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LA COMTESSE D'AULNOY

La Cour cl la ville de Madrid au XVII° siècle,

La comtesse d'Aulnoy n'est connue en général que comme auteur de contes de fées assez bien imaginés, mais très inférieurs à ceux de Perrault quant à la naïveté de l'invention et du style. C'est pourtant un écrivain historique, car elle a signé deux ouvrages, des Mémoires et des Zeitres sur son voyage en Espagne, qui sont d'un curieux intérêt. Ces lettres réunies à la liJDrairie Pion, dans une édition nouvelle revue et annotée par M™'' Carey, nous montrent bien l'Espagne telle qu'elle était vers la fin du xvn° siècle, avec ses mœurs presque barbares et des souvenirs de l'époque mauresque mêlés aux dernières cruautés de l'inquisition. Cela forme une sorte de sauvagerie héroïque, faite des raffinements d'une civilisation éteinte et de l'ignorance enthousiaste et crédule d'un peuple enfant.

Contrairement à M"^^ des Ursins, à M™^ de Villars, qui, dans leurs Mémoires cVEsimgne, datés à peu près du même temps, nous tracent surtout la phy-

sionomie de la cour, ses intrigues, et ajoutent aux détails pittoresques un grain de politique, tout ce qu'elles savent des secrets d'État, M™'' d'AuInoy s'attache à dépeindre fidèlement l'aspect général du pays. Sa relation de voyage commence en vue de la frontière, dans les derniers villages français que le voisinage espagnol anime de danses, de castagnettes, de tambourins, de costumes colorés. Puis elle avance peu à peu et très lentement dans une contrée oii les routes sont mauvaises et par extraordinaire remplies de neige en cette année ; ou les hôtelleries sont si petites, si mal ordonnées, qu'il faut souvent, pour monter à sa chambre, traverser une écurie encombrée de mulets et de muletiers confondus dans la paille des litières.

]\r"<^ d'Aulnoy allonge encore volontiers ces étapes déjà si difficiles. Elle est curieuse; elle visite les vieux châteaux, se fait raconter les superstitions locales, dont les plus nombreuses reposent sur des sons de cloches entendus dans la campagne, précurseurs ou prophètes de grands événements, comme si les couvents, les églises innombrables fournissaient à eux seuls tout le merveilleux des légendes. D'avance, elle se fait renseigner sur la cour d'alors : Don Juan, la reine mère, Charles II, ce jeune roi, si faible dans son enfance, qu'ayant été élevé sur les genoux des dames de la cour jusqu'à l'âge de dix ans, il en avait contracté une

grande aversion pour toutes ses gouvernantes, au point de détourner la tête aussitôt que l'une d'elles lui présentait un placet, pour éviter de la regarder.

Cependant, c'est le même prince dont les Lettres parlent en ces termes un peu plus loin : « Lorsqu'il eut vu le portrait de M'^" d'Orléans, sa future femme, il ne voulut plus le quitter... Il le met sur son cœur, il lui dit des douceurs qui étonnent les courtisans, car il parle un langage qu'il n'a jamais parlé. Il lui écrit sans cesse... Rien de plus touchant que cet ignorant débile et silencieux, dont la langue et l'esprit se délient en même temps, par la grâce magique de l'amour. La comtesse arrive enfin à Madrid, et là commencent les détails de mœurs les plus curieux, car c'est dans les capitales, autour de la cour, qui résume la nation et la domine, que les habitudes, les passions d'un peuple ont toute leur valeur et leur intensité.

Une lettre longue et détaillée nous fait assister au lever d'une grande dame espagnole. Ici le rouge et les parfums jouent un rôle exotique. Le rouge se met avec un gros pinceau sans souci de la moindre illusion; les sourcils savamment allongés se rejoignent sur un front d'idole, où les cheveux séparés de travers, luisants et plaqués dans une lourdeur lisse, semblent par leur noir violent et bleu continuer l'enluminure du visage. Et c'est à cette époque même que la poudre commençait en France à

atténuer les teints et les chevelures, à former audessus de l'indécision piquante des traits un nuage de boucles fines mêlé de diamants et de fleurs.

A Madrid, tout est exagéré, criard. ^1"^"= d'Aulnoy marque à tout moment sa surprise, en face de ce peuple en dehors, passionné pour les chants, les fêtes, les courses de taureaux, les bûchers de l'inquisition et les promenades de disciplinants. On les rencontre parcourant les rues, se flagellant les épaules ; on s'arrête à les regarder comme on regarde les mystères que jouent les théâtres en plein vent. Il n'est pas jusqu'à la religion qui ne subisse l'eff'et de cette exaspération singulière.

« Il y a à Burgos un Christ renommé, les cheveux sont véritables, les yeux ont des cils, la couronne d'épines est en vraie ronce; aucun détail n'est oublié. La peau d'un ton bistre est rayée de longs filets de sang si bien imités qu'on croirait qu'il ruisselle efl'ectivement. » Faut-il voir là un résultat ou une cause de fanatisme ? Toujours est-il que la cruauté des images répond à celle des idées et des actes, et que ce mince filet de sang a rougi bien des feuillets de l'histoire d'Espagne.

Ce sont vraiment des barbares que M'"° d'Aulnoy a visités en 1680. Pour s'en convaincre, il suffit de parcourir le joli passage relatif à la mode ridicule et générale des lunettes. A cet endroit du récit, on croirait lire quehiuc relation de voyage dans les îles

de rOcéanie. Les femmes les plus charmantes s'affublent de lunettes énormes « pour la gravité. » Les hommes les proportionnent à leur rang, si bien que les grands d'Espagne arrivent à porter des verres aussi larges que la main. »

Pour bien dépeindre l'esprit et les tendances d'un peuple, aucun détail ne semble trop minutieux, et ces lettres intimes ne craignent pas de varier les impressions, de passer des plus graves aux plus gaies. A côté de jugements très fins sur les personnages et les événements, l'auteur a tout à coup des étonnements de femme du Nord en présence de ce ciel toujours pur, de ce beau climat, de cette nature un peu aride, sans ombrage, où tout se dessèche, même les fleuves. « Les carrosses entrent dans le Mançanarès, le gravier et les petits ruisseaux contribuent à le rendre très frais. »

Quand elle pénètre dans les maisons bâties à la mauresque, avec très peu d'ouvertures, sa surprise augmente. Il y a là des habitudes orientales ; les femmes très recluses se visitent entre elles, passent leurs journées paresseusement assises sur des nattes, les jambes en croix, à boire de l'eau glacée et du chocolat et à manger des confitures et de petits morceaux de terre sigillée; elles sont affublées de riches étoffes couvertes de bijoux précieux, et, parmi la réception animée et bavarde, des nains, des naines encore de mode à cette épo-

que circulent avec des plateaux chargés; on se croirait en plein Orient des Mille et une Kults, si la collation finie, le gouverneur des pages n'entrait pour apporter la lumière, en disant la phrase consacrée : « Loué soit le très saint Sacrement, » à quoi l'assemblée entière répond : « A jamais. »

Après les récits amusants viennent, dans un ordre plus élevé, des observations générales sur le caractère espagnol, généreux malgré la vanité et chez qui la vantardise n'exclut pas l'héroïsme. M"'" d'Aulnoy nous fait bien juger cette ignorance hautaine des grands seigneurs dérobée sous des habitudes solennelles et silencieuses, la pauvreté de l'intérieur en contraste avec le luxe apparent et toutes les richesses des colonies, les mines d'or et d'argent transformées en vaisselles splendides où l'on sert à l'heure des repas « un maigre pigeon ou des oignons au sel, » seul régal permis à la frugalité et à l'indigence de leurs possesseurs.

En regard du peuple des villes, passionné pour la politique parlée dont la folie s'empare de lui sitôt le travail terminé, et fait de chaque coin de rue une tribune, la comtesse d'Aulnoy parle des paysans tourmentés d'orgueil et de paresse. « Dans chaque maisonnette, il y a une histoire apocryphe composée depuis cent aï\s, qui se laisse pour héritage aux enfants, et les fait tous descendre de don Pedro et de don Juan, w Cela va bien aux sujets d'un roi

qui s'intitulait roi de vingt-deux royaumes. Un passage des Lettres raconte que, pour railler cette longue énumération des titres fastueux de Charles- Quint, François P'" n'en prit pas d'autres en lui faisant répondre que ceux de bourgeois de Paris et seigneur de Gentllly.

Les Lettres de M'"'' d'Aulnoy finissent au moment de l'arrivée en Espagne de Mademoiselle d'Orléans, femme de Charles II, et les dernières pages du livre nous entretiennent de toutes les gênes, de toutes les différences de coutumes qui faisaient de cette condition de reine d'Espagne la plus triste du monde. L'étiquette qui causa, dit-on, la mort de Philippe IV, tenait ces malheureuses princesses emprisonnées, les condamnait à rester immobiles et droites, absolument comme ces chapains qu'on leur mettait aux pieds, et dont la hauteur môme rendait toute marche impossible sans le secours de deux dames d'honneur.

Le confesseur a des jours fixes; la cour se transporte d'une résidence à une autre, dirigée par des lois immuables. Voyez-vous cette jeune princesse arrivant droit de la cour de France, si brillante et si glorieuse à celte époque , recluse dans ses immenses palais , se chauffant aux braseros de noyaux d'olives, se couchant à dix heures l'été, à neuf l'hiver, et si elle veut prolonger la soirée, décoiffée et dévêtue de force par ses femmes.

qui la rappellent aux lois sévères de l'étiquette.

Cet ouvrage de la comtesse d'Aulnoy est plein de l'intérêt intime et communicatif que les moindres faits historiques empruntent à ètreiugt'S de visu. Il y a tout du long des redites charmantes, une bonne humeur perpétuelle, et aussi parfois une certaine exagération, comme si le soleil espagnol communiquait à la spirituelle Française un peu de son hallucination.

Nous ne parlerons que pour mémoire d'un roman composé à bâtons rompus qui accompagne les Lettres, s'y intercalle, très peu intéressant d'ailleurs, et tenant à la fois aux contes de Schéhérazade et aux romans de Ducray-Duminil,

L'ouvrage aurait, il nous semble, gagné à la suppression de cette nouvelle insignifiante, car elle rompt parfois la lucidité des lettres, si bien conduites, si attachantes, et qui révèlent en M'"'' d'Aulnoy un observateur autrement lucide que le roniancier.

LES DEUX AMPERE

Correspondance et souvenirs.

Ce sont des publications attachantes et trop rares, que ces recueils posthumes de lettres, de manuscrits qui nous font pénétrer dans l'intimité des hommes célèbres, savants ou artistes, et qui nous montrent cet envers de leur vie publique où l'àme se révèle sincèrement avec ses préoccupations les plus infimes.

Quel intérêt profond et quel enseignement, si dans chaque famille il se trouvait ainsi un survivant, ami ou descendant, pour rechercher ces archives précieuses, pour ouvrir les tiroirs encombrés où s'entassent des papiers jaunis, saisir le parfum de toutes ces reliques, et le fixer avant qu'il se soit évaporé dans ces collections insignifiantes, toutes de curiosité, qu'on appelle des collections d'autographes. La main pieuse qui assemble et met en ordre des lettres et des notes leur communique aussi un charme, celui du soin, du respect qui a présidé à leur classement.

Plus que toute autre, la vie d'André-Marie Ampère était faite pour cette sollicitude rétrospective ; car elle résume à elle seule un roman émouvant et simple, d'amour, de pauvreté, de science, qu'une correspondance active et un journal plein de notes exquises racontent avec des accents très justes et très vrais.

Les années de jeunesse de l'illustre savant, sa passion timide pour une charmante femme, son mariage, les péripéties d'un ménage pauvre, séparé par les dures nécessités de la vie, remplissent tout un premier volume. Cette histoire navrante commence comme une idylle , ce qui ne nous surprend pas, étmit donné cette date de d796, oh les chansons de Garât se mêlaient aux échos diminués du canon des frontières; M"'' Carron, la fiancée d'Ampère, qui nous apparaît dans le livre, avec la robe plate, le fichu croisé, le bonnet de ]\I"'° Roland, appartient à la petite bourgeoisie d'alors , si bien décrite par MM. de Concourt dans la Femme me xviu'' siècle :

« Née dans cet ordre flottant, et sans limites précises, qui touchait au peuple par le travail, à la noblesse par l'aisance, la jeune fille était formée à la fois pour les obligations du ménage et pour les plaisirs de la société. Elle recevait une éducation moitié populaire, moitié mondaine, qui l'approchait de tout sans l'empêcher de descendre à rien, et

qui faisait de sa personne comme une image de cette classe tournée vers deux horizons, et tâchant de joindre les devoirs d'en bas aux agréments d'en haut. Sa vie était partagée en deux moitiés : l'une était donnée à l'étude des arts et des talents de la femme, l'autre aux travaux manuels, aux soins, aux fatigues d'une servante, contraste singulier qui la faisait passer sans cesse, et plusieurs fois en un jour, du] rôle de virtuose au rôle de Cendrillon. »

Les premières apparitions de Julie à Ampère sont fixées en de courtes lignes, qui donnent bien l'idée de ce milieu.

« 26 septembre. — Je la trouvai dans le jardin, sans oser lui parler. »

« 30 septembre. — Je portai Racine. La mère était dans la salle à mesurer de la toile. »

« 3 octobre. — J'y allai. Je glissai encore quelques mots à la mère. Je rapportai le premier volume de Sévigné. »

Puis dans ces courtes visites oii il est question de musique, de bouts-rimés, l'amoureux aide la jeune fille à relever du linge, à cueillir des cerises, du tilleul. Charmants détails d'intérieur, suivis de titres de livres, d'impressions de lecture, et qui vous font rêver d'une vaste bibliothèque donnant sur un verger, et sur les planches de laquelle on mettrait en automne des fruits à sécher entre une

édition de V Emile et un volume de Bernardin de Saint-Pierre.

Ce journal d'Ampère, intitulé Amorum, le résumé du temps ému, timide, balbutiant, qui précéda son mariage, écrit d'une main lourde plus habile aux expériences chimiques qu'à la poésie, est fort touchant par sa simplicité môme. On n'est pas plus sincère ni plus naïf. Aucune particularité n'échappe à l'amoureux, de ce qui touche la bienaimée, et son génie latent s'agenouille devant la précoce raison de la femme qui lui semble, à cette époque, bien supérieure, initiée qu'elle est aux réaUtés cruelles de l'existence. En effet, si tendre que soit Julie, elle a des pressentiments tristes, et son affection, dévouée pourtant, manque de cette illusion qui emporte les vrais amours , les fait s'enlever au-dessus de terre, comme les insectes à qui il pousse des ailes pour une saison éphémère et rapide.

Entre les confidences de sa timidité, de sa gaucherie qu'Ampère fait à son journal, et les gentils billets raisonneurs de sa fiancée , une sœur de celle-ci. Élise Carron, trouve le temps de placer de longues lettres d'un style original et prime-sautier. Plus lettrée peut-être que Julie, je dirais presque plus romanesque, si sa gaieté surnageante ne venait à tout propos au secours de ses tristesses, cette aimable fille semble jouer dans sa famille un rôle

sacrifié. Ménagère, garde-malade, conseillère, elle assiste aux joies et aux chagrins des autres sans y être mêlée activement, et de cette place isolée, réservée aux vieilles filles qui se consolent avec le dévouement. Mais quel esprit vivace, ouvert et passionné! Des détails économes les plus vulgaires elles s'élève à la philosophie la plus sereine, aussi vite qu'elle remonte du cellier humide au grenier ensoleillé, dans ses courses de ménagère à travers la pefite maison du Griffon.

C'est elle qui console André de l'apparente indifférence de Julie, qui attendrit sa sœur sur l'embarras de l'amoureux; elle rapproche ces deux cœurs, les fait se connaître et se comprendre dans les deux années d'attente dont la position incertaine d'Ampère retarde le mariage.

Enfin il trouve quelques leçons appointées, puis une place à Bourg, si minime, si peu rétribuée que, à peine l'union conclue, il est forcé de quitter sa femme, de se consoler par une correspondance active et régulière de tous les chagrins de la séparation. C'est ici que le roman devient douloureux.

La santé fragile de la jeune femme toujours languissante depuis la naissance de son unique enfant, l'inquiétude d'Ampère à qui l'on a promis une place au lycée de Lyon, son impatience de se rapprocher de Julie, vofià ce qui domine dans ces

lettres qui se croisent, vont de l'un à l'autre, apportant parfois un espoir, mais le plus souvent de nouveaux chagrins que ces ôtres si aimants, si éprouvés, essayent d'adoucir d'un encouragement, d'une parole d'amour, qui touchent aux larmes parmi tant de soucis d'argent, d'avenir ou de santé.

Ampère avait trouvé dans sa femme ce qu'il fallait à sa nature envolée, cette douce et solide raison qui étaye, fructifie, appuie les rêves du savant ; et leur correspondance, à part son intérêt affectueux, offre une étude curieuse : l'homme qui sent sa force cachée, qui ne considère les travaux présents que comme une promesse d'avenir, ne s'inquiète pas trop de sa pauvreté ; la femme, au contraire, fidèle à ces vertus de fourmi qui font la prospérité du logis, s'agite au jour le jour, pense à l'épargne qui fuit , au gain dépensé , aux vêtements perdus. Sa mauvaise santé la désole aussi et de son lit de malade, tourmentée d'activité comme tous ceux qui doivent mourir jeunes, elle prodigue les tendresses, les conseils de son àme aimante :

« Ta femme est tout ennuyée d'avoir une santé qui s'accorde si peu avec son caractère, mais il faut se résigner et espérer du temps ; ne pense donc pas à quitter tes élèves; ne fais rien dont tu puisses te repentir. Notre petit se porte hien, fais

comme lui, c'est ce qui m'importe le plus, car si tu étais malade là-bas que deviendrais-je?... En souffrant moins je reprendrai des forces et de l'espérance. Regardons dans l'avenir, songeons aux vendanges ; mon bon mari, mon fds auprès de moi m'empêcheront d'être malade ; celle pensée me met une teinte rose dans l'esprit. »

Et dans une autre lettre :

« Je suis bien aise que tu aies trouvé des aides et plus de temps à toi. Prends garde à la chimie; tes bas bleus sont perdus avec le maudit acide qui brûle tout... Peut-être que Dieu me guérira lui seul au moment où je l'espère le moins. En attendant, je tâche de ne pas trop m'inquiéter de la dépense que mon régime occasionne ; les fraises et les fruits rouges sont hors de prix, le sucre fond aussitôt qu'on l'achète, ma pauvre maman ne cesse de payer. »

Rien qu'à lire ces lettres et les réponses, on peut se figurer l'esprit, même le portrait physique de celui qui deviendra un grand savant. Les élans de reconnaissance de sa femme, les encouragements, les petites gronderics qu'elle lui adresse nous le montrent excellent, distrait, un peu faible, absorbé par la science, qui lui laisse tout son cœur, mais lui ôte jusqu'à ces menues facultés qui s'appellent le soin, la politesse; il est peu sociable, et on ne le plaindrait pas exilé à Bourg, dans une petite mansarde, déjeu-

nant pour trois francs par mois, dînant pour dixhuit, tellement on le sait possédé de ses recherches, de ses découvertes, si la pensée de sa chère femme, de son enfant ne lui causait une fièvre d'impatience perpétuelle. Julie aussi s'attendrit de ce long exil et essaye de le consoler de toute son affection, d'une affection maternelle, que la maladie, la solitude agrandissent chaque jour, rendent de plus en plus profonde, désintéressée. Elle aime son mari pour lui-môme , pour sa gloire future, pour l'enfant qu'elle lui a donné. Elle active ses ambitions d'inventeur, le relève des déconvenues présentes, sans se laisser une minute anéantir par les souffrances dont elle est accablée. Ses lettres sont remplies d'abnégation, charmantes à ce point de vue de l'oubli de soi-même. Dans toutes ces traverses, l'enfant met son sourire, ce petit Jean- Jacques qui sera un jour l'ami de Chateaubriand, de M"^" Récamier, le fidèle de l'Abbaye-au-Bois. Il égayé la malade qui écrit ses gentillesses, ses progrès au pauvre professeur de Bourg ; et le roman à trois que tous les foyers connaissent, cet entre-croisement de tendresses où se forme la famille, se noue parmi les difficultés, les distances, de liens si puissants et si forts que trente-cinq ans plus tard, déjà touché et battu par la vie, Jean- Jacques Ampère revenu au pays de son enfance recherchera soigneusement par les chemins, qui

vont de Lyon à Polémieux ou à Saint-Germain, les traces efTacées de son père et de sa mère.

Mais la santé de la pauvre Julie s'altère chaque jour, les lycées tardent à s'organiser. Ampère se tourmente de plus en plus de son éloignement : les pages s'assombrissent à mesure qu'on approche de la fin du volume comme si elles entraient dans cette demi-ombre, dans ce crépuscule que la mort amène avec elle. Bientôt même le nom de la femme aimée s'efface peu à peu du livre. Trop faible pour écrire, elle tend sa plume à Élise, et c'est elle désormais, la chère dévouée, qui remplira les lacunes de la correspondance. En vain voudrait-elle rassurer Ampère, lui faire partager un espoir qu'elle ne ressent pas ; son âme ardente et prompte à s'inquiéter révèle toutes ses tortures devant le mal persistant, irrémédiable. Julie est jeune, elle est aimée, elle a son fils à élever, son mari à soutenir de toute sa force, et elle meurt. Elle s'en va heure par heure et s'éteint juste au moment où Ampère, nommé à Lyon, allait connaître enfin toutes les joies du retour.

Ce fut un coup terrible pour lui que cette perte si redoutée qu'elle ne pouvait être prévue ; mais, par une singulière cruaulé du sort, de cette mort de la pauvre Julie datent les premiers succès d'André, son arrivée à Paris, son installation à l'École polytechnique, de sorte que la malheureuse femme,

qui avait aidé, subi les débuts si pénibles, ne jouit pas du triomphe de son mari. Nous verrons, dans une prochaine étude sur les deux volumes qui contiennent la suite de cette correspondance et celle de Jean-Jacques Ampère, si André-Marie retrouva jamais, même dans ses heures de gloire, cet amour traversé de tant d'inquiétudes, ce bonheur fait de tant de larmes, où sa jeunesse apprit la persistance, la résignation, toutes ces vertus sereines qui forment la base la plus, solide aux génies patients comme le sien.

La fin de la vie d'Ampère, celle de son fils Jean- Jacques, forment un autre ouvrage composé aussi de notes et de correspondances, très compact, très complet , mais peut-être moins lumineux que le premier ; ici, le sourire de la femme manque, et le second mariage du savant, cette presque infidélité, si vite châtiée du reste par une prompte et cruelle séparation, attriste le lecteur encore sous le coup "de son émotion attendrie. André, n'ayant pu retrouver une autre Ju-lie, avait appris à ses dépens que le bonheur ne se recommence pas ; mais, après une phase désespérée, il revient à cette mélancolie ré-

signée qui est le fond de sa nature. « Mon ami, cherche à secouer ta douleur, à te retirer dans ce sanctuaire de la pensée où l'homme évalue le peu qu'est la vie. » Ces lignes, extraites d'une lettre à Ballanche, Ampère semble les avoir adoptées pour règle de conduite ; sa pensée est bien, en effet, un sanctuaire voué au culte de la science. C'est elle qui le soutient, le ramène à la sérénité si bien exprimée dans ce fragment d'une autre lettre : « Je te quitte, écrit-il à Baldin, pour aller à une petite lieue de Paris, dans les champs, par un beau jour, avec une âme pleine de pensées du ciel. » D'ailleurs, la vie publique d'André-Marie allait devenir assez occupée, assez glorieuse pour le distraire de ses chagrins intimes, et c'est encore une douce période de son existence, que celle qui nous le montre établi rue des Fossés-Saint-Victor, entre son fils, sa fille et sa soeur, dans le voisinage de ce Jardin du roi, qui dut être toujours comme maintenant enveloppé de solitude et de mélancolie, perdu tout au fond de Paris, dans une atmosphère particulière où le latin des sciences se mêle aux murmures les plus variés de la flore universelle. C'estia date de ses relations intimes avec les Cuvier, les de Jussieu, tout un monde élevé et chercheur où il passe les loisirs que lui laissent ses cours à l'École polytechnique et le soin de la carrière de Jean-Jacques : car le fils de Julie a grandi; après d'excellentes, de

brillantes études, 11 est devenu à peu près apte à toutes les carrières ; mais, s'il a hérité de lïntelligence hors ligne de son père, sa mère malade lui a légué cette énergie nerveuse pleine d'affaissements et de soubresauts, qui, si elle est précieuse à la femme, ne peut suffire à l'homme pour l'accomplissement des fortes œuvres.

« J'ai réellement le bonheur, en histoire et en littérature, de m'intéresser à tout, écrit Jean-Jacques, à cette époque. » Telle est la vraie destination de ses facultés. Mais avant, que d'incertitudes, que de combats. André voudrait en vain communiquer à son fils cet amour des sciences exactes qui fait le calme dans l'esprit en y portant la certitude. Le jeune homme lutte avec lui-même, avec toutes les tentations de sa pensée, et, sous les herbiers qu'il prépare, il cache ses premières initiations aux lettres. On peut dire que rien n'est fixé, définitif dans la carrière de Jean-Jacques, avant sa rencontre avec M"'° Récamier, vers 1820. Nous empruntons à la notice qui suit, explique, éclaire la correspondance, le récit de cette première entrevue. « La belle Juliette lui apparut dans ce petit salon de la rue de Sèvres, entourée de personnages illustres, à demi cachée sous un flot de mousseline, assise, presque étendue sur une causeuse en damas bleu de ciel (de forme Empire à col de cygne doré). Au trouble visible du nouveau venu, la souveraine

du lieu le prend en gracieuse pitié; elle daigne encourager un peu le flls de son ancien ami, lui parle de son père, l'interroge, fait si bien que Jean-Jacques se rassure, écoute, ose répondre, raconte même. » Enfin Ampère, nourri de René, d'Oberman, de Werther, a trouvé le tourment de sa vie, l'idole aux pieds de laquelle brûleront les aspirations vagues, les inquiétudes, les doutes qu'un temps fatalisé mettait entre l'inspiration des jeunes âmes et la réalité de leurs œuvres. A la suite de M'"'' Récamier, entraîné par un enthousiasme rêveur, Jean-Jacques fait un premier voyage en Ralie, voyage si agité, si tumultueux que le pays qu'il parcourt restera pour lui imprégné de cette fièvre, qu'il en datera ses plus belles œuvres, et qu'il ne le reverra jamais sans que son cœur batte au souvenir de sa passion. Il part d'abord pour accompagner M'"'' Récamier, puis il partira pour la fuir, malgré le chagrin de son père, inquiété par ses perpétuelles absences et qui eût été heureux alors de marier son fils à M"° Cuvier, enlevée du reste un peu plus tard, et très jeune, par une maladie rapide. L'Allemagne, la Belgique, la Hollande, la Suède, la Grèce, Jean-Jacques, emporté dans le voyage par la fièvre de curiosité qui possédait son père en face de la science, visite tout, s'impressionne de tout, et du plus loin qu'il se trouve envoie toujours un mot, un souvenir aux amis délais-

ses. C'est ainsi qu'une jolie lettre de Chateaubriand répond aux regrets, aux impatiences de l'absent : « Je ne sais, monsieur, dans quelle échelle cette lettre vous rencontrera, je n'ai reçu autrefois qu'en France des lettres qui m'avaient cherché en Orient ; si j'avais à choisir le lieu, je désirerais que ma réponse à vos lignes affectueuses de Rome vous atteignît à Athènes ; vous auriez changé de ruines et moi je n'aurais pas changé de pensées. Au delà d'Athènes, il n'y a plus rien pour moi. Faites bien mes adieux au mont Hymette où j'ai laissé des abeilles ; au cap Sunium, où j'ai entendu des grillons ; et au Pirée, où la vague venait mourir à mes pieds dans le tombeau de Thémistocle... Nous espérons vos beaux récits. Je m'attendrirai en vous écoutant, comme le voyageur qui se retourne et voit derrière lui le pays qu'il a traversé. Mais vous n'aurez retrouvé ni une feuille. des oliviers, ni un grain des raisins que j'ai vus dans l'Attique. Je regrette jusqu'à l'herbe de mon temps ; je- n'ai pas eu la force de faire vivre une bruyère... »

N'est-il pas curieux de voir la grande prose du maître se restreindre ainsi à la ligne étroite d'une page de lettre, amoindrir son ampleur savante jusqu'au ton d'une poétique familiarité?

Si le roman- d'André-Marie est l'histoire d'une âme, celui de Jean-Jacques raconte celle d'un groupe, d'un groupe perdu dans le monde nouveau.

uni par des traditions oubliées, au milieu duquel Chateaubriand et M'"'^ Récamier semblent deux augustes apparitions bien plus que des figures vivantes. Très jeune parmi les fidèles de l'Abbaye, Montmorency, Ballanche, Chateaubriand, Ampère, emporté d'abord par un sentiment exalté transformé ensuite en une amitié respectueuse et tendre, sera d'autant mieux retenu par toutes les magies du sentiment ; il sera le dernier rayon de gaieté de ces fins de gloire, orageuses et splendides, où l'ombre montante se mêle à la flamme comme pour un lugubre incendie. Il s'occupera de rapprocher le poète d'Atala et sa vieille amie, de maintenir le cercle aussi serré que possible autour de cette beauté mourante et de ce génie au déclin.

La femme distinguée, dérobée sous un anonyme, qui a réuni avec un soin si touchant la correspondance des deux Ampère, nous fait bien comprendre les tourments de l'amoureux au désespoir, courant le monde pour échapper à son rêve, obsédé ensuite de tous les délires de l'absence et revenant après chaque voyage dans le petit salon de la rue de Sèvres.

Que devenaient , parmi toutes ces agitations , l'intelligence de l'homme et ses dispositions hésitantes? Influencées par l'entourage, les ambitions de Jean -Jacques se tournent décidément vers un but littéraire. Amoureux, il essaye d'à-

bord de la poésie, écrit de longues tragédies en vers ; mais c'est surtout par les chemins, dans ses nombreux exils, qu'il prépare sa gloire future. Comme il est à la fois errant, curieux et érudit, il rapporte chaque fois une foule de documents, do points de vue nouveaux sur les pays qu'il traverse, notes détachées, impressions furtives écrites à un coin de rue, sur un revers de route, où la nature se mêle à l'histoire, comme les brins d'herbe dépassent les pierres dans les vieux monuments romains. On connaît ses œuvres les plus remarquables : la Grèce, Rome et Dante, Littérature et Voyages, VHlstoire romaine à Rome. On sait comment il occupa avec succès plusieurs chaires professorales, et qu'il fut de toutes les Académies; mais ce n'est pas le talent de l'écrivain, c'est la vie de l'homme qui nous occupe ici, racontée par toute celte correspondance qui montre l'amitié rayonnant autour de lui, allant comme un souvenir de tendresse filiale à tous les amis de son père, puis à tout ce que son temps eut de célèbre. Mérimée, Jussieu, Fresnel, Ozanam, Sainte-Beuve, MM. Thiers, de Sacy, de Tocqueville, tels sont les noms le plus souvent rencontrés sous sa plume, mêlés à quelques signatures féminines. A mesure que le temps passe, des célébrités nouvelles se joignent à celles-ci ou les remplacent ; car Jean-Jacques, hé à toute une génération antérieure à la sienne, eut le malheur

de voir mourir avant lui ceux qu'il aimait le mieux , jusqu'à cette femme exceptionnelle qui régna par la beauté, comme d'autres par l'esprit, et sut attirer les talents les plus divers, les réunir dans une même admiration enthousiaste.

Il faut remonter jusqu'au siècle précédent, jusqu'à 'SI"'" du Deffand , M""' Geoffroy, pour trouver l'équivalent de cette influence féminine, toujours attentive et civilisatrice; si la paix ne se maintient pas toujours dans ce petit cénacle d'enthousiasmes rivaux, au moins les luttes y sont-elles brillantes, ■y gardent-elles cette grâce du triomphe ou de la défaite dont la présence des femmes dotait les anciens tournois. Les blessures se dissimulent et les colères désarment devant le sourire égal , accueillant, de cette belle Juliette que Jean-Jacques Ampère appelait sa Béatrix. Ce salon fut le dernier. Il semble, en effet, que le xvni° siècle ait eu le privilège de ces coteries que les mémoires publiés depuis nous ont montrées si actives, si passionnées de discussions artistiques et littéraires. Les lettres d'Ampère, les mémoires de Sainte-Beuve, ceux de W^" Lenormand, sont les derniers documents en ce genre ; il s'est formé pourtant depuis quelques groupes de littérateurs, de savants; mais sur ceuxlà les détails manquent encore. On agit maintenant en art beaucoup plus qu'on ne discute, chacun se préoccupe de soi et s'inquiète peu d'une solidarité;

puis la hâte de vivre qui nous pousse à l'avenir a fait perdre l'habitude de ces petits billets du matin, de ces jugements sur un homme ou un événement, vite et librement formulés, chuchotes, pour ainsi dire, à une oreille amie, et précieux par leur franchise spontanée.

Son père mort, son amie morte, Ampère est repris de sa passion du voyage, part en Amérique, retourne en Italie. Ici commence un nouveau roman, un peu confus, peu expliqué, qui tient les dernières pages du voluriie, mais avec un tel renversement de dates qu'il est très dil'flcile de bien le comprendre, de lui assigner une place précise dans la vie de l'écrivain. On sent qu'une grande discrétion empêche la netteté du récit. Ampère, qui paraît destiné aux amours de dévouement, est éprouvé encore une fois par la perle de ce qu'il aime ; mais, nous le répétons, un mot de biographie serait ici nécessaire.

En fermant le livre sur la mort rapide qui surprend l'écrivain en plein travail, sinon en pleine santé, une impression mélancolique nous reste de cette longue lecture très attachante. Cette existence errante, agitée, de Jean-Jacques Ampère est pénible à suivre, à cause de toutes les heures vaines qui y ont été dépensées, dévorées par la fièvre de l'impossible. Qu'il y a loin de celte agitation aux patientes recherches d'André-Maric, à la per-

sévérance de ce calme esprit que rien ne décourage ! Et dans ce contraste entre le père et le fils, nous trouvons aussi celui de deux époques. En 1796, au moment où commence le roman d'André- Marie, la grande secousse révolutionnaire avait laissé dans tous les esprits un désir du repos et des occupations sereines. Il y eut là un superbe élan de la science qui se meut lentement et veut l'air calme autour d'elle. En 1820, quand Jean-Jacques connaît M"'" Récamier, la paix est établie, le pays tranquille, et c'est alors que les poètes ont le plus de chants désespérés, comme si l'action absente laissait toutes les forces vives des imaginations se débattre dans la chimère et tenter l'escalade des cieux impossibles.

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