Au seuil de la terre natale
24 mai 1915. — Décidément, nous liquidons I Voici nos successeurs. Depuis le 12 septembre, nous piétinons sur place. Nos hommes sont tout ragaillardis. Ça n'allait guère, ces dernières semaines. Le « cafard » poussait à boire, et le vin troublait les tètes, et ils « s'ennuyaient » toujours plus « après leur famille ». Pensez donc, depuis août, septembre ou octobre 1914, pas une nouvelle de là-bas. Savait-on ce qui s'était passé? Et, nous autres, on est de la réserve, mariés pour la plupart. Qu'est-il advenu de la femme et des mioches? On avait escompté la délivrance pour mars ou avril; mais les longs mois d'hiver avaient amené des mois de printemps encore plus longs... « Ces sales Boches, quand c'est-y donc qu'on les décollera de chez nous? » En ce soir de mai, l'ardente espérance ressuscite au cœur de tous. Ça y esi, nous partons. Ça chaufl'e déjà du côté de chez nous. Si cette fois, on pouvait les avoir!
Des perspectives radieuses s'entr'ouvrent : dans la maisonnette, la petite famille, délivrée du poing de fer et de la famine organisée, renaît à la joie; le facteur lui apporte une lettre, la première, qu'on lit à travers des larmes, que l'on porte en toute
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liàlc aux amis et voisins de « coron ». Oul)liée, la dure privation, la plus dure de toutes ! Les bambins retrouvent le lait (jui leur manquait peut-être. Bientôt le vaguemestre ramènera de la poste divisionnaire une précieuse enveloppe contenant leurs pbotos, y compris celle du nouveau bébé attendu l'an dernier. Le voir sur le bras de sa mère souriante!... Des ombres surgissent. On les refoule. L'heure est aux espoirs.
QH juai. — La nuit, sac au dos, sur une route tjui n'en finit plus. Tous se taisent. Aucune tristesse, mais dans les tètes s'agitent les conjectures des derniers jours : « Bien sûr, on va s'embarquer, Peut-être pour l'Italie? ou l'Alsace? Un très haut gradt' a parlé d'un voyage « beau et long ». Tournant le dos au.x fusées lumineuses qui jalonnent de leurs étoiles fugitives la ligne des tranchées, nous marchons vers E... Nous logeons dans un village voisin, fourbus, mais le cœur soulevé par des espérances plus ou moins confuses. Toute la division se rassemi)le en ces parages. Plus de doute.
28 mai. — La gare. Tous en gaieté. Un bataillon est déjà embanjué, prêt à partir. Quelle direction? — Pantin. — Paris? Bah! Tout le monde [)asse par Paris. Ça n'apprend pas grand'ciiose, ça 11 y a bien des lignes, bien des fils qui divergent du II. 6
centre de notre toile d'araignée. En voiture. On rit, on s'amuse avec insouciance, se laissant conduire par le mécanicien, l'état-major et la Providence.
Des réseaux de fil de fer barbelé. Camp retranché de Paris. Des faubourgs, des femmes à tous les étages qui agitent des mouchoirs, la France désarmée pour qui nous allons au feu, la France sauvée en septembre dernier de la terrible invasion, la France pour qui nos provinces souffrent un si long martyre... Et des larmes viennent aux paupières. Qui ne se rappelle alors les femmes et les enfants qui nous saluaient de la main, lorsqu'un train pareil à celui-ci nous emportait en août 1914 vers l'inconnu? Mais encore on pense à d'autres villes, à d'autres rues, aux êtres chers que l'on a quittés parmi des sanglots.
Ce n'est qu'un éclair de tristesse. Voyez : la silhouette brumeuse de cette vieille Tour Eiffel; et puis blanche, aérienne, la basilique de Montmartre. Tous se pressent aux portes grandes ouvertes des fourgons. Les regards se tendent avidement.
Pantin : Arrêt-jus. « Vous avez vu passer le N'? — Oui. — Quelle direction? — S... -D... —Mais alors nous remontons vers le...l » Surprise, avec un brin d'émotion. On n'ose conjecturer encore.
Le train s'engage, en effet, sur la ligne du... Et les commentaires de jaillir. On avait parlé de tout, sauf de çat Et les cœurs de battre, saisis plus que
jamais par l'attraction du sol. Est-il possible que nous allions en plein pays d'origine? Ce serait à la fois trop de bonheur et de tristesse.
Les âmes se sont recueillies. Les t(Hes sont alourdies par les veilles, les corps rompus par la fatigue, la chaleur accable. On se tait, on s'endort. Trop énervé pour m'assoupir, je regarde. Le train va droit son chemin sur la grande ligne. Nous allons sûrement à... Nous en approchons toujours, et les « poilus » se réveillent l'un après l'autre. Mais au fait, de A..., nous pouvons encore aller ou plus bas ou plus haut que le pays. Le nom d'une rivière fameuse est prononcé.
Le train est aiguillé sur la gare S...-R... Tiens Une ligne à une seule voie, champêtre, entre des! haies. Ah! mais pour le coup, je pousse un -cri, un cri du cœur : « Ligne de D... Je m'en vais presque tout droit vers chez nous! » Caliin-caha. les deux machines essoufflées m'en rapprochent péniblement. L'abrutissement de la fatigue l'emporte enfin sur l'émotion. Je mendors, accroupi. Demisommeil fort agité... Rêve ou réalité?
Tout le monde descend! En effet, c'est bien la gare de D. . . Des hommes passent avec des torclies, dont la vue appelle de vagues réminiscences classifjues. Avec le temps et la fraîcheur de la nuit, la pensée se ranime un peu. 11 me souffle au visage comme une bouiïée de l'air natal. J'en suis tout réveillé et remué. Dire qu'à 2G kilomètres d'ici
— une étape — mes parents sont encore là, peutêtre, dans le cher viUage envahi, B..., par delà la barrière infranchie jusqu'à ce jour. Et pour me rendre à B..., n'était cette barrière, je n'aurais qu'à filer droit vers l'est, j'y serais aux premières heures du jour...
29 mai. — Logés à 5 kilomètres de D... Après un court sommeil, vite en chasse. N'y aurait-il pas ici des réfugiés de B...?De fait, je trouve un jeune homme et une veuve avec sa fille. Ces dernières me reçoivent, comme si j'étais le messager de la délivrance, dans leur modeste logis; pour sièges, des caisses. Et tout de suite on questionne sur les chosics de là-bas. Ces femmes se sont enfuies le 3 octobre, veille de l'entrée des Allemands à B...; elles me disent leurs terreurs, les obus qui pleuvaient, les maisons démolies, les victimes connues, et leur odyssée de village en village. Ils sont rares, ceux qui se sont échappés. Se rappelant la conduite correcte des Allemands à leurs passages antérieurs, confiants d'ailleurs que les nôtres tiendraient la voie ferrée, la plupart sont restés à B..., et le 4 au matin, sous un bombardement intense, alors que nos troupes en retraite encombraient les chemins, la fuite se trouva difficile et dangereuse. A part les mobilisés, toute ma famiUe est parmi les « envahis ». Ce que j'en ai pu apprendre, c'est que le 4 octobre au malin, tous
étaient encore sains et saufs. Un des derniers rescapés avait vu mon père tranquille et plaisantant sous les obus; le reste de la famille s'était mis k l'abri dans une cave voisine avec bon nombre d'autres personnes. La maison n'avait été visitée que par un obus, dégâts inconnus. Aux alentours, rien que des ruines, et une vingtaine de civils avaient été tués. L'un d'eux aurait été atteint en passant devant la maison. Mon beau-frère avait entendu dire que des maisons voisines de la sienne avaient été évcntrées par les marmites. Le bruit courait d'une jeune lille morte victime des Allemands, d'une autre qui aurait succombé à la fièvre typhoïde. Une grande consolation avait été enlevée aux liabitants : M. le Doyen, deux fois cité devant une sorte de conseil de guerre, avait été emmené par les Allemands, et les douze cents envahis étaient restés sans prêtre. Bien des racontars avaient circulé, démentis par la suite : un tel et un tel fusillés [)ar les Allemands.
Les communiqués officiels avaient parlé à plusieurs reprises des exploits et méfaits de l'artillerie en notre région. H..., à 4 ou îi kilomètres des tranchées de première ligne, résidence probable d'un état-major ennemi, n'avait-il pas été saccagé par nos propres obus? II est vrai que nos artilleurs ne tiraient, paraît-il, qu'avec une extrême réserve sur les villages. Loiscju'ils avaient dû abattre le clocher d'un village voisin, qui servait aux Allemands
d'observatoire, ils l'avaient démoli en quelques coups bien calculés et étonnamment justes... Mais encore?
Et puis, il y eut l'hiver, les privations, les émotions. Papa avait besoin de bien des ménagements. Et ma bonne grand'mère, si usée et accablée d'infirmités, à cause de qui peut-être on n'avait pas voulu fuir? Et ma chère maman, et mes deux sœurs, et mes petits neveux?
Tous les moyens de correspondance ont été essayés. Au plus, pouvons-nous espérer qu'un mot est arrivé à B..., pour calmer les inquiétudes ressenties à notre sujet. Mais rien n'est venu d'eux, rien ne nous a parlé d'eux. Toujours le même terrible point d'interrogation, le douloureux mystère.
30 mai. — Mon oncle et ma tante de S... sont réfugiés, pas tellement loin d'ici; si je courais jusqu'à eux? L'occasion est unique.
Surprise inexprimable pour mes pauvres réfugiés. Mon oncle sur la route ne me reconnaît que lorsque je me suis nommé. Ma tante est toute interloquée : « Eh quoi? Toi par icil » Un quart d'heure seulement d'entretien. La joie de se revoir n'a d'égale que la tristesse avivée par ma présence. Ma tante en larmes me dit combien elle s'inquiète pour ma famille. Il s'en est fallu de si peu que ma jeune sœur ne soit partie avec eux et venue
comme eux en lieu sûr! Elle avait une telle peur des Prussiens, « surtout lorsqu'ils ont bu ». Et pas (le nouvelles d'un fils resté quelque part vers la frontière. Tout abandonné et tout perdu, sauf un cheval et la voiture que l'on garde pour le retour. Leur liabitation, à un kilomètre de la ligne de feu, n'existe sans doute plus; les Allemands auront pillé ce qui avait échappé aux obus et aux incen- (Hes. Le dur liiver qu'ils ont passé, dans la maison d'autrui! « Nous ne sonmics pas ici chez nous. » Et moi de répéter le nécessaire refrain : courage et conliance! Des troupes se massent dans la région. Il n'est bruit que d'une vigoureuse ofTensive.
31 mai. — Tambours battant, clairons sonnant, un régiment de jeunes. Ali! ça va chauffer! Les préparatifs sont énormes, à ce que l'on raconte. On dit que le Grand-Père est là, que son auto passe sur cette route. L'attaque est imminente. Les soldats se recueillent dans l'attente du sacrifice. Les réfugiés, impatients de voir se réaliser leurs désirs, se font lédio de bruits naïfs et venus on ne sait d'où : nos troupes auraient déjà repris un village, seraient parvenues aux haies de B... C'est ainsi qu'en octobre et novembre dernier, la délivrance avait été plusieurs fois annoncée. Et les pauvres gens se mettaient en marche aussitôt vers leur village. Illusions suivies de déceptions cruelles. Un
fermier était allé trois fois jusqu'aux premières lignes, jusqu'aux balles, afin de voir si vraiment « sa terre était encore aux mains des Boches » !
7 juin. — Enfin, départ à une heure du matin. Nous allons droit vers B...! C'est donc là que va donner la division? Mon pauvre beau-frère I Vers la fin de notre séjour en Champagne, il s'était un peu rasséréné, et commençait à porter avec moins d'abattement sa lourde épreuve. Mais de se trouver si près de sa femme et de son enfant, de penser aux volées de mitraille qui tombent de l'autre côté, et de se sentir à la veille peut-être de risquer sa vie à si faible distance d'eux !
Vers six heures, halte. On entend une épouvantable canonnade dont la terre tremble. Communié en viatique. A peine le temps de prendre une tasse de café chez des réfugiés de B... Marche au canon, en remontant la vallée encaissée. Soudain, à un détour, voici les petits nuages meurtriers qui paraissent en l'air. C'est la zone d' « arrosage ». Halte au cimetière lamentable de... Fusants et percutants éclatent dru derrière la crête. Un homme du pays me dit que les Allemands bombardent la ferme qui a servi de base à notre attaque de ce matin. Dans la vallée à gauche, concert de grosses pièces avec réplique de grosses marmites.
Combien familiers tous ces noms de villages! Q je de fois mon cher papa les a parcourus !
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Une sorte de bois en face de nous. Ne serait-ce pas H...? Il faut que je me rende compte. Je grimpe sur un arbre. C'est bien cela. H... est là, enfoui <lans son épais manteau de grands arbres. Il est occupé par nous. Derrière H..., à 5 kilomètres seulement plus loin, invisible, mais si présent aux yeux du dedans et au cœur, B. . . est là, entouré, lui aussi, de prés et d'arbres, avec les deux longues rues, avec la maison natale peut-être on ruines, peut-être encore habitée. En tout, (pic la volonté du Seigneur soit faite...
Nos régiments sont aux tranchées, mais en deuxième ligne seulement. C'est le N' corps qui a attaqué ce malin, avec un élan magnifie jue. Plein succès. La reconquête du sol nalal est bien commencée : un fortin et plusieurs lignes de tranchées ont été pris en quelques minutes. Ce terrain, l)Ouleversé, émictlé par les pics, les pelles et les obus, c'est du sol de ciiez nous! Doublement sacré, par la sueur des ancêtres, et le sang des braves tombés.
10 juin. — Arrivés de bonne heure à la Ràperie de... J'en avais vu jadis la cheminée bien des fois, lorsque je venais à S... chez mes grands-parents. Et cette route ne m'est pas inconnue. Je l'ai suivie, tout jeune encore, me rendant au marché. Maintenant, de la cheminée, il ne subsiste qu'un tronçon informe, et la route est balayée par les balles.
Deux de nos régiments sont prêts à attaquer dès cinq heures du matin. Il fait une brume épaisse. L'attaque est retardée d'heure en heure. En attendant, arrosage intensif, formidable, des deux côtés. Canons, obusiers, mortiers, lance-bombes, crachent leur mitraille.
Et les blessés sont nombreux. En revenant de la cote 163, lorsque la brume s'est levée, je vois bien les arbres de S... C'est le hameau qui est en quelque sorte l'objectif de nos attaques. S... n'est qu'à 3 kilomètres de la Ràperie, et c'est le hameau natal de papa! La deuxième habitation à gauche en entrant, c'est là que papa a vécu son enfance et sa jeunesse. Nous y fîmes de si bons séjours durant les vacances, jouant au pied du Calvaire et dans les prés où pendaient tant de fruits... A présent, tout est là-bas décombres et désolation.
L'attaque se déclenche à cinq heures du soir. Nos hommes mènent l'assaut avec une résolution farouche. Ils ont des injures personnelles à venger. Et puis, il faut en finir avec tant de misères. Ils ont conscience de travailler à la délivrance. Ils viennent à bout de la tâche assignée pour ce jourlà. Les gains précédents ont été élargis. Des tombés, la plupart sont morts, à la lettre, pour la délivrance de leur terre et de leurs bien-aimés...
11 juin. — Interrogé des prisonniers et blessés allemands. Ceux-ci ne connaissent pas du tout
B..., mais affirment aussi qu'il est reste bon nombre (le civils à P... Il faut se rendre à la vérité. Mes parents sont aussi dans la fournaise, tout près d'ici. Si près et si loin! Entre nous, c'est bien chaos magnum.
12 juin. — Rencontré la 22' dans le boyau de relève. Mon ami, le sous-lieutenant R. V..., dès (ju'il me voit, appelle en souriant le sergent A... Regards croisés, une poignée de main, un court bonjour, (juc de cboscs senties ! La compagnie doit attaquer demain; A... va marcher à la baïonnette, en pareil lieu ! Il me remet de l'argent : « Ce sera moins exposé. » Et il me confie son pressentiment : « Tu verras, c'est ici que je tomberai! » Que répondre"? « Allons, bon courage... » Et je répète intérieurement mon offrande : « Non pas lui, Seigneur, mais plutôt moi. » Aurait-il déjà échappé tant de fois à la mort, même d'une fa(;on si providentielle, pour livrer son sang et sa dépouille à cette terre?
13 juin. — Anniversaire de notre première communion, la mienne, celle de ma sœur, de mon beau-frère, de deux cousins.
Dès la pointe du jour, formidable lutte d'artillerie et arrosage des tranchées. A cinq lieures, attaque. A... en est. Et j'en prends aussi ma petite part. Car les Allemands exécutent un violent tir de
barrage sur les carrefours de la cote. Ça dégringole, percutants, gros fusants noirs. Un homme est blessé à l'entrée de notre abri précaire. Trois quarts d'heure entre la vie et la mort, l'àme pacifiée dans un abandon tranquille. Les obus français de gros calibre s'abattent peut-être aussi en rafales sur ce qui reste de B... A part mon frère, qui est au loin dans l'Est, toute notre famille est ici au feu.
L'attaque a bien réussi, avec le minimum de pertes. Mais A..., que devient-il"? Toute la journée, j'interroge ceux qui reviennent, blessés, corvées. La section d'A... n'a pas attaqué. Mais elle est cruellement éprouvée par le bombardement. Le sous-lieutenant R. V... a été écharpé par un obus. Bonnes nouvelles d'A... Les sergents l'un après l'autre sont mis hors de combat. Il reste indemne. Grande joie. Serais-je exaucé? Quelques lettres d'adieux aux amis.
15 juin. — Rapporté un blessé de la première ligne par des boyaux interminables, peut-être à travers des propriétés de mon oncle. Ce sera un travail énorme de combler plus tard ces labyrinthes de tranchées et de boyaux, de rebâtir les maisons et de reprendre le métier d'autrefois.
En première ligne j'étais si près de B...! Avec l'énervement, la fatigue, l'accoutumance, je sens que les impressions s'atténuent et tendent à
s'évanouir dans une vie toute mécanique et inconsciente. Et c'est une horrible souflrance de sentir (ju'on devient insensible en do telles conjonctures :
Le temps, ce ravisseur de toute joie humaine,
Nous prend jusqu'à nos pleurs, tant Dieu veut nous sevrer...
Nouvelle subite : la division se retire. Nous nous éloignons. C'est la fin de l'ouragan de fer. On sort du cauchemar. Mais S... n'est pas délivré. B... reste dans ses brumes d'angoisse. Nous n'avons reconquis que des parcelles du sol natal. Cette aiïaire, que les imaginations, les espoirs avaient démesurément grossie à l'avance, s'est réduite à une simple diversion, à une modeste rectification de front. Nous retournons à l'arrière, au lieu de marclier de l'avant. Les pays envahis restent envahis. La barrière demeure infranchie. Les âmes soulevées dans une attente ardente retombent. Espoirs ajournés, jusqu'à quand? Allons, mon âme, reprenons la croi.x. Patience,- et, malgré tout, confiance.
10 juin-18 juillet. — Repos dans une délicieuse placidité champêtre.
Bruit sensalioinu'l : permis.sions accordées au.x soldats du front. El de fait des Ustcs sont dressées. Où iront les sans-famille? Dans mon escouade, sur dix, huit sont de pays envahi.
C'est donc vrai, la mobilisation industrielle bat son plein. On rappelle dans les usines bon nombre d'ouvriers-soldats.
Avec le désenchantement et le prolongement de l'attente, résurrection du « cafard », revu et augmenté, chez plusieurs. Cependant, nous sommes loin d'être larmoyants. On rit, on plaisante, on s'amuse, comme des enfants parfois. La gaieté règne toujours, mais plutôt collective qu'individuelle. Dans l'intimité, ou seul avec soi-même, les pensées vont aux absents.
22 août. — Nos allées et venues ont du moins cet avantage de me ramener vers mon ami M... Je vais le surprendre une seconde fois, et reviens ici à 10 kilomètres de B... On dirait que nous tournoyons, hésitant à quitter ces parages que la division a ensanglantés et glorifiés pour sa part.
25 août. — Indices sérieux que nous allons réoccuper un secteur un peu plus haut, mais encore assez près deB... Nous fixer en cette région! Deux de nos régiments seraient en plein district de recrutement.
26 août. — Non. Changement brusque de direction. Demi tour et départ définitif. Grand'halle auprès du village où nous avons logé le 29 mai, à la descente du train.
Ainsi donc nous bouclons la boucle, nous fermons le cercle de ces trois mois passés dans l'atmospbère du pays. Trois mois au seuil de la terre natale... Terre qu'appellent en vain nos espoirs mêlés de douleurs, nos prières traversées de craintes. En avoir été si près, et en rester si loin, combien de temps encore? Adieu à ma terre, à mes morts et à mes vivants; à quand le revoir?... Debout, allons, pour la France! Et que Dieu très grand et très bon ait pitié de nous!