PENSÉE D'HIVER
Le givre étincelle en étoiles blanches Sur la vitre oi!i luit le matin changeant, Et brode de fleurs et de folles branches Un tissu moiré d'opale et d'argent.
Et l'on peut rêver les fenêtres closes, Tant le jour paraît lumineux et clair, Tant ce léger voile a de teintes roses, Qu'Avril passe et chante aux plaines de l'air.
Mais qu'un seul raj^on, près de la gelée, Répande l'éclat d'un ardent flambeau, Aussitôt se fond la trame étoilée, Rien n'en reste plus que des gouttes d'eau,
Qui coulent alors, froide et lente pluie. Sur la vitre terne, et l'on peut revoir, • Dans le ciel d'hiver, la mélancolie Errer vaguement sous son crêpe noir.
Ainsi plus d'une âme, entre elle et la vie, Étend comme un voile aux doux reflets blancs Le rêve et se met à songer, ravie, Que tout resplendit sous ces plis tremblants.
Mais un jour, subite et vive étincfelle, Passe un clair rayon de réalité, Et l'illusion s& fond et ruisselle, Couvrant de pleurs froids le cœur attristé.
Le filet, jeté dans la mer pour ramasser des chevrettes, ramenait à chaque coup des merveilles de nature. Sans compter les goémons en végétations enchevêtrées, c'étaient des anguilles d'un vert de métal, des bernard-l'ermite dans leurs coquilles, des crabes s'enfuyant par les mailles élargies, des méduses vert pâle et lilas comme une violette de Parme étalée sur sa feuille. Et tant de richesses répandues là sur le sable et qu'il fallait rendre à la mer, ou laisser se perdre au grand soleil de la plage, donnaient le regret d'un but dans ce joli hasard de trouvailles et l'envie de renoncer à la pèche pour la pure contemplation de tout ce qu'elle ramassait d'inutile.
Je voudrais revivre ma vie, Jour par jour, avec la raison D'une intelligence asservie, Que ne tente plus Thorizon ;
Relire tout entier mon livre Sans me hâter et sans frémir, De la page où l'on se sent vivre A celle où l'on se voit mourir.
Plus d'attente ni de surprises, Et les bonheurs sans lendemain, Feuilles roses au revers grises.
Ne feraient pas trembler ma main.
Quand les jours s'allongent, en février, sur le soir, dans le feu pâlissant envahi de cendres, il semble qu'on voie déjà les routes blanches de soleil et de poussière, le poudroiement doré de l'été.
J'ai remarqué que tous les écrivains dépensent surtout beaucoup de talent et d'imagination pour se retenir sur la pente où ils sont fatalement entraînés. C'est ainsi que les tempéraments violents s'arrêteront à une littérature tranquille, et que les timides tenteront toutes les audaces.
Cette loi des contrastes existe aussi du livre au lecteur. C'est un défaut de sensibilité d'aimer les romans ou les drames où l'on pleure, l'aveu qu'en soi-même une source est tarie, qu'ibfaut alimenter de nouveau.
Tout au fond des bouquets se cache une tristesse, Ce qui reste de terre aux rameaux assemblés ; C'est comme le regret d'une vie en détresse, Les esprits attentifs en demeurent troublés.
Sur les flacons remplis de subtiles essences, Les sachets de satin poudreux comme l'été, Les parfums respires malgré leurs réticences Gardent l'âme en sommeil des fleurs qu'ils ont été.
L'étonnement de l'aube aux corolles ouvertes, La hâte des midis si courts et si brûlants, Et l'effroi de la nuit sous les frondaisons vertes. Tout se devine encore en ces souffles tremblants.
Chagrins de fleurs, tourments des tiges immobiles, Encens frêle allumé par des soleils éteints,' Vous survivez longtemps aux pulpes inutiles, Dont l'éclat colora de rapides destins.
Mais je regrette, auprès du rêve qui subsiste, Juin, juillet, août comptés aux rayons du soleil. Les orangers autour de la cour un peu triste, La candeur des grands lis sur le jardin vermeil
Et les arômes doux des profondes allées, Où les tilleuls, chargés jusqu'à leur faîte obscur, Font monter dans l'élan des branches étalées Des calices de fleurs à des hauteurs d'azur.
Le bleu du ciel s'est répandu Sur les yeux, les flots et les choses ; Le bleu du ciel est descendu, Mais il ne trouble pas les roses.
La rêverie au bord des cieux A mis beaucoup d'ombre et de voiles, Mais son élan capricieux N'atteint pas encore aux étoiles.
Clarté vive et pure beauté, Défiez l'azur ou la brume, Fleur en qui l'amour est resté, Doux astre où l'amour se rallume.