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LES PROMENADES

Ce n'est pas une impression de nature, ni de fraîcheur, ni d'arbres que m'ont laissée mes promenades d'enfant dans les jardins parisiens. Nous partions à la campagne au commencement du printemps, quand la première ombrelle se dresse aux étalages dans les flots d'étoffes claires et que le premier chapeau de paille défie derrière les vitres l'ondée de mars mêlée de grêle. Nous revenions en novembre, et jamais je n'ai vu rouler une feuille, même une feuille morte, sur la ligne droite des boulevards. Les squares entourés de leurs hautes grilles, plantés d'arbustes factices à fore 3 de durée, me faisaient à peu près le même effet que ces fleurs de magasins qu'on regarde à travers les vitrines, plus belles de la bise qui souffle dehors et de l'onglée qu'on a aux doigts, comme si l'on se baissait pour ramasser sûr la neige ces hlas blancs et frêles, ces jacinthes aquatiques, ces camélias familiers, veloutés de poudre de riz, un brin de rouge sur leur pâleur qui semble une fatigue des lustres.

En retrouvant les Tuileries dans mes plus lointains souvenirs, je vois des rangées d'arbres noirs, les bassins encore engourdis de gelée, la terre humide de l'hiver, et mon ballon qui roule au pied de la terrasse des Feuillants dans une flaque d'eau où les moineaux venaient boire. Puis je pense à des averses imprévues, à ce grand courant d'air des galeries de la rue de Rivoli, oi^i les petites jupes se serraient l'une contre l'autre, pendant que sous les pieds des chevaux, sous les roues ruisselantes et luisantes, la pluie s'écoulait aux ruisseaux tout à coup bouillonnants et limpides. Je me rappelle des vols de pigeons blancs sur l'ardoise des toits tout bleus dans le ciel sombre, enfin la musique. Encore maintenant je ne puis entendre l'ouverture de Sémlramls ou celle de la Gazza ladra sans revoir les chaises alignées au rond-point, sans entendre le bruit sourd des voitures roulantes traversé de cerceaux lancés à toute vitesse, de ballons envolés, de cordes en mouvement coupant tout ce bariolage de couleurs d'un mince trait noir où s'enferme le sautillement d'une petite fille essoufflée, dont les boucles blondes allongent leur spirale à chaque tour.

Les Champs-Elysées moins clos m'ont laissé une impression moins intime. Des toilettes éparpillées sur les chaises des avenues, les volants, les ruches, les dentelles presques frôlés par les roues

des voitures, par cette montée perpétuelle qui va de la place de la Concorde au bois de Boulogne, aux lacs, où les noces endimanchées promènent des soies voyantes dans l'éclaboussement des cascades et la pierre rouge des rochers. Il y avait là sur ces Champs-Elysées une vie , un mouvement perpétuel, des petits coins de rires fous devant Guignol, le décor entre les branches, les voix montant des frontons dorés presque aussi haut que les petits ballons rouges, avec moins de souffle. Puis le luxe entrevu tout à Tentour de ce quartier bruyant dans le calme des rues sonores, la teinte bleue d'un rideau abattu, le vitrage d'une serre disposée en toit fragile, ou le mystère d'une porte épaisse dépassée par des lierres énormes, noués, enroulés aux ferrures d'un balcon.

Le Luxembourg I c'est là seulement que j'ai entendu chanter des oiseaux dans Paris, des quantités d'oiseaux attirés par les jardins de couvents, les vieux toits, les cours désertes, et aussi par ce grand silence qui semble descendre des statues de pierre, suivre les plis de leurs robes sévères, la ligne des terrasses, les marches larges des vieux escaliers. Ces chants d'oiseaux, l'espace, les parties de barres d'un arbre à l'autre, tant de collégiens en uniforme, cela ressemblait un peu à une grande cour de récréation ; mais ce qui me charmait surtout, c'était le Musée ouvert sur les par-

terres, le « on terme » des gardiens vous précipitant des galeries de peinture aux allées du jardin, à l'heure où le jour tombant rend aussi vagues les tableaux et les arbres. Quoique petite fille, on sortait de là avec je ne sais quelle attention aux choses d'art, une susceptibilité d'impression qui vous faisait regarder les becs de gaz allumés dans la brume ou des paquets de violettes étalés sur un éventaire, comme si on les voyait pour la première fois dans un Paris nouveau.

C'est aussi à cette heure de fin du jour que je vois le Palais-Royal, comme un grand passage sans cesse traversé, pendant que mille dîners se préparent et qu'à l'étalage de Chevet les poires monstres, les raisins hors saison, les melons précoces semblent un bout de table servie. Là, tout a l'air d'être faux : trop de strass à coté du diamant. Le gaz complice fait scintiller ce clinquant, le jet d'eau s'élance en aigrette. Il y a des joujoux, des livres, des oranges étalées. Maison passe vite, on rentre; et les petites mains enfoncées dans le manchon, avec toute la fatigue d'une journée de visites ou de courses, on pense au plaisir de rentrer chez soi et de ne pas diner dans ces restaurants qui s'allument, si tristes à voir avec leurs petites tables espacées, leurs escaliers inconnus, leur salons en papier doré, où se sent si bien la misère des solitudes et la tristesse des désœuvrements.

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