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DE LA LECTURE

Si dans le premier âge on lit sans choix, il en est de môme dans la jeunesse. Tout intéresse et tout charme : livres d'histoire, de voyages ou de morale, c'est comme une provision pour l'avenir, un catalogue élémentaire varié, à peu près complet, auquel on rattachera plus tard, par un fil plus ou moins tendu, les vraies lectures savourées et choisies.

Alors, dispensé de cette curiosité qui l'entraînait, le cerveau voudra des dispositions particulières pour se prendre à tel ou tel auteur ; il est des jours où l'on choisira d'instinct l'écrivain qui fait penser, d'autres fois celui qui accumule les faits et les idées sans laisser d'interligne à l'imagination du lecteur ; et presque toujours le choix d'un ouvrage se fera à Texclusion passionnée d'un autre. Hugo nuit à La Bruyère, Balzac à Musset et Chateaubriand à Voltaire ; l'esprit se rapetisse auprès du génie, mais il le raille quelquefois dans son exagé-

ration sublime. S'il est reposant et consolant de lire Lamartine, M™^ Sand, encore faut-il avoir Timagination préparée, ailée, indépendante pour les goûter et les comprendre : sans cela, ces idées larges, un peu délayées, écrites, si l'on peut dire, d'une écriture anglaise très grosse et tenant de la place, vous semblent une fatigue. On manque d'haleine, positivement. Dans ces dispositions, il faut laisser les écrivains de génie et se contenter du talent, se distraire aux mille détails d'une observation minutieusement humaine, s'attacher aux humoristes dont l'imagination restreinte, multipliée, amuse sans fatigue. D'ailleurs, il vient un jour où la bibliothèque la plus complète n'a plus de surprises pour son lecteur habituel, où l'œil va de luimême aux titres qui lui conviennent, soit qu'on s'applique à bien remplir le temps fugitif, ou qu'on cherche une distraction à de trop longues journées.

Il est des œuvres qu'on ne regarde même pas en face de la nature, ou parce qu'elles ont la prétention de la dépeindre, ou parce que les pensées qu'elles renferment sont trop loin d'elle, trop dégagées de leur sens primitif ; au bord de la mer, à la campagne, il faut des chefs-d'œuvre. On est trop près de la vérité en toutes choses pour admettre ces petites inventions d'intérêt médiocre, ces détournements, ces contorsions, cet à-faux de l'es-

prit et du cœur qui fait le fond des œuvres dites légères.

Nous pensons que La Fontaine se lira sans danger en face d'un beau paysage, mais que La Rochefoucauld y paraîtra sec, aride, presque mesquin. Certains livres gardent un parfum de renfermé, la poussière des bibliothèques où ils ont été préparés, compilés ; il faut les relire aux jours de pluie, dans une pièce étroite, d'un horizon limité ; ils ne donnent pas à l'àme ces ailes qui demandent l'espace, mais leur travail apparent communique sa patience aux longues réclusions. Toute l'œuvre de Sainte- Beuve, malgré le grand talent qui y est dépensé, vous cause cette impression. Il semble qu'on feuillette des documents, des brochures, des amas de paperasses. Au contraire, Saint-Simon, dans ses nombreux volumes, a mis la magie d'un style large, prime-sautier; c'est, avec M"^° deSévigné, l'auteur des longues soirées de campagne. Il y a une petite place pour la nature dans cette pompe du grand siècle, et des échappées aérées, lumineuses, qui semblent les fenêtres ouvertes sur un parade quelque majestueux bâtiment Louis quatorzien. Ces exils en province dont il est question à chaque page, ces relais de poste, ces courriers vous font rêver d'une France très grande, inexplorée, dont l'étendue s'élargit encore des difficultés du voyage.

Quant à Rousseau, on peut s'installer pour le

lire au revers d'un fossé, s'imprégner de l'air vif des champs ; son soleil est bien du vrai soleil et il n'est véritablement grand que lorsqu'il regarde la nature ; quel malheur qu'il s'y soit vu lui-même et si laid !

A Paris on peut tout feuilleter, tout entreprendre. On est entouré d'influences si composites ; les musées, les théâtres, les conversations varient si bien en l'agitant les dispositions de l'esprit qu'il peut s'attacher tour à tour à différentes œuvres, en suivant ses aspirations diverses.

Lire et relire sont deux bonheurs égaux, mais bien différents. L'ouvrage neuf, encore embaumé par l'impression, dont les pages ont peine à se séparer ou qu'il faut trancher au coupe-papier, vous procure une émotion singulière et comme l'espoir d'une amitié nouvelle. De même qu'il est des physionomies plaisantes à première vue, il est des livres qui vous séduisent tout de suite. C'est la disposition des chapitres, le caractère, les alinéas, et cette tentation fugitive saisie à la pointe des cils, des mots bien choisis, et des phrases adroitement disposées. Il y a des volumes abandonnés aussitôt que feuilletés parce que tout d'abord les lignes compactes ou trop espacées causent au lecteur une illusion de vide ou de confuse abondance; impression toute physique, dira-t-on, mais elle trompe rarement, les idées ne s'alignant pas au

hasard et conservant dans leur aspect, dans leur classement, beaucoup du génie de l'auteur.

Relire, c'est une joie plus tranquille, la fréquentation assidue d'esprits sympathiques au sien ; mais tout ne se relit pas. Il faut qu'une œuvre vous garde encore des surprises, ou que chacune de ses lignes soit un rappel de votre vie pour que vous puissiez la parcourir souvent, sans fatigue; les lectures de jeunesse se recommencent chaque fois avec le même entrain. Est-ce bien le talent de l'auteur qui vous prend alors ou tout ce que son œuvre vous ramène d'heures heureuses et d'impressions fraîches ; ces livres-là sont les préférés, ils enferment tout un monde de pensées, de réflexions, d'initiations; il nous semble qu'on pourrait les comparer à des herbiers, compacts, remplis dans quelque pays féerique où l'on ne retournera plus jamais, et dont chaque fleur reste la fleur type de toutes celles que l'on cueillera plus tard.

Parmi les livres qui peuvent se relire sans cet attrait de souvenir, les livres de vers sont les plus nombreux. Les poètes sont toujours à con-naître ; l'élision nécessaire, cette musique du rythme semblable à un accompagnement qui couvrirait un peu les paroles, empêche de bien sentir la poésie du premier coup ; il y a là du vague, et c'est un charme de plus que ce nuage léger sur la pensée qui se lève. Les philosophes se relisent sans cesse, les

romanciers bien rarement ; il faut le génie de Balzac, son abondance, cet enchevêtrement des idées et des phrases ; on sent qu'il avait trop à dire et qu'il demeure souvent sur un sentiment inachevé. Cette hâte, cet à peu près séduisent le lecteur d'imagination; il poursuit jusque dans son inconnu l'inspiration de l'auteur ; et puis on rencontre toujours quelque coin inexploré, quelque surprise au détour des pages. C'est un brin d'herbe entre les pierres qui nous a échappé dans la description, ou un trait de caractère, le pli d'une bouche, le sourire d'un visage de femme ; d'ailleurs, le style est si riche, si louffu, que l'on s'y perd comme dans quelque forôt inextricable, où à défaut d'une allée battue, les trous lumineux de la fouillée sont autant d'ouvertures vers l'espace et le bleu.

Les raffinés d'art ont, comme les poètes, le privilège d'attirer indéfiniment leurs lecteurs. A l'opposé de Balzac, ils contentent l'esprit par une perfection qui le laisse sans désirs, admiratif et satisfait. Dans ces sortes de lectures, c'est l'œuvre elle-même qui vous prend, non les sentiments ou les théories qu'elle exprime; la littérature l'emporle alors sur le livre, comme la peinture l'emporte sur le sujet dans un beau tableau ; aussi l'action importe peu, et fût-elle émouvante, navrante, nous défions qu'elle laisse une véritable tristesse, à peine l'attendrissement passager que cause la note juste.

vibrant sur un sentiment éprouvé. Quand le charme du style est si profond, si puissant, le lecteur dont la pensée s'élève en lisant arrive sûrement et surtout à rémotion artistique, la plus pure et la plus rare des émotions.

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