LE PREMIER FEU
Il y a maintenant de la buée aux vitres tous les matins, une fine gelée blanche sur les arbres bas du verger, et devant la grille, à l'heure où les enfants du pays partent pour l'école, on entend lu petit claquement de leurs sabots aux pavés de la route; les fruits sont cueillis, les orangers rentrés; dans la cour déserte, les feuilles rousses bondissent avec des allures d'oiseau et , quand une porte s'entr'ouvre , saisies par le courant d'air, glissent sur les dalles en tournant; le chat erre dans tous les coins de la grande salle, frileux et désappointé, aux rayons d'un soleil pâle que le vent chasse et ramène. La nuit tombe vite ;'les soirées sont longues. Derrière les vitres fortement closes, la campagne que l'ouragan arpente semble livrée aux combats' des saisons. Au salon, les conversations languissent, le piano s'assoupit, on dirait qu'on attend quelqu'un. C'est la lumière qui manque, la chaleur et surtout un horizon.
Mais voici qu'on allume le premier feu. Entre les
m IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART.
hauts chenets à profil de sphinx les sarments pétillent sous les grandes bûches, dont l'écorce est atteinte; après un petit sifflement où le bois mort met sa dernière plainte et ce qui lui reste de sève, la flamme s'élance droite et vivante, monte jusqu'au faite de la cheminée, où des nids du dernier printemps , tissés de paille et de plume , s'embrasent vivement ; puis, d'un bond elle fait le tour de la pièce pour reconnaître ses amis de l'an passé, se reflète dans le piano, les meubles, empourpre les rideaux cramoisis et, comme dans des yeux aimés, se rapetisse aux saillies des vieux cuivres. Elle furette partout : les figures des panneaux s'animent et lui sourient ; les fleurs du tapis, qu'elle éclaire et tiédit, semblent penchées vers elle sur leurs courtes tiges immobiles.
Bientôt tous ceux que la maison assemble, grands et petits, sont réunis au foyer. Les enfants battent des mains avec une grande envie de danser, comme de petits sauvages devant la gloire du soleil. Des fenêtres d'où elles guettaient les absents cet été, les chaises se rapprochent au cercle de la cheminée ; près du fauteuil des vieux parents, on s'assied et l'on cause ; il semble qu'aujourd'hui commence une année nouvelle. Peu à peu les mots s'espacent, tous les regards sont fixés au feu ; les gens graves en oublient leurs hvres étabUs sur la table, la jeune fille la romance ouverte au piano, et baby les
moutons qu'il faisait paître sur le velours du divan.
Le bois, dans ses enroulements d'écorces, ses enveloppes superposées, se consume en gardant sa forme, meurt par fragments où l'on reconnaît l'arbre, et la marque des branches, et la cognée des bûcherons. Puis c'est un éparpillement de tisons embrasés , le plus beau moment du feu ; tout éclaire et tout brûle; des horizons différents, selon les yeux qui les désirent, s'élèvent et croulent perpétuellement : ce sont des carrières de métaux dorés, profondes et lumineuses, des grottes sombres où tremble une étincelle, et des amas de cendres chaudes, légères et blanches comme autour d'un volcan éteint. Il y a là des pays rêvés tout éclatants de soleil, les lustres allumés d'un bal, des colliers de diamants ruisselants et dénoués, le dragon des contes de fées dont la bouche lançait des flammes. Il y a là tout ce qu'on veut y voir, et dans l'atmosphère paresseuse et tiède l'esprit se plaît aux fantaisies...
Bientôt, comme ces rondes joyeuses qui franchissaient en dansant les feux de la Saint-Jean, tous les souvenirs dans leurs costumes du temps passé, car les souvenirs les plus récents sont toujours habillés à l'ancienne mode, défilent au-dessus des flammes, l'un tenant l'autre, avec des sourires de triomphe. Chaque année ainsi ils reviennent, aussi vifs et toujours plus nombreux, à la ronde
intrépide. Le feu les effleure sans les atteindre, sans qu'ils y laissent une rose de leurs cheveux ; et de quel saut rapide ils arrivent à nos regards ! le temps de leur dire : « Je te reconnais , » ils ont disparu dans un tumulte de fines silhouettes. La soirée sera longtemps prolongée. Le vent n'est plus triste, puisqu'il avive la flamme ; la campagne doit sourire sous les vitres éclairées, et l'hiver, qui guette son jour d'arrivée des coteaux où il s'abrite, regarde comme des signaux les feux d'herbes rouges encore dans leurs cendres, au milieu de la plaine, et la fumée légère, dorée, heure-use qui monte du grand toit d'ardoise.