ANDRE LEMOYNE
Paysages de mer et fleurs des prés.
Ce titre agreste évoque une contrée riche et verte, un frais pâturage traversé de ruisseaux, où neigent les pommiers , où les plantes sauvages parmi les herhes hautes nourrissent de nombreux troupeaux, un paysage intime, familier, fermier, mais que borde là-bas, à l'horizon, la grande mer voyageuse et bleue. Et l'esprit du poète suit bien ce double courant de rêves lointains et de pensées riantes.
Les poèmes intitulés : Prieuse, Retour, les Bercecmx, Printemps, sont délicieux et d'une grâce exquise, mais les paysages qui suivent ont une incomparable grandeur ; le poète, pour les traduire, ne les a pas seulement regardés, il les a respires,
232 IMPRESSIONS DE iNATURE ET D'ART.
il s'est imprégné des brumes d'automne, des effluves salées
Qui montent jour et nuit des embruns de la mer.
Voici une strophe tirée des Grèves normandes :
Ce soir, la pleine lune éclaire notre monde.
De l'abîme des flots elle sort large et ronde,
Presque au ras de la mer elle est rouge d'abord ;
Mais son orbe jaunit, et la grande marée
Dans son rayonnement monte en houle dorée
Et roule ses lueurs jusqu'aux grèves du bord.
On voit comme en plein jour sur la courbe des plages
Les dernières maisons des bourgs et des villages.
C'est d'une vérité intense, et la page où sont écrits ces beaux vers s'illumine réellement de ces clartés lunaires remuées par les flots; et quelle inspiration sereine, robuste, émue devant la mer par ses splendeurs tranquilles et non par le danger qu'elle promène avec l'écume de ses vagues.
Il est une autre pièce intitulée la Bataille, que nous voudrions pouvoir reproduire tout entière. Une grande bataille fut livrée en plein champ; où poussaient les fleurs, on enterra les morts, l'herbe fut tachée de sang, le sol piétiné, l'eau troublée sinistrement.
Le biez du moulin neuf en resta noir longtemps.
On enterra les morts au hasard, et, depuis, Les étoiles du ciel, ces paisibles veilleuses, Sur le champ du combat passèrent bien des nuits, Baignant les gazons verts de leurs clartés pieuses.
Et les petits bergers, durant bien des saisons. En côtoyant la plaine où sommeillaient les braves, Dans leur gosier naïf retenant leurs chansons. Suivirent tout songeurs les grands bœufs aux pas graves.
Cette dernière strophe qui finit le poème sur une note naïve ajoute à sa grandeur. Là les morts ne furent pas troublés des questions anxieuses des vivants, et les petits bergers
Dans leur gosier naïf retenant leurs chansons,
les grands bœufs, au pas grave, tranquille, silencieux, foulant la terre sans écouter au bruit de leur passage résonner la plénitude des tombeaux, firent plus sereine la paix et plus reposante la , mort aux victimes de la bataille.