‹ Impressions de nature et d'artChapitre 32 sur 55 · LES POETES MODERNES · texte numérisé non relu

LES POETES MODERNES

Jamais, peut-être, autant de beaux talents disséminés n'ont formé une époque poétique plus complète. Il semble qu'après les maîtres qui ont ouvert de larges voies, chacun maintenant, pour arriver à son but, se trace un sentier à part ; c'est comme une foule de petits chemins rayonnant parmi les grands et conduisant, les uns à la mer lointaine, les autres à travers les villes, les plus nombreux enfin en pleine campagne, en face de l'immense horizon, où les préoccupations de la vie et les mystères de l'inconnu se réunissent sur la même ligne bleue idéale.

Parmi ces poètes nombreux, plusieurs suivent une seule direction, sans se ressembler entièrement toutefois. Est-il un voyageur qui puisse être frappé comme son compagnon, et de la même fais

çon, par l'horizon qui s'ouvre ou la nuée qui passe? Il y a toujours une différence, et avant que l'un des deux ait averti l'autre de la beauté d'un point de vue, de l'étrangeté d'un soleil couchant, l'heure, le temps, la lumière, qui procèdent par nuances, se seront transformés insensiblement et d'une manière irrémédiable.

Un des caractères principaux de la poésie moderne, c'est ce retour vers la nature, l'inspiration sereine, les rythmes calmes. Après Victor Hugo, Lamartine, de Vigny, qui ont fait dans leur œuvre une large part au paysage, MM. Leconte de Lisle et Victor de Laprade se sont inspirés des forêts gauloises aux chênes mystérieux, ou de la nature exotique, éblouissante et lassée. C'est un agrandissement sans fm de la pensée. Associée aux éléments, à l'atmosphère extérieure, elle en reçoit plus de sève et de vie, et ce qu'elle peut avoir de tourmenté, de douloureux, se dissipe dans la sérénité constante de la nature. M. de Laprade l'a prouvé avec les Symphonies, les Odes et Poèmes, les Poèmes clviqnes. Qui ne se souvient de cette pièce magnifique, intitulée la Mort d/nn Chêne, et dont les premières strophes surtout sont admirables :

Quand riiomme te frappa de sa lâche cognée, 0 roi! qu'hier le mont portait avec orgueil, Mon âme, au premier coup, retentit indignée; Et dans la forêt sainte, il se fit un grand deuil.

Un murmure éclata sous ses ombres paisibles ; J'entendis des sanglots et des bruits menaçants; Je vis errer des bois les hôtes invisibles, Pour te défendre, hélas! contre l'homme, impuissants.

Tout un peuple effrayé partit de ton feuillage, Et mille oiseaux chanteurs, troublés dans leurs amours, Planèrent sur ton front comme un pâle nuage, Perçant de cris aigus tes gémissements sourds.

La Mort du Soleil, dans les Poèmes barbares de Leconte de Lisle, est empreinte de la même grandeur mélancolique :

Le vent d'automne, aux bruits lointains des mers pareil, Plein d'adieux solennels, de plaintes inconnues. Balance tristement le long des avenues Les lourds massifs rougis par ton sang, ô soleil!

La feuille en tourbillons s'envole par les nues,

Et l'on voit osciller dans un fleuve vermeil,

Aux approches du soir, inclinés au sommeil,

De grands nids teints de pourpre au bout des branches nues.

Après avoir lu entièrement ce beau sonnet, on ne sait si l'inspiration en fut amère ou triste, tellement elle reste enveloppée dans cette immense lueur du soleil au déclin. Tous les poètes de cette école nouvelle possèdent à des degrés différents la préoccupation de la nature extérieure, — MM. Sully

Prudhomme, J.-M. de Hérédia, Anatole France, Louis Ménard, Léon Dierx, — et leur œuvre en conserve une ampleur inconnue aux poètes complètement subjectifs.

Mais dans la bibliothèque poétique de l'éditeur Alphonse Lemerre, que nous consultons pour cette étude, tous les genres, toutes les formes de poésie sont représentés par des noms nouveaux ou déjà connus.

C'est ainsi que M. Théodore de Banville, dont le talent est assez peu contesté pour qu'il soit utile de l'analyser ici, a publié tout récemment un nouveau volume. Les Trente-sixhiU ad es joyeuses mowtrent ce que le sentiment contemporain peut sur les anciens rythmes ; c'est d'ailleurs une des particularités de M. de Banville, de rajeunir, à l'aide des idées les plus modernes, des formes de poésie oubliées depuis Ronsard et Villon, jeu d'adresse et d'esprit que l'auteur manie comme les vrais joueurs les pièces de leur échiquier; et si sa pensée se prête à ces combinaisons, c'est en mettant entre les cases étroites où elle tient mathématiquement de longs intervalles de rêve, des espaces imaginaires où sa fantaisie s'attarde et prend du large.

Dans cette œuvre nouvelle, le lyrisme particulier à l'auteur, restreint parfois par les limites de la ballade, se manifeste encore par un luxe d'images, un choix de mots riches et sonores, où le poète des

Stalactites se retrouve tout entier, avec je ne sais quoi de plus humain, de plus profondément senti.

MiAI. André Lemoyne et Josépiiin Soulary ont retrouvé aussi, dans de nouvelles éditions de leurs œuvres, un regain de succès, ainsi que M. François Coppée. Mais celui-là est un jeune que son triomphe du début, justifié par un talent très pur et très complet, a classé tout de suite parmi les noms les plus autorisés.

On se souvient du Passant, de la Grève des Forgerons, de la Bénédiction, de Fais ce que dois, que les théâtres, les concerts ont popularisés avec un bonheur constant. Plus durable encore sera le succès des Intimités, des HumUes, qui, ne se rattachant à aucune idée d'actualité, vivront de la vraie vie des œuvres d'art, indépendante des modes qui passent. Ce qu'il faut admirer là surtout, comme dans le Reliquaire, c'est une allure très artistique et très franche, une recherche de mots et une richesse de couleur dans les tons sombres, qui fait ressembler certains sonnets de M. F. Coppéo, résonnants et brillants, à une armure solide et richement ciselée. Les Tableaux et Intérieurs du même auteur se distinguent par une observation flne et profonde, un faire délicat et concis. En quinze ou vingt vers une scène parisienne , un détour de rue, un petit coin d'école sont fixés dans leur minutie intéressante.

L'école. Des murs blancs, des gradins noirs, et puis Un christ en bois, orné de deux rameaux de buis ; La sœur de charité, rose sous sa cornette, Fait la classe, tenant sous son regard honnête Vingt fillettes du peuple, en simple bonnet rond. La bonne sœur! Jamais on ne lit sur son front L'ennui de répéter des choses cent fois dites, Et sur les premiers bancs, où sont les plus petites, Elle ne veut pas voir tous les yeux épier Un hanneton captif, marchant sur du papier.

Le Cailler rouge du même auteur est bien un cahier en effet que le poète, il nous le dit lui-même dans sa préface, a rempli au jour le jour, au hasard de ses impressions, de telle sorte que cette œuvre nouvelle rappelle heureusement chacune de ses publications précédentes; on dirait des feuillets oubliés des HumUes, des Intimités, des Tableaux parisiens. C'est toujours la même grandeur d'expression, ce vers bien dit, facilement retenu, sonore d'épithètes; toujours aussi cette tendresse pour Paris, renouvelée de Sainte-Beuve, mais rendue avec des moyens plus larges. Les lilas défleuris de nos élroits jardins, ces coins mélancoliques de banlieue, ces boulevards déserts où l'herbe est noire des fumées d'usine, nos quais, nos rues, inspirent M. Coppée avec le même bonheur; d'un mot, il encadre sa pensée dans ces horizons si particuliers et si complets que Paris présente à chaque

pas pour peu qu'on en sente la poésie subtile. Matin d'octobre, En Mteau-mouche, âîc dord de la Marne, sont des petits tableaux achèves en dix vers. Les sonnets écrits Sur un Ronsard, Biir la terrasse du cMteau de R..., rappellent la première manière de M. Coppée, ainsi qu'une très belle pièce adressée à Sully Prudhomme, et que nous voudrions pouvoir citer tout entière :

Je suis comme un enfant volé par des tziganes Qui chassa les oiseaux avec des sarbacanes Et devint saltimbanque et joueur de guzla.

Un beau jour, le petit tzigane est retrouvé par son père :

Un magnat tout couvert de fourrure et d'acier, Portant l'aigrette blanche à son bonnet princier; Le vieil homme l'emporte en sanglotant de joie. On habille l'enfant de velours et de soie.

Puis, après une description en très beaux vers de vie féodale et luxueuse, le poète nous montre cet enfant tourmenté d'aventure et d'indépendance :

Rien ne peut empêcher que son cœur ne se serre Alors qu'il se souvient de sa libre misère. Ah! qu'il aimerait mieux le fruit à peine mûr Qu'on dérobe et qu'on mange à cheval sur un mur,

Le revers du fossé pour dormir et la source Pour laver ses pieds nus fatigués d'une course. Mais du moins le plein ciel et le vaste horizon...

Le sonnet intitulé': le Fils de Louis XI est une véritable page d'histoire ; on pense, en le lisant, à Walter Scott, à Quentin Durward, et à cette admirable campagne des bords de Loire que l'ombre de Plessis-lez-Tours ne parvenait pas à attrister.

Sur le balcon de fer du noir donjon de Loches, Monseigneur le dauphin Charles de France en deuil, Dominant la Touraine immense d'un coup d'œil, Écoute dans le soir mourir le son des cloches.

L'enfant captif envie, humble cœur sans orgueil, Ceux qu'il voit revenir des champs portant leurs pioches Et, flairant l'acre odeur des potences trop proches. Songe à l'archer d'Ecosse immobile à son seuil.

L'enfant prince à douze ans et ne sait pas encore Combien fiers sont les lis du blason qui décore L'ogive sous laquelle il rêve pâle et seul.

Il ignore Dunois, Xaintrailles et La Hire, Et la Pucelle, et son victorieux aïeul. Monseigneur le dauphin Charles ne sait pas lire.

A côté de M. François Coppée, et sur le môme rang, se placent MM. Armand Silvestre et Sully Prudhomme. Tous deux ont la même hauteur d'i-

dées, une préoccupation philosophique qui les entraîne toujours au delà des choses vues. Seulement, chez M. Sully Prudhomme, l'élan poétique est modéré, éclairé constamment par la familiarité de l'expression, des détails dévie journalière,, un certain attendrissement de mots.

Chez M. Armand Silvestre , l'image se poursuit implacablement, toujours plus grande et plus élevée, sans pitié pour les dispositions du lecteur; cette poésie s'entoure d'un éblouissement vague, comme un beau marbre exposé en plein soleil ; la netteté du contour n'en est pas altérée; mais on dirait qu'il tremble aux vibrations de la lumière. De là parfois un peu d'incertitude pour les yeux inexercés. Mais quelle langue admirable! comme le vers est toujours large, sans rejets fatigants ni inversions douteuses ! Dans la Gloire du souvenir, le dernier et le plus beau des volumes de M. Armand Silvestre, tout serait à citer ; nous prenons une pièce au hasard :

D'autres peuvent servir la beauté dont je meurs Et tomber tour à tour du faîte de leurs rêves. Avec des cris profonds ou de vaines clameurs, — Plus haut qu'eux, en plein ciel, mon rêve à moi s'achève.

Depuis que demeuré sans guide par l'air bleu, Pour expier l'affront de l'avoir contemplée, S'abaissant pour jamais, ma paupière brûlée Enferma sous mon front la vision de feu;

Je n'ai jamais maudit, dans mon cœur solitaire, Ni son éclat mortel, ni la hauteur des cieux, Comme l'aigle aveuglé qui vient heurter la terre Quand le soleil trahit l'audace de ses yeux.

Mais, sous la nue immense et par l'azur rebelle L'œil sans lumière, au fond de l'éternel séjour, Je vais conter aux dieux qu'elle seule étant belle Loin d'elle mes regards n'ont plus souci du jour!

■ Une courte pièce de M. Sully Prudhomme, animée d'un sentiment analogue, marque bien la différence entre les deux poètes :

Si je pouvais aller lui dire :

« Elle est à vous et ne m'inspire Plus rien, même plus d'amitié, Je n'en ai plus pour cette ingrate; Mais elle est pâle, délicate, Ayez soin d'elle par pitié. »

Si je pouvais aller lui dire :

« Elle est triste et lente à sourire ; Donnez-lui des fleurs chaque jour, Des bluets plutôt que des roses.

C'est l'offrande des moindres choses Qui recèle le plus d'amour; »

Je pourrais vivre avec l'idée Qu'elle est chérie et possédée,

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Non par moi, mais selon mon cœur.

Méchante enfant qui m'abandonnes, Vois le chagrin que tu me donnes.

Je ne peux rien pour ton bonheur.

Et l'on se demande comment la poésie est assez variée dans son essence pour que deux poètes puissent rester en comparaisoné gaiement grands et émouvants avec une telle diversité de moyens, et pour que l'ampleur de l'un n'efface pas la simplicité de l'autre, la sensibilité contenue d'une large pensée que l'on dirait étreinte, resserrée par la douleur même qui lui a servi d'inspiration.

MM. Albert Mérat et LéonValade, après avoir débuté par une heureuse collaboration qui nous a valu de charmants volumes : Avril-M ai-Juin et Intermezzo, se sont séparés en deux talents bien distincts et également sympathiques. M. Albert Mérat a fait paraître en peu d'années : les Souvenirs, VÂdieii, les Villes de marhre, les Chimères ; ces deux derniers livres, couronnés par l'Académie française. Les villes de marbre, c'est-à-dire Naples, Venise, Florence, Rome, dont le poète s'est inspiré tour à tour, forment une suite de paysages, d'impressions pittoresques, de musées, d'éghses, de places publiques. '

Mais parmi ces effets de vitraux clairs, de soleil et de flots bleus, M. A. Mérat, songeant au titre de

ses poèmes, tout en décrivant les villes vivantes, nous a rendu un peu de la grandeur des villes mortes, visible encore dans tous ces marbres épars sur l'Italie comme sur la tombe d'un art glorieux et trépassé. Les Soumnirs sont des sonnets inspirés par la mer de Bretagne, ou par de simples promenades dans la banlieue ou les rues parisiennes. Des paysages familiers dans leur vision encore plus que dans leur exécution, un certain bonheur à saisir et à dépeindre l'intimité des pensées et des choses, une note légèrement attendrie recommandent ce petit livre ainsi que X Adieu aux délicats. Nous ne citerons qu'un sonnet intitulé la Iii(,e.

La rue au flanc du roc serpente resserrée; Les filets font de longs treillis sur les maisons. A tous les coins la mer, fermant les horizons. Fait trembler sur les murs une bande azurée.

La bonne odeur de l'eau monte avec la marée. Des hommes, dont le cœur brave en toutes saisons L'Océan qui jamais ne donne ses raisons, Passent, l'écoute aux mains et la tête assurée.

Parfois, par une porte entr'ouverte, on peut voir Auprès du vieux bahut luisant de chêne noir Le berceau d'un petit qui ne fait que de naître

Et que berce d'un bruit mélancolique et lent, Dans l'ombre triste, loin de la seule fenêtre, L'aïeule au coin de l'àtre immobile et filant."

M. Léon Valade se distingue par des qualités différentes ; le volume qu'il a publié récemment : A mi-côie, est, surtout dans la première partie, entièrement composé de sonnets, d'une poésie profonde, complexe, et qui ne sacrifie jamais à aucun autre le sentiment artistique. Il faut lire Nuit des bois, VÉcïaircie, la Porte d'azur, et surtout Bou- Ue rêve, dédié à Sully Prudhomme.

Sans partage une femme occupe ma pensée, Et je n'ai qu'à fermer les yeux pour la revoir. Bien que j'allasse vite et que ce fût le soir La seule fois que sur ma route elle est passée.

Une autre vision, que n'ont point effacée De longs jours, c'est — couchée au pied d'un vieux manoir La paisible bourgade aux toits de chaume noir Que je n'ai qu'en voyage, une fois, traversée.

Il y a là une rapidité d'expression qui se continue dans le sonnet entier ; aussi passe-t-il sous nos yeux avec la vitesse du visage entrevu, et de ce pays traversé en voyage que l'on croit voir s'enfuir en sens contraire de la course aux vitres d'une diligence. Ce qui est remarquable dans ce talent exquis, c'est que le soin n'y dégénère jamais en minutie et que la préoccupation de l'artiste, toujours présente, y reste invisible.

S'il est certains poètes dont l'inspiration se res-

treiiit pour se condenser dans la forme parfaite, d'autres, au contraire, ont besoin du libre espace. M. Georges Lafenestre est de ceux-là. Il lui faut chercher son élan parfois dans une suite de vers un peu monotones, pour s'élever après ces hésitations à une hauteur magnifique de pensée. Aussi les Idylles et chansons forment une œuvre intéressante et disparate remplie de très beaux vers portés par des strophes qui manquent d'accent ou d'ampleur. Nous ferons un reproche à M. Lafenestre : c'est la répétition fréquente du même mot dans un vers.

Rien, rien autour de nous n'est fait à la mesure;

Et nous crions sans cesse : où donc, où donc est-elle?

Selon nous, celte insistance inutile fatigue la pensée, en diminue l'effet au heu de le rendre plus sûr; c'est comme un voyageur qui referait deux fois la même route, en s'imaginant arriver plus certainement à son but. Ces défauts sont rachetés par de sérieuses quahtés. h'ÉhmcJie, Vieiox éjwîix, la Retraite sont des poèmes très largement pensés et exprimés, ainsi que Doîileicrs, où se trouvent des passages tels que ceux-ci :

C'est un homme. A vieillir, on devient calme et fort. Vous ne monterez plus vers ses yeux immobiles. Larmes des doux enfants et des femmes fragiles, Bonnes larmes, par qui toute angoisse s'endort !

Quand l'âme est bien trempée, elle n'a plus d'issue. Les combats, en champ clos, s'y livrent corps à corps; En silence, d'un coup, sans rien perdre au dehors, Il faut que la douleur y cède ou qu'elle tue I

Avec M. André Theuriet, nous abordons à des rives plus calmes, à un souffle poétique plus égal et plus uniforme. Le Bïeio et le noir, tel est le titre de son dernier livre, qui se tient constamment sur la limite de ces deux couleurs, dans un ciel très pur attendri d'ombres crépusculaires.

Ce qu'il faut louer avant tout chez ce poète de grand talent, c'est un vif sentiment de la vraie nature, déjà si bien exprimé dans un précédent recueil : le Chemin des bois. Il vous connaît, grands hêtres, blancs muguets, sources qu'il a chantés. Sans rien perdre de leur fraîche impression, ces pages parfumées de souvenirs agrestes pourraient être lues en face des plaines et des bois, tout près d'un petit village où l'on apprêterait des reposoirs. Est-il rien de plus jeune et de plus charmant que la pièce qui porte ce titre :

Dans un frais tourbillon de roses effeuillées Et de vapeurs d'encens, les chapes aux plis lourds, Les surplis blancs et les robes ensoleillées Défilent aux sons lents et rythmés des tambours.

Les fillettes d'hier, aujourd'hui demoiselles, Dans leurs yeux mi-baissés ont un plus chaud rayon ; La chrysalide s'ouvre, il lui pousse des ailes; L'odeur des roses fait sortir le papillon. .

Dans une note plus grave, la Nuit de printemps ^ un tableau parisien, contient de très beaux passages et un attendrissement qui vous gagne à la fin sans visible effort artistique; le cbarme énervant des premiers jours printaniers se môle au désespoir de l'héroïne en des strophes touchantes et facilement conduites. La Cfrand'Tante, Veillée d'automne, le Vin de mal sont autant de pages parfaites dans le genre vrai et doux adopté par M. André Theuriet.

M. Anatole France a dédié ses Poèmes dorés à Leconte de Liste, et ils sont dignes de cette dédicace, tout imprégnés d'une vie lumineuse et sans cesse renouvelée, comme les œuvres qui s'inspirent surtout de la nature extérieure.

Ce n'est pas ainsi que M. André Theuriet, par de riants paysages, fixés dans leur vérité naïve, que M. Anatole France se distingue, et la nature qu'il dépeint n'est pas celle qu'il a sous les yeux, mais celle qui le fait penser, un dispersement de sèves, de forces vives dont les scènes ou les aspects champêtres ne sont pour lui que la révélation. Aussi des rayons s'entre-croisent parmi ces Poèmes dorès^

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les relient l'un à l'autre, dans une préoccupation de sereine et constante métempsycose.

Il nous semble que voilà la poésie véritable ; que, sous la magie du vers et du mot, il doit y avoir des profondeurs de pensée, un vertige communicatif ressenti par le lecteur, une tentation suprême de l'infini tout à coup découvert.

Pourtant quelques poètes, avec des descriptions comme les Poèmes de Provence, de M. Jean Aicard, nous transportent simplement vers un merveilleux pays qu'ils connaissent bien et nous guident, par tranquilles étapes, dans les fermes, les ports de mer, en nous faisant traverser tour à tour le champ que l'on fauche, la forêt de pins aux ombres légères et menues, ou bien la petite anse bleue oîi les pêcheurs penchés vers l'eau transparente guettent le poisson qui fuit en éclairs d'argent.

Les Élévations de M. Emmanuel des Essarts réunissent des œuvres inédites et des poésies déjà publiées, mais écrites toutes dans un même sentiment de grandeur : en cela l'auteur a obéi à une inspiration pieuse, expliquée dans sa préface, et son livre y gagne ce caractère uniforme et sérieux qui distingue les ouvrages d'une valeur véritable ; le vers est heureux, bien construit, philosophique. Qu'on nous perrnette de citer quelques strophes d'un pièce adressée à Leconte de Lisle :

Jadis j'aurais vécu dans les cités antiques, Svelte comme un héros, plus libre qu'un vainqueur, Et tous mes jours, pareils aux visions plastiques, Se fussent déroulés noblement comme un chœur.

Là, j'aurais contemplé l'avenir et la vie, Sur le blanc piédestal de la sérénité, Sans élan surhumain, sans orgueilleuse envie, Heureux d'un idéal visible et limité.

Et devant la tribune, étendu sur le stade, J'aurais senti descendre à moi, sous un ciel clair, Le flot sonore et pur qu'épanche Alcibiade Et monter le murmure éloquent de la mer.

Mais le plus beau de ces poèmes est le dernier, adressé à M">° Hortense des Essarts, morte après quelques mois de mariage : c'est une invocation. Le cœur a bien inspiré le poète ; pas de sentimentalité facile, mais un pur amour noblement exprimé, et qui, pour arriver jusqu'à celle qui l'a fait naître, se dégage de toute préoccupation terrestre et s'élance dans l'atmosphère vibrante des idées et des âmes.

En nous occupant des récentes publications poétiques, nous ne pouvons passer sous silence le Harem d'Ernest d'Hervilly, une série de voyages imaginaires dans de lointaines contrées, une suite de paysages artistement décrits, animés chacun d'une

figure féminine, qui nuance les ciels entrevus à la couleur de ses yeux. Ainsi Keetjen, la blonde Hollandaise, s'entourera de la pleine campagne et d'un calme horizon :

Lorsque le mois de mai de fleurs jaunes constelle Les pâturages verts, elle court au marché En courte jupe rouge, en bonnet de dentelle, Le front, sous un bandeau d'or, à moitié caché.

La Dame de Se-King plus fine, un peu factice, nous apparaît coquettement « à travers les treillis, »

Son visage a l'éclat pâle de la jonquille, Ses yeux sont retroussés vers la tempe et moqueurs ; Elle a des ongles longs, d'un rose de coquille, Qu'elle brunit parfois dans d'étranges liqueurs.

Ne semble-t-elle pas descendue d'un écran cette petite Chinoise « aux yeux clairs et brillants comme ceux des souris. » Parmi toutes ces fantaisies amusantes, qui témoignent d'une véritable érudition, et auxquelles nous ferons seulement le reproche d'être un peu uniformes, la plus jolie est intitulée VlnforUmèe.

Nous sommes à Londres auprès de la Tamise.

Un étrange horizon confus, de couleur d'encre, S'alignait sur les bords de ce fleuve houleux ; Vaisseaux avec des toits ou bien maisons à l'ancre, On n'y distinguait rien que çà et là des feux.

Je courais, enjambant sans peur dans l'ombre épaisse, Le long des bâtiments muets et solennels, Les vieux câbles de fer qui les tiennent en laisse. Ou bien je m'engouffrais au fond d'étroits tunnels.

Il y a là une grande puissance d'impression, c'est de l'Edgar Poë ou du Dickens en vers, surtout quand le poète, au sortir de cette ombre, arrive dans la ville éclairée par un soir de Christmas,

Frôlant les lourds paquets des houx verts et des guis.

Toute la poésie des pays de brume tient dans cette pièce, et aussi l'aspect particulier de ces villes du Nord, dont les rues, entre-croisées le soir entraînées lumineuses, semblent chasser le brouillard autour d'elles, et le renvoyer plus épais et plus noir, aux fleuves, aux quais, à tout l'horizon environnant.

Nous nous sommes occupé surtout, dans cette étude rapide, de poésies contemporaines, d'œuvres récemment publiées ; mais celles qui ont précédé, et elles sont nombreuses, font nécessairement partie du mouvement poétique actuel. Ainsi les volumes de M. Catulle Mendès, un poète de talent, et surtout un merveilleux artiste; ceux de M. Valéry Vernier, auteur de poèmes remarquables ; de MM. Paul Delair, Léon Dierx, Emile Blémont, ne doivent pas être oubliés. Joignons-y, pour finir,

les poésies éparses un peu partout de M. Paul Arène , applaudi plusieurs fois à l'Odéon , et de M. J.-M. de Ilérédia, qui nous annonce un prochain recueil, les TrojjJiées, dont le titre est une promesse de fière allure et de couleur triomphante.

D'autres époques ont certainement plus marqué que la nôtre, à laquelle on reproche de n'être pas créatrice. Plus tard on appréciera quand môme celte jeune et nombreuse école qui, malgré son respect et son admiration pour les maîtres , et sans se. laisser décourager par tout ce que leur grandeur pouvait avoir de terrifiant, s'esir efforcée de les surpasser encore en soin artistique, en préoccupation de pensée et de style.

Il n'y a plus d'hésitations ni de négligences, chacun prend à tâche de ciseler son œuvre, si petite qu'elle soit, et le talent est si bien réparti que nous avons le regret, à la fin de cette longue étude, de ne pouvoir citer tous les noms jeunes, connus ou inconnus, qui signent des vers en ce moment, épars dans le ciel poétique, comme une foule d'étoiles lointaines , dont la lumière nous arrive bien avant qu'elles soient classées.

M"'*' A. BLANCHECOTTE

Les militantes.

Rassurez-vous; ce titre belliqueux, en tète de poésies féminines, ne présage rien de terrible. II est question seulement, ici, de la bataille de la vie, comme l'appelle Dickens, de ces luttes intimes et silencieuses d'où l'esprit sort épuré et prêt à tous les sacrifices. M"° Blanchecotte procède de Lamartine et de M"° Desbordes-Valmore ; tout en restant originale, elle a, comme ces deux poètes, une tendance à écouter tout ce qui chante en elle, à le traduire avec abondance et facilité ; c'est la même imagination confiante, le même élan continu vers la sympathie du lecteur. Nous n'avons plus en poésie ces grands cris de désespérance, ces plaintes du fond de l'abîme qui eurent autrefois tant de victimes et de partisans ; il semble que, pareille à l'individu, une nation chante mieux la douleur aux temps de calme et retrouve dans les jours troublés un peu de sa sérénité perdue. Quand le roman, pour être intéressant, est obligé de se mettre à la suite

des tristesses , des ridicules , des ironies d'une époque, la poésie en s'abandonnant à ce qui flotte, à ce qui passe, à ce qui se respire, retourne avec mille atomes invisibles vers la nature, les sentiments immuables et la pensée éternelle. M'"'= Blanchecolte est encore, parmi nos modernes, un de ceux qui ont le plus gardé des traditions de poésie subjective; mais ce volume marque un grand progrès sur les précédents, et de cette personnalité un peu mélancolique, trop attachée selon nous à la lettre de sa souffrance, l'auteur commence à se dégager vers les régions supérieures où l'âme de chacun se fond et se disperse dans la vie de tous.

Nous n'en voulons pour preuve que quelques vers pris à la fin de ce recueil éloquent et remarquable :

La montée est finie, et te voilà paisible

Sur le dernier sommet qu'il te fallait gravir.

La montagne, d'en bas, semblait inaccessible;

Tu craignais de ne point l'atteindre sans faiblir. -

Fais halte et vois d'ici la route parcourue. Le matin de ta vie est noir à l'horizon, Ton aube éblouissante est bien loin disparue. Tu ne distingues plus ta première maison.

Te voilà sur la cime où tout bruit humain cesse; Laisse ton chant d'amour inutile expirer, Jette tout ton bagage, ouvre ton âme, laisse Le plus de paix possible enfin y pénétrer !

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