‹ Impressions de guerre de prêtres soldatsChapitre 5 sur 35 · II · texte numérisé non relu

II

Petit-Pierre, les yeux baissés, les mains jointes en prière sur son képi blanc de boue, vint à son tour. Il n'avait pas regardé Fred ; mais sous ses paupières closes, tout le regard de l'àme allait à lui, et toute la prière aussi.

Fred hésita. Il se retourna. Quelques camarades ne bougeaient pas, mais il ne les connaissait pas. Son cœur se mit à battre. Pourquoi? il ne le savait trop. Quelque chose l'attirait là oii le prêtre avait dit d'aller, là où les camarades allaient presque tous, là où Petit-Pierre allait avec tant de joie et de beauté sur le front. « Après tout, se dit-il, — c'est lui qui me détailla dans la suite ce drame intime, — ça ne coûte rien et c'est quelque chose qui me mettra bien avec le bon Dieu. » Et, de son grand pas décidé, il s'avança...

Aurait-il pu dire au juste ce qu'il allait faire? Évidemment, l'hostie ronde qu'il voyait distribuer n'était pas du pain ordinaire, on venait de le dire; il avait même compris que c'était le bon Dieu qu'on recevait là. Et, là-dessus, de vagues, oh! très vagues réminiscences de sa première communion lui passaient dans l'esprit, — quelques mots du catéchisme, des mots vidés de leur sens, — des images d'autel couvert de fleurs, de brassard blanc, de cierge à poignée rouge et franges d'or, de dispute à la maison parce que le père avait trouvé que c'était bien des dé penses pour rien, — mais aucun souvenir de cœur.

aucune impression clirélienne qui subsistât, car aucune n'avait trouvé place dans ce cœur de onze ans déjà gâté, déjà plein d'idoles grossières, quand Jésus y était venu pour la première fois.

Cette seconde rencontre fut tout autre. La mèclie fumait encore, le souffle de Jésus fut assez doux et assez puissant pour la rallumer.

Tandis que Fred, tout occupé de régler sur les voisins l'attitude de ses grandes mains, recevait Dieu et revenait avec Lui près de Petit-Pierre, quelque chose d'infiniment doux l'envahissait, quelque chose comme l'amour, mais l'amour vrai, qu'il n'avait jamais connu. Il lui semblait que tout un passé s'en allait, qu'une vie nouvelle commençait, meilleure, et, malgré lui, il se redisait à luimême : « Il faut que tu ailles te confesser. Puisque tu as communié, c'est comme si tu l'avais promis. Va te confesser. »

La messe finie, Petit-Pierre emmena Fred, et, sous le porche, les yeux Immides de joie, il lui serra violemment la main : « C'est bien, Fred, ce que tu as fait là! » L'autre jeta un regard circulaire sur les voisins, puis remettant son képi, et l'ajustant avec les deux mains comme pour mieux étouffer sa réponse : « Oui, — fit-il d'une voix basse qui tremblait, presque honteuse, — oui, je crois que je suis changé. »

Vingt-([uatre heures encore il lutta. Enfin, le lendemain, quelques minutes avant le départ, il

s'approcha de moi, esquissa le geste du surin, puis un salut militaire au garde à vous : « Monsieur l'aumônier, je voudrais me confesser. »

... Ce fut une scène toute divine. La grâce était là, visiblement agissante, donnant à ce criminel à peine terrassé le repentir et la générosité d'un saint.

Quand il se releva, de sa capote il sortit un portefeuille crasseux. Simplement, naturellement, il déchira deux photographies. Et, sur cette face glabre d'apache, où déjà les plis de la haine s'adoucissaient, je vis un sourire, le premier. « C'est fini », articula-t-il énergiquement.

En échange, je lui donnai le corps très pur de Notre Seigneur. Cette fois, il le reçut en pleine connaissance, avec la foi ardente du néophyte, et il partit radieux.

Devant la grange, on sifflait le rassemblement. Fred, en passant devant Petit-Pierre, lui jeta, tout bas : « La brebis galeuse est retrouvée et lavée. Ca m'a b. . . fait du bien 1 »

La route se fit en silence. La nuit était tombée. Il pleuvait. On glissait à chaque pas. De temps à autre, quelque facétie du marsouin qui tourne tout à la blague, quelque juron d'homme qui s'enlisait ou roulait dans la boue avec sac et fusil.

Fred, si fécond d'ordinaire en grossières apostroplies, ne disait pas un mot. Petit-Pierre respectait ce mutisme et, dans son âme débordante de joie, il continuait, lui aussi, l'action de grâces, en égrenant son chapelet et des mots sans fin de reconnaissance.

La relève faite, chacun veilla aux créneaux. L'ennemi, à qui ne pouvait écliapper ce long vaet-vient dans les boyaux, tiraillait plus que de coutume.

Quand le jour se leva, on s'aperçut de part et d'autre que nul ne songeait à sortir pour attaquer; les fusils se calmèrent un peu. On alluma les pipes, on commença les causeries, ces interminables et toujours identiques causeries des tranchées (jui ne connaissent que deux thèmes : la guerre présente et les plaisirs passés.

A la première grivoiserie, on attendait la réplique de Fred. Elle ne vint pas. On insista. « Erreur, mes amis, fit l'apache interpellé, vous avez connu un Fred, vous en connaîtrez un autre. »

Et ce fut vrai. A dater de ce matin, Fred fut un autre. Tenue, discipline, langage, préoccupation, tout cliangé, méconnaissable, du jour au lendemain, avec une violence de volonté extraordinaire.

Cependant, comme s'il se défiait encore de cette volonté, il ne quittait plus le caporal. Ensemble, ils causaient des heures entières : « Je suis ton aîné, mais pour ce qui est de la religion, je suis

ton bleu, il faut que tu m'instruises. » Et Petit- Pierre instruisait.

Sa première leçon avait, comme de juste, porté sur la communion quotidienne : désormais, ce fut pour eux deux que je dus chaque jour — chaque fois du moins que les circonstances s'y prêtaient — ouvrir ma custode en passant. J'avais proposé à Petit-Pierre de suggérer à Fred quelques actes d'action de grâces. « Non, Père, le bon Jésus lui parlera mieux que moi. »

Petit-Pierre^ depuis quelque temps déjà, pratiquait l'examen particulier : il se reprochait, comme une grosse indélicatesse envers Notre Seigneur, de s'impatienter contre ses hommes. Il réclama une petite feuille pour Fred, lui expliqua le mécanisme et en détermina la matière. Ensemble, le matin, on se rappelait le défaut à combattre et l'on invoquait l'aide du bon Dieu et de la sainte Vierge ; ensemble, tout au long du jour, on s'avertissait; ensemble, le soir, on s'examinait, on marquait, l'un contrôlant l'autre, et l'on se punissait aussi : il y avait un tarif, toujours fixé par Petit-Pierre, qui portait sur les « douceurs ». Ils appelaient ainsi les misérables extras qu'une bonne aubaine leur permettait parfois de joindre au misérable ordinaire.

Le soir était l'heure des plus délicieuses confidences. Accoudés au créneau — ou, quand on était au cantonnement, couchés l'un près de l'autre, —

ils commençaient par dire ensemble le cliapelet. A chaque dizaine, Petit-Pierre spéciliait une intention et la dernière était toujours : « Pour notre persévérance à tous les deux. » Puis on causait, peu du passé, davantage de l'avenir et de ce que l'on ferait après la guerre, plus encore du présent, des joies et des peines, des difficultés morales, de Notre Seigneur surtout et de son amour. « Je voudrais arriver, me confiait le catéchiste, à bien le convaincre que cette vie n'est rien à côté de l'autre. » Puis on choisissait une intention pour la communion du lendemain et, toujours ensemble, on faisait un bout de prière, que Petit-Pierre terminait par cette demande : « ... Et si nous devions plus tard mal tourner, faites-nous tuer maintenant. » D'abord Fred avait éncrgiquement protesté contre cette addition; mais l'autre la lui avait si bien expli(juée qu'il s^était rendu et, presque toujours, Petit-Pierre le voyait alors se recueillir un instant, puis, en faisant son signe de croix final, murmurer : « Oui. »

En me parlant de ces causeries, Petit-Pierre me disait un jour : « Je commence mon bonheur du ciel... » Et c'était aux tranchées, à quelques mètres des fusils boches toujours en éveil, sous les incessantes rafales de l'artillerie, au-dessus de ruines toujours prêtes à sauter, — ou bien dans les granges ouvertes au froid, sur la paille nauséabonde, peuplée de ce qui fut un des supplices les

plus durs de notre hiver : l'apôtre « commençait son bonheur du ciel » .

En même temps qu'il façonnait le chrétien, il s'appliquait aussi à former le soldat. Habilement, il avait dosé les difficultés, faisant appel à l'amourpropre renaissant pour lui confier des missions périlleuses, lui faire prendre conscience de son courage, lui faire rendre des services militaires dignes d'être signalés aux chefs.

Très vite, Fred prit goût au métier. Je le sentais à ses communions : lui aussi, il réclamait son pain quotidien, mais parce que, disait-il, « c'est lui qui me donne la force de bien faire mon devoir de soldat ».

L'escouade n'était pas sans bénéficier de la transformation. A eux deux, ils eurent tôt fait de donner aux conversations un ton nouveau, de bonifier, plus ou moins, chacun des camarades. Aussi bien, Fred n'absorbait pas Petit-Pierre au point de lui faire oublier sa promesse à Jésus- Hostie : « Je lui gagnerai tous mes hommes. »

Bientôt il n'en restait plus que deux à décider. Fred avait dit : « Ceux-là, c'est de mon monde, je m'en charge. » Mais, lui, il y allait à grands coups de voix. C'étaient des discussions violentes, aux arguments étranges, d'autant plus affirmatifs qu'ils ne valaient rien. Il ne s'en tenait pas là, heureusement. Avec un sens chrétien qui me surprit, il imagina de « se chiner un peu », comme il disait, — traduisez : de faire des sacrifices, — pour les

âmes qu'il voulait sauver. Et, pendant plusieurs semaines, il cessa de fumer, lui qu'on avait toujours vu le mégot à la bouche; à dater du môme jour, « chine » plus sensible encore, il abandonna aux camarades ses rations de tafia...

Un matin de mai — nous avions alors quitté le secteur de Massiges pour le fortin de Bcauséjour — nous reçûmes l'ordre de nous tenir prêts pour le soir : des renseignements de prisonniers annonçaient une attaque à dix-huit heures.

Le temps était affreux. Pluie fine, pénétrante, qui ne cessait pas depuis trois jours. Les bovaux étaient rempHs d'eau. Durant plus d'un kilomètre, il fallait se dépêtrer d'une boue gluante, où l'on enfonçait jusqu'à mi-cuisse. Y trébuchant à chaque pas, les hommes étaient littéralement enduits de marne blanche, vêtements et peau, depuis la chaussure jusqu'au képi. Plusieurs, la nuit précédente, s'étaient enlisés, si bien qu'on avait dû les faire dégager par une équipe armée de pelles. D'autres, blessés par les obus qui ne cessaient, eux aussi, de pleuvoir, étaient tombés, et la boue profonde les avait noyés. J'en recueillis un, dont rien, à la surface gélatineuse, ne décelait la présence, mais mon pied avait butté contre le cadavre. Il venait sans doute de tomber là quelques instants avant que je n'arrive. Dans ce bloc informe, je cherchai quchjue ap[)arence de chair pour y appliquer les saintes huiles...

Comme toujours depuis des mois dans ce fortin, l'odeur des cadavres nous prenait à la gorge. Plus de deux mille hommes, Français et Allemands, tués sur le coup ou morts après d'inimaginables agonies, étaient là, en décomposition, jusqu'en bordure des parapets. Impossible de les enlever sans être visé à coup sûr par les mitrailleuses. Impossible aussi de creuser la terre — ce qu'il fallait pourtant bien — sans piocher dans des cadavres, et, tout au long des tranchées, on frôlait des membres suintants, des crânes ouverts...

Quand je débouchai de l'escouade, les deux inséparables étaient blottis l'un contre l'autre, les pieds dans la boue jusqu'au mollet, la tête sous la toile de tente déjà traversée.

Fred astiquait son fusil, sa main caressait l'arme avec amour. « C'est- il vrai qu'ils vont attaquer? Ahl je commence à vivre 1 » Parce qu'il allait, pour le pays, risquer la mort, il commençait à vivre, lui, le viveur et l'antimilitariste d'hier!

Quant à Petit-Pierre, sur une vieille enveloppe retournée, mâchonnée déjà par la pluie, il rimait une chanson. « Père, écoutez. Mais vous me direz franchement votre avis. » Et il entonna, sur l'air d'une chanson ignoble... « Mon petit, vous auriez pu choisir un autre air... — Oh! Père, celui-là est si joli! Et puis tout le monde le connaît et ça fera que les soldats qui l'aiment auront dessus une bonne chanson au lieu d'une mauvaise. » Sa

« bonne chanson », dont il projetait déjà l'envoi au Bulletin des Armées^ disait les gloires du N* colonial. Je ne me rappelle que les derniers vers du refrain :

Nous lutterons jusqu'au trépas, Mais les Boch' ne passeront pas.

La communion de ce jour-là, dans l'expectative d'une attaque, fut particulièrement fervente, énergique. « ïls peuvent venir, maintenant, » dit Fret! en remettant son képi.

Or, dans l'après-midi, bien avant l'heure dite., une formidable explosion bouleversa notre première ligne. Trois mines allemandes venaient de sauter, ensevelissant une demi-section et creusant, sur une longueur de près de 50 mètres, un entonnoir dont l'ennemi voulait profiter. Simultanément, une rafale d'obus s'abattait sur nos tranchées. Mais, en un instant, avant même que, do l'autre côté, le commandement de sortir fût donné, nos marsouins, d'un bond, avaient franchi le parapet et sauté dans l'entonnoir. Spontanément, do ces héros courant à la mort, un chant avait jailli,' repris aussitôt par tous :

Allons, enfants de la patrie...

En face, à "> mètres, les fusils allemands crépitaient. De droite et de gauche, les mitrailleuses balayaient les abords du trou, et le siflleinent stri-

dent de leur va-et-vient fauchait les renforts. Mais et le bruit des balles et les cris des mourants se perdaient dans le vacarme des obus. Le canonrevolver rugissait, presque à bout portant; les lourds 105 ronflaient, puis éclataient comme des tonnerres, soulevant des colonnes de terre et de fumée noire, pendant que les 75 passaient rageurs par-dessus nos têtes et, avec une précision effrayante, craquaient là, à 20 mètres des hommes qu'ils protégeaient. On n'y voyait plus. Un nuage opaque, brûlant, à l'odeur acre, empoisonnante, couvrait le fortin. Dans cette nuit subite, l'éclatement des grenades jetait des lueurs rougeàtres, illuminant une mêlée monstrueuse de corps renversés, de baïonnettes, d'écrasements à coups de crosse, à coups de pied. Pour comble d'horreur, chaque obus, frappant des cadavres, faisait gicler sur les vivants des lambeaux de chair humaine, fraîche ou pourrie... Et, du fond du gouffre, à travers ce fracas de mort, on entendait toujours monter, alerte, rythmée, enthousiaste, la Marseillaise...

Petit-Pierre, au moment de l'explosion, avait été pris sous un bloc de terre éboulé. Quand, après le premier étourdissement, il put enfin se dégager, ramassant son fusil, il courut à l'entonnoir, désolé de n'y être pas entré le premier... Hélas! son arme avait trempé dans la boue et refusait de fonctionner. Le commandant de compagnie était là. « Mon

lieutenant, mon fusil qui ne marclie plus! » 11 pleurait comme un bébé. On lui en trouva un qui marchait. Il poussa un cri de joie et, soutenant le chœur qui faiblissait, parce que les héros tombaient les uns après les autres, il reprit de sa voix vibrante, où pas une note ne tremblait :

Le jour de gloire est arrivé...

Un obus éclata, l'abattit raide. Je le crus mort. Non : une seule blessure, peu profonde, à ja tète, il avait perdu connaissance, mais on le sauverait. Hélas ! il fallait l'abandonner aux brancardiers, aux ambulances, à l'arrière pour quelque temps...

Dans le désordre de l'explosion, Fred m'avait échappé. Mais d'autres l'avaient vu. Il fut superbe de courage, d'entrain. A ce jeu du corps à corps, il était depuis longtemps passé maître. Un camarade me citait de lui ce mot, tandis qu'une salve de 77 — les shrapnells à fusée cerclée d'aluminium — éclatait au-dessus de l'entonnoir où ils se battaient : « Veine, alors! Ce qu'on en fera, des bagues, tu parles ! » Et, tranquillement, entre deux cartouches, il avait ramassé et mis en poche l'une des fusées encore brûlante.

Quelques jours après, comme le colonel passait en revue la compagnie, le lieutenant s'arrêta devant Fred : « Celui-ci, c'est un brave. » Il fut cité à l'ordre du régiment.

Un malin, il m'arriva plus droit, plus grand que

jamais. « Monsieur l'aumônier, tenez. » Et, toujours avec le geste du surin, il me tendit sa croix de guerre. La main tremblait d'émotion. « Vous allez me la bénir, me l'attacher, je vais commuïiier avec, et vous demanderez au bon Dieu que je sois toujours digne de la porter. »

Puis, dans la journée, il détacha du ruban de soie quelques fibres vertes et rouges et les encadra dans une lettre à Petit-Pierre. « J'ai offert ce matin ma belle croix au bon Dieu, je te l'offre aussi, puisque c'est à vous deux que je la dois. »

La même lettre portait en post-scriptum : « Guéris-toi vite : depuis que tu n'es plus là, je sens que ça va moins bien. »

En effet, la ferveur, que n'entretenait plus la présence constante de l'apôtre, diminuait notablement. Il venait encore quelquefois m'apporter des lettres, timbrées de Paris, cachetées : « Tenez, je reconnais l'écriture, faites-en ce que vous voudrez, je ne veux pas les lire. » Mais, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, les communions s'espaçaient. La feuille d'examen particulier ne portait plus aucun chiffre depuis le jour de l'attaque. Il s'était remis à fumer et à boire : « A quoi boni puisqu'ils ne veulent pas se convertir. »

Nous causions de temps en temps, mais sans

l'entrain des semaines précédentes, sans cette volonté qu'il montrait alors de se travailler, de devenir meilleur. Ce qui lui manquait, c'étaient les bonnes causeries du soir, les prières sous la dictée de l'ami.

Il recevait bien, presque chaque jour, une lettre de Petit-Pierre. Que je regrette de n'avoir pas transcrit en entier cette correspondance que Fred me donnait à lire, ces pages de la plus fraîche et chrétienne amitié ! Je n'en ai gardé que des bribes.

« Ne t'en fais pas, mon cher Fred, ne t'inquiète pas de moi, je souffre beaucoup de notre séparation, mais peu de ma blessure. » — « Ici, les sœurs nous soignent très bien, elles sont aux petits soins pour nous, on ne manque de rien, on a même tout ce qu'on veut. Mais jaimerais mieux manger du singe avec toi, près des Boches, que du poulet ici. » — « Ce qui me manque, c'est la communion. Tu communieras pour moi, n'est-ce pas"? Tu diras au bon Jésus tout ce que je voudrais lui dire. « — « Mon lit me fait mal, quand je pense à toi, dans la tranchée. Au moins, as-tu retrouvé une toile de tente depuis l'attaque? Cette nuit, je me suis réveillé en sursaut, tout trempé par la fièvre. Je rêvais que tu étais au créneau, sous la pluie, et que tu n'avais pas encore de toile de tente. » — « Que tu es heureux de pouvoir tous les jours recevoir le bon Jésus! Ici, il n'y a pas moyen. Oh! je suis bien sûr qu'il voudrait venir à moi et II sait

bien que je ne désire que Lui, mais personne pour me l'apporter. J'ai faim, pourtant I » — « Aujourd'hui, je suis sorti pour la première fois dans le jardin. J'ai cueilli quelques fleurs. Tu les porteras sur l'autel de la sainte Vierge, quand tu descendras au repos. Elles seront fanées, mais tu demanderas à la sainte Vierge que mon âme ne soit jamais fanée, et la tienne non plus. »

Quand il fut à peu près guéri, il se lit prêter un violon, pour distraire ses compagnons d'hôpital. Son talent fit sensation. Les concerts de la ville le réclamèrent. Ce lui fut une source de revenus qui, tous, prirent le chemin de l'ami, sous forme de « petits colis ». « Mon grand Fred, c'est encore mon violon qui t'envoie des conserves, des confitures et du tabac pour la tranchée. Je voudrais tant adoucir un peu tes souffrances, quand, moi, je retrouve tous les soirs mon lit et mes draps blancs, que la sœur vient me border, en me souhaitant de beaux rêves. Non, je t'assure que je ne fais pas de beaux rêves, car je te vois toujours làbas, et j'ai honte d'être si bien, quand tu es si mal, et tous les camarades. Aussi je me réveille toujours avec le cafard, jusqu'au jour où le bon Jésus me donnera enfin la grâce de reprendre ma place près de toi, là où on se bat pour la France. »

Et, à moi, il écrivait à la même date : « Grâce à mon violon, je puis sortir à peu près quand je veux. Aussi chaque matin je vais communier à

l'église, car ici la messe des sœurs est troj) 1(M. Je revis. Que le bon Jésus est bon! et comme il me manquait! Mais est-ce que Fred continue à communier tous les jours? Il ne me répond pas làdessus. J'ai pour. »

En juillet, nous fumes envoyés au repos dans une séduisante petite ville, qui ne manquait pas de distractions — mauvaises, bien entendu — pour des soldats privés depuis près d'un an de tout contact avec la civilisation.

Par malheur, dans un régiment qui cantonnait là comme nous, Fred retrouva deux anciens de sa bande montmartroise. Lui qui, depuis plusieurs jours, par sa faute, n'avait pas reçu la force dont il avait besoin plus que personne, il n'osa pas leur révéler sa conversion. On l'entraîna fêter la rencontre « sur le zinc », on but encore pour « arroser » la croix de guerre — dont on se moqua bien un peu, mais déjà Fred avait trop capitulé pour protester contre cette nouvelle insulte, — et, finalement, quand il sortit du café, à moitié ivre, il était leur cliose. Ils l'entraînèrent plus loin... Tout le bel édifice de Petit-Pierre était écroulé.

Averti par des amis, je tentai de ramener la pauvre brebis encore une fois perdue dans les ronces. Ce fut en vain. Des camarades, des conn. 4

vertis qu'il avait gagnés, lui, essayèrent également. Peine perdue. Le respect humain, le relent des plaisirs, la honte d'elle-même avaient, d'un seul coup, rejeté très loin de Dieu cette nature violente beaucoup plus qu'énergique.

De jour en jour j'attendais le retour de l'ami. Lui seul saurait relever, pierre par pierre, ce qu'il avait une première fois construit avec tant de tact.

Il ne nous revint qu'au mois d'août.

Je le vois encore accourir un soir à ma cagna et se jeter dans mes bras en sanglotant. Aussitôt arrivé, il s'était rendu à son escouade, que le lieutenant tenait à lui restituer, et, du premier regard, il avait mesuré le désastre, dont mes lettres et celles de Fred ne laissaient soupçonner qu'une partie.

Dès lors, l'âme de Petit-Pierre, que je retrouvai aussi pure, aussi ardente qu'avant le départ, fut toute à la supplication douloureuse.

Quinze jours se passèrent sans résultat. « Je n'obtiendrai plus rien, me disait-il désolé. Il a trop résisté à la grâce. » — « Petit-Pierre, lui répondis-je un jour, vous rappelez-vous comment Fred « se chinait » quand il voulait sauver des âmes? Faites-vous des sacrifices pour lui, vous aussi? »

Ce fut une révélation pour son âme généreuse.

IMAGES DE LA GRANDE GUERRE 5i

Dès lors, on vit cet enfant, si frêle, à l'afrûf des corvées pénibles, prenant pour lui, bien que caporal, tout ce qu'il y avait de plus rude dans la tâche de l'escouade, aussi ingénieux à mettre à profit les chaleurs de septembre que d'autres à s'en garantir, se refusant tout rafraîchissement, tout repos; sur l'ordinaire même, il trouvait moyen de « gagner » (juelque chose; après la nuit de travail, il se refusait le sommeil du jour.

Je dus intervenir pour modérer. Mais le cœur de Notre Seigneur avait été touché.

Nous approchions du 25 septembre, date que tous nous pressentions marquée pour la gloire de nos armes, pour la mort aussi d'un bon nombre d'entre nous.

Le régiment, revenu dans son ancien secteur de Massiges, se trouvait morcelé, aux tranchées de première ligne, aux tranchées-abris, au bivouac.

Dans certaines compagnies, les âmes avaient eu tout le loisir de se préparer. En ces quinze derniers jours, j'eus la consolation, l'une des plus grandes de ma vie, de distribuer cinq mille communions.

Mais la compagnie des deux amis était désavantagée : impossible de la réunir de jour. Je décidai de la rassembler, elle et ses deux voisines, pour une messe de nuit.

Le matin, Petit-Pierre tenta un suprême effort. La conversation fut aussi habile, aussi douce, aussi efficace que celle de la première nuit, au

créneau. Fred, à qui la grâce n'avait jamais cessé de parler et qui, contre elle, avait dû se violenter deux mois durant, vaincu enfin par son ami, se laissa subitement détendre. Assis près de Petit- Pierre, il pleura longuement. Il avoua tout, ses fautes, ses remords, le besoin qu'il avait toujours senti de revenir dans le droit chemin, l'image du bon Pasteur et de la brebis blessée, qui le hantait. « Et puis, Petit-Pierre, te rappelles-tu ce mot d'une lettre que tu m'écrivais de l'hôpital : J'ai faim. Eh bien! moi aussi, j'avais faim. La communion me manquait. Jamais je n'avais aussi bien compris que je ne pouvais pas me passer d'elle. » Nous nous vîmes dans l'après-midi. Le retour était complet, définitif.

Le soir, à l'heure où le bombardement se faisait moins intense, nous dressâmes un autel dans le haut du ravin, au pied de l'échancrure que nous appelions le Faux-Col de V... et par où, dans quelques heures, allait passer tout le régiment pour s'élancer à la mort.

L'échancrure, derrière laquelle veillaient les sentinelles allemandes, faisait, à quelques mètres de l'autel, la toile de fond. A droite, une tombe que nous venions de fermer sur un de nos plus braves, un engagé de dix-sept ans : image des

morts à venger, des milliers de victimes, camarades aimés, tombés glorieusement comme rançon de la victoire et qui, de là-haut, allaient demain nous porter secours. A gauche, les tranciiées et les cagnas, évocatrices de toute une année d'indicibles souffrances, qu'on ne voulait pas, qu'on ne pouvait pas revivre.

L'autel était dressé sur la petite table de fortune qui, durant le combat, porterait les cartes et les décisions de l' état-major. Au-dessus, seule décoration, notre drapeau du Sacré-Cœur, claquant dans la nuit. Un falot éclairait le missel. Sur le reste, la lune jetait sa lueur pâle.

Au-dessous de l'autel, dans le ravin, tous les hommes des compagnies présentes. La proximité de l'ennemi interdisait les cantiques. On n'entendait que la prière du prêtre et le canon. Les obus passaient en sifflant, semblant raser les tètes droites, et s'en allaient éclater bien au delà.

Mais quelle sup[)lication muette montait de tous ces cœurs, où se formulaient, à cette heure suprême, les plus beaux actes de sacrifice (ju'un liomme puisse jamais faire : sacrifice enthousiaste de l'engagé, (jui rêve de tomber pour la France en pleine tranchée conquise; sacrifice réfléciii, conscient, presque froid, du père de famille, qui sait bien quelles seront, là-bas, lui disparu, les gènes et les inconsolables douleurs, mais qui, pour la France, fera son devoir jusqu'au bout et s'en

remet à Dieu de tout le reste; chez tous, sacrifice total, résolu, fier.

Au moment de la communion, tous, pêle-mêle, se pressèrent autour de l'autel, mendiant à genoux le pain des forts. Officiers et soldats, ils étaient là, confondus dans la prière comme dans le devoir et le sacrifice, sans distinctions de galons, sans autre ordre que celui qui, peut-être, les alignerait demain sur la crête au fur et à mesure qu'ils seraient fauchés par les mitrailleuses. Mais, devant leurs cadavres, je pourrais, du moins, rappeler à Jésus- Christ sa solennelle et infaillible promesse : « Celui qui mange ma chair a la vie en lui et je le ressusciterai au dernier jour. »

Après la communion, je lus, à haute voix, des actes appropriés aux circonstances : — acte d'adoration à Jésus « maître du monde, maître de la vie et de la mort, mon maître... »; acte de remerciement...; — acte d'offrande : « ... Disposez de moi selon qu'il vous plaira. Je sais que tout ce que vous gardez est bien gardé. Puisque je m'abandonne à vous, je sais que tout ce qui m' arrivera sera pour le mieux et j'accepte d'avance avec confiance votre volonté, quelle qu'elle soit. Cœur Sacré de Jésus, j'ai confiance en vous »; — acte de demande : patience et consolation pour la famille; lumière pour les chefs; pour les camarades, courage, fidélité au devoir, salut du corps, de l'àme surtout; « ... à moi, Seigneur Jésus,

donnez avec cette vaillance, la grâce aussi de revenir sain et sauf. Mais ce que je vous demande par-dessus tout, c'est le salut de mon àme : je vous promets de vous rester toujours fidèle, mais si vous prévoyiez que je dusse un jour manquer à ma parole et perdre le ciel pour l'enfer, je vous demande de me prendre maintenant. » — Je ne faisais que reprendre la belle prière de Petit-Pierre. Quand la messe fut achevée, à neuf heures du soir, tandis qu'on allait prendre un peu de repos avant les dures journées qui venaient, les deux amis, très émus, se tenant par la main, s'approchèrent de l'autel que je repliais. « Avec le bon Jésus, dit Petit-Pierre, je suis prêt à aller n'importe où. — Moi, repartit Fred, c'est au ciel que je vais, je le sens. Et ça vaut mieux, n'est-ce pas, monsieur l'aumônier? Je ne suis pas f... de faire un ciirétien qui dure, j'ai demandé au bon Dieu de méprendre

tout de suite. »

Le 23 septembre, à neuf heures quinze, sous un feu d'artillerie intense, la première vague monta, au pas.

Des jeunes, ardents, débordèrent. « Halte t cria un officier. A droite, alignement! » Au miheu des éclatements d'obus, la ligne se redressa et l'on repartit au pas, comme à l'exercice.

Petit-Pierre avait mis Fred à sa gauciie. Ils

n'avaient pas fait 50 mètres, que la mitrailleuse qui nous prenait de flanc, par la droite, atteignit l'enfant au ventre. Il tomba comme une masse.

« Fredl... 0 mon Jésus!... Et dire que je ne verrai pas la victoire!... Fred, embrasse-moi... Va, fais ton devoir. Oh! je t'en supplie, tâche de me rejoindre là-haut près du bon Jésus. »

Après une dernière étreinte. Fred, la rage au cœur, courut reprendre sa place dans la vague qui montait toujours.

On atteignit les premières tranchées allemandes, bouleversées par notre artillerie. On les franchit. Mais l'ennemi avait eu le temps de se ressaisir. Les balles sifflaient tout au long de la crête, et ce fut bientôt la lutte affolante des grenades.

Fred se trouvait en tête de l'escouade. « En avant! en avant! » répétait-il furieusement. Mais, au moment où, de sa main droite renversée en un dernier geste qui rachetait tous les autres, il allait jeter une grenade, une balle lui traversa la poitrine. Il chancela, essaya de se redresser, glissa sur le parapet. Son voisin s'empressa pour le panser. « Laisse-moi, je suis f . . . Mais je vais au ciel. . . » Il sembla se recueillir un instant. Puis, s'arc-boutant sur ses poignets, il grommela encore : « Après tout, la France vaut bien ça. » Et alors, saisissant son casque, il le brandit en hurlant : « Camarades, en avant ! Vive la France ! » Et il retomba, dans un flot de sang.

A la même seconde, j'aime à le croire, Petit- Pierre expirait aussi : encore guidé par lui, Fred achevait de monter vers Dieu et leurs deux âmes entraient ensemble dans la béatitude (jUcUes avaient ensemble conquise, où les attendait Jésus, le divin Ami de l'Hostie.

Louis h....

Aumônier de la N' division coloniale.

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