‹ Impressions de guerre de prêtres soldatsChapitre 6 sur 35 · La Confession du Juif · texte numérisé non relu

La Confession du Juif

Cette histoire-là, je n'en fus ni acteur, ni témoin. Mais Jean, qui me l'a contée, est digne de foi.

Jean est caporal. C'est un de mes amis, des plus braves. Sa frimousse de fillette porte à peine quinze ans. Aussi pose-t-il, très sérieusement, au « paternel » envers les vieux barbons de son escouade.

Parmi ses « enfants » — comme il les appelle — se trouvait le fameux Youp, dont je n'ai jamais su le vrai nom : pauvre juif, reconnaissai»lo du plus loin qu'on apercevait son profil, pitovable sous sa capote crasseuse dont le bleu liorizon tournait au vert boche, semblant toujours demander grâce au passant, tant on l'avait accoutumé aux horions.

En vertu de ses devoirs de « père », Jean s'était

constitué le défenseur de l'opprimé. Tous les jours, il faisait acte d'autorité en arrêtant les quolibets ou les vilains tours.

Youp n'était pas d'une tribu riche : jamais de colis pour lui. Et les copains, sans méchanceté, sans réflexion, se figuraient que la zone de camaraderie aux armées, si vaste pourtant, ne pouvait pas comprendre les fds d'Israël. Jean le dédommageait en lui abandonnant, sinon la meilleure, du moins la plus grosse part des paquets volumineux que, chaque quinzaine, confectionnait la maman.

Comme un bon gros chien, Youp ne le quittait plus d'une semelle, ce qui gênait parfois bien un peu le fier caporal, mais, au fond, le flattait plus encore. Et, tout naturellement, à force de protections et de colis partagés, Jean avait fini par aimer le pauvre Youp.

« Vous devriez entreprendre sa conversion, » lui dis-je un jour. Il éclata de rire : « Luil mais il ne croit ni à Dieu ni à diable. Il n'est pas plus juif que chrétien ou turc. Quand, des fois, on discute entre nous sur la religion, il se met à rigoler. Et qu'est-ce que vous voulez qu'il ait une croyance? il n'a pas d'àme. »

J'eus beau le gronder, le raisonner, — rien n'y fît : « Je vous dis qu'il n'a pas d'âme. »

Or, l'autre jour, Jean m'est arrivé, très ému, et voici ce qu'il m'a conté :

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« J'étais cette nuit en patrouille, avec Voup et trois autres. Nous avions rencontré une patrouille boche. On leur avait tiré dessus, et, ma foi, je crois bien qu'on leur en a descendu deux ou trois. Mais ils ont amoché mon Youp ! Le pauvre type avait une halle dans le ventre. Il gémissait, que j'arrivais pas à le faire taire 1 J'ai dit aux deux autres de filer, et, avec Marcel, nous l'avons ramené.

« Seulement voilà-t-il pas qu'une mitrailleuse boche nous aperçoit : avec les gémissements qu'il faisait, fallait s'y attendre. Heureusement qu'il y avait pas loin un trou de marmite : on s'y met tous les trois.

« Alors ce pauvre Youp me prend et me tire à lui : « Jean, qu'il me dit, dis-moi vrai, c'est-ii grave ce que j'ai là? — Oh! que je lui dis, oui et non. — Combien de temps est-ce que j'ai encore à vivre? » Moi, qui voyais qu'il se frappait, je lui réponds : « Trente ans, si tu n'attrapes pas de rhume de cerveau. » D'autant que je n'en savais rien, moi, s'il allait mourir ou pas.

0 Alors il me serre encore plus contre lui : « Jean, blague pas, je sens que je m'en vais, Écoute, je peux pas mourir comme ça. Faut que tu me confesses. — Alors, que je lui dis, c'est toi qui blagues! C'est pourtant pas le moment, surtout là-dessus : tu sais bien que j'aime pas ça. » Mais pas du tout, il ne blaguait pas. « Jean, qu'il me dit, j'ai bien réfléchi, y a que la ^Taie rcli-

gion qui a pu te faire si bon pour moi; je veux mourir dans cette religion-là. Faut que tu me confesses. »

« Ce que j'étais embêté! Qu'est-ce que j'allais faire?... Lui refuser? c'était le rendre plus malade... Le confesser? mais je suis pas curé, moil... Vrai, j'aurais mieux aimé que le capitaine m'envoie prendre la mitrailleuse qui nous tirait dessus.

« Tout à coup, une idée subite. « Mais, que je lui dis, tu peux pas te confesser, puisque tu n'es pas baptisé : ça ne compterait pas. — Eh bienl alors, qu'il me répond tout de suite, baptisemoi. »

« Ça, oui, je crois que je pouvais le faire, n'estce pas?... Alors j'ai pris de leau qu'il y avait justement là, dans notre trou de marmite, — dame I je ne sais pas trop si elle était propre, vu qu'il faisait nuit; mais, comme c'était pour Youp, ça ne fait rien, il n'était pas regardant à ces choses-là, — et je l'ai baptisé... C'est-il ça qu'il fallait faire, monsieur l'aumônier?... Oh! oui, je sais la formule, soyez tranquille, j'ai bien appris mon catéchisme autrefois...

« Mais ça ne lui a pas suffi, à ce pauvre Youp. Il voulait absolument que je le confesse. Ce que j'étais embêté 1 Enfin je me suis dit qu'il valait mieux ne pas le chagriner, que je ferais semblant, et puis que je vous en parlerais après.

« J'ai dit à Marcel de se boucher les oreilles, vu

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qu'il ne pouvait pas bouger, rapport à la mitrailleuse, et, que j'ai dit à Youp : « Vas-y, maintenant que tu es chrétien, ça peut marcher. »

« Alors, il m'a sorti tout son fourbi. Ce qu'y en avait ! Je comprends que ça lui pesait sur le cœur, le pauvre type 1 Moi, je ne savais pas quoi lui dire après; alors j'ai récité un « Notre Père » et puis je lui ai dit d'avoir bien confiance dans le bon Dieu, qui est tout ce qu'il y a de meilleur.

« Ah! ce qu'il était heureux, ce pauvre Youp! Il m'a embrassé sur les deux joues, et je crois qu'il pleurait. Moi, je me tenais à quatre pour ne pas en faire autant.

« Nous avons attendu quelque temps encore pour tromper la mitrailleuse et nous avons tout de même pu, avec Marcel, ramper jusqu'à la tranchée en traînant Youp. Mais dame, là, quand nous avons regardé le pauvre type, il était mort. Ça m'a fait un coup! Je suis encore tout cliose, comme si c'était mon frère qui était mort...

« ... Mais d'abord, dites, qu'est-ce qu'il faut que j'en fasse, de ses péchés ? »

Louis L..., Aumônier de la N' division coloniale.

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