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LA GRANDE OURSE

La Grande Ourse, archipel de l'Océan sans bords, Scintillait bien avant qu'elle fût regardée, Bien avant qu'il errât des pâtres en Chaldée ^ Et que l'âme anxieuse eût habité les corps.

D'innombrables vivants contemplent depuis lors Sa lointaine lueur aveuglément dardée; Indifférente aux yeux qui l'auront obsédée, La Grande Ourse luira sur le dernier des morts.

Tu n'as pas l'air chrétien, le croyant s'en étonne,

0 figure fatale, exacte et monotone.

Pareille à sept clous d'or plantés dans un drap noir.

Ta précise lenteur et ta froide lumière Déconcertent la foi ; c'est toi qui la première M'as fait examiner mes prières du soir.

Sainte-Beuve, lui aussi, a excellé dans le sonnet, c'est-à-dire dans le maniement des quatorze vers qui le composent; mais sa manière un peu mièvre nuit à l'effet de ce petit poème dont la note doit être profonde et retentissante sous peine de s'éteindre sans avoir été 'entendue. Joséphin Soulary, le comte de Grammont se sont fait une spécialité de cette forme poétique, sans songer à la monotonie qu'une

coupe toujours pareille devait amener forcément dans la pensée. En effet, l'habitude de s'exprimer en un nombre déterminé de vers lui tient lieu de niveau ; elle se développe, se conclut sans surprises, sans imprévu. Pourtant, Rêves ambitieux, les Deux Mères, de Joséphin Soulary, se classent dans les plus belles pages du Livre des sonnets. Auguste Barbier, Louis Bouilhet, Armand Silvestre, Catulle Mendès, A. Mérat, Anatole France, Georges Lafenestre confondent l'ancienne école et la nouvelle dans une même fraternité de talent. Citons, pour fmir, M"° Louisa Siefert, dont le nom féminin accompagne, dans le volume, celui de Louise Labé, avec on ne sait quelle ressemblance charmante de sentiments douloureux vaguement exprimés.

Au résumé, voilà un recueil où presque tout serait à reproduire ; nous ferons pourtant quelques critiques. Ainsi l'œuvre d'Armand Silvestre et de SuUy- Prudhomme fournissait des morceaux encore plus remarquables que ceux qu'on a cités. Puis l'absence de MM. Léon Valade et Léon Dierx étonne parmi ces noms de poètes modernes où ils sont de droit en compagnie habituelle. Nous savons telle pièce du recueil, comme le Plongeur de Henri Mïirger, qui serait avantageusement remplacée par n'importe quel sonnet de ces deux jeunes écrivains. Faut-il dire aussi qu'une de nos superstitions est choquée. Pourquoi au fameux sonnet d'Arvers, si souvent

donne comme modèle, ajouter cette petite note inutile : Imité de V Italien?... Voilà une malice de pédant et qui nous choque d'autant plus que le sentiment discret et contenu dont cette pièce parfaite d'un bout à l'autre est animée n'a rien de la fougue italienne... Ce qu'on ne saurait trop louer par exemple, c'est le soin que l'éditeur a apporté à cette publication et qui surprend même les lecteurs habitués aux splendeurs typographiques de la maison Lcmerre. Le caractère, d'une finesse et d'une clarté extrêmes, arrive à être dangereux pour les vers médiocres, rares, il est vrai, dans un recueil assemblé avec goût et recherche , en dépit des quelques critiques que nous avons cru devoir faire.

LES ISGLO D'OR

Les lies d'or, poésies de Frédéric Mistral.

Frédéric Mistral, Tauteur admiré de CaJendal et de Mireille, vient de publier un volume de poésies diverses dont il nous explique le titre dans une courte préface qui est en même temps une biographie, c<. Les Iles (Vor, cela, j'en conviens, peut sembler ambitieux, mais on me pardonnera lorsqu'on saura que c'est le nom de ce petit groupe d'ilôts arides et rocheux que le soleil dore sous la plage d'Hyères. Et puis, à dire vrai, les moments célestes dans lesquels l'amour, l'enthousiasme ou la douleur nous font poètes, ne sont-ils pas les oasis,les îles d'or de l'existence? »

L'inspiration du poète toujours illuminée par la nature de Provence, parfumée de ses baumes vivaces, se place bien d'ailleurs dans ces « isclo d'or » baignées par la Méditerranée qu'il a si bien chantée; il semble à ce titre original qu'on voie ses poèmes dispersés dans une étendue transparente,

assez près de la terre pour en recevoir les échos et les semences, mais entourés de tous côtés de la seule nature et de l'infini.

Un détail plein de grâce dans le regard rapide que jette Mistral vers son enfance et ses antécédents : son père et sa mère se sont rencontrés comme Ruth et Booz au bord d'un champ moissonné, alors que l'homme déjà vers le milieu de rage ressemblait lui-même à un épi mûr, mais encore ferme et droit, et la jeune fille à quelque fleur champêtre ; mais ici laissons parler la préface :

« — Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom? — Elle répondit : Je suis la flUe d'Etienne Poulinet, le maire de Maillane. MonnomestDélaïde. — Comment, dit mon père, la fille de Poulinet, qui est maire de Maillane, va glaner! — Maître, répliquat-elle, nous sommes une nombreuse famille : six filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il ait assez de bien, comme vous savez, quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous répond : Mes fillettes, si vous voulez de la parure, gagnez-en! Et voilà pourquoi je suis venue glaner. »

Les premières années du poêle dans le bien paternel, ses études classiques au collège d'Avignon, puis son retour,, son séjour définitif au petit pays de Maillane, exphquent bien son génie très naturel, très personnel, mais aussi savant que naïf.

Sa poésie ressemble à une de ces filles de riches

fermiers, grandies dans le parfum sain des étables, des fraîches laiteries, des foins nouveaux, que Ton envoie à la ville faire une éducation de demoiselles, mais qui, plus tard, revenues au village reprennent leurs occupations rustiques, les mêlent à leurs souvenirs de jeunesse, et toujours robustes et belles drapent un tablier de paysanne sur leurs robes à la mode , voilent d'une coiffe leurs cheveux ondes, et conservent un piano dans la salle basse où file la grand'mère.

Certes, cette jolie langue provençale tout ensoleillée d'intonations latines et espagnoles est naturelle au poète; mais nous devons bien penser, et c'est là son plus grand honneur, qu'il l'a conservée par amour, et parce qu'il lui devait peut-être ces premières émotions intimes, ces rencontres subites de la pensée et du mot, où l'enfant se sent poète, à l'accord inattendu de toutes ses facultés ; il l'a ranimée, cette langue, ressuscitée des vieux contes, des dictons, du langage populaire où les idiomes tiennent par leurs racines, tandis que les livres, les parchemins en gardent surtout la floraison éphémère; il a remué la poussière des villes disparues pour cette reconstruction triomphante, et, d'un dialecte ainsi retrouvé, il a formé le durable monument de ses poèmes. Si nous disions que la langue d'oc peut périr, parce que Mistral vivra, il ne nous le pardonnerait peut-être pas; aussi aimons-nous

mieux affirmer que tous deux seront immortels, soutenus l'un par l'autre.

Les chansons, à notre avis, forment la plus charmante partie de son recueil, et nous pensons que c'est parce que les poètes de Provence continuent la tradition des anciens trouvères et font encore des poésies pour être chantées, ornent, agrandissent, enrichissent les vers de toutes les ressources de la mélodie. Nous citerons d'abord \ Hymne au soleil, dédié à Uoumanille, un poète provençal lui aussi, puis le Bastlmèii, une chanson de mer :

Loil haslimèn vèn de Maiorco Emé d'arange wi cargamen.

Le bâtiment vient de Majorque Avec un chargement d'oranges.

Ici il n'est question ni de tempêtes ni de naufrages, mais seulement des expéditions pacifiques d'un fin voilier,

Tout flame-noà calafaia

Couine un grand pèis vesti d'escaumo

E trélasenl de tout cousta,

Tout battant neuf calfaté

Comme un grand poisson vêtu d'écaillés

Et reluisant de tout côté,

qui s'en va de Majorque à Frontignan, à Cette, à

Maguelone, à Port-Vendre, transportant du vin, des fruits, du blé, des oranges sur les flots nacrés de la Méditerranée, et abordant dans des pays d'abondance, à ces ports lumineux creusés en coquilles dans tout le rocher de l'Estérel. Mais la plus importante de ces chansons, c'est \ Aqueduc, une délicieuse légende, d'un style coquet, un peu afTecté, mais si charmant! Nous allons essayer delà raconter : Jadis au pays d'Arles, au temps des fées, était une reine jolie comme une fleur, et que l'empereur romain vint demander en mariage. — Après un premier refus : « Je serai à toi, lui dit-elle, quand tu m'auras amené sur un pont, à travers la Crau, la fontaine de Vaucluse. )) L'amoureux que la foi soutient, entreprend d'une grande ardeur ce travail gigantesque, rassemble des ouvriers, fait combler les ravines, niveler les monts, creuser le fossé à travers forêts et pâtures. Enfin, après tant de peines, l'aqueduc s'élève, et ceci est bien une légende de ce passé où Arles était aux Romains; car partout dans le Midi, ils ont tracé leur passage avec des travaux de cette sorte, amoncelant les pierres et détournant les fleuves.

En Arle enfin la Sorgo

0 honurl Un beù matin desgorgo

Si fîoi pur

Au toumbant clarineù En trépant counie d'agnèu Tout wi pople palineù Beà à plen hournèu.

En Arle enfin la Sorgue,

0 bonheur 1 Un beau matin dégorge

Ses flots purs.

A la claire chute d'eau En trépignant comme agneaux Tout un peuple pâle Boit à plein courant.

Le mouvement de cette strophe est magnifique, avec cette ressource de la langue provençale dont quelques substantifs ont des terminaisons semblables aux verbes, ce qui varie les rimes à l'infini, et permet d'éviter la monotonie des mots de même nature s'entremôlant chaque fois dans les couplets.

L'empereur romain a donc bien rempli sa promesse. Voyons maintenant comment la princesse d'Arles tiendra la sienne; ceci est un petit chefd'œuvre de grâce, de finesse, de coquetterie; il semble qu'on entende, en effet, une de ces Arlésiennes élégantes, un peu attifées, qui traînent les

terminaisons des mots tout en parlant, les modulent de la voix et du regard :

Merci, grand emperaire, Sias trop bon!

Mai au soà poudès traire Voste pont.

Merci, grand empereur, Vous êtes trop bon!

Mais vous pouvez jeter par terre Votre pont.

Elle aime, l'inconstante, un petit Mrralié (porteur d'eau) qui lui apporte l'eau le matin.

Adiou, cavalié!

dit-elle en terminant; et cette façon alerte de jeter son adieu, cette révérence prompte par laquelle elle donne congé au puissant empereur, n'est pas le trait le moins joli de la chanson.

Tout est parfait ici, le ton, le sujet; pas d'hésitation ni de longueurs : cela s'en va droit au but, comme la Sorgue vers Arles sur l'aqueduc improvisé; et quelle source jaillissante courant toujours sur quelque baume, et roulant parmi les fraîches images de rencontre quelque débris antique, poussière d'histoire ou de légende !

Mais la page capitale des Isclo cVor, c'est le poème du Tambour cVArcole.

A l'annado italico Fan pichounet tambour Que pèr la Republico Boumbounejo cVamour.

A l'armée d'Italie Est un petit tambour Qui pour la République S'en va battant d'amour.

C'est un enfant, ce petit tambour, un paysan de Cadenet ; mais voici qu'à une grande bataille, alors que l'armée toute prête à reculer va céder le 'passage d'un pont à l'ennemi, il fait si bien sonner ses baguettes et frémir l'âme de la France dans une charge enragée, qu'il relève tous les courages, tous les enthousiasmes. Les soldats se précipitent et

Gantant la Marsiheso, Gantant la liberta, Per l'armado franceso Lou pont es empourta.

Gliantant la Marseillaise, Chantant la liberté.

Par l'armée française Le pont est emporté.

Nous pouvons ainsi esquisser la première partie du poème ; mais il est impossible d'en rendre l'effet, la furia, et les vers sonores et courts, se précipitant comme le pas d'une armée au combat, ou comme les ronflements courageux du petit tambour.

L'auteur nous raconte ensuite l'écho rapide de cette gloire d'enfant, comment il fut fêté, choyé, admiré, puis comment il retomba dans la foule, reprit sa place dans le rang, sans qu'il en fût rien de plus de son héroïsme d'un jour.'

Néant de la célébrité! Plus tard vieux et déjà infirme, le pauvre soldat voyant l'oubli des hommes, et le peu que laisse après elle l'heure la plus triomphante, se prit à regretter sa jeunesse morte au service de la patrie et toute sa vie d'homme aboutissant aux tristes Invalides. Mais un jour qu'il entretenait ces pensées désolantes, passant près du Panthéon, et levant les yeux « vers le fronton géant tout neuf alors, » dans la pierre soHde et sculptée, il vit son image en triomphe sur la frise de la façade.

Ici, il nous faut citer l'auteur dont aucune description ne saurait atteindre l'éloquence.

Emhriaga de son proumié foulige, En se vesènt tant mit, en plen releù, Sus lis an, sus li nicà, sus li aurige, Dins la glori, l'azur et lou souleu, Seniigué dins soun cor un dons gounflige E rede mort toumbé sus lou carreii.

Ivre de sa folie première,

En se voyant si haut en plein relief,

Sur les ans, sur les nues, sur les orages,

Dans la gloire, l'azur et le soleil,

Il sentit dans son cœur un doux gonflement

Et raide mort tomba sur le carreau.

N'est-ce pas que c'est admirable, cet homme suffoqué de gloire et mourant du plus noble orgueil 1 Il est impossible de lire cette pièce de sang-froid et les yeux secs, et l'émotion qui arrive à la fin est encore moins dans la pensée que dans les mots, dans la montée de ce lyrisme planant comme l'âme môme, victorieuse et délivrée, du héros obscur.

Nous nous sommes étendu longuement sur ces poèmes parce que, à notre avis, ils tiennent la tête du recueil ; mais combien d'autres mériteraient d'être cités, analysés entièrement ; partout les vers abondent; nous entendons ces vers trouvés et non travaillés qui arrivent tout à coup parmiles autres, comme si le langage rimé n'était qu'un idiome perdu dont les poètes ont seuls le privilège de conserver quelque mémoire.

Dans la partie intitulée : les Rêves, la Commu- 711071 des Saints, le Blé lunaire sont vagues en effet, tremblent comme des visions.

La luno barbano La lune fantôme

Debano Dévide

De lano. De la laine.

La luno harhano - La lune fantôme

Debano Dévide

De lin. Du lin.

Mêlés à ce refrain, à ces blancheurs que la nuit disperse autour d'elle, les taillis massés d'ombre, les hiboux aux yeux cristallins, les chauves-souris silencieuses, et l'horloge sonnant tous ses coups, et le songe somnolent des vieux contre la cheminée, et le rêve d'amour des jeunes qui cueillent « dans la brume, le blé lunaire, à plein corbillon, » tout glisse, apparaît, s'éclaire pour retomber dans la confusion curieuse de la nuit. Le refrain luimôme, ces deux vers qui nous montrent la lune filant ses rayons « de laine ou de lin, » j^renferme une charmante image de veillée et se dévide entre les strophes avec la ronde monotonie du rouet. Mais il nous faudrait tout citer pour donner la véritable saveur de cette œuvre originale parmi toutes, et qui prend sa place, malgré son accent particulier, au milieu des livres les plus modernes. Ce n'est pas seulement la Provence avec sa campagne biblique, ses champs d'oliviers, de figuiers et de vigne qui se lève entre les feuillets lumineux des Isdo d'or ; une humanité sereine s'en dégage aussi, parmi des accents de foi, de douleur et d'amour. C'est ce qui assure le succès de ces poèmes écrits en provençal sur des pensées universelles.

El maintenant devons-nous regretter que l'auteur ne se soit pas servi simplement de notre langue française si riche en combinaisons, en tours savants et pittoresques qu'il n'est pas de rusticités grandioses qu'elle ne puisse exactement traduire ; nous ne le pensons pas. Peut-être y eût-il perdu cette facilité qui est une grâce et le bonheur de penser d'abondance sans avoir besoin de transposer dans des mots moins familiers à son oreille ses impressions de chaque jour; cor, nous le répétons, Mistral .vit à Maillane, dans un bourg de paysans, avec un horizon d'Alpilles bleues, de clochers dentelés et de cyprès serrés en murs contre les attaques viclenles du vent de mer. Avignon, la cité des papes, Arles toute groupée autour de son cloître de Saint- Trophime et de ses arènes antiques, la ville en -poussière des Baux, sont voisines, ce qui fait que le passé est plus familier au poète que toutes nos modernités. Pourtant il soigne artistement ses vers, et suit exactement, peut-être sans s'en douter, la progression constante des formules poétiques.

En cette saison de frimas, dans notre Paris sceptique par habitude, le livre de Frédéric Mistral arrivant au milieu des nombreuses publications de fin d'année, fait penser à ces fruits exotiques qui se montrent en ce moment aux devantures transies des boulevards. Ce sont des maturités éclatantes, des feuillages tenaces, des pulpes si bien nourries

d'un été durable que le froid ne peut les pâlir; des souvenirs de voyages, de pays parcourus ou rêvés, vous viennent en foule devant ces splendides étrangetés ; et s'il y a une surprise dans leur goût inconnu, elle se môle bientôt au regret intense et sans merci du soleil exilé.

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