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VENTE AUX ENCHÈRES

La grille d'entrée est restée fermée sur la route, et les pelouses, les charmilles, la petite rivière, qui vient là, de dix lieues entre les baumes et les absinthes de ses bords, sont cachées dans leur retraite et leur solitude de deuil.

Mais on a ouvert toutes les persieunes du château, et c'est d'un aspect singulier, car celle qui vient de mourir là avait, à cause de son grand âge, borné sa vie à quelques pièces retirées, à sa chambre, au boudoir, au salon, où elle se tenait le plus souvent dans la fraîcheur des rideaux baissés. Cela faisait une maison close, assoupie, muette, où le mouvement ralenti d'une existence qui s'en allait doucement vers l'éternel repos était à peine distinct. Aux vacances seulement, on entendait des cris d'enfants, des bruits de roues, et il y avait des allées et venues à la gare dans les voitures remisées tout le reste de la saison, mais égayées alors d'ombrelles claires, de longs voiles de gaze, de tout

CW.

ce flottant des toilettes d'été, qui se prend, s'agite, s'étale avec la rapidité de la course.

La vente est installée à coté de la ferme, au milieu d'une cour pleine d'herbe, ombragée de hauts noyers, et que les murs des écuries en briques roses, le pigeonnier escaladé d'une énorme glycine entourent et animent. Il fait très chaud, le crieur élève la voix dans un bourdonnement confus; car il est venu beaucoup de monde de loin en voiture, et tous les gens du pays sont groupés autour de la table. Les meubles, dispersés au hasard, mêlent leurs couleurs ternes et leurs contours démodés. Combien, parmi eux, n'ont pas vu le soleil depuis cinquante ans! Les cuivres élincellent toujours, mais les tapisseries sont pleines de tons évanouis ; les rubans des houlettes ont l'air d'avoir trempé dans un fleuve du Tendre, les roses n'ont plus de boutons, les branches plus de feuilles, et les sourires des petits personnages, vagues parmi le coloris passé de leur teint, s'effacent, dans des yeux sans rayons et des joues sans fossettes.

On voit là des meubles de tous les temps, une élégance renouvelée à toutes les modes ; des .guéridons Empire et des bonheur-du-jour, des chiffonniers de bois des îles et des bibliothèques doublées de vert, puis de longs rideaux ayant à tous leurs plis, vrais rideaux de maison d'été, des bandes plus pâles, la marque du soleil. Dans ce déplacement,

cette déroute, les meubles Louis XV s'étonnent de sentir le sable sous leurs pieds dorés au lieu du velours étouffé des tapis, et au-dessus d'eux, en guise d'un plafond peint et enguirlandé, l'air vif ou les parfums musqués de leurs tiroirs ouverts s'évaporent et s'éteignent. Tout cela, en place dans les hautes pièces du château, avait encore une apparence de luxe âgé; ces différentes dates de l'ameublement disparaissaient à cause de l'ancienneté du logis; en pleine lumière, parmi la verdure toujours jeune, c'est triste, presque laid. Une corbeille à ouvrage, des vases à fleurs où l'eau a laissé une marque, des livres à tranches rouges mêlent une intimité mélancolique à ce dispersement de ce qui fut une vie, une habitude du regard. On sent que tous ces objets sont posés de travers, prêts à partir ; d'ailleurs la maison est déjà vendue, impatiente qu'on la débarrasse de toutes ces vieilleries, qu'on disperse au vent la poussière du passé, et les glaces, incrustées au mur, solitaires dans les pièces vides, sans un reflet de tout ce. qui s'est miré en elles, sont toutes prêtes pour d'autres images.

Adjugé 1 adjugé ! Le salon se partage entre quatre acquéreurs ; un paysan a pris un fauteuil , les chaises se retrouveront aux chambres de l'auberge, le reste part à vingt lieues. Les candélabres qui accompagnaient les pendules en sont violemment sé-

parés, tout se dédouble, se dépareille, aucune pitié ne s'émeut devant cette tristesse des choses. Adjugé ! Avec la voix du crieur on entend roucouler les tourterelles sous les profondeurs des charmilles, et la rivière s'égoutter dans la vasque de pierre des étangs. Les paons se promènent à la crête du mur en jetant leurs grands cris d'orage, et tout au bout du parc les bancs de pierre, couverts de mousse comme les arbres et plantés au sol comme eux, se chuchotent l'un à l'autre des secrets du temps passé.

Pendant toute la chaleur du jour, la vente continue. Après les meubles, la vaisselle, les services d'apparat , les cristaux chiffrés et blasonnés , le dessert en vieux Rouen ; il y a sur la table l'entrechoquement bavard qui précède un grand festin, les verres sonnent et les petites tasses décorées ont à leurs bords des fêlures vivantes, une marque d'usage, l'attendrissement des objets qui ont beaucoup servi. Adjugé!

Puis c'est le tour des pendules; parmi elles, beaucoup se sont tues dès longtemps dans la solitude des chambres inhabitées, mettant ainsi leur silence en rapport avec l'ombre des volets fermés. Laquelle a sonné l'heure suprême de la mort? Estce cette pendule de l'Empire? cette nymphe aux ailes de papillon qui fuit sur un char des jeux Olympiques? ou ce monument à marches et à co-

lonnettes, lourd de cuivres, recouvert d'un globe? ou ce bijou Louis XVI tout en marbre nuancé avec son cadran d'émail, dont le large balancier assourdit et semble ralentir le travail pressé des minutes ?

Ce qui est certain, c'est que rien ne dit la fln d'une vie comme l'absence du temps dans ces horloges diverses : on croirait qu'elles ont toutes renoncé à le suivre, et que, plus ou moins lasses , elles se sont arrêtées à différentes étapes, marquées par l'aiguille sur le cadran des heures. Adjugé! adjugé !

Maintenant, la vente se déplace, s'installe sur le grand perron. Aux enchères, les plantes en caisse, les orangers, les grenadiers, les lauriers; au soleil de juillet, les arbustes frileux embaument, et les abeilles, les sphinx, pareils à des oiseaux-mouches, volent autour des crieurs ; les grenadiers ont des fleurs lourdes éclatantes, où se devine le fruit rude d'écorce et ruisselant de pourpre. Les lauriers ont le goût amer, et leurs corolles d'un rose indécis font songer à quelque saveur falsifiée. Adjugé, les cactus, les yuccas, les dracénas et la serre vitrée où courent les treilles de muscat déjà dorées et mûres !

Adjugés, les caisses vertes, les paillis pour les gelées, et toutes ces plantes microscopiques, ces tiges menues et grêles, montant de la terre de bruyère

sans la moindre promesse d'une pousse ou d'une feuille verte !

Maintenant, c'est fini : il n'y a plus rien à vendre que ce qui vit encore dans la basse-cour ou sous les arbres. Adjugés, les nids de tourterelles légèrement bâtis à la jointure des branches de tilleul, les fauvettes du bord de l'eau, les pies nichées aux peupliers et les rossignols égrenant au printemps, dans les lierres humides du bois, leurs chants en perles limpides ! Adjugés, le hamac tendu sous les branches, la barque amarrée au vieux saule, et les longs jours d'été, qui se lèvent blancs de rosée au caquètement des poules, et se couchent dans les gazouillements infinis des hirondelles, le vol poussiéreux des moucherons, avec des sons flottants d'angélus et des bruits de roues attardées aux ornières des grandes routes.

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