DAPHNÉ
Au cher jour que ma main fut prise dans la tienne, Tu mis ton anneau d'or au doigt d'une chrétienne. Un prêtre, ayant chassé les Nymphes d'un ruisseau, Enfant me baptisa par le sel et par l'eau; Et je devins ainsi la sœur et la compagne De Celui qui voulut mourir sur la montagne.
La nature des dieux est obscure, il est vrai ; Gardons-nous d'offenser jamais rien de sacré.
Plus d'un dieu vénérable, aux lèvres d'ambroisie,
Nous est venu jadis de la terre d'Asie.
Et je crois, car mon cœur n'est ni léger ni vain,
Qu'en Jésus, roi des Juifs, quelque chose est divin.
Mais parce qu'il mourut quand vint la neuvième heure,
Je le nomme Adonis que Cythéréia pleure,
Et je le nomme Hermès, parce qu'il a conduit
Le peuple vain des morts par les champs de la Nuit.
Aime et réjouis-toi de vivre, chère tête.
Dans le port, l'ancre hésite et la voile s'apprête.
Laisse-moi d'un baiser effleurer tes cheveux.
Et ce passage où Daphnc dit adieu à la maison paternelle, et voit se lever, sous les pas qui la mènent au dehors, cette foule de souvenirs que garde la poussière des logis aimés :
Je viens vous saluer, ô terre, ô ciel, ô bois!
Et toi, vieille demeure, ô maison autrefois
En rires, en beaux chants, en couronnes fréquente 1
0 porte, ô seuil facile où dans la molle achante
Veille le vieil Hermès de bois de citronnier,
Je viens vous saluer de ce salut dernier.
Salle qui t'égayas le jour que je suis née I
Toi, l'appui du foyer, colonne où chaque année
Mon père mesurait en se réjouissant
La récente hauteur de mon front grandissant I
Pavé clair, parfumé d'essence aux jours de fête,
Et que je vis longtemps si voisin de ma tête,
Lorsque mon scarabée aux élytres d'azur. Captif au long d'un fil grimpait le long du mur, Et quand, pliant l'osier en une trame égale, Je faisais une cage à ma brune cigale! Et toi, lampe prudente, adieu donc pour jamais.
Quelle intime émotion dans ces quelques vers, et comme la jeune fille regarde l'enfant qu'elle était avec une grâce de regret ineffable! Mais nous voudrions tout citer de ce drame d'amour, qu'accompagnent dans le même volume d'autres poèmes : Leucoiwè, la Vein-e , la Pia, la Prise de voile, VAîUeur à un ami.
Le premier est très beau, mais, à notre avis, moins limpide, moins personnel que les Xoces corinthiennes; le sonnet de la Veuve e?,\. parfait dans sa forme concise ; la Prise de voile a inspiré cette année deux poètes qui l'ont traitée avec leur talent différent. M. François Coppée a entouré le sujet de son atmosphère extérieure. Ta rattaché à la vie mondaine, aux réflexions émues d'un passant qui regarde; M. France l'a confiné dans l'air rare et sanctifié du cloître, et tous deux ont réussi. Cette religieuse d'après Zurbaran, que M. France agenouille devant son rêve évanoui, ne fait point pâlir la charmante novice qui livre, pour relever dans la balance éternelle « le plateau des scandales, »
Tout l'or de ses cheveux épandu sur les dalles...
Quant à la dernière pièce : VAiUeuo' à un ami, nous demandons à en transcrire quelques strophes pour montrer quel charme la poésie peut donner aux plus connus de nos paysages, ou plutôt de nos aspects parisiens :
Fatigués, vers le soir, de la plume et du livre, Dans le proche jardin nous errons bien souvent; Toujours surpris de vivre et de regarder vivre, Nous jetons de vains mots emportés par le vent.
Un avare soleil de novembre s'incline Et chasse les enfants, et les jeux et les cris, Seul l'Occident revêt une teinte opaline ; Le cygne du bassin vogue sous un ciel gris.
La bise fait rouler les feuilles du platane Au sable de l'allée et fouette également Les cheveux tout blanchis au col d'une soutane Et le tulle qui presse un visage charmant.
Et nous montons, ami, sur les belles terrasses. Là, des couples troublés viennent s'entretenir Sous le marbre où revit, fleur des anciennes races. Quelque dame de France au plaisant souvenir.