EN TOURAINE
Si l'on veut retrouver intact tout un coin de France, plusieurs siècles d'histoire écrits et visibles sur des pierres rongées, mais encore debout, c'est en Touraine qu'il faut aller, dans cette belle vallée de la Loire où les pâturages fleurissent sous la verdure pâle des saulaies, où les routes s'ombragent d'arbres centenaires. Sur les eûtes qui dominent le cours du fleuve, cours capricieux, plein de remous subits, d'arrêts au coin des îles, des châteaux de tout style apparaissent baignés dans cette ombre rousse ou bleuâtre que le rideau des charmilles projette obliquement vers les tourelles et les toits. Cette architecture coquette des caprices royaux se détache sur un ciel tout particulier, moins bleu, moins intense que le ciel méridional, mais plus brillant, plus pur surtout que le nôtre. C'est une lumière douce où te voisinage de la Loire, la nature d'un sol traversé de cours d'eau nombreux met une brume flottante, une harmonie de fond dans laquelle les teintes les plus heurtées du
paysage s'unissent en s'affaiblissant ; aussi la pierre rouge à certains endroits de la roche, le vert perpétuel d'une nature exubérante, le bleu de l'eau forment des lointains voilés d'une grande richesse.
Le mot si connu de « Jardin de la France » appliqué à la Touraine ne semble plus banal quand on l'a traversée. Rien de fleuri comme ces pentes douces qui descendent à la Loire ; le moindre verger mêle entre ses haies les rosiers aux arbres à fruit, et les jasmins joignent sur les espaliers leurs corolles d'étoiles parfumées et fines aux guirlandes de pèches mûres et aux treilles dorées.
Tout cela déborde des murs pendant que la moindre croisée de ferme s'orne de quelque feuillage rare et épanoui dans un vase de terre, ou d'un plant d'œillet qui s'écarte, fleurs lourdes et tiges cassantes, sur un mince éventail de baguettes entrecroisées. Les fleurs sont la vie, la gaieté, le luxe du pays, celles que l'on cultive et celles qui poussent seules au bord des routes, au flanc des roches, et surtout le long de ces filets d'eau qui traversent les pâturages, clairs, actifs, chantants, entretenant la vie de leur murmure et de leur lumière dans ces prairies fertiles, mais un peu lourdes d'aspect, par trop d'abondance et d'épaisse verdure.
Parmi les châteaux dont nous parlions tout à l'heure. Langeais est un des plus anciens et des mieux situés ; admirablement restauré, il a gardé
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son cachet moyen âge, la physionomie agressive et défensive de ses murailles hautes. De larges fossés continuent dans le bourg l'enceinte du vieux domaine , se retrouvent dans le lacis des rues , moussus, rongés, surmontés de ponts ou de quelque moulin où l'eau seigneuriale écume et blanchit, agitée un peu plus loin par les battoirs des laveuses et les ailes courtes des canards.
Ce qu'il y a de charmant surtout, c'est le contraste du jardin moderne ^qui entoure le château avec les tourelles noires, les portes blasonnées ; en face de ces vieilles pierres, les massifs d'hortensias, de marguerites ont un aspect plus léger, plus éphémère, semblent à peine tenir au sol.
Nous avons visité le musée intérieur, peut-ùlre un peu trop composite en ce que les époques s"y mêlent et s'y contrarient; on y remarque pourtant des tapisseries superbes, des bas-reliefs en ivoire, des tableaux, dont l'un nous a frappé; il représente une femme pâle, soutenant d'un geste primitif une longue branche de roses où la verdure point à peine, allégorie printanière qui fait songer à la fleur du pêcher, à ces bouquets de calices rosés épanouis dans les rugosités brunes de l'écorce sur le papier 'de riz des albums japonais.
Chaque pièce a des poutrelles au plafond, un banc de pierre à l'embrasure des croisées incrusté dans le mur même, solide et rongé comme lui. De
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là, on voit le village groupé au-dessous, des masses de toits penchés l'un vers l'autre, et de tout côté le fossé qui marque l'ancienne limite des bâtiments seigneuriaux. On peut rêver de quelque châtelaine accoudée autrefois à cette place et regardant le calme horizon de la Loire ; ce banc de pierre en dit bien plus sur l'époque que les sièges à haut dossier, les bannières blasonnées , conservés dans la salle d'armes du rez-de-chaussée.
De l'autre côté du fleuve, presque à la même hauteur, Villandry offre un ensemble tout opposé.
Les hautes terrasses bordées de balustres qui soutiennent le terrain dans sa pente majestueuse, une grande cour d'honneur pavée et sonore, des bassins de pierre longés de cygnes, des cascades jaillissantes font penser à Versailles, ainsi que les grandes caisses d'orangers et le parc plein de taillis. Avec cela, une charmille de ces beaux arbres taillés, comme il en est resté quelques-uns à Marly dans la déroute de la ruine, de ces arbres qui s'élancent et se rejoignent en véritables arceaux de cathédrale, si réguliers, si droits, que le vent y souffle avec harmonie, tellement l'alignement des branches touffues s'arrondit bien en voûte.
De cette allée on domine le parc , les pièces d'eau ; puis des marches conduisent à des terrasses plus hautes encore, si bien qu'une aile du château est de plain-pied au second étage.
Tout cela a Taspect grandiose du xvii" siècle , jusqu'à cette eau froide dans la pierre, bouillonnante et solennelle contre l'obstacle de la cascade.
Nous arrivons à un des bijoux de la Touraine, à un d-e ces châteaux Renaissance, coquets, brodés, où la salamandre se tord au fronton des cheminées gigantesques. Chenonceaux, bâti sur le Cher comme Azay-le-Rideau sur l'Indre, reflète dans l'eau courante ses pavillons, sa longue galerie, appuie toute sa splendeur à des arches nuancées par les crues diverses de la rivière. Le vestibule imposant mène à des pièces curieusement conservées, meublées dans le "genre ancien avec des tapisseries, de curieux plafonds, des lits à rideaux et à courtines de satin. Nous avons vu la chambre de Catherine de Médicis, ornée des portraits de ses enfants, de tous ces Valois dont les figures intelligentes et tourmentées ont gardé le ton blafard des carnations italiennes pâUes aux brouillards de la Seine.
Le goût des pays de soleil se traduit là par une admirable cheminée du Primatice et par- le coloriage des plafonds, de minces filets de dorure sur toutes les boiseries. On sait la rivalité de Catherine de Médicis et de Diane de Poitiers au sujet de Chenonceaux ; celle-ci avait ménagé une terrasse d'où le Cher se voit à perte de vue et semble terminer l'horizon au resserrement de ses bords : jolie rivière ombragée, bordée de bois, faite pour hu-
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mecter l'herbe des parcs et refléter un château de favorite. En haine de sa rivale, Catherine fit couvrir la terrasse, et sa rancune de femme s'aidait là des traditions orientales, des habitudes de vie enfermée, calfeutrée des climats chauds. A l'heure qu'il est, la galerie rétablie dans sa façon primitive est délicieusement fraîche aux yeux, et le coup d'éventail de l'eau paisible y arrive directement.
Une chose singuhère dans Chenonceaux bâti sur pilotis, c'est la réverbération que le soleil frappant les petites vagues du Cher envoie aux murs intérieurs du château. Ce sont, sur les marches des escaliers, sur l'arc des voûtes, des vibrations visibles, des courants qui se marquent en lumière, avec des marbrures, des cassures, toute l'agitation de l'eau dans un rayon immobile. Le pont-levis est très petit, à peine indiqué. Chenonceaux n'aurait jamais pu soutenir un siège ; on se le figure plutôt animé par quelque fête, des gondoles ghssant sous les arches.
En parcourant le musée, nous avons admiré un portrait de Louis XIV enfant, signé Mignard. Quelle difficulté pour le peintre d'empreindre d'une majesté précoce ces traits à peine formés de poupon bien portant; les yeux petits, la bouche souriante, le menton à fossettes ont un semblant de dignité ; à côté, Christine de Suède, tout en noir et très simple, les cheveux sans poudre et frisés, un air
alangui, des yeux rêveurs, étale sa grâce un peu libre d'aventurière parmi les portraits guindés , serrés des grandes dames du temps.
Nous n'analyserons pas tout entière cette réunion de bons tableaux et de peintures médiocres ; les châteaux historiques ont leur physionomie à eux qu'il ne faut pas amoindrir en s'attachant à trop de détails. C'est un ensemble, une date pour ainsi dire qui vous arrive entourée de nature et de vie, plus ancienne de toute la jeunesse environnante et qui donne un âge aux vieux arbres ainsi qu'aux tourelles sculptées qu'ils entourent.
Après cette grâce riante, nous nous trouvons à Amboise : le contraste est frappant. Situé tout au bord de la Loire , Amboise domine le paysage environnant : bois, plaines, fleuve et la ville entière, une confusion de toits moussus, de vieux clochers. Ici comme à Langeais l'étendue de l'ancien domaine se reconnaît à des coins verts, des écroulements de vieux murs dans les rues. A part une tour ronde où se trouve une rampe assez large pour le passage des chevaux et des voitures, -à part la chapelle admirablement restaurée et que son fronton, représentant une chasse fantastique, consacre à saint Hubert, le château est en complète réparation. On est en train de rétablir sa véritable physionomie altérée par le séjour d'Abd-el-Kader et des transformations ridicules ; c'est ainsi qu'auprès de
la porte où se tua Charles VIII , — une petite porte basse qu'il ne sut pas éviter en se baissant, — le jardin planté sous Napoléon I" met des massifs d'arbustes lourds, des buis taillés, des allées contournées à la mode angla se, des bosquets, des labyrinthes.
A ce propos, on raconte que, pendant le séjour d'Abd-el-Kader à Amboise, le jardin ne put jamais être fleuri de roses, les femmes arabes les mangeant encore en boutons à mesure qu'elles paraissaient ; distraction d'esclaves qui se souvenaient de l'Orient dans le désœuvrement muet des longues heures de captivité.
(1) Ces études ont été publiées dans le Journal officiel sous la signature de Karl Steen.