JULES BRETON
Les Champs et la Mer.
Les arts si sympathiques l'un à l'autre sont pourtant si différents, si absorbants, que l'on est toujours étonné de voir le même esprit réunir des aptitudes diverses, et que la première pensée qui vient alors est de chercher comment elles se sont complétées entre elles, ce qu'il y a du sculpteur dans le peintre, ou du peintre dans le poète. C'est ainsi que les deux beaux volumes de prose de M, Fromentin nous ont semblé toujours élargir ses tableaux, et restent pour nous, qui les avons admirés, comme une atmosphère ambiante, l'àmedes paysages ou des êtres si habilement peints par l'artiste.
A une époque où les littérateurs se préoccupent tellement de l'art de peindre qu'ils lui empruntent des procédés, des termes particuliers, il est curieux de voir les peintres entrer dans le domaine de la poésie avec cet éternel souci de la couleur qui peut leur devenir en littérature une qualité ou un écueil. Disons tout de suite que c'est le plus grand charme du livre de poésies de M. Jules Breton : les Cliamps et la Mer. On ressent à le feuilleter une impression complexe, et il y a certaines de ses pièces formant si bien tableau qu'on s'arrête
une minute pour laisser passer ces images rapides, qui se lèvent de la lecture, comme des visions vaporeuses, au-dessus de quelque étang ossianique. Peut-on trouver un troupeau mieux décrit que celui qui défile entre ces huit vers :
Quand la nuit lentement déroule sur la plaine Son long voile de brume en ténébreux replis, Le troupeau se resserre et sa visible haleine Lui trace comme un nimbe aux rayons aflaiblis.
Sur les fonds violets dans l'ombre ensevelis, Où dorment le chardon, le thym, la marjolaine, Noir fantôme debout sous le manteau de laine, Le berger songe et boit le froid des airs pâlis.
Les airs ^âlisl le peintre se retrouve et dans quelle heureuse idée ! Cela nous fait penser à une autre expression trouvée dans une lettre célèbre de Corot : Des herbes d'îm vert transi. Ce sont évidemment des termes de même nature, d'une signification double, et que certains peintres doivent écrire en songeant qu'ils tiennent, à tour de rôle, une palette et une plume au bout des doigts.
Nous remarquons un sentiment pareil dans les vers qui suivent :
Quand passe près des flots la fille du pêcheur. Lorsque son brun visage aux lèvres purpurines Entraîne son mouchoir couleur d'algues marines. Son jupon toujours bleu sur le bleu de la mer.
Le dernier vers contient une reclierche cliarmante dans cet emploi d'une même couleur variée par ses seules teintes : So7i jujion toujours Ueii sur le bleu de la mer. 11 y a, en effet, des bleus qu'on ne rencontre qu'au bord des flots, des bleus verdis par l'air salin, lavés de pluie, rongés de sable, et ne montrant plusleur teinte vraie qu'entre les plis, comme la mer garde la sienne au creux des vagues. Ce sont là des vers regardés pourains dire avant d'être sentis ou écrits. Entrés dans l'esprit par les yeux, ils n'ont pas fait l'image, mais ils sont venus d'elle, et c'est ce qui les rend tout à fait originaux.
Nous voudrions pouvoir en citer beaucoup de ces strophes de coloriste où le mot se place de luimême comme un ton heureux, et qui réunissent deux harmonies. Celle qui suit est tirée d'un poème intitulé XEclen, d'un poème tout ému de souvenirs d'enfance en pleine campagne :
Quand Dieu me rendra-t-il l'adorable mystère
Des crépuscules bruns inondant le jardin?
La salamandre obscure errait sur le chemin,
La fleur rouge était noire, et la bleue encor claire.
La lune sur le mur ébauchait un lutin,
Les vers luisants semaient des étoiles à terre,
La fleur rouge était noire, et la bleue encor claire.
Il faut avoir regardé descendre le soir sur les
mille couleurs vivantes qui peuplent un parterre pour se rendre compte de cette vérité. Tous les tons se décomposent, forment des taches que la lumière, en partant, atténue, exaspère ou plonge tout à fait dans la nuit, Il est certains jaunes, le jaune des genêts d'Espagne, par exemple, qui font dans les jardins, à l'heure du crépuscule, quand tout s'assombrit autour d'eux, des gerbes de clartés, une illumination de fleurs qui prend sous le souffle du soir le papillotement, le mouvement rêveur de la flamme. Au contraire, le bleu pâlit à vue d'œil; les rayons, en remontant, lui enlèvent peu à peu toute sa vie ; il arrive au blanc azuré d'un nuage ; on dirait que c'est un reflet du ciel, tellement il a besoin du jour pour exister.
Que M. Jules Breton nous pardonne cette analyse minutieuse d'un livre qui, par les qualités de son ensemble, mérite mieux que des citations de vers isolés ; il faut lire les Glaneuses, les Deux Croix et le poème du Pardon.- un long défilé de costumes bretons, de mendiants bariolés, de bannières flottant comme des petites voiles sur cet horizon de mer qui sert de fond à toutes les fêtes bretonnes, apparaît écumant ou calme, uni ou blanchissant, entre les menhirs gigantesques, les vieilles éghses romanes, comme la poésie éternelle et l'éternelle menace de la nature.
En somme, voilà une œuvre sincère, imprégnée
d'art et de vie, et qui renferme suffisamment l'élément philosophique réclamé de toute œuvre moderne, cette recherche de l'inconnu du dedans ou de Vau delà des choses où la pensée s'agrandit sans fin, se perd par endroits dans ces ténèbres, qui sont toujours l'annonce, la venue, l'approche certaine d'autres lumières.
PAUL BOURGET La Vie inquiète
Fait songer à un printemps fleuri, débordant. Il y a de très jolis vers, de très beaux même dans ce premier livre ; mais ils se trouvent un peu dispersés par l'abondance d'un talent qui est une promesse ressemblant à toutes les promesses. Il faut que les ouragans, les pluies d'avril secouent les arbres en fleur, les éclaircissent, les allègent, pour que le soleil puisse arriver jusqu'au fruit, et que les branches, déchargées d'un poids inutile, s'étendent plus solides et plus droites, rendent à l'arbre cet élan de toute sa sève, sa véritable physionomie.
M. Paul Bourget a pourtant de grandes qualités ; il comprend la magie de la nature sans convention ni parti pris. Sa .pensée est chercheuse, généreuse; il a même le mérite, très rare dans cette exubérance des premières œuvres, de n'imiter personne* Il
s'efforce de rester lui-même et y parvient surtout pour les pièces courtes, où il lui faut resserrer l'idée afm de la mieux tenir. Nous citerons quelques vers adressés à Amédée P...
Quand le wagon bruyant t'emportait vers Paris, N'as-tu pas, mon ami, par le carreau, surpris Quelquefois un recoin cliarmant de paysage, Une maison perdue au milieu d'un feuillage? Et quand tu la voyais disparaître là-bas, Triste et plus seul encor, ne te disais-tu pas Que les rosiers en fleur semblaient, sous la fenêtre, Groupés par une main de femme, et que peut-être A l'heure où ton regard ému les contempla. Le rêve de ta vie était enfermé là ?
Nous aimons moins les poèmes, sortes de contes en vers, qui composent la seconde partie du volume ; pour ces simples histoires, à moins qu'elles ne soient relevées d'un intérêt pittoresque très grand, la prose est là.
Ce qui nuit à ces poèmes, ce sont aussi les noms propres dont le poète est forcé d'appeler ses héros. Le lecteur, dans son désir de s'approprier toujours les pensées ou les sentiments qu'il rencontre, est gêné par ces désignations dont la poésie devrait se dégager quand elle n'aborde pas le théâtre, pour rester dans les régions impersonnelles où chacun Se berce, se reconnaît avec le même plaisir.