II
gares, hauteurs dont la taille s'exagère aujourd'hui, par suite de leurs névés éphémères, s'estompent dans un brouillard mauve.
Notre tour est venu de nous en aller aussi et nous repartons vers Krivolak, la gare où nous sommes arrivés, celle par où nous avons à nous rembarquer. Oh ! la triste journée, commencée dès l'aube, sur le chemin souvent transformé en patinoire glissante, où nos mulets et chevaux, pourtant ferrés à glace, ont quelque peine à progresser! Puis c'est l'attente pendant de longues heures, dans la boue que le dégel amène et que malaxent les convois aux abords de la gare. L'obscurité vient et nous patientons toujours, errant dans le même marécage. Les Bulgares envoient quelques salves d'artillerie, avec l'inefficacité propre à leur tir dans cette région. Et nos chevaux et nos voitures sont enfin embarqués, difficilement, dans la nuit à peine éclairée de quelques lanternes, par des équipes de soldats transis et fatigués. Le train s'ébranle pour redescendre la vallée du Vardar; nous n'avons guère plus de 30 kilomètres à faire et cependant, le matin est déjà venu quand nous sommes à destination.
Stroumitza, où nous nous arrêtons, marque l'étape où notre division devra tenir quelques jours, en attendant que d'autres troupes redescendent à leur tour. A la gare, un vénérable adju-
Dli BRUXELLES A SALONIQUE .187
darit m'aborde, en voyant ma soutane. Il porte une barbe superbe et sa physionomie n'est point celle d'un soldat ordinaire. En causant, j'apprends que j'ai devant moi un Père assomptionniste, depuis vingt-six ans missionnaire en ces parages, (jui, pendant la première guerre balkanique, fut lui-môme aumônier dans l'armée serbe et qui, présentement, sert d'interprète au corps expéditionnaire. Il donne d'intéressants détails sur les Bulgares. La guerre actuelle ne suscite chez eux, me dit-il, aucun enthousiasme, le peuple marche volontiers contre les Serbes, parce qu'il y a entre les deux nations des iiaines vivaces et anciennes, mais il n'a point d'animosité spéciale contre les Français. Quant aux Russes, on a été obligé, paraît-il, de faire appel à des divisions turques pour garnir la frontière du côté où pourraient venir les soldats slaves, car les Bulgares n'auraient point consenti à combattre ceux qu'ils regardent toujours comme leurs libérateurs. Le Père me raconte encore qu'appelé tout récemment par ses fonctions à interroger un sous-lieutenant bulgare blessé, il n'a pas été peu surpris de se trouver en face d'un de ses anciens élèves de Philippoj)oh, qui lui-même ne cachait ni son émotion de revoir son professeur, ni sa satisfaction d'en avoir lini personnellement avec une guerre déplaisante. Une transformation heureuse nous attendait à Slroumitza : le soleil s'y montre radieux, séchant capotes
et chaussures, dissipant presque le souvenir des mauvaises heures récentes. Notre camp a un aspect joyeux, au milieu de mûriers, entouré de collines couvertes de houx. Un village le domine,^ mais la population elle-même est beaucoup plus sympathique que les demi-sauvages des régionsparcourues jusqu'ici. Nous sommes toujours en Macédoine, mais ces gens sont de race serbe. Peu d'hommes sont restés, parce que la guerre les a réclamés. Les femmes portent des robes claires et une large ceinture rayée, d'étoffe voyante, dont un large pan retombe presque jusqu'aux pieds.
Nous coulons là deux ou trois jours heureux et sans histoire. Mais, un soir, quelques soldats blessés d'un des régiments qui nous flanquent à l'ouest, arrivent avec d'assez mauvaises nouvelles. Un bataillon a été surpris, à l'heure de la soupe, dans un village de la montagne; il s'est retiré précipitamment, éprouvant quelques pertes. Par ailleurs, au nord, vers Demir-Kapou, l'ennemi s'avance. Il est temps d'accélérer un peu la retraite et presque tous les éléments qui campent avec nous reçoivent l'ordre de se replier, dans la nuit même. Comme on nous signale des blessés qui seraient restés dans la montagne, au poste de secours du bataillon un peu bousculé tout à l'heure, un groupe de brancardiers part avec quelques mulets dans cette direction; je me joins à leur convoi. Un homme du pays nous sert de guide, à
nous et à une compagnie de chasseurs à pied qui monte là-liaut, avec d'autres renforts, en vue des combats probables pour le lendemain. Sans lumière et presque en silence, nous nous en allons par un sentier où les mulets ont cent fois l'occasion de mériter leur réputation de grimpeurs, où les piétons trouvent autant de dangers de recueillir des entorses. A mi-cliemin, les chasseurs à pied s'arrêtent un moment, nos mulets les imitent ■et nous continuons, à quatre, toujours sous la direction de notre montagnard. Un torrent à traverser sur quelques pierres, une colline à contourner, et nous arrivons à quelques taclies blanches étendues sur la terre. Ces taches représentent le médecin et les brancardiers que nous recherchons et qui dorment, plutôt mal que bien, sur le sol liumide. Ils nous apprennent que leurs blessés ont pu être reconduits jusqu'au village avant notre arrivée et même avant la chute complète du jour. Tant mieux; nos mulets, dans la nuit, n'auraient jamais réaUsé la gymnastique du retour sans risquer d'achever les patients aventurés sur leur dos.
Pourtant, comme je n'ai plus de tente oîi reposer ma tête — tous nos bagages sont partis tout à l'heure avec les convois en retraite — et comme je prévois une journée mouvementée, je demeure à errer longtemps sur le sentier, tout lier de pouvoir utiliser mes connaissances fraîchement
acquises et de guider, tel un vrai montagnard, les nouveaux renforts qui surviennent et qui cherchent leur voie.
Tous ces renforts étaient à leur place et les mitrailleuses garnissaient les crêtes, quand les Bulgares attaquèrent, d'ailleurs assez mollement, quelques heures plus tard. Leur but principal semblait être, ce jour-là, de filer le long d'une partie du front défendu par les Français pour gagner plus vite la vallée du Vardar et troubler la retraite des éléments qui continuaient à se replier. Pourtant, dans l'après-midi, ils essayèrent de déborder l'une de nos sections établie sur une crête; le mouvement, enrayé en temps voulu, n'eut pas de suites et la nuit vint calmant les ardeurs belliqueuses de l'ennemi. Mais au jour suivant l'at taque fut plus vive, plus nombreux les effectifs lancés contre nos compagnies. Les balles sifflaient, plus méchantes, un peu dans tous les replis de la petite montagne et même, dans un recul momentané de nos soldats, le seul sentier de retraite, exactement repéré par l'artillerie, se voyait arrosé de shrapnells, sitôt qu'y paraissaient les mulets des mitrailleurs. Le soir vint, on avait cédé quelque terrain, perdu un peu de monde, mais on avait tenu les positions essentielles pendant les heures nécessaires où l'on était de faction.
Et ce fut encore la consigne toujours observée des jours qui suivirent. A mesure que les troupes
françaises se rapprocliaicnt de la Grèce, les Bulgares devenaient plus pressants, on peut même se demander si dans les dernières heures ils étaient encore seuls et surtout s'ils n'avaient point reçu de leurs puissants alliés du matériel de guerre. On vit reparaître alors dans les plaines de Macédoine les nuages noirs qui inarquent, ailleurs, l'éclatement des classi(jucs « marmites ». Un jour, dès l'aube et jusqu'à midi, en dépit d'un brouillard intense, les mitrailleuses, des deux côtés, n'arrêtèrent guère leur tic tac meurtrier. Ce jour-là, les blessés furent évidemment plus nombreux chez nous que d'ordinaire, si les pertes des gros bataillons ennemis furent considérables. Presque tous les régiments engagés connurent des moments difdciles ; des compagnies entières se crurent cernées et prises, mais réussirent pourtant à se dégager et à rejoindre. Ce fut une retraite mouvementée pour tous, pour quelques-uns tragique, mais rien ne ressembla moins à une déroute que cette marche de la petite armée emportant son matériel à peu près intact, et toujours assez forte pour contenir un adversaire numériquement très supérieur. De dire pourtant ce qui serait advenu si l'unique piste, coupée de gués fréquents, avait été déjà détériorée par les pluies abondantes qui tombèrent quelques jours plus tard, nous n'avons ni la mission ni la compétence; mais le ciel nous fut clément et la terre macédonienne
ne garda aucun des nombreux convois qui la fou 1èr ent.
Lorsque notre convoi personnel atteignit à pied la frontière grecque, au soir du samedi 11 décembre, trois semaines après l'avoir franchie en ce même point dans notre marche en avant, l'obscurité était déjà venue. Après avoir traversé la voie du chemin de fer, nous nous arrêtâmes un moment. Déjà les dépendances de la gare de Guevgueli flambaient dans la nuit. Il importait de ne laisser rien d'utilisable aux Bulgares qui seraient là dans quelques heures. Un vaste bâtiment s'allumait progressivement, le feu couvait le long de sa toiture, semblant de loin enflammer les cordons de gaz d'un palais en fête. L'expédition serbe, tout au moins l'un de ses chapitres, se fermait tristement sur cette vision d'incendie. Alors nous avons passé le Vardar sur le magnifique pont de fer déjà miné par le génie et qui sauterait le lendemain matin. Désormais nous sommes en territoire grec où nous avançons toute la nuit.
Les Bulgares passeront-ils cette même frontière? Telle était la question qui se posait immédiate et l'on s'est encore retourné pour attendre et faire face. Nul n'a rien vu venir et le corps expéditionnaire a opéré une nouvelle concentration. Désormais c'est la période d'arrêt, après quelques étapes faites sous la pluie torrentielle, c'est l'arrêt dans la boue qui ne nous laisse rien à envier à nos
frères des trancliées françaises. Et revenus de l'expédition où les nouvelles ne nous atteignaient guère, nous avons lu quelques journaux locaux, nous en avons reçu d'autres en nos courriers plus ou moins tardifs. Nous avons vu que là-bas on iliscutait notre cas et notre avenir, nous n'avons pas encore bien démêlé quel serait notre sort. Verrons-nous de graves événements ultérieurs ou bien resterons-nous l'arme au pied, en laissant faire le temps, à défaut d'une vaillance réelle mais inégale à la tâche ? Que les responsables prononcent, et que Dieu bénisse leurs desseins. Le rôle du narrateur se termine ici.
Henri du P...,
Aumônier de la N' division.
Janvier 1915.