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LE BAL

Je me souviens que j'avais six ans, que j'allais au bal pour la première fois et que sur un jupon bleu de ciel une robe blanche relevée avec des roses faisait de moi un petit semblant de marquise. J'avais aussi les cheveux crêpés, de la poudre, et, rien qu'en y pensant, je sens la chaleur du fer à friser, le froissement des papillotes et ce petit nuage frais et blanc qui tombait parmi les boucles comme une neige très fnie, pendant que ma mère, déjà parée, mon père qui riait de me voir, tenaient chacun une bougie à la hauteur de la grande chaise où le coiffeur m'avait assise.

En voiture, je crois bien que j'ai dormi, car mon souvenir se réveille seulement dans une antichambre pleine de douillettes ouatées. Déjà, dès en entrant, on entendait un peu de musique, des petits pieds ébranlant le parquet, et des bouffées de voix confuses. Je prends la main d'une petite Alsacienne en corsage de velours, et maintenant voici l'éblouissement des glaces, des clartés. Le

piano étouffé, assourdi par les voix de tout ce petit monde assemblé, cette confusion de la grande lumière, qui faisait sous le lustre toutes les couleurs flottantes à force d'intensité, les rubans, les fleurs, les bruyères blanches des jardinières, les visages animés et souriants, tout m'est resté longtemps ainsi qu'un joli rêve avec le vague des choses reflétées, comme si, en entrant, j'avais vu le bal dans une glace , les yeux un peu troublés par l'heure du sommeil.

Au bout de cinq minutes, le silence se fait, le salon s'agrandit, le piano commence. C'est peutêtre le seul bal oii j'aie vraiment dansé. Nos petits pieds marquaient fièrement la mesure , l'attendaient, la sentaient passer dans les accords comme le battement d'une horloge invisible qui nous aurait mesuré toute cette joie. Il y avait des rondes dans un coin du salon. Les tout petits sautaient en se tenant par la main, et la soirée s'avançant, de jeunes garçons s'endormaient au bord des canapés avec de gros soupirs quand on les dérangeait en passant. Mais les marquises, les bergères, les Suissesses , sans cavalier , polkaient bravement ensemble, comme à la leçon de danse, en s'appliquant de tout leur cœur.

Jusqu'à ce bienheureux jour, la danse n'avait été pour moi qu'une étude, dans une grande salle au parquet bien ciré, nue et vide, et qui ressem-

blait à une classe. Aux murs, en guise d'ornement, on voyait une foule de petits cadres, des tapisseries au petit point, des bouquets de cerises, des chats sur des coussins, le tout finement et patiemment nuancé. C'était l'ouvrage des filles de la maison. Elles étaient cinq, habillées toujours de même, qui prenaient sous leur direction toutes les élèves du père par âge et par taille. Nous dansions donc, partagées en escouades et menées par ces fillettes qui avaient su danser avant d'apprendre à lire et faisaient tous les exercices les yeux fixés sur l'archet du professeur, un archet infatigable, rageur et sec, s'escrimant sur un violon qui n'avait plus que le souffle.

Quelquefois une de ces enfants ouvrait le piano et jouait un de ces vieux quadrilles jaunis et vieillis, avec des figures qui s'appellent la trènitz, ou bien des valses interminables ayant un titre allemand et des vues de lac à la première page.

Il y avait loin de ces leçons en tablier de classe, un vrai travail, une fatigue, au bal charmant où je me trouvais.

Ici, on entendait bien quelquefois : « Arrête-toi... tiens la tête droite... « Mais on passait si vite que les voix des mères se perdaient dans le tourbillon et le petit coup d'éventail des jupes qui s'élargissaient en tournant. C'étaient à chaque instant des nattes dénouées, des frisures déroulées, car les

petites filles qui n'ont pas encore l'habitude d'être coquettes ne gardent pas longtemps l'équilibre de leur parure. Il fallait s'arrêter pendant que les autres continuaient, que le piano précipitait ses mesures, et l'on frappait du pied tout doucement avec l'impatience d'être libre et d'aller reprendre §a place.

Un moment — comme je passais près d'une fenêtre — j'aperçus, derrière le rideau soulevé, un coin de boulevard, les trottoirs ruisselants, le gaz triste et des passants dans cette ombre qui me semblait si noire, du salon chaud, lumineux où je la regardais. Vraiment, j'eus une grande pitié de penser qu'il faisait si vilain dehors, que tous ces gens attardés, dont quelques-uns portaient des paquets ou menaient de lourds camions, n'étaient pas au bal comme moi, costumés, poudrés, heureux, et que des voitures passaient sans s'arrêter sous nos fenêtres, tendant comme deux yeux fixes leurs lanternes brillantes vers quelque but inconnu. Mon bonheur me sembla tout à coup très restreint, et je crois que ma joie fut diminuée de l'idée qu'elle tenait si peu de place.

Plus tard, j'eus un autre désenchantement.

Un jour de visite, je revis ce salon oii j'avais dansé, mais tel qu'il était* vraiment et non plus dans la féerie du bal. Ce n'était qu'une pièce très ordinaire, ornée de rideaux plus ou moins fanés, de

meubles plus ou moins dorés. A.vec ces yeux étonnés des enfants qui voient tout d'un regard, je remarquai une quantité de bougies éteintes dans les cristaux du lustre, le piano correctement fermé, les bruyères desséchées presque mortes dans leurs vases de porcelaine, et je pensai à mon joli costume de marquise, plié tout au fond diine armoire, où il devait rester très longtemps, immobile dans sa petitesse et sa grâce de poupée, pendant que je grandissais trop vite pour espérer de le remettre une autre fois...

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