EN ARTOIS
i. — Une Saint-Martin mouvementée.
Au cours des mois de février et de mars, plusieurs églises de Paris ont retenti des accents éloquents de Mgr l'évêque d'Arras : et la Société des Conférences s'est honorée en l'invitant à retracer, devant un public de choix, le martyre de sa métropole (i). Dans toutes ces circonstances, l'orateur a dû s'en tenir aux grandes lignes, négligeant nécessairement une multitude de détails qui pourtant ont leur prix. C'est un ou deux de ces détails que je voudrais rappeler aujourd'hui.
J'avais connu Mgr Lobbedey quand il était évêque de Moulins.
(1) Cf. la Revue hebdomadaire du 11 mars 1916. L'intérêt de sette conférence, si émouvante déjà par elle-même, se trouve doublé, quand on la lit avec, sous les yeux, l'album d'art publié par l'abbé Foulon et intitulé : Arras sous les obus, chez Bloud, éditeur.
La première fois que j'eus, au cours de la campagne, l'occasion de pénétrer dans Arras, — le 6 novembre 1014, — il apparaissait déjà comme devant être l'une des grandes figures épiscopales de cette guerre. Je n'eus rien de plus pressé que d'aller lui présenter mes hommages et, comme je prévoyais pour moi un long séjour dans son diocèse, de me mettre filialement sous son obédience.
Depuis un mois, les obus ne cessaient de détruire. De la cathédrale, où j'avais célébré la messe pour les soldats, jusqu'à la petite rue des F..., où habitait l'évéque, pas un boulevard, pas une place qui fût indemne. Partout flottait une odeur d'incendie. Çà et là, de grands pans de murs s'étaient effondrés déjà, livrant aux regards indiscrets toute l'intimité des salons de famille, et, de loin*en loin, dans les rues entièrement désertes, les éclatements continuaient plus ou moins proches.
Monseigneur me reçut avec cette cordialité flamande que connaissent bien ses visiteurs. Rien n'avait été changé à ses habitudes d'autrefois. Il était là à son bureau, travaillant, et il souriait. Je ne pus m'empècher d'en faire la remarque : « En un moment où tout le monde vivait dans les caves... — Oui, je sais, répliqua-t-il, on me l'a déjà dit, mais songez à la perte de temps!* Et puis, je ne pourrais transporter là en bas tous mes livres, toutes mes notes. D'ailleurs pour travailler
n'a-t-on pas besoin de cette belle lumière? » Et en parlant ainsi, son regard plongeait par deux baies vitrées sur un petit jardin où, malgré l'abandon causé par la guerre, l'été de la Saint-Martin s'annonçait radieux.
L'évêque me conta quelques événements du mois écoulé et notamment les tristesses de la semaine précédente, lorsque au matin du 30 octobre, deux obus s'abattant ensemble sur l'iiôpital Saint-Jean, firent plus de trente victimes et un plus grand nombre de blessés. « Dès que ce fut possible, je m'y rendis. Mais quel spectacle d'horreur, et grandiose aussi! Dans le plus vaste compartiment de la cave^ le saint sacrement était exposé ; et, devant l'ostensoir, les sœurs plus âgées priaient à haute voix, les blessés gémissaient et les plus valides continuaient d'aider leur vaillant aumônier, l'abbé de laF...-D..., à descendre dans cette chapelle ardente les restes mutilés des victimes, lambeaux anonymes pour la plupart. »
J'appris aussi que, le jour de l'inhumation, — le matin de la Toussaint, je crois, — à l'heure prévue, personne ne s'était présenté pour le transfert au cimetière. Tous les véhicules et les conducteurs avaient été réquisitionnés pour emmener en hâte le plus grand nombre de vivants loin de la cité de mort. Trente-cinq cadavres attendaient et je n'ai pas besoin de dire qu'on n'avait pas eu le temps de confectionner pour eux trente-cinq cercueils...
L'aumônier s'était mis en (juôte, avait fini par découvrir un tombereau et un clic\ al l)oileux, avait su, malgré les obus qui recommeng aient à pleuvoir, arracher à leurs caves deux iiommcs de bonne volonté et, presque seul, il avait entrepris dans ses bras, de la cave à la rue, le transport des trente-cinq cadavres, puis, presque seul encore au cimetière, il les descendait et les mettait en terre (i).
— M J'ai justement à déjeuner ce matin notre jeune brave. Restez avec nous... Si, si I je vous retiens. Vous ferez connaissance. »
Je m'attendais à voir un colosse : trente-cinq morts entre les bras... et à trois reprises! Mais il fallut en rabattre; c'était presque le contraire. Une fois de plus je compris qu'une àme vigoureuse est capable de décupler les forces d'un corps fragile.
Rentré à D..., où se trouvait alors ma formation, j'appris du curé ([ue le dimanche suivant, 15 novembre, tombait la fête patronale de sa paroisse, la Saint-Martin. Une pareille solennité, un saint si populaire, un soldat, qui en Gaule, tout près d'ici, aux portes d'Amiens, avait accompli l'acte de charité illustré par tant d'artistes! Le fêter ainsi dans un cadre de guerre, au milieu des troupes sans
(1) Tou3 ces détails ont été depuis sanctionnés par une {glorieuse citation à l'ordre du jour, que l'Illustration du 17 mars a reproduite en dessous de la photographie du valeureux prêtre.
cesse en cantonnement d'alerte, qui prenaient à peine le temps de déposer leurs armes pour entrer à l'église et communier; qui n'aurait pas vibré en face d'une telle perspective?
Resté seul, la cordiale réception du matin me revient en mémoire. Si nous invitions Monseigneur? pensai-je. Mais aussitôt les objections surgirent : n'était-ce pas indiscret?... le déranger pour si peu de cliose... Et puis, s'il n'acceptait pas, ce serait un dessous, et M. le curé no serait pas content. « Bahl s'il y a un dessous, il sera pour moi seul; M. le curé n'en saura rien; je ne l'avertirai qu'après, si Monseigneur accepte... »
Monseigneur accepta ex intimo corde, avec une clause cependant, dictée par les circonstances : « Si l'autorité militaire n'y voyait pas d'inconvénients... »
D'inconvénients?... et le mot était au pluriel; lesquels? Je savais que dans le pays, certaines gens prêtaient aux espions une puissance occulte considérable. Était-ce cela?
J'allai confier mes doutes à l'autorité militaire la plus élevée du secteur. « Aucun inconvénient, me répondit-on, au contraire. Nos soldats connaissent déjà l'évêque d'Arras, ils seront flattés de le voir au milieu d'eux et puiseront dans ses paroles un nouveau motif de mieux faire encore tout leur devoir. » J'objectai timidement tous les bruits qui couraient. « Oh I pour cela, monsieur l'aumônier, soyez tran-
quille, nous y avons l'œil... n'est-ce pas, L...? » — L... était l'officier chargé des dossiers du conseil de guerre. — « Mais ce qui me fait croire que la rumeur publique a fortement exagéré — oh! il y a beaucoup d'autres indices! mais enfin, en voici un, — c'est que nous avons des batteries à N... et N. . . , par la force des choses assez mal dissimulées, en position depuis plus de cinq semaines et qui n'ont pas encore été repérées. Or, si rcsj)ionnage était aussi bien organisé qu'on le prétend, c'est la première chose qu'il irait révéler. Il faut être sur ses gardes, évidemment; et cela c'est notre affaire surtout, l'affaire du commandement. Mais c'est rendre un mauvais service aux troupes et diminuer leur confiance que de laisser s'accréditer de pareils bruits. »
C'était bien le langage d'un chef. Je me retirai tout heureux, en songeant qu'en effet s'il lui fallait tenir compte de toutes les suggestions, un personnage important, général ou autre, ne devrait jamais plus se déplacer, ni présider de réunion dans la zone battue par les obus.
Au reste, il fut convenu avec M. le curé que l'on n'annoncerait pas à l'avance la venue de Monseigneur et que, par un surcroît de précaution, nous changerions ce jour-là l'heure des vêpres. Seulement, comme pour les fêtes de la Toussaint, le grand nombre des soldats assistant aux offices avaient, en occupant les chaises des paroissiens.
failli susciter une émeute (!), M. le curé voulut remettre les choses au point; et le petit discours suivant, dont je ne puis donner malheureusement qu'un hien terne résumé, fut presque toute la préparation de la fête patronale. Pour lui rendre un peu de saveur, il faut le lire, ainsi qu'il fut prononcé, sur un ton tranchant comme une lame d'épée.
« Mes hien chers frères, puisque à la Toussaint, en raison de l'affluence des soldats, plusieurs d'entre vous n'ont pas pu se confesser, dimanche prochain, à l'occasion de la fête de saint Martin, nous leur procurerons toutes les facilités nécessaires. Et à ce propos, je tiens à vous faire remarquer qu'aux vaillants soldats qui viennent nous édifier et nous défendre, il est bien juste que nous sachions offrir dans notre église une place très large, et aussi confortable que possible. C'est grâce à eux que nous la possédons encore, cette église, où nous venons chanter et prier. Ils no7it pas dechaises, eux, dans la boue de leurs tranchées; c'est bien le moins que vous leur offriez les vôtres ici. Voyez aux environs, à Ficheux, Mercatel... (et M. le curé énumérait des noms de communes occupées par l'ennemi), les églises sont détruites, les temples du Seigneur sont muets ; et si notre cher clocher s'élève encore fièrement, c'est à nos soldats que nous le devons. Nous sommes, rappelezvous-le bien, en temps de guerre, donc en un
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temps OÙ chacun doit savoir se [rôner of au Itosoin assister inèuic à une messe, debout. Ils en font bien d'autres, eux qui donnent pour nous leurs forces, leur sang- et leur vie!... Et puis — c'était un et puis que Rossuet n'eût pcut-rtre pas sio;né, mais qui valait toutes les transitions du monde — et puis, j'aimerais bien que les I),..ois prennent exemple sur ces braves soldats, qui viennent ainsi nous édifier chaque jour par leurs communions et leurs chants. Cela vaudrait mieux (pie de se plaindre de chaises occupées... D'ailleurs, concluait-il, je connais assez la générosité de mes chers paroissiens pour savoir qu'ils accepteront de bon cœur ce léger sacrifice, en faveur de ceux qui combattent si généreusement pour la France, jiour la justice et pour Dieu... »
Ah ! le brave curé ! je suis bien sur que, malgré l'orage des amours-propres, ce petit discours ne lui lit perdre les sympathies d'aucun de ses paroissiens. Quant aux troupiers, leurs yeux brillaient de joie et j'en vis plusieurs, à la (in du salut, venir, en signe de reconnaissance, écraser silencieusement les robustes mains du curé, qui le leur rendit bien.
Ainsi jtréparée « à la militaire », rommcnt la Saint-Martin n'eût-elle pas réussi?
Notre église, ayant la cliance de se trouver dans un ])li de terrain, ne pouvait être suspecte de servir d'observatoire et n'olfrait pas de cible à l'artil-
lerie ennemie; de temps à autre seulement les obus lui faisaient un arc-en-ciels allant chercher plus loin de plus hautes victimes. Or, dans cette matinée du 15 novembre, malgré une limpidité d'atmosphère qui favorisait merveilleusement le tir, les Allemands nous laissèrent une paix complète : et les cinq messes purent se succéder à l'église, avec chants et orchestre. Il y eut même un solo de violon d'un prix du Conservatoire! — sans le moindre arc-en-ciel siffleur.
Retenu durant la matinée dans sa ville épisco pale, Monseigneur ne devait présider que l'office du soir. Vers onze heures et demie, il arrivait, conduit dans une automobile de la division, et, une demi-heure plus tard, fidèle au rendez-vous, le général lui-même était là, heureux, disait-il, de pouvoir, au moins durant quelques instants, faire trêve à ses travaux et fêter avec le prélat un saint français, qui réunissait les deux titres de soldat et d'évêque.
De fait, cette réunion au presbytère fut un vrai charme, trop court seulement, car vers la fin du déjeuner, le général devait déjà repartir, rappelé par ses occupations.
L'église n'était séparée de la cure que par l'ancien cimetière, un rectangle de 20 mètres de large, oïl une municipalité bienveillante avait autorisé, tant qu'il y eut un coin de libre, l'inhumation des iiéros morts pour la France. Ainsi, c'était les yeux
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et le cœur plein de leur souvenir (ju'on francliissait le seuil de la maison de Dieu. L'Iieui-e de la cérémonie approchant, M. le curé alla jeter sur tout un dernier cou[) d'œil.
Pour faire plus de place, on avait eu le soin, sauf en faveur de quelques personnes plus âgées, d'empiler dans le fond toutes les chaises : — ô pauvres paroissiens, réduits cette fois au régime de la stricte égalité ! — Pourtant l'église était déjcà pleine, et de divers côtés de nombreux groupes arrivaient encore. « Monsieur l'aumônier, me dit aimablement le curé, vous prendrez la chape; moi je me chargerai de placer la foule, je connais mieux les coins de mon église, j'y ferai tenir plus de monde (juc vous. »
Lorsque, revêtu des ornements de drap d'or qui brillaient au soleil et précédé de deux belles rangées de clergeons rouges, je revins au presbytère chercher Monseigneur : « Il n'y a [)lus do place, lui dis-je; Votre Grandeur ne pourra pas entrer. » II se mit à rire : « Tant mieux, tant mieux! Mais vous verrez qu'un évèque a toujours sa place parmi son peuple. »
De fait, sitôt l'encens béni à la porte d'entrée, et la réception accomplie selon les rites, il fallut jouer des coudes. Comme un caoutchouc ipii se comprime, la masse humaine se resserrait un instant pour nous permettre de passer; puis, automali(pi(.'ment, elle se distendait à nouveau sans
laisser aucune trace du sillage de notre cortège.
Quelques psaumes, et Monseigneur montait en chaire. Le bref éloge qu'il fit d'abord du pasteur de la paroisse fut émouvant; les soldats y apprirent que, durant les deux derniers mois, parmi les horreurs de l'invasion et sous le bombardement d'Arras, ce prêtre qu'ils voyaient si attentif à leurs besoins avait vu successivement mourir son père et sa mère, sans que l'àme eût en rien faibli, ou ait été détournée de son dangereux poste de dévouement. Félix nomine, disait l'évêque, felicior virtute.
Puis un grand signe de croix et l'orateur énonçait son texte : « Scmctijîcate bellum : sanctifiez la guerre, messieurs, d'abord en respectant l'autorité dont la force vient de Dieu même. Au-dessus du gouvernement qui vous mobilise, au-dessus des chefs qui vous commandent, sachez voir Celui qui, ayant créé les patries, veut aussi qu'on les défende contre un injuste agresseur... Sanctifiez la guerre ensuite, en assouplissant vos âmes à la discipline qui, par ses exigences, peut nous aider à mater des instincts mauvais et nous impose des sacrifices quotidiens dont les ascètes n'avaient même pas l'idée. Enfin, sanctifiez la guerre en pratiquant la belle vaillance... »
Monseigneur en était là de son développement quand je crus remarquer autour de moi qu'on ne prêtait plus à l'orateur l'attention du début; des têtes se tournaient et certains regards, au lieu de
continuer à fixer la cliaire, semblaient se porter alternativement vers la voûte et dans la direction du porche. « Serait-ce?... » Je n'eus pas louglcmps à tendre l'oreille. Là-haut, tout là-haut, des sifllcnionts passaient, prolongés, qui allaient se terminer... [)as très loin, \)av un « halahôô » caractéristique.
Et Monseigneur continuait, donnant très tranquillement à tous l'exemple du calme en même temps que le précepte : « l']n pratiquant la vaillance, continuait-il, cette vertu si française, qui secouant en nous devant le danger les meilleures énergies, les met en pleine valeur, et, par une sorte de magnétisme, communique à notre entourage une part de leur vertu... »
Cependant les sifflements se faisaient plus rageurs et les éclatements plus proches. Dans le fond de l'église, on distinguait des chuchotements à voix basse et des piétinements de souliers ferrés se dirigeant vers les portes. L'évéque avait interrompu son discours, puis, de nouveau, sa voix s'éleva très calme : « Mes frères, ne vous troui)lez pas; ce n'est (ju'un petit bombardement. » Tombant de la bouche de quelqu'un (|ui savait à quoi s'en tenir, en ayant depuis six semaines subi bien d autres, ces paroles eurent le don de produire un apaisement, ce qui permit à quelques ofliciers d'entreprendre avec métliode un sage mouvement d'évacuation. « Laissez d'abord sortir les femmes! » cria-l-on.
Cet ordre venait à peine d'être lancé qu'une
« arrivée » nouvelle se produisit à 50 mètres tout au plus, éclatante, sèche, accompagnée d'un écroulement de maison; on ne Tavait pas entendu venir, mais nous en reçûmes tous la commotion. C'était encore un coup long, un peu trop à gauche et trop sud-ouest; mais visiblement le clocher servait de point de mire.
Il y eut quelques cris de femmes. Impassible, toujours dans la chaire, Monseigneur dominait le tumulte, le visage tourné vers l'est, face aux batteries ennemies. « Mes bien chers frères, conservez tout votre calme; je vais vous donner la bénédiction du bon Dieu. »
Et il entonna d'une voix forte :
— Adjutorrum nostrum in nomine Domini.
Du chœur, nous répondîmes à pleins poumons :
— Qui fecit cœlum et terram.
— Sit nomen Domini henedictum.
Alors, ce fut impressionnant et, de ma vie entière, je n'oublierai ce spectacle : cet évéque en crosse et mitre, donnant la suprême bénédiction à cette foule où la mort allait vraisemblablement, dans quelques secondes, se choisir des victimes.
— Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius... Soudain, un fracas épouvantable... Monseigneur
n'eut pas le temps d'achever, ou du moins le reste des paroles se perdit dans le bruit. Parmi les plus braves, instinctivement, plusieurs, dont le front était déjà penché sous la bénédiction, s'étaient
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courbés plus bas, chercliant à protéger leur tête contre un écroulement de la voûte. Puis on s'était relevé, tout étonné de voir que les verrières n'étaient pas en miettes et que la voûte était encore là-baut. Seule, la maison contiguë au presbytère, à 13 ou 20 mètres, venait d'être écrasée; et nous n'avions reru dans les vitraux que des débris de tuiles et de briques.
Les clîoristes eurent un admirable sang-froid. Je ne sais de qui vint l'impulsion; mais dès que les tètes se furent redressées, instantanément, un immense « Pitié, mon Dieu! » retentit sous ces voûtes ébranlées, repris avec confiance par des centaines de poitrines. Une tension de prières vibrait dans toutes ces voix. Vingt mètres plus long — 20 mètres, c'est-à-dire une iiaussc imperceptible, un souffle de vent moins fort! — et le prochain ol)us, entrant à plein par un vitrail, ne tomberait-il pas au beau milieu de cette foule"? Et alors?
Un seul sentiment m'occupait et m'écrasait : celui de ma responsabilité, car enfin c'était ma faute. J'eus en ce moment l'impression très vive et dont je ressens encore, en fixant ces souvenirs, toute l'acuité douloureuse, que, si une catastrophe se produisait me laissant indemne, je deviendrais fou à l'instant même. Kt, toujours sous la cliape dorée, je priais et disais à Dieu : « Seigneur, si vous avez résolu de me reprendre la raison, vous en avez
le moyen, c'est facile : cependant, s'il est possible, sauvez ce peuple qui a confiance en Vous! »
Tout à coup, je vis Monseigneur devant moi descendre de chaire où son rôle était achevé; il s'approchait du tabernacle, la demeure du Maître; et, transmise par l'évêque, il me sembla que la prière que nous continuions de chanter serait plus puissante que l'artillerie adverse.
Dieu de clémence,
Dieu Protecteur, Sauvez, sauvez la France Par votre Sacré-Cœur!
La France, en ce moment-là, pour nous, c'était le petit coin de l'Artois, c'était ce cantonnement de D..., c'était surtout l'enceinte de cette église... Et de fait, à quelques kilomètres de là, le chef de la batterie allemande, satisfait sans doute de son œuvre, dut dire à ses servants : « C'est assez ; arrêtez le tir. » L'obus qui avait écrasé la maison voisine fut le dernier de la série.
Mais nous, nous ne savions pas alors que ce serait le dernier; et nous poursuivions notre prière.
J'en fus tiré par un petit clergeon qui, s'étant prestement et sagement évadé pendant l'alerte, s'en venait maintenant fureter dans les bancs du chœur à la recherche de sa casquette perdue. De le voir, cela me fit songer à ceux du dehors, blessés, agonisants peut-être, qui pouvaient avoir
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besoin de mon ministère; et je partis en hâte pour faire la tournée des postes de secours
Sonniie toute, les pertes étaient hicn inférieures il ce qu'on aurait pu craindre. Seul, le premier projectile, le « [tius lon^ », a\;iit fiiit deux morts, dans un délachement (jui arrivait en ce moment même du dépôt. Les blessés étaient au nombre de sept, y compris une femme, tenanci^rc d'un estaminet, atteint par l'avant-dernier obus, à 50 mètres du clocher. xAIais, à lintérieur de l'église, rien, pas une g^outte de sang, pas une égralignure.
Lors(ju'on a été secoué par de fortes émotions, on aime d'instinct à se serrer davantage autour de ses chefs, quand ce ne serait que pour savoir ce (ju'ils pensent. On éprouve, à ce contact, une détente, comme si les nerfs étaient déchargés tout à coup dune électricité mauvaise, lourdement accumulée. Aussi, je ne fus pas long à franchir les deux kilomt'tres (|ui me séparaient du général, pour lui faire mon rapport. Mais le téléphone avait été plus rapide; on était déjà là-haut très au courant.
Yovant sans doute mon émoi, le premier officier d'état-major que je rencontrai me dit du ton le plus aimable : « Une fameuse chance, monsieur l'aumônier, que votre réunion à l'église! » Je crus à une phiisanterie II devina mon in(|uiétude : a .Mais non: sérieu.sement ! sans celte réunion, les hommes auraient erré dans le caiiloiuieinent et nous aurions eu beaucoup plus de casse... Kt
sûrement, au cabaret, il y aurait eu d'autres victimes que la gérante ! »
Quant au général, dès qu'il m'aperçut, il prit les devants pour résoudre le point d'interrogation qu'il lisait dans mes yeux. « Surtout, n'allez pas croire que la présence de l'évéque ait été pour rien dans ce bombardement. Pas le moins du monde ! Les Allemands ont tiré ce soir systématiquement sur plusieurs églises d'Arras et des environs; le dimanche est leur jour préféré. Ils ont envoyé des obus incendiaires sur Saint-Jean-Baptiste, qui est en train de flamber. Et Monseigneur n'y était pas pourtant. D'ailleurs, j'ai demandé de plus amples renseignements. »
Une sonnerie, et le général était appelé au téléphone.
« C'est la réponse, me dit-il en revenant, réponse qui confirme pleinement mes prévisions et les précise. Il paraît que la division marocaine, notre voisine, avait eu vent ce matin, chez les Bavarois d'en face, d'un gros rassemblement en train de se former; on a prévenu toutes les pièces qui pouvaient battre ce point; puis, le rassemblement achevé, toutes les batteries ont craché à la fois; on leur a fait du mal naturellement. Ce soir, ils ont voulu faire un tir de représailles, mais à leur manière, sur les églises... Une autre fois, ce sera sur les ambulances. Inutile de ciiercher plus loin; c'est toute la loyauté de ces gens-là. »
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« Et puis, me disait un autre officier, <'ii me raccompagnant après le dîner, pour nos hommes, (juelle superbe leçon de crànerie que l'allitude de révè(jue ! Ils auront appris (juun l)onii)ard('ment fait souvent plus de bruit que de mal, et qu'en tout cas on ne gagne jamais rien à s'affoler. Ils en garderont le souvenir, vous verrez. »
Il en fut ainsi, en elfet, j'eus maintes fois l'occasion de m'cMi apercevoir au cours des six mois que je passai encore dans cette héroïque division. Quand je rencontrais des soldats du X' d'infanterie, i|ui formait la majeure partie de l'auditoire ce jourlà : « Vous vous rappelez le lo novembre, à l'église deD..., » demandais-je. Ils s'en souvenaient tous. Et l'un d'eux me dit une fois : « Si je m'en raj)pelle! dame oui! le jour où l'évéque a arrêté un obus avec sa bénédiction... En voilà un (jui n'avait pas peur, dame non ! »
Et c'est pounjuoi, somme toute, Mi;r l'évéque saint Martin, du haut du ciel, n'eut pas lieu, j'imagine, d'être trop mécontent de sa fête guerrière... un peu mouvementée cependant.
Georges (i...,
.\unu^llier luiiiluire nu .N* liRlaillon de chasseurs à pied.