‹ Impressions de nature et d'artChapitre 33 sur 55 · SULLY-PRUDHOMME · texte numérisé non relu

SULLY-PRUDHOMME

Les Vaines tendresses.

Ce n'est pas à M. SuUy-Prudhomme que nous adresserons ce reproche de personnalité débordante ; aucun poète peut-être n'a mieux su rattacher ses propres sentiments à ceux de l'humanité tout entière, aucun n'a mieux senti frémir dans sa douleur isolée la plainte universelle, comme une feuille d'arbre qui palpite au vent d'orage de toute la sève qui la relie aux grands rameaux et aux branches entrelacées. On sent qu'il y a sous cette poésie un amour de la science et des fortes éludes, un savoir qui cherche pour s'exprimer la forme la plus exquise ; le tour est concis , philosophique, avec une recherche singulière de la clarté dans l'abstrait ; le mot toujours simple produit un grand effet par sa justesse et l'art qui le réunit à tout ce l'entoure. Il ne faut pas chercher dans ce livre des Vaines tendresses le chatoiement de la poésie coloriste, mais un charme intime, profond, qui s'impose, qui subsiste bien après la lecture. Nous

prenons au hasard quelques strophes dans une pièce intitulée Parfums anciens .•

0 senteur suave et modeste Qu'épanchait le front maternel Et dont le souvenir nous reste Comme un lointain parfum d'autel.

Pure émanation divine

Qui mêlais en moi ta douceur

A la petite senteur fine

Des longues tresses d'une sœur.

Chère odeur, tu t'en es allée Où sont les parfums de jadis, Où remonte l'âme exhalée Des violettes et des lis !

Ne vous semble-t-il pas que l'auteur a fixé là une de ces minutes recueillies où le sentiment, l'expression se condensent, s'affinent, vibrent sur les notes les plus ténues du clavier poétique? Après, l'on n'imagine plus rien que le silence ou le bruit d'une corde brisée, car l'on ne peut aller ni plus haut ni plus loin.

Sous ce titre : Sursuni corda, M. Sully-Prudhomme exprime une idée bien originale et bien grande :

Si tous les astres, ô nature, Trompant la main qui les conduit, S'entre-choquaient par aventure Pour se dissoudre dans la nuit.

Tu pourrais repeupler l'abîme Et rallumer un firmament Plus somptueux et plus sublime Avec la terre seulement 1

Car il te suffirait, pour rendre

A l'infini tous ses flambeaux,

D'y secouer l'humaine cendre

Qui sommeille au fond des tombeaux.

La terre lumineuse, pénétrée des flammes qu'elle recouvre, et rendant au ciel tous ses astres avec la poussière des tombeaux, c'est une véritable pensée de poète ennemi du néant et de l'ombre. Le poème « sur la mort » renferme des vers magnifiques, d'une inspiration chercheuse, inquiète, profonde; mais tout ce qui est profond arrive facilement à la tristesse, sinon par l'expression, au moins par les idées que le poète rencontre, par celles qu'il remue en nous. Et peut-être manque-t-il à ce volume exquis un peu de poudre d'or, un peu de couleur. Le contour est parfait, savant, les profils purs; c'est un dessin très arrêté et qui garde des grâces d'esquisse, ce premier mouvement de la pensée

qu'elle perd si vite en se fixant et que M. Sully- Prudhomme lui conserve par un miracle d'art. Mais, — et nous cherchons en ce moment un défaut à la perfection même, — nous regrettons dans ce nouveau livre un peu des roses fleuries, effeuillées autrefois avec une si charmante profusion, entre les pages des Stances et poèmes et sur les sonnets déjà plus graves , mais si lumineux des Ép'euus.

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