mettez la monnaie. » Les soldats achètent, comme toujours, et payent des prix fabuleux ces produits de l'Orient si brusquement offerts.

Un dernier déjeuner à bord, le Champagne offert aux officiers anglais pour les remercier de leur cordialité constante et du repas dont ils ont tenu eux-mêmes à régaler leurs hôtes en cours de route. Los chefs échangent des vœux, de cliaudes paroles malheureusement un peu refroidies par le canal il'une traduction nécessaire, car l'entente cordiale a besoin, pour s'affirmer dans l'occurrence, d'un interprète, d'ailleurs fidèle. Et puis l'on descend dans les remorqueurs aux couleurs franraises qui ont accosté YAscania et qui rapidement nous conduisent à terre. La terre d'Orient! La terre de

Grèce! Tout à l'heure nous avons passé tout près du mont Olympe que l'on aperçoit encore, et les jeunes g-ens se remémorent leurs souvenirs classiques. Avouons qu'en cette fin d'après-midi, dans un terrain quelconque, en attendant qu'on nous indique le chemin du camp voisin, la terre d'Orient n'offre pas un aspect particulièrement enchanteur ni un ahord très hospitalier. Les gens qui nous entourent sont fort dépenaillés, civils ou militaires : ils nous regardent sans curiosité, car nos prédécesseurs les ont hahitués à pareil spectacle. Et de notre C(Hé, nous avons entendu des descriptions si copieuses sur les oripeaux pittoresques, sur les ânes minuscules et surchargés, sur tout ce mouvement multicolore et empoussiéré, qu'en l'apercevant pour la première fois, nous avons presque la sensation du déjà vu.

D'ailleurs la lumière manque ou décline, cette lumière indispensable à tous les mirages, et les préoccupations pratiques absorbent l'attention. Est-il loin, ce camp où nous devons nous établir à notre tour et quel abri nous off rira-t-il ? Enfin le cycliste envoyé en reconnaissance revient pour nous servir de guide et, dans la nuit tombée, nous nous engageons sur le chemin de Zeïtenlik, dont 0 kilomètres nous séparent encore. Ce soir-là, nous ne verrons de la ville que quelques façades, des cafés où les consommateurs sont assis prè.s des barriques qui les abreuvent. Nous ne voyon.s

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guère la rue elle-même, qui se continue par une route, nous en savons seulement les fondrières par les dangers qu'elles font courir à notre équilibre et nous en absorbons la poussière soulevée par les convois. Anglais sur leurs montures de race, indigènes sur leurs poneys ou sur leurs ânes, soldats, êtres de tout liabit et d'allures multiples, c'est déjà un grouillement dont nous soupçonnons la variété, même au milieu de la nuit qui la cache. Une grande caserne grecque borde le chemin ; plus loin à droite, voici l'un des camps de nos alliés britanniques, avec leurs tentes pointues et blanches. Nous tournons à gauche, traversons des baraquements où des mercantis nous saluent comme des cHents probables. Et nous arrivons, après plusieurs recherciies, à notre emplacement. On y dresse quelques tentes, on y mange quelques vagues conserves et puis, enroulé dans une couverture, on s'endort — si l'on peut — sur cette terre dont le premier contact est décidément un peu dur.

Le lendemain, presque au réveil, c'est la douche violente que le ciel d'Orient nous déverse. Et dans l'installation à peine ébauchée, chacun cherche un abri pour sa propre personne ou bien s'étudie, par des rigoles hâtivement creusées, à sauver do l'inondation les bagages restés sur h' lorrain. Au bout d'une heure cependant le soleil revient, le soleil tant vanté, et nous lui savons un gré spécial

de joinidre pour nous l'utile à l'agréable et de nous sécher rapidement dans sa première visite.

Le cajup où nous sommes est une vaste région inculte qui domine Salonique, à droite de la ville cfiiand on se tourne vers la mer. Pas un arbre n'apparaît sur toute cette étendue, sinon là-bas une sorte de bosquet formé par les vergers qui entourent les établissements des Sœurs de charité et des Pères lazaristes français. C'est un peu une oasis dans le désert que constituent ces deux grands édifices, sur lesquels flotte notre drapeau national, et c'est aussi un réconfort, au milieu d'uiie. population dont la sympathie vraie est au moiûs douteuse, de recevoir un si cordi£d accueil chez les religieux de France. L'une de leurs maisons,, celle des Sœurs, abrite quelques bureaux et la demeure d^n général; l'autre, celle des Pères lazaristes, un ancien séminaire bulgare, vide aujourdhui de ses étudiants, a été offert par ses propriétaires pour servir d'hôpital aux soldats français blessés ou malades. Les Sœurs de charité y jouent naturellement leur rôle béni d'infirmières, coiniRe elles le font encore, dans la ville même, en leur maison de la « rue Franque » également occupée par nos soldats souffrants.

Quand on retourne au désert, c'est-à-dire quand on remonte vers le camp, on ne laisse pas que d'avoir un coup d'œil assez pittoresque, car le désert est, à l'heure actuelle, fort peuplé, si le sol,

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par la faulc des hommes, y demeure stérile. Sur le terrain rocailleux, vallonné, coupé par ses torrents réduits aujourd'hui à de simples filets d'eau, les troupes, à mesure qu'elles déharquenf, viennent séjourner quelques jours. Elles y dressent leurs petites tentes, basses et oblongues, de couleur jaune, dont chacune peut abriter six habitants couchés. Les cuisines fument, les lessives sèchent. On dirait qu'une immense tribu de Romanicliels s'est abattue sur ce terrain vague où jusque-là foisonnaient surtout les lézards, où se promenaient lentement quelques rares tortues, où serpentaient quelques vipères heureusement plus rares encore. D'innombrables bandes de corbeaux tournent audessus de ces hôtes insolites et parfois lorsque, dans une chevauchée matinale, on s'aventure jusqu'au fond de la plaine, quelques vautours, au cou dénudé, regardent sans efTroi passer les promeneurs.

Autour du camp, une ligne de collines partant de la ville s'en va, dans un demi-cercle, vers la vallée du Vardar. Au sud, Salonique apparaît et aussi, dans une éciiancrure, la mer avec quelques cuirassés alliés ou navires-hôpitaux qui dorment sur leurs ancres.

Nous avons refait plusieurs fois la route parcourue dans l'obscurité, le premier soir. Nous l'avons refaite, en sens inverse, pour des excursions dans Salonique même. Le chemin qui mène

vers la cité bruyante commence par longer nombre de nécropoles. Il y a le cimetière catholique, le cimetière grec, entourés de murs et plantés d'arbustes. A gauche, ces pierres tombales, incrustées d'inscriptions dorées, marquent les sépultures des juifs passés à l'islamisme. Et toutes ces stèles lamentables, dispersées dans un terrain à demi abandonné où stationnent les bêtes de somme, représentent le cimetière turc.

Cette complexité des tombes rencontrées par le touriste en marche vers Salonique ne lui donne encore qu'une vague idée du mélange des vivants dans la ville. Ici cohabitent les races les plus variées : nous sommes en Macédoine, dont le nom désigne les assemblages ^disparates, et Salonique elle-même n'appartient à la Grèce que depuis trois ans. Par le nombre et par le commerce, les Juifs prédominent et les emplettes deviennent difficiles le samedi, car les magasins ferment en raison du sabbat. Les fils d'Israël sont discernables pour un observateur exercé; on rencontre dans les rues de Salonique des types aux longues barbes, au nez arqué, qui ont figuré dans les tableaux de la Passion; les rabbins se promènent en robes au col de fourrure. A côté d'eux passent les prêtres orthodoxes, aux abondants cheveux surmontés du bonnet cylindrique. Puis il y a des Turcs, les anciens maîtres de céans, et parmi eux, ici ou là, quelque saint de l'Islam, porteur du turban vert.

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en signe «lu pèlerinage accompli au tombeau du Propliète. Il y a surtout des mercantis, de race et de provenance incertaines, Grecs, Maltais, Espagnols, Italiens... qui tous s'accordent en l'universelle exploitation de l'étranger. Dans toute cette foule bigarrée circule aujourd'lmi un fort contingent de soldats grecs. L'armée possède un uniforme marron souvent défraîchi; quelques régiments (ce sont, paraît-il, des corps d'élite) sont munis de hauts-de-chausse et bas blancs, ainsi que de souliers découverts dont la pointe porte un large pompon noir. Ces troupiers déambulent à travers les rues de Salonique, s'arrêtent, pour de longues et fréquentes stations, chez les marchands de liquides. Les documents nous manquent pour dire ce qu'ils y absorbent et nous ignorons si l'autorité militaire veille sur la provenance des boissons offertes aux soldats. Nous savons seulement qu'à l'élément civil, l'absinthe ou, du moins, un breuvage qui porte ce nom, est proposée pour un prix dérisoire, tandis qu'une composition appelée « mastic » doit réaliser l'un des derniers mots de l'art d'accommoder les produits frelatés.

Quant aux soldats grecs en service, nous avons aperçu souvent les hommes de corvée poussant devant eux la file de leurs ânes qui disparaissent presque sous les deux balles de foin dont ils sont chargés, ou bien quehjues cavaliers chevauchant leurs très petites montures. I'en<lant notre séjour

à Salonique, le prince héritier de Grèce est venu passer en revue ses guerriers, mais, dans les circonstances actuelles, il est difficile aux alliés d'assister à ces exhibitions militaires et nous n'avons donc pu juger de l'attitude plus ou moins martiale des troupes hellènes sous les armes.

Salonique, la ville qui sert de cadre à cette population cosmopolite et à tous ces hôtes d'occasion, a déjà eu une longue histoire que racontent des volumes érudits et compacts. Tous les souvenirs s'y mêlent, comme aujourd'hui se mêlent dans ses rues toutes les races, et les gloires les plus lointaines y rejoignent les plus modernes illustrations. Le rectangle qui forme la ville est coupé de deux lignes médianes, perpendiculaires. L'une se nomme la rue Jgnatia, d'un nom qui remonte à de très vieux âges, l'autre : la rue Venizelos, célèbre la popularité d'un homme fort mêlé à l'histoire actuelle. Ici se dressent, en pleine ville, les restes d'un arc de triomphe qui date du règne d'Alexandre le Grand, roi de Macédoine, et, quelques pas plus loin, une colonne commémore l'entrée des Grecs à Salonique, il y a trois ans. Les églises, témoins ordinaires des lointaines époques, racontent aussi, à leur manière, l'histoire de la ville qui les compte en grand nombre. On n'y retrouve plus la trace de la chambre où saint Paul devait réunir les fidèles de Thessalonique, mais plusieurs édifices datent des premiers siècles. Ces temples ont subi

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divers avatars, par suilc de la religion des maîtres successifs de Salonique. Aujourd'hui subsistent encore des mosquées et des synagogues, mais l'ancienne calliédrale, Sainte-Sophie, a vu dég-ag-er récemment ses belles mosaujues que les Turcs avaient recouvertes, et dans la plupart des égii-ses, les prêtres ou diacres grecs psalmodient, chaque jour, dans leur langue nationale, tandis que l'officiant balance son encensoir à clochettes et qu-e les rares lidèlcs, plutôt passants qu'assistants, s'inclinent devant les icônes dorées, en oubliant peutêtre le tabernacle de l'autel. La religion catholique ne compte (ju'une paroisse, celle des Pères lazaristes qui se dresse au milieu du quartier français, à côté de l'hospice des Sœurs de charité, non loin du grand établissement des Frères de la Doctrine chrétienne.

En dehors de quelques églises, Salonique ne possède guère de monuments remanjuables. Ce que cette ville a de spécial en Orient, c'est que beaucoup de ses rues sont assez larges ; ce qu'elle a de commun avec ses sœurs ou rivales, c'est que ces mêmes rues sont mal pavées et mal entretenues. Sur tout un quartier juif, le plus haut de la ville, la saleté règne sans conteste et les vieilles façades ornées de miradors ne dissimulent pas la misère des intérieurs qui prolonge celle de la chaussée. Ailleurs pourtant, il y a des magasin.^ (jui ne dépareraient pas nos grandes villes et, spé-

cialement le long du port, en bordure d'un quai que suit un tramway électrique, des maisons de meilleure apparence s'en vont rejoindre le quartier neuf du boulevard Constantin et les immeubles de la colonie européenne.

On parle beaucoup français à Salonique. C'est un résultat constaté par tous ceux qui ont voyagé en Orient et c'est un bénéfice pour lequel les voyageurs impartiaux saluent les missionnaires de France. Cette même impartialité nous fait ajouter ici qu'en dehors des écoles catholiques de l'Institut commercial tenu par les Frères de la Doctrine chrétienne, l'usage de notre langue est encore propagé par la Mission laïque et l'Alliance israélite.

Mais nous nous sommes assez attardés dans la ville. Voici trois semaines bientôt que nous avons débarqué et notre tente est toujours plantée au camp de Zeïtealik. Le soleil a brillé sur elle, assez chaud dans l'après-midi pour nous faire éprouver parfois, dans la nuit suivante, de brusques descentes de 2o degrés. La pluie est aussi venue mettre à l'épreuve l'imperméabilité de nos toiles et le vent, soufflant le long du Vardar, aussi violent que son collègue le mistral du Rhône, a furieusement agité nos éphémères demeures, dont plusieurs se sont effondrées sur leurs habitants. Des détachements ont campé auprès de nous, puis sont partis pour le front serbe, des zouaves

errent par le camp, dans leur costume kaki, arrivés parfois des Dardanelles ou expédiés de France pour renforcer leurs régiments déjà engagés. Dans ce va-et-vient nous sommes immobiles, et, pour notre part, cette immobilité commence à nous peser. Nous ne sommes pas ici en touristes et Salonique a épuisé les cbarmes de linconnu. Notre division a déjà combattu là-bas et, de ces engagements, nous voyons revenir (juebjues blessés, nous entendons quelques écbos. Mais nous pourrions oublier, en ce qui nous concerne, que nous faisons partie dune expédition guerrière. Le canon ne s'entend plus, sinon pour saluer l'arrivée du diadoque ou celle encore de M. Denys Cocbin dans sa mission problémati(juc. Enfin, notre tour survient avec l'ordre d'embar(|ucr sur la voie ferrée grecque qui remonte la vallée du Vardar vers le théâtre de la guerre actuelle. Notre destination est Krivolak, l'un des points les plus rapprochés des Bulgares, et, le samedi 20 novembre, notre convoi s'ébranle vers la Serbie.

.9. — En Serbie.

Le train qui nous emporte vers le front serbe commence par traverser les terrains bas le long de la mer, adroite de Saloniuue, vers la vallée du Vardar.

Jusqu'ici nous avons soupçonné plutôt qu'aperçu le fleuve désormais célèbre qui fermait notre horizon par son ruban brillant. Ce matin, nous le passons sur un pont sans parapet au-dessous duquel il roule ses eaux jaunes et rapides. La voie remonte maintenant à angle droit de sa direction première, suivant presque constamment la rive, vers la frontière gréco-serbe que nous atteignons à Guevgueli. Là, une alerte; le commissaire de gare nous arrête, il paraît que les troupes combattantes, et donc notre division, doivent évacuer sous peu le territoire qu'elles occupent; est-il bien utile de nous envoyer les rejoindre pour un mouvement de repli imminent? On va demander des ordres complémentaires par téléphone; en attendant nous descendons de wagon et nous avançons quelque peu dans la cité frontière. Un boulevard planté d'arbres en fait le plus bel ornement; le long de cette voie, des maisons d'aspect presque confortable. Nous stationnons en face d'un vaste bâtiment à plusieurs étages, c'est un hôpital serbe de construction récente et chère, sur lequel flotte actuellement le drapeau de la Croix-Rouge et où s'est installée une ambulance française. Nous causons avec quelques blessés convalescents, mais, pour ma part, une crainte me hante, celle d'un arrêt à Guevgueli, avec l'inaction qui déjà fut notre lot trop prolongé à Salonique. Était-ce la peine d'être venu de si loin pour piétiner sur

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place? Mieux valaient, à ce compte, le séjour dans les cantonnements de Ciiampagnc et les tournées dans la tranchée crayeuse. Heureusement on nous rappelle à la gare, les ordres demandés sont venus, ils concluent pour la prolongation de notre voyage. Et nous voilà repartis vers Krivolak, notre première destination. Le soir tombe malheureusement à mesure ({ue la vallée se resserre ; il fait à peu près sombre lor.scjue nous passons les défilés de Demir-Kapou, où les hauteurs surplombent le fleuve pour ne lui laisser qu'un couloir assez étroit. Il fait tout à fait nuit lorsque nous atteignons le terme et que nous avons installé rapidement notre tente dans un terrain proche de la gare.

Lors(jue le jour se lève, le lendemain, on aper- (joit de l'autre côté du Vardar une agglomération de maisons rouges et une tour extrêmement effdée : c'est Krivolak avec son minaret. Une ceinture de collines arrête la vue et dérobe assez vite le cours ultérieur du lleuve; ce sont les hauteurs occupées par les Bulgares, d'où ils bombardent, cha(jue jour, avec des obus de petit calibre, la gare et les trains en manœuvre. Ils bombardent, c'est du moins l'intention qu'on leur suppose, car, en réalité, ils n'ont jusiju'ici jamais atteint ce but et se contentent d'envoyer leurs munitions dans les [)arages, spécialement dans une iiauleur voisine. Plus tard nous constaterons et nous entendrons dire par des témoins autorisés que l'artillerie bul-

gare possède des pointeurs fort experts; le bombardement platonique de Krivolak-gare reste une énigme, peuf-être les canons ennemis avaient-ils un autre objectif inconnu.

Nous sommes au dimanche et la messe se célèbre en plein air, sur une modeste table, à mi-hauteur de la colline qui nous dérobe à la vue de nos adversaires. Puis on se met à table et pendant le déjeuner le sifflement connu, mais à demi oublié depuis six grandes semaines, se fait de nouveau entendre; les Bulgares envoient à quelques centaines de mètres de notre salle à manger champêtre leur ration quotidienne d'obus. Tous les projectiles n'éclatent pas; cette petite sérénade n'a rien évidemment des grands concerts habituels aux régions d'occident.

L'après-midi, on se remet en marche, notre convoi refait en sens inverse, et cette fois par la route, une minime partie du chemin parcouru, la veille, puis s'en éloigne vers l'ouest. Nous devons, en effet, aller rejoindre notre division groupée à une douzaine de kilomètres, autour de Kavadar. Pour nous y rendre, nous traversons Négotin, un gros bourg dont la tour carrée, en briques, fait de loin — mais de loin seulement — presque figure d'un de nos beff"rois du Nord, et dont tout un quartier, démoli par les précédentes guerres, nous rappelle les villages ruinés des environs de Verdun.

Kavadar, où nous arrivons vers le soir, pour camper dans son voisinage immédiat, occupe assez exactement le foyer d'un arc d'ellipse plus ou moins régulière, arc qui serait dessiné par la Cerna, affluent du Yardar, et par le Vardar luimême. Les Bulgares occupent presque tout le contour de cet arc, puisque à l'est ils se trouvent dans la région haute, voisine de leur frontière, qui borde le cours du g:rand fleuve, et que, d'autre part, au nord et à l'ouest, après avoir pénétré le territoire serbe transversalement, dans la direction de Monastir, ils se sont rabattus sur la rive gauche de la Cerna qui sépare ainsi les deux adversaires. Les troupes françaises, si elles doivent se replier, ne pourront donc le faire que par le sud, par la vallée du Vardar, et elles devront le faire aussi par échelons, afin de résister toujours à la pression ennemie sur les parois de ce couloir nécessaire. Pendant que les éléments les plus avancés se retireront, les autres, espacés depuis le front qui recule jusqu'à la frontière grecque, maintiendront la sécurité de la retraite en faisant, pour ainsi dire, la haie sur le passage, mais la haie face à l'ennemi.

Ainsi qu'on nous l'avait fait pressentir à Guevgueli, c'est bien en efTet de la retraite (ju'il est (juestion lorsque nous rejoignons notre division placée en extrême pointe sur la rive droite de la Cerna. Le front actuel, ainsi limité [)ar la rivière,

date seulement de quelques jours ; auparavant nos troupes s'étaient avancées à 10 ou 12 kilomètres plus au nord; elles ont dû céder du terrain devant des forces très supérieures. Nous recueillons, à notre arrivée, les échos de ces combats récents où nos soldats ont pris un premier contact avec les Bulgares. Ceux-ci sont des guerriers montagnards qui gravissent en courant les hauteurs, qui se glissent dans les ravins pour tourner les crêtes occupées par leur adversaire. Ils vont sans autre chargement que leur fusil et leur ceinture de cartouches ; ils montent, avec un réel courage, parfois sous le feu de nos mitrailleuses, et quand ils ont occupé l'une des cimes convoitées, ils entonnent un chant de triomphe impressionnant. Prodigues de leurs munitions, au moins en ce qui concerne les balles de leurs fusils bruyants, venant en foule, ils donnent à la guerre une physionomie différente de celle qu'elle garde souvent sur le théâtre occidental. Et nos soldats, habitués au silence fréquent de la tranchée française, à la cohésion des troupes chargées de la défendre, avouent être de prime abord un peu désorientés lorsque, dispersés dans la montagne par petits groupes, avec un horizon tourmenté, difficile à fouiller, ils voient surgir cette masse d'uniformes couleur kaki qui représente une colonne d'assaillants. Les assaillants ont, d'ailleurs, largement souffert, alors que nos pertes en hommes sont relativement faibles. Et la

conclusion de tous les discours est qu'il serait lacile de poursuivre l'ofTcnsive, si seulement la disproportion du nombre était un peu moins écrasante en faveur de l'adversaire. Ceci doit être également lavis des Bulgares eux-mêmes, car depuis

qu'ils ont atteint la rive gauche de la Cerna, ils

n'ont point fait d'elTort sérieux pour traverser la rivière et nous inquiéter au delà. Pendant une semaine, le mouvement de repli se continue tranquille, tandis qu'un rideau de troupes reste pour contenir l'ennemi. Nous restons aussi, pendant ces huit jours, aux environs inmiédiats de Kavadar. La ville, si on peut l'appeler de ce nom, n'a rien d'attrayant ni de pittoresque. Ce sont toujours les mûmes maisons carrées, souvent basses, les murs de terre, les toits en tuiles, les mômes flèches de minarets. La population, cinq à six mille âmes, offre toujours le même assemblage des races les plus disparates. Quelles pensées se cachent derrière ces fronts sombres et ces physionomies cuivrées? Les Serbes authentiques ne sont peutêtre pas très nombreux en ces })arages; on en verra quol(jues-uns, à l'annonoo du repli des troupes françaises, charger leur pauvre mobilier sur un chariot attelé de bœufs et s'en aller vers des régions moins exposées. iMais il y a ici beaucoup de Turcs, qui possèdent un (juartier s])écial même dans les petits villages voisins. Il y a des Bulgares et, plusieurs fois dans cette semaine, il faudra

fusiller des comitadjis venus sous un déguisement pour des desseins plutôt mauvais.

Si les g-ens ont ici l'aspect farouche, la terre qui les porte est morne, désolée. Nous sommes dans une plaine vallonnée, entourée de collines, plus hautes surtout du côté de la Cerna. Pas d'arbres, sinon quelques arbustes rabougris marquant le cours de la Vética, petite rivière qui serpente et traverse Kavadar. Pas de végétation, surtout à cette époque. Certains champs sont pourtant cultivés et Ton aperçoit de-ci de-là quelques charrues primitives formées de poutres non équarries et d'un soc en fer. Des petits bœufs gris tirent cet instrument d'une culture peu intensive, le laboureur porte une large ceinture souvent rouge et autour de la tête un mouchoir de même teinte. Mais en dépit de ces quelques travaux, l'ensemble de la plaine, avec ses gros galets de granit et ses vastes espaces inhabités, ressemble encore à un désert.

La neige, au milieu de notre séjour, étendit sur toute la région son tapis d'une blancheur uniforme. Pendant trois jours, nous avons éprouvé les charmes réfrigérants d'un campement d'hiver bien réel, où la toile de tente qui vous recouvre se double d'une couche de glace, où le vent fait pénétrer dans votre domicile précaire plus d'un flocon indiscret, où la cuisine a bien des luttes à soutenir contre les éléments pour servir une

soupe vaguement chaude. Hélas! l'épreuve devait ôtrc fatale à mon collègue de la N" division, M. l'abbé V... Est-ce le froid qui réveilla chez lui le genne d'une maladie ancienne? Toujours est-il que, renvoyé vers Salonique, avec une très forte fièvre, il devait y succomber quinze jours plus tard. Et cependant, nos misères climatériques, vite abrégées par l'abri d'une maison abandonnée, ne peuvent se comparer avec celles des soldats qui, chargés de garder le passage de la Cerna, restèrent, huit jours durant, en de mauvais trous dans la neige, l'œil au guet et le ventre trop souvent creux, par suite du ravitaillement difficile.

Cependant, les troupes se retirent et le silence se fait peu à peu dans cette région tout h l'heure encore si mouvementée. Il nous souvient d'une fin d'après-midi où nous nous sommes avancés sur la route de Kavadar jusqu'au pont — détruit par nos troupes — de la Cerna. Quelques jours plus tôt, cette route était, sur une bonne partie de son parcours, bordée par les campements français. Maintenant, c'est la solitude, c'est le silence, ce silence spécial aux temps de neige, avec les teintes particulières à ces journées d'hiver. Sur la route oii glisse et patauge mon cheval, on n'aperçoit (ju'un convoi de muletiers porteurs de provisions pour nos derniers défenseurs; dans la plaine, quelques chiens errants. Et là-bas, de l'autre côté de la Cerna, les hauteurs occupées par les Bul-

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