ARMAND SILVESTRE
Poésies.
Ce sont ses poésies complètes que M, Armand Silvestre vient de publier à la librairie Charpentier, un gros volume sans rien d'inutile : rien qu'on puisse retrancher, et qui comprend toutes les œuvres du poète, depuis les Rimes neuves et vieilles jusqu'au Poème du Souvenir, son dernier livre. Nous avons dit tout l'attrait de ce talent profond, de cette poésie sereine trempée aux sources les plus pures de l'inspiration, flottant avec tes ailes, les rayons, les parfums, et qui ne touche terre que pour monter plus haut d'un élan redoublé par la secousse légère de sa chute. Nul n'a mieux que M. Armand Silvestre écouté et chanté l'inquiétude des sèves, le silence des tombes, les attentes religieuses de la nature devant le jour qui fuit ou la saison qui change.
C'est l'àme des choses qu'il saisit, ce souffle attachant, enveloppant, de mystérieuse métempsycose qui monte du flux des grèves aux murmures des bois, qui pUsse des vagues, efl'euille des roses, s'accentue en paroles, s'évapore en chants, met sur toute la terre le charme attendri d'une immense bénédiction. Avec cela une forme très pure, très
savante, où la pensée se meut à l'aise, s'emporte librement, et un sentiment descriptif assez particulier. Comme M. Armand Silvestre s'inspire de la nature, s'en imprègne mieux encore qu'il ne la dépeint, sa poésie, plutôt que vivement colorée, est baignée d'une clarté égale, surnaturelle, du jour blanc que l'on rêve au-dessus des ciels amoncelés. Lisez plutôt ces jolies strophes intitulées : les Sources .•
Errant sous le dôme emperlé Des verdures ensoleillées, Parfois, au sortir des feuillées, L'œil clair des sources m'a troublé.
L'eau regarde, et l'aurore éveille Dans ce regard lent et discret Comme l'étonnement secret D'un jeune esprit qui s'émerveille.
Comme en un rêve de candeur L'eau regarde, et l'étrange flamme Des choses qui viennent d'une âme Illumine sa profondeur.
Le poète n'a décrit ni le bleu sombre de l'eau sous le feuillage, ni les tons roses de l'aurore glissant dans la verdure, et pourtant cette source est réelle, d'une vérité intense, et Ton s'arrèie saisi
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devant ce regard de l'eau vivante parti du sol, mais reflété de plus haut.
Les mrs poîir être chantés, qui forment une des divisions du volume, se distinguent par des qualités harmonieuses. Dans quelques-unes de ces pièces courtes, fugitives, des vers semblables reviennent plusieurs fois parmi les autres, se détachant par leur répétition môme, avec ces retours chers aux musiciens modernes et qui remplacent dans leurs œuvres le refrain jadis si commode aux inspirations de courte haleine. C'est comme une obsession de la pensée qui la fait recourir aux mêmes rimes, aux mêmes mots prononcés malgré elle :
Que l'heure est donc brève
Qu'on passe en aimant!
C'est moins qu'un moment,
Un peu plus qu'un rêve. ,
Le temps nous enlève Notre enchantement.
Que l'heure est donc brève Qu'on passe en aimant!
Sous le flot dormant Soupirait la grève.
M'aimas-tu vraiment?...
Fût-ce seulement Un î)eu plus qu'un rêve?...
Que l'heure est donc brève Qu'on passe en aimant!
Ne trouvez-vous pas que ces xers i^onr être clicmtés peuvent très bien se passer de musique, et que leur rythme savant s'accompagne mieux que de toutes les mesures et les notes du clavier, de l'écho qu'il éveille parmi ces vers répétés, attendus au bas de la strophe, et vous donnant chaque fois rémotion d'une attente et le contentement d'un retour ?
ANATOLE FRANCE Les Noces corinthiennes.
Ce beau poème emprunte son sujet à ces temps prophétiques et troublés où le catholicisme renversait les dieux païens et mettait une croix, symbole de souffrance, à la place des couronnes de roses qu'on jetait aux autels. Daphné aime Hippias et doit l'épouser; mais sa mère, la sacrifiant au culte nouveau, l'enlève à son fiancé pour la consacrer à Jésus. La lutte entre une jeune passion et la soumission filiale, le désespoir d'Hippias , la mort des deux amants , qui termine le poème, donnent lieu à des dialogues charmants, souvent entourés de nature, comme on voit courir autour d'un tableau représentant quelque scène antique une guirlande de pampres ou d'attributs champêtres délicatement peints, dans l'esprit du sujet.
C'est ce qui rattache à la vie humaine et commune ce beau poème archaïque où la grâce de Chénier se fortifie d'un langage plus moderne et solide.
Les vers de M. A. France ont une limpidité de ciel oriental, une simplicité virgilienne, une familiarité primitive; c'est quelque chose comme le tutoiement latin introduit parmi nos recherches de langue et d'inspiration. Cette poésie est riante comme Daphné et s'entoure comme elle de ces draperies antiques qui, môme sur des épaules adolescentes, prenaient des plis savants, une sorte de grâce sculpturale.
Et maintenant, qu'on nous permette de citer quelques vers , d'abord une partie du dialogue entre Hippias et Daphné :