PARIS
Le soleil qui se glisse entre les toits des villes, Rayé d'ombre comme aux barreaux d'une prison, Disperse sa grandeur et sa gloire inutiles Pour faire à chaque rue un étroit horizon.
Il court avec la roue active des voitures, Avec l'eau des ruisseaux, le travail des faubourgs, Et le soir, au fronton blanc des architectures. Il pâlit et s'efface en remontant toujours.
Qui songe en le voyant aux couchants pleins de flammes, Aux saisons qu'il entraîne et mesure en clarté? Le printemps se devine aux toilettes des femmes, Sous leur éventail bat le souffle de l'été.
Le ciel paraît si haut qu'on le regarde à peine. Ainsi qu'un océan toujours inexploré, Dont la tempête reste invisible et lointaine. Sans qu'un regard rêveur s'y soit aventuré.
II pleut; la neige étale une blanche étendue. Le vent passe emporté dans un magique accord, La nature au niveau des yeux est descendue, Mais fragile, amoindrie aux efTets d'un décor.
Et c'est ainsi, fleurs en bouquets, brandies coupées, Fruits détachés de l'arbre avant que d'être mûrs, Qu'elle suit le sillon des villes occupées Sur le pavé stérile et dans l'ombre des murs.
Aussi comme ces fleurs errantes dans la rue Tiennent par leur racine à quelque sol lointain, La pensée, au hasard des foules apparue. Garde d'un souvenir le contour incertain.
L'air subtil, où tout brille en un jour et s'efface. D'un singulier éclat la colore en passant. Mais c'est au fond des bois qu'il faut chercher la place Où l'esprit la reçut du silence puissant.
A mon frère.
C'est un départ! chargés de gerbes, Les chariots lourds ont passé, En laissant tomber dans les herbes Des brins de blé mûr et cassé.
Puis, au premier matin de givre, Ses mannes pleines jusqu'au bord, La Vendange s'est mise à suivre.
Par les chemins, la moisson d'or.
C'est un départ! Sous les feuillées On entend comme un bruit de pleurs, Au front des aurores mouillées L'adieu met toutes ses pâleurs.
Sous les fers aigus de la herse, Les piétinements du labour, On voit des sentiers de traverse Creusés plus profonds chaque jour.
flO IMPRESSIONS.de nature et D'ART.
Le vent souffle. 0 saison tardive, Dont le vol s'ouvre tiède et grand, Ton dernier adieu nous arrive Dans les cris d'un cygne émigrant.
Tout s'émeut 1 feuilles détachées, Barques à l'ancre, arbres flétris, Dont les branches restent penchées Vers cet appel triste et ces cris.
On sent l'inquiétude immense De tant d'éléments séparés.
L'incertain de ce qui commence; Et, pendant que les flots serrés
Se hâtent criblés par l'averse, Les peupliers et les roseaux Semblent traîner en sens inverse La rive qui fuit loin des eaux.
Pourquoi, à mesure qu'on approche des cimetières, y a-t-il tant de poussière dans les rues, sur les toits? Est-ce parce qu'ils sont situés à la fln des villes, tout au bord des banlieues champêtres? Ou bien est-ce une illusion de ces vêtements noirs où tout s'attache, où tout s'incruste, faits pour conserver la douleur et le regret, retenir la sympathie et garder chaque fois de leurs mornes visites un peu du sable qui court sur tant de pierres immobiles?
Cinq heures. Il y a des battements d'ailes dans les basses-cours et la paille froissée des établcs s'agite dans un mouvement de réveil ; le jour point à peine au bord des nuages entr'ouverts par le souffle frais, ranimant, frissonnant, qui court sur le ciel en éteignant les étoiles.
Du sommeil reste encore en brume sur les fonds
d'horizon; la rivière semble engourdie, les routes s'avancent hors de l'ombre et les arbres, agités seulement au faîte, secouent les torpeurs de la nuit.
On entend marcher sur les chemins, les volets des fermes et les portails s'ouvrent pour laisser -passer les charrues et les troupeaux. Au voisin^e de la nature, tout vit, tout s'agite d'instinct, tandis qu'il y a encore hésitation dans les facultés intellectuelles, toujours un peu factices et plus lentes.
Mais, le soir, quelle revanche! Dès le jour tombant, c'est un bruit ininterrompu de roues et de pas fatigués. Avez- vous jamais entendu piocher après le coucher du soleil, et quel sillon s'est entr'ouvert à l'ombre, à la rosée du soir? Ce ne sont, dans les champs, que sacs noués, charrues qu'on attelle, mulets chargés ; le travail est fini, pas d'attardement et sitôt la besogne de la journée serrée , rentrée , les loquets mis aux portes, les barres de sûreté aux fenêtres, sans la lueur d'une lampe allumée, ne parlez pas aux paysans de la moindre affaire à conclure; il y a là une défiance comme si le jour disparu avait enlevé avec sa clarté toute vérité et toute franchise. Une fois la brune, après le dîner pris en hâte, il n'y a plus place que pour le repos, ou plutôt l'insouciance du profond sommeil.
Ce respect du jour est tel chez les vrais paysans, qu'ils le gardent toute leur vie, malgré des dépla-
céments; j'ai connu une femme âgée qui, par des hasards successifs, de paysanne qu'elle était dans son enfance, était arrivée à une sorte de bourgeoisie très aisée; ses habitudes modifiées, un genre de vie tout différent n'avaient pu éteindre en son esprit, très éveillé pourtant, ce doux préjugé du soleil qui ressemble à quelque culte ancien. Elle commençait sa journée de bonne heure et l'arrêtait net vers le soir; les visites qu'elle recevait ensuite, les devoirs de famille ou de monde qu'il lui fallait remplir lui semblaient inutiles, déplacés même ; et pourtant elle veillait, elle avait pris des habitudes nouvelles ; mais au crépuscule c'était une oisiveté, une détente de tout son être, une hésitation semblable à celle qui se faisait au ciel à cette heure ; l'ouvrage qu'elle tenait lui tombait des mains sur les genoux malgré elle, et dans son salon de riche parvenue elle arrêtait sa tapisserie à l'heure même 011 sa mère, morte dès longtemps loin d'elle, laissait fuir et s'éteindre le bourdonnement de son rouet.
Quand le jour tombe, tout regrette.
« Encore une lieurc, » dit le pré, Dont la plus humble pâquerette Garde au cœur un rayon pourpré.
« Encore une heure, dit l'allée Qui tourne là-bas au couchant; Ma lumière s'en est allée.
Je veux la rejoindre en marchant. »
Et l'aiguille aux mains qu'elle leurre, Tremblantes mains où l'anneau luit, Pique, en disant : « Encore une heure De bon travail avant la nuit. »
XOTES ET IMPRESSIONS. 95