‹ Impressions de théâtre (volume 2)Chapitre 5 sur 14 · GEORGE SAND. 1Î · texte numérisé non relu

GEORGE SAND. 1Î

< Qoe n ai- je yn le joar quelques lastres plus tard ! Disais- je; en ses bontés peut-être aurais- je part... »

J'aimais quand j'étais jeune, et ne déplaisais guère ; Qoelquefois de soi-même on cherchait à me plaire ; Je pouvais aspirer au cœur le mieux placé :

Mais hélas ! j*étais jeune, et ce temps est passé. Le souvenir en tue, et Von ne Fenvisage Qa*avec, s'il faut le dire, une espèce de rage ; Od le repousse, on fait cent projets superflus : Le trait qu'on porte au cœur s'enfonce d'autant plus; Et ce feu, que de honte on s'obstine à contraindre, Redouble par l'effort qu'on se fait pour l'éteindre.

Martian aime sans être ridicule, — mais sans être aimé... Le deuxième pas a été fait, si je ne me trompe, le 11 fe'vrier 1734, par Christophe-Barthélémy Fagan, dans un petit acte en prose intitulé : la Pupille. Jusque-là, toutes les fois qu'on nous montrait des « pupilles » au théâtre, ces frivoles créatures aimaient quelque jeune cavalier, détestaient leur tuteur et passaient leur temps à. lui jouer de mauvais tours. La charmante et sérieuse Julie aime le sien, contre tout usage et toute tradi- ) tion, et bien qu'il ait vingt ou vingt-cinq ans de ' plus qu'elle... Lui, Texcellent Ariste, a pour sa pupille tendresse de cœur, et même quelque chose de plus. Mais il est sage, il sait qu^il ne doit point songer à pareille folie, et est à mille lieues de soupçonner ce qui se passe dans le cœur de la jeune fille. Il faudra donc que ce soit Julie qui

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parle et qui confesse son amour. Gomment ferat-elle? Elle prend pour cela les détours les plus ingénieux. Arisle ne comprend toujours pas : il veut même la marier à un petit marquis dont il la croit éprise... Et je ne puis me tenir de vous citer ici une bien jolie scène.

ce Je ne sais comment déclarer mes sentiments au marquis, dit Julie à son tuteur : si je lui écrivais ? — Eh bien, écrivez. — Mais ne voudrez-vous pas écrire à ma place ? Je dicterai. » Et voici ce qu'elle dicte : « Vous êtes trop intelligent pour ne pas savoir le secret de mon cœur. Mais un excès de modestie vous empêche d'en convenir-.. Tout vous fait voir que c'est vous que j'aime... Je vous suis déjà attachée par la reconnaissance... »

AmsTE, à part, — Delà reconnaissance au marquis?

JULIE. — Ecrivez donc, Monsieur.

ARiSTE. — Allons. {A part.) 11 faut écrire ce qu'elle veut. (Lisant après avoir écrit,] « Par la reconnaissance. »

JULIE, dictant. — « Mais j'y joins un sentiment désintéressé, et pour vous prouver que vous devez bien plus à mon penchant..., je voudrais n'avoir point reçu de vous tant de soins généreux dans mon enfance. »

ARISTE, sans écrire. — Y pensez-vous, Julie ? (A part.) L'ai-je entendu, ou si c'est une illusion?

JULIE, à part. — Pourauoi ai-jé rompu le silence?

GKORGESAND. 121)

Je me doutais bien qu'il recevrait mal un pareil aveu.

ARiSTE, se levant, — Julie I JULIE. — Ariste I

ARISTE. — A qui donc écrivez-vous cette lettre ? JUUE. — C'est au marquis sans doute.

ARISTE. — Il ne faut donc point parler des soins de votre enfance. Ce serait un contre-sens.

JULIE. — J'ai tort... jeTavoue; et cela ne saurait convenir.

ARISTE. — C'est donc par distraction que cela vous est échappé?

JULIE. — Assurément. Les bienfaits n'étant point à lui, il n'en doit point recueillir le salaire.

ARISTE. — Voyez donc ce que vous voulez substituer à cela ?

JULIE. — J'en ai assez dit pour me faire entendre. ARISTE. — En ce cas, il ne s'agit donc que de finir le billet par un compliment ordinaire, et de l'envoyer de votre part?

JULIE. — Envoyez-le de ma part, puisque vous croyez que je le doive faire.

Vous imaginez-vous cette scène jouée par M. Worms et par M*^® Reichenberg, et tout ce qu'ils sauraient y mettre?

Que la littérature soit devenue indulgente — quelquefois et par exception — aux amours tardives des hommes, cela n'a rien, après tout, de surprenant. C'est que ce sont des hommes qui font les

livres et les comédies. Au reste, ils n*ont eu qu*à exagérer une indication de la nature. Elle veut, la bonne nature, que Daphnis soit mûr pour Tamour quelques années plus tard que Chloé. Il ne s'agit que d'allonger un peu cet intervalle normal et nécessaire. Puis, Thomme n'est pas seulement l'amant, mais le maître et le protecteur. Ces fonctions admettent ou même réclament la supériorité de l'âge ; et il faut que l'homme soit bien vieux pour rêtre trop. Enfin, dans la pensée des sociétés primitives, la femme est serve et sujette ; elle appartient à l'homme, elle est sa chose. Si donc l'homme, à cause de son âge, ne lui donne aucun plaisir, — du moment qu'il en prend lui-même, il ne saurait être ridicule, Abraham fut-il ridicule d'aimer Agar, et Booz d'aimer Ruth la Moabite ? Ainsi, c'est par un retour à la simplicité biblique et à la candeur de la vie patriarcale (retour timide encore) que la littérature a fini par venger Arnolphe et les amoureux quinquagénaires des vieilles railleries classiques. Aujourd'hui, il est parfaitement admis (en attendant mieux) que les hommes de cinquante ans ont le droit d'aimer. La dernière comédie de M. Pailleron, la Souris^ n'a fait que constater ces nouvelles mœurs. Et de fait, regardez autour de vous. Vous verrez qu'en général les jeunes gens se dispensent d'aimer et se contentent, très philosophiquement, d'un peu de libertinage. Mais si d^aventure vous connaissez quelque amoureux authentique, je gage-

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rais qu'il a des cheveux gris. Il y a à cda bien des raisons, qu'on trouverait si on avait le temps. Les jeunes gens d'aujourd'hui ont, beaucoup trop tôt, une espèce d'expérience générale, très sèche et défiante, qu'ils respirent dans l'air et qui leur vient aussi des livres. Ils vivent là-dessus une vingtaine d'années, se croyant très forts. Puis, un beau jour, quand leur a position » est faite, ils s'aperçoivent qu'ils ont été dupes de leur pauvre sagesse, de leur banal positivisme... et ils connaissent l'amour — l'amour pour de bon — juste à l'âge où ils devraient songer, comme Tircis, à faire retraite. L'ordre des choses est renversé. 11 n'y a plus que les hommes mûrs qui aient des passions. Et, comme dans tous les pays ce sont surtout les hommîes mûrs qui sont au gouvernement et qui dirigent les affaires, il n'est pas étonnant que tout aille si mal chez nous... Sérieusement, je crois tout au moins qu'une des causes secondaires des innombrables maux publics et privés dont nous souffrons, c'est la jeunesse des quinquagénaires. . . .

Je reviens à mon sujet. Je disais que c'est par un égoïsme tout naturel que nous avons prolongé pour les hommes, en littérature, l'âge de l'amour. Et c'est justement la raison qui fait que nous avons très longtemps marchandé la même faveur aux femmes. Car les intérêts des deux sexes étant contraires, ce que nous nous étions octroyé à nousmêmes par souci de notre plaisir, nous ne pouvions

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l'accorder aux femmes que par un efifort de générosité et de désintéressement. Au reste, tandis que dans l'amour d'Arnolphe pour Agnès il n'y a qu'un écart démesuré des âges, il y a, dans l'amour de Bélise pour Glitandre, un renversement de leurs rapports normaux, ce qui est plus grave. Et c'est pourquoi Molière, Regnard, Lesage, Dancourt ont été si durs pour toute une classe d'amoureuses, et pourquoi Marivaux lui-même a raillé si cruellement, dans le Paysan parvenu, la pauvre M"* Habert...

C'est peut-être en devenant à la fois plus indulgents, plus équitables, plus tendres, et aussi plus intelligents, plus raffinés, plus délicatement voluptueux, que les hommes se sont décidés à allonger, pour les femmes, la saison d'aimer. (Je ne parle que de la littérature, car, dans la pratique, il y a toujours eu des accommodements de toutes sortes.) D'honnêtes gens ont remarqué que si, au point de vue des épicuriens grossiers et d'esprit court, la femme n'est vraiment délicieuse (à la façon d'un excellent fruit) que dans l'extrême jeunesse, il est cependant vrai que toute sa grâce, toute sa séduction, tous les trésors secrets de sa sensibilité et toutes les ressources de sa coquetterie..., bref, toute la saveur de sa • féminilité » (pour parler la langue d'aujourd'hui) ne se développe pleinement que beaucoup plus tard... Il s'agit de saisir l'heure où cette féminilité est arrivée, par le temps, au dernier degré de perfection, sans que la femme ait cessé d'être

GEORGE SÀKD. 13^

désirable Jasqa'où donc lui permettrons-nous

d'être amoureuse? — J'entends amoureuse aimée... Vous sentez bien qu'il n'y a ici que des cas, mais pas de règle absolue. Je rappelle seulement que c'est vers la fin du dernier siècle que la littérature a commencé à reculer pour les femmes l'heure du renoncement. Jean-Jacques Rousseau, puis Laclos n'ont pas été étrangers à cette bonne œuvre. Balzac l'a continuée. Les femmes lui doivent beaucoup...

Nous n'avons donc été nullement choqués, à la Comédie-Française, de voir une fort belle femme de trente ans (elle a un peu plus dans le roman) épouser un beau garçon qui en a vingt-trois. Et, si j'ai laissé entendre que François le Champi était une pièce hardie, c'est qu'il y a là autre chose que le mariage d'une amoureuse un peu maternelle avec un amoureux dont elle est Tainée. 11 y a, chez le Ctiampi, et surtout chez Madeleine, une transformation de sentiments qu'il était bien difficile de nous expliquer et de nous mettresous les yeux,sans nous causer quelque malaise et sans éveiller dans notre esprit des images quelque peu déplaisantes.

Le cas de M«e de Warens n'est point le même et peut-être nous heurte-t-il moins. C'est une histoire franchement sensuelle. C'est à prendre ou à laisser. M--* de Warens a des façons de mère par la force des choses, et à cause de Vàge de son petit ami; mais au fond, c est une amoureuse, — et cela dès le début.

lU IMl»UESSI0N8 DE TUÉATRE.

Ici, nous voyons d*abord Madeleine Blanchet traiter François comme son fils, Taimer comme tel. Ces relations supposent chez elle la douceur, le calme etFautorité d^une affection qui protège; chez lui, un sentiment profond de reconnaissance et de respect; chez Fun et Tautre, Toubli absolu du sexe. Or, tout à coup François aime Madeleine comme on aime une femme, et elle Taime comme on aime un homme. C'est-à-dire que tout est renversé. Bès lors, nous nous représentons, malgré nous, François et Madeleine dans des attitudes et avec des façons d'être radicalement diUérentes de celles du respect filial et de Tautorité maternelle. Et alors il nous semble qu'ils commettent je ne sais quel inceste moral. D'où vient cela? C'est que notre imagination fait coexister (à tort) le passé et le. présent. Dans la réalité, au moment où le Champi devient amoureux de Madeleine, il n'est plus soa fils adoptif , mais il Test encore pour nous; au moment où Madeleine répond à cet amour, elle n'est plus sa mère ; mais, pour nous, elle lest encore* Pour que nous ne soyons pas gênési il faut nous faire sentir que depuis longtemps ces deux êtres ont cessé, à leur insu, d'éprouver l'un pour l'autre les sentiments d'une mère et d'un fils et quB ce passage de l'affection - insexuelle et sacrée au désir d'amour s'est accompli très secrètement, dans le fond le plus caché de leur conscience, et sans qu'ils en aient eu d'abord aucun soupçon. Il y a des choses qu'on no

VABiEiés : Les Jocrisseê de VAmour^ comédie en trois actes de Théodore Barrière et Lambert Thiboust.

25 février i887.

Les Variétés ont repris les Jocrisses de V Amour. Cela ressemble bien à un chef-d'œuvre. Il y a là comme une férocité, une allégresse canaque dans la. satire. L'âme de cet énergique vaudeville, c'est la haine de Tamour, haine absolue et inexpiable.

L'amour, l'invincible amour qui dompte les hommes et les dieux, le délicieux amour qui soupire au clair de lune ou d'étoiles et qui mêle deux vies dans un baiser, le tragique amour qui sanglote, qui rugit et qui tue, Imévitable amour qui remplit les trois quarts des livres écrits par les hommes, la comédie de Barrière nous en fait la grotesque peinture avec une sorte de mépris furibond. Jamais, peut-être, l'aveuglement, la puissance d'illusion, la crédulité, l'imbécillité, l'injustice, la folie qui accompagnent l'amour, qui sont l'amour même, n'ont été rendus avec tant de force et de cruauté. Les Jocrisses

semblent une parodie farouche de trente siècles de littérature amoureuse ; et ce qui est effrayant, c'est qu'on sent que cette parodie est la vérité même, et que ce n'est point Euripide, ni Shakespeare, ni Molière, ni Racine, ni Marivaux, ni l'abbé Prévost, ni George Sand, mais bien Tauteur des Jocrisses qui est allé au fond des choses. Les Jocrisses furen| par excellence un vaudeville schopenhauérien, alors que presque personne en France ne connaissait Schopenhauer.

Ils sont merveilleux, les trois héros de cette farce profonde. C'est bien à un mal mystérieux, à un a mal sacré » que sont en proie ces énormes fantoches; et ce qu'ils nous inspireraient, si nous savions voir et entendre, c'est une terreur religieuse. — Armand Goulu, c'est l'amour romanesque, sentimental et larmoyant. Son cas résume plusieurs milliers de romans, de la Nouvelle Héloïse à la Dame aux camélias. Il représente éminemment, sous une forme indiciblement saugrenue, le besoin d'estime dans l'amour. Il accomplit ce tour de force (je m'exprime mal ; rien ici n'est tour de force, tout e^t naturel et spontané), de croire à la pureté absolue et au désintéressement angélique d'une jeune .^ourgandine qu'il sait entretenue par un Russe ; et il lui parle de son Russe, et il lui parle de sa pureté, sans embarras, et presque dans le même moment. Ah ! que cet état d'esprit est admirable !... Je feuillette le second acte. Armand vient d'apporter des

boutons en diamants à sa Léontîne. Elle fronce le sourcil et se met à marcher avec agitation • Alors lui : « Ma Léontinel... je t'en supplie I parle, Léontine ! je t*ai offensée, ahl mon Dieu! » A ce moment, Léontine tire son mouchoir et se cache la figure en sanglotant : « Des larmes I s'écrie-t-il. Ah ! mon Dieu... Léontine !... pardonne-moi ! Tiens, je suis à tes pieds I Léontine, que t'ai-je fait? — Oh! répondelle, tu m'aç l'ait bien du mal J Armand, tu ne m^estimes donc pas ? — Moi I — Ah ! qu'un autre me traite ainsi, mais, toi! toi I — Pardonne-moi... je veux mon pardon I Dis, dis ! »

Théophile Goulu n'est pas moins beau. Il est parvenu à peu près au même degré dans la folie qu'Armand dans l'imbécillité. Théophile, c'est l'amouF tragique, l 'amour-maladie, l'amour-possession. Il connaît, lui, celle qu'il aime ; du moins, il n^a sur elle que des illusions intermittentes. Il la méprise, 1 adore et ne peut se passer d'elle. Il a la manie du suicide par amour. Il ne peut pas voir un piton dans> un mur sans essayer de se pendre, ni une fenêtre sans vouloir se jeter sur le pavé... Voici deux ou trois « répliques » qui vous donneront une idée fort exacte de son état : « ... Non, j'en ai assez... To

lui diras que je la méprise Un zouave I

moi qui lui ai envoyé onze cents francs, il y a trois jours... Elle me dit : « Je vas me payer une robe. » Et elle s'offre un militaire! Ah! je ne peux pas vivre comme ça... Adieu .. » Il enjambe )n

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J'ai peur que tout amoureux passionné, quels que soient sa condition, son esprit et son langage, ne soit en un sens un jocrisse de Tamour. S'il n'est pas nécessairement un monstre de sottise, il sera du moins, à coup sûr, un monstre d'injustice et de déraison. Car, être passionnément amoureux, c'est, par définition, préférer une créature à l'univers entier, être prêt à faire pour elle ce qu'on ne ferait pas pour un père ou une mère, pour le plus ancien et le plus fidèle ami, et cela, non parce que Tobjet aimé en est digne (il ne peut jamais en être digne), mais pour rien, en vertu d'un attrait que l'amoureux est seul à sentir, pour la couleur d'un œil, la forme d'un nez, la ligne d'une bouche... Quoi de plus absurde et de plus inique, je vous prie ?

Et pourtant... Il est ridicule, il est injuste d'aimer ainsi ? Mais aimer est doux. Les trois nigauds de Barrière sont dupés tout le temps ? Mais, sauf quelques moments d'angoisse, ils sont heureux. Envions ces jocrisses. Ils vivent d'un rêve. Saugrenu, qu'importe ? Plaignons-les seulement d'être détrompés à la fin.

Suis-je sincère en disant cela ? Toujours l'insoluble contradiction si bien exposée par Voltaire dans VHistoire d'un bon Brahmin I II est malheureux, le bon brahmin, parce qu'il n'a pas l'esprit simple ; et il y a à sa porte une vieille Indienne, bigote, imbécile et pauvre, et qui est heureuse. On demande au bon brahmin : a Voudriez-vous être cette bonne

femme? » De même je vous dis: t Armand Goalaest heureux. Voudriez-vous être Armand Goulu ?» Le bon brahmin répond négativement, et Voltaire raisonne là-dessus : « Il y a pouriant une furieuse contradiction dans cette manière de penser ; car enfin, de quoi s'agit-il ? d'être heureux ; qu'importe d'avoir de l'esprit ou d'être sot ! Il y a bien plus : ceux qui sont contents de leur être sont bien sûrs d'en être contents ; ceux qui raisonnent ne sont pas si sûrs de bien raisonner. Il est donc clair qu'il faudrait choisir de n'avoir pas le sens commun, si le sens commun contribuée notre mal être. » Mais, au reste, la question est fulile, puisque nous n'avons pas à choisir, et que, intelligents ou stupides, sages ou fous, transis ou amoureux, nous ne le sommes pas à volonté.

HjfiNUS-PLÀlsiRS : Us Filles de marbre, drame en cinq actes^ de Théodore Barrière et Lambert Thiboust.

4 mars 1SS9.

Les Filles de marbre parurent admirables, voilà

trente-six ans. Aujourd'hui, cela nous semble

presque imbécile : telle est la contrariété des

jugements humains, d'une génération à l'autre. Et

Ton se demande comment l'auteur des Jocrisses de

Famour, cet âpre et philosophique vaudeville, a pu

si niaisement s'attendrir sur ce bon Jocrisse de

Raphaël Didier, pauvre jeune homme sans défense

mangé tout cru par une méchante courtisane : telles

sont, d'une année à l'autre, la contradiction des

sentiments et l'inégalité de la sagesse dans un même

esprit. Ou plutôt, il n'y a point là de contradiction.

Il se pourrait que Théodore Barrière, avec ses

allures de Diogène et ses airs de profond satirique,

fût une àme assez simple. Il appartenait sans doute

à une race d'hommes dont Gondinet nous a donné

le type le plus adouci dans Un Parisien, celle des

sceptiques naïfs, des boulevardiers gobeurs... De là,

ses pleurs de romance sur la petite Marie, et sa

colère énorme et démesurée contre Marco de* yenue la Bête de TApocalypse, — et toute cette rhétorique fumeuse et sentimentale qui Tempêche de s'apercevoir que Marco ce n'est toujours que Margot, avec une faute d'orthographe romantique, et que ceux pour qui Margot est si terrible y mettent vraiment de la bonne volonté et sont un peu trop bétes pour qu'on s'attendrisse beaucoup sur leur cas. Car, lorsque la souffrance vient d'un tel excès de sottise, on a beau faire, on ne peut avoir pour elle qu'une pitié fort détachée et toute théorique...

L'effet des Filles de marbre est donc singulier. C'est ahurissant et réfrigérant. On n'y comprend rien du tout. On y entend des cris d'indignation et des cris de douleur également injustifiés. Tandis qu'on me présente Marco comme un monstre, et qu'on la couvre de malédictions, je me demande avec angoisse : aMais enfin, qu'est-ce qu'elle a donc fait ? » Tandis que Raphaël gémit, hurle, se tord de douleur, je me dis : « Voyons, voyons, qu'est-ce qu'il a encore, celui-là ? Qu'est-ce qu'il a encore ? » Et, tandis que Desgenais débite avec satisfaction ses mauvaises tirades de chroniqueur échauffé, je songe: « Ah ! ça, pourquoi ce nigaud ne parle-t-il pas comme tout le monde ? • Et cette idée m'afflige, m'accable, m'assomme, que l'auteur des Jocrisses de Famour ait pu (triste retour des choses d'ici-bas) écrire l'œuvre d'un jocrisse.

Voyons, en effet, le « monstre » de près, et

jugeons Marco sur ses actes, non sur les discours que lui tiennent ce jeannot de Raphaël et ce cabotin de Desgenais. C'est une fille galante, ni pire ni meilleure que les autres. On lui fait, dès le début, des reproches bien étranges. Permettez-moi de vous remettre cette prodigieuse poésie sous les yeux.

Aimes-tu, Marco, la belle.

Dans les salons tout en fleurs, La joyeuse ritournelle Qui fait bondir les danseurs ?

Aimes-tu dans la nuit sombre.

Le murmure frémissant Des peupliers qui dans Tombro Chuchotent avec le vent ?

Non, non, non, non 1 Marco, qu'aimes-tu donc ?

Ni le chant de la fauvette ?

Ni le murmure de Peau ?

Ni le cri de l'alouette ?

Ni la voix de Roméo ?

(Bruit de pièces d'or,)

Non, voilà ce qu'aime' Marco.

Avouez que ce sont là des griefs un peu inattendus. Moi-même, si on me demandait : « Aimezvous le chuchotement des peupliers dans la nuit sombre ? » je répondrais : • Et vous ? » Et si on ajoutait : « Aimez-vous le chant de la fauvette, le cri de l'alouette et le murmure deTeau ?» je dirais:

14S IMPRESSIONS DE TnÉATRE.

c Mon Dieu, oui 1 Maisd*abord ce sont de ces choses que, malheureusement, je n'ai pas souvent Toccasion d'entendre. Et puis... on n'en vit pas. Et enfin... «^Ob! de grâce, ne me jugez pas mail... mais je connais peut-être des plaisirs encore plus Tifs que ceux-là. » Au reste, si vous voulez mon impression, Marco pourrait fort bien répliquer et de très bonne foi : a Mais certainement, Monsieur, j'aime le chant de la fauvette, le chuchotement des peupliers et le murmure de Teau ailleurs que dans mon cabinet de toilette. » C'est une observation banale et courante, que les filles aiment la campagne, — de temps en temps, pas loin de Paris, — et qu'elles en jouissent à leur façon. Je vois très bien d'ici Marco, lâchée au printemps dans les forêts suburbaines et faisant d'énormes bottes de coucous en riant comme une petite folle. Et, enfin, quand il serait vrai que

La grande voix du clocher Aux troupeaux dans la campagne Disant de se dépêcher

ne rémeuve pas autrement, il n'y a pas là de quoi lui dire des choses désagréables. J'insiste trop sur ces ridicules couplets. Mais c'est que toute l'ineptie du drame y est déjà contenue. Ce sont eux qui donnent le ton à ce poème de jocrisserie.

Marco est, du moms, assez bonne fille, -* ou assez intelligente, — pour entendre ces couplets sans se

fâcher, • • Vient à passer le jeune et beau sculpteur Raphaël. Elle n*a aucun mauvais projet contre lui : c'est lui qui se met à l'adorer, — pan I — au premier coup d'œil. Elle le regarde un peu mieux, le trouve gentil, et lui demande son bras en lui disant un mot aimable... Dans tout ceci elle est désintéressée, car elle sait qu'il n'est pas riche.

Comment se forme leur liaison, nous n'en savons rien, car, dans ce drame d'un maître de la scène, rien n'est expliqué et les choses les plus intéressantes peut-être se passent pendant les entr'actes. Mais nous voyons que Marco et Raphaël se sont retirés tout seuls, depuis six semaines, dans une petite maison du bois de Boulogne. Six semaines, c'est beaucoup pour une « fille de marbre » ; ce serait déjà quelque chose pour une femme non marmoréenne. Notez que Marco a quitté l'Opéra et lâché un riche protecteur. Il est vrai qu'elle a mangé les dix mille francs d'économies de Raphaël ; mais elle y perd encore... C'est bien un « caprice »qu^elle a eu pour ce dadais. Elle l'a aimé avec ses sens et — qui sait ? — un tout petit peu avec son cœur. Et puis... elle s'en est lassée... Elle s'ennuie: c'est fort naturel. Il devrait comprendre, lui I

Elle lui donne 'un excellent conseil : « Vous faisiez... des statues, je crois... Pourquoi ne faitesvous plus de statues ? C'est très gentil, ça. » Et c'est le moment qu'il choisit pour lui proposer de l'emporter « loin de Paris, loin de la France », au

bout du monde ! Elle lui insinue qu elle en a assez. Elle va même jusqu'à déclarer, devant ses amis revenus, qu'elle ne Ta jamais aimé. Mais quoi ! quand c'est fini, on ne se souvient plus : cela n'arrive pas qu'à Marco. Elle voudrait une rupture tranquille ; elle lui dit gentiment : « Voyons, Raphaël, soyons amis.... Il faut venir quelquefois me demander à diner à Paris, comme les autres. » Pourtant» quand elle sait qu'il y a, dans l'atelier de Raphaël, une honnête et jolie fille qui l'attend, elle veut le reprendre ; elle a un regain de désir. AL »rs lui, solennel : « Marco, veux-tu que je te dise pourquoi il y a eu pendant une minute de l'amour sur tes lèvres et dans tes yeux? Eh bien! c'est parce que tu as appris qu'en m'aimant tu pouvais briser un cœur, faire couler des larmes... Ce qui te guidait, ce n'était pas le bonheur de Raphaël, mais le désespoir de Marie. » (Quelle langue. Seigneur 1) Barrière a Tair de voir dans cette dernière tentative de Marco un raffinement de méchanceté. Mais point, ce n'est que de la jalousie. La jalousie est un sentiment atroce, même dans les meilleures âmes, aussi bien chez Orosmane que chez Marco ; et cela n'empêche point que la jalousie ne passe pour être encore de l'amour. Ainsi, c'est juste à l'instant où Marco n'est rien qu'une femme de chair qu'on veut nous faire croire qu'elle est le plus a en marbre ».

Quant à Raphaël, il est décidément sans excuse. On l'a assez prévenu ! Et Marco ne s'est point

TOÉODORE BARRIÈRE. 151

donnée pour autre qu'elle n'est. Tout ce qu'il pouvait espérer d'elle, il Ta eu, et même beaucoup plus. Un joli caprice d'un mois, c'est déjà, avec une fille comme celle-là, une aubaine extravagante. Attendre davantage serait du dernier des nigauds.

Raphaël est ce dernier. Après six semaines de tête à tête, il en est encore à lui apporter des bouquets de lleursdes champs, et avec quelles phrases I « Tenez, vous allez rire... J'ai trouvé par le bois ces quelques petites fleurs, si bien blotties dans l'herbe, que, ma foi ! elles se riaient des promeneuses et des enfants; elles riaient trop hautpeut-être,car je lésai trouvées et cueillies pour vous... Marco, voulez-vous de mon pauvre bouquet ?... t Si encore il n'était qu'un niais! riais ce bon jeune homme, qui se dit artiste, n'a pas travaillé une minute et, comme le lui fai t remarquer Desgenais, n'est pas allé une seule fois embrasser sa mère depuis six semaines. Si Marco est « en marbre », en quoi est-il, lui, pour sa bonne femme de mère ? De Marco et de lui, il est largement acquis que c'est lui le sot ; mais je crains que, par surcroit, ce ne soit lui le misérable ! Et cependant Tauteur des Jocrisses de Varnour baigne de ses pleurs ce digne frère de Théophile et d'Armand Goulu , il le gratifie d'une mort touchante de poitrinaire poétique ; il en fait comme qui dirait c le monsieur aux camélias ». Quelle drôle de chose ! Et, se tournant vers Marco,il « agonit » tout le temps la pauvre fille, par la bouche de Desgenais, de sottises mal écrites.

Pourtant Marco, je l'ai montré, n'est point si terrible ni si perverse. Ce n'est qu'une marchande de sourires comme il y en a tant. D'où vient donc qu'on la maltraite si fort ? Oh I c'est bien simple. C'est qu'en 1853, après la Dame aux camélias.la. bourgeoisie française, c'est-à-dire la classe qui contribue le plus à l'entretien des Marguerite Gautier de tout ordre, éprouvait le besoin impérieux, absolu, d'entendre quelque part, dans un endroit public, la phrase suivante : «... Sapristi I voilà assez longtemps que cela dure I Allons, Mesdemoiselles, passez àTombre, rangez un peu vos voitures ! Place aux honnêtes femmes qui vont à pied ! » Marco fut inventée pour que cette phrase pût être dite, voilà tout. Et après avoir entendu cette phrase, a chacun s'en fut coucher », les uns (la minorité) avec leurs femmes, comme dit la chanson ; et les autres...

Mais nous, qui n'éprouvons plus du tout le besoin de protester contre le chef-d'œuvre de Dumas fils, les Filles de marbre nous désorientent un peu. Marco étant ce que j'ai dit, et Barrière n'ayant même pas su la faire vraiment méchante, nous finissons par entrevoir que ce n'est point contre elle en particulier que sont dirigées les farouches imprécations du dramaturge, mais contre cette entité : la courtisane; et nousisommes tentés d'y trouver un peu d'excès ou même d'hypocrisie. Une faut pas oublier ceci : c'est par nous, c'est par nos vices, que ia courtisane existe. Si, comme Barrière le fait ici en réalité, nous consi-

lierons l'espèce entière des femmes galantes, et non point telle créature particulièrement méchante et d'une dépravation ou d'une cruauté toute spéciale et personnelle, je ne vois pas, — en dehors des enseignements de la morale religieuse auxquels si peu d'entre nous conforment leur vie, — où nous trouverions des raisons d'être si durs à celles

Qui font plaisir aux enfants sans soucL

Défait, les anciens Grecs n'avaient pour leur profession aucun mépris. Il est certain que, moralement, elles « déméritent » en violant la pudeur, c'est-à-dire une des lois dont le maintien est le plus nécessaire à la famille et, par suite, à la société telle qu'elle est constituée chez nous ; il est certain aussi qu elles avilisent leur personne en en faisant l'objet d'un troc et d'un commerce. Mais, dans la réalité, vous ne pouvez refuser votre pitié aux malheureuses pour qui ce troc est une nécessité. Quant à celles pour qui ce commerce n'exclut pas le choix et une sorte de liberté, et qui sont belles, et qui sont riches, et qui paraissent — quelquefois — spirituelles, et qui sont quelque peu actrices pardessus le marché... je vois que non seulement beaucoup d'entre nous ne les méprisent point, mais qu'ils tirent vanité de les connaître, et qu'elles ont leurs journaux et leurs chroniqueurs. Et, pour les filles obligeantes des catégories intermédiaires,

j'aperçoisclairemenlqu'ellesonttoutesleurexcuse... et qu*en tout cas celui-là seul a peut-être le droit de les flétrir, qui n'a jamais encouragé leur industrie.. - Ne vous méprenez point sur ma pensée et ne voyez point là une apologie des mauvaises mœurs. Je puis goûter, dans lachaire chrétienne ou dans le livre d'un philosophe stoïcien, la malédiction jetée à la courtisane a en soi » ; mais sur les planches d'un théâtre, dans un lieu où, comme dit Bossuet, tout est prostitution... laissez-moi donc tranquille !

... Et encore une fois, je ne me serais point abandonné à ces considérations chagrines et superflues, si Marco était vivante. Mais elle ne Test pas, — ni Raphaël, ni Desgenais.

Ah! ce Desgenais!... Mais non : retenons-nous, ce sera assez de le citer. Voici son entrée :

a JULIAN : Messieurs, je vous présente mon ami Desgenais, rédacteur en chef de...

desgenais: Lâche le mot, appelle-moi journaliste; c'est un titre, pardieu !.,. Vive le feuilleton ! ce binocle intelligent, ce creuset de tout ce qui s'appelle génie, talent, esprit, gloire, fantaisie. (Au public, en saluantj : La Lanterne indépendante, journal de tout le monde, quarante francs par an, quarante-huit francs pour les départements...

MARCO : Vous venez du Bois ?

desgenais: Ma foi, oui !... Je fais du genre à l'heure; tout Paris est au Bois aujourd'hui: des carrosses superbes, des femmes charmantes, des

hommes très bien, des jockeys diaphanes, et le soleil d*avril sur tout ça... Quel article !... Le premier rayon de l année t,.. J'ai trois colonnes au moins. » Et Yoici un de ses couplets les plus « brillants » : c MARCO : Desgenais !... Enfin I... voilà donc une figure humaine...

desgenais: Heureux enfants !... vous n'y êtes plus habitués... Vous avez rompu avec cette humanité qui barbote dans la prose du macadam, et vous vivez de poésie sous l'acacia en fleurs. Daphnis!... OChloé!...

Tityre, tu patulœ recubanê suh tegmine fagi)

C'est du latin, Marco... ça veut dire : « Vivent Tamour et les pommes de terre !... j> Heureux enfants! je vous bénis 1 Vous cueillez des bluets dans les blés ; vous avez un mouton qui a des rubans roses... Daphnis I... mon bon! tes pipeaux sont retrouvés! Chloé! ma bonne ! ton mouton existe c.icore ; il est ressuscité jusqu'au jour où la désillusion en fera des côtelettes ! »

As-tu fini, espèce d'échauffé? Cela était de l'esprit, il y a trente-six ans ! Pauvres nous 1

Nous l'avons revu l'autre jour, aux Menus-Plaisirs, ce surprenant Desgenais, ce type accompli du journaliste d'il y a quarante ans. Voulez-vous que

156 IMPRESSIONS DE TnËATRE.

nous essayions de le définir et que nous lui comparions ensemble le journaliste d*à présent ?

Abl que ce confrère idéal, cet étincelant aîné nous a donc paru déplaisant et ridicule ! Vraiment, il rassemble en lui tous les travers et toutes les vanités de la prof ession ; et cela est d'autant plus triste et plus inquiétant que Barrière ne s'en est point douté, et qu'il nous donne ce bruyant nigaud pour un parangon d'esprit, de franchise, de vertueuse et cinglante misanthropie.

Voyez-le entrer à Madrid, devant le groupe des viveurs et des filles, de l'allure d'un comédien qui entre en scène, le binocle impertinent, l'air satisfait et cravacheur. Gomme il se sent regardé I Gomme il est fier d'être journaliste, et comme il en crève de béatitude dans sa vieille peau fatiguée de ténor : « Journaliste I » Gomme on sent bien qu'au fond cet homme fort attache à ce vocable le même sens saugrenu, mystérieux et vaguement effrayant que lui donnent^ en province, les clercs de notaire tout jeunes et les bourgeois effarouchés des petites villes. Et comme il fait sonner sa voix! et comme il trouve d'avance spirituel et considérable tout ce qu'il va dire ! Ah ! le cabotin ! Est-il assez convaincu qu'il est une puiiàsance ! « ... Lâche le mot, appelle-moi journaliste; c'est un titre, pardieul... Vive le feuille-

ton, ce monocle intelligent, ce creuset de tout ce qui s'appelle génie, talent, esprit, gloire, fantaisie! » Il finit par annoncer sa marchandise avec le coup d'œil et le salut circulaire du camelot dans un compartiment de chemin de fer. « La Lanterne indépendante! journal de tout le monde, quarante francs par an, quarante-huit francs pour les départements ! • Et il croit railler, et il ne s'aperçoit pas qu'il a trouvé, du coup, sa plus naturelle attitude.

Au fond, il a Tâme basse. Il dévoile les trucs de son métier avec l'impudeur d'un histrion, « ..'. Tout Paris est au Bois aujourd'hui : des carrosses superbes, des femmes charmante?; des hommes très bien, des jockeys diaphanes et le soleil d'avril sur tout ça. . . Quel article I . . Lepremier rayon de Vannée !. . . J'ai trois colonnes au moins. » Et là-dessus, il se rengorge, il a l'air de dire : « Oui, je suis comme ça; j'écris trois colonnes sur n'importe quoi, tous les jours, sans préparation. Je n'ai rien à y mettre, mais je les écris. Et vous voyez, je suis supérieur à ma besogne, je la domine et je la blague, je suis fort, je suis étourdissant !.. »

Eh ! malheureux t tu ne comprends donc pas qu'au lieu de te gonfler et de faire le paon, tu devrais t'abimer de confusion et demander pardon aux hommes, ou, plutôt, te taire, et leur cacher des misères qu'ils doivent ignorer? Tu ne comprends donc pas que, d'écrire périodiquement sur n'importe quoi un nombre déterminé de lignes, môme quand

on n*a rien à dire, c'est là un métier pour le moins bizarre, et qu'en tout cas le mieux est de ne pas s'en vanter ? Tu ne comprends donc pas que, lorsqu'il y a dans une profession des nécessités mesquines et un peu honteuses, on ne va pas les étaler comme tu fais, devant des femmes galantes; que tu as Tair de chasser à l'article comme elles chassent à l'homme ; qu'écrire indistinctement sur toutes choses pour Tamusement du public, c'est t'exposer forcément à écrire souvent sans probité; qu'en dévoilant ainsi à des filles la façon dont tu gagnes ton pain, tu te ravales, peu s'en faut, à leur rang, et qu'il y a enGn, dans tes vantardises mêmes, l'aveu d'une sorte de prostitution ?

Oui, j'en veux à Desgenais. Il a troublé ma sécurité morale. Par le dégoût que m'a inspiré son inconsciente effi'onterîe, il m'a fait rougir de la t copie » forcée, de la production à heure fixe, que l'on ait ou non quelque chose à dire. Je me suis rappelé mes faiblesses, et qu'il m'était arrivé d'écrire sans compétence, sans conviction, sans souci de la vérité, et de songer, moi aussi : « J'ai trois colonnes au moins ». J'ai senti ce qu'il y a souvent, dans nos besognes, de contraire aux délicatesses d'une conscience un peu fîère. Et, comme vingt excuses me venaient ensuite à l'esprit, je me suis demandé si ce gentilhomme du dernier siècle, à qui Fréron objectait : a Mais il faut vivre 1 t n'avait pas eu raison de rc'pondre : « Je n'en vois pas la nécessité »•

THÉODORE BARRIÈRE. t59

Mais j'ai encore contre Desgenaîs d'autres griefs. Dépourvu de vergogne et tout gonflé de vanité, il m'apparait encore comme un insupportable pédant. 11 a la rage de ne rien dire comme tout le monde. 11 fait du style, le pauvre diable ; et quel style I (Ici, je vous renvoie à la pièce.) Il a l'affirmation extraordinairement imperturbable et prompte. Je suis sûr qu'il affiche, en littérature, les opinions les plus « audacieuses », quMl flagelle les normaliens ; qu il parle de « conventions abolies », d' « enquête psychologique », de « vérité superbement brutale », etc., et qu'il est pour le théâtre et le roman d'aprèsdemain. Oh I que j'aime mieux le pédantisme innocent des régents et des professeurs, de ceux que Desgenais appelle sans doute des c pions » !

Ce pédantisme-là, ce n'est, après tout, que le contentement naïf de savoir certaines choses ; et c'est un peu d'entêtement sur certaines règles et certaines traditions. Mais cet entêtement même, s'il ne va pas sans quelque suffisance, implique aussi de la modestie et des habitudes de respect : il n'est donc jamais bien choquant. Au contraire, le pédantisme de Desgenais et de ses pareils m'irrite, en ce qu'il prend, en somme, l'ignorance pour liberté d'esprit, et se sait un gré infini de « hardiesses » faciles et qu'il crie bien haut, mais qu'il serait fort incapable d'expliquer et de justifier. Car les pédants traditionnels pouvaient du moins donner les raisons de leurs timidités obstinées : au lieu que je sens, à chaque instant, sous

lUO IMPRESSIONS DE TBEàTRE.

les superbes assertiODs d'un Desgenais, la plus complète inanité de pensée.

Desgenaîs est, d'ailleurs, un êchauETé romantique Il a l'emballement chronique et puéril des gens de son époque, remballement pour rien. Et il y joint la manie d'hyperbole qui est ordinaire & sa profession. Car, pour accrocher tous les jours l'attention d^un public paresseux et qui s autre chose i faire que de nous lire, il faut tout mettre & l'effet, tout forcer, tout fausser, tout eimplïlier et dramatiser. (De là, parfois, la rhétorique la plus grossière : « ... Ah ! si j'étais père de famille... je le serai peut-être un jour, on ne sait pas ce quipeut arriver... eh bien I je dirais & mon fils, naïf collégien très fort en thème : Tu vois bien ces demoiselles qui ont des diamants, ce sont des diables... elles ont des cornes... on ne les voit pas... mais elles en ont, etc., etc.. i Voilà le ton.] Il ne s'agit que de frapper fort. Nul soin de la vérité dans les pensées, de la justice dans les sentiments, ni de la justesse. dans le discours. Au reste, le temps manque pour réfléchir. On ne saura jamais le mal effroyable qu'a fait le journalisme à la littérature du dix-neuvième siècle... Hélas I je le sais trop par moimême ; si l'on m'accusait en ce moment de simplifier et d'outrer les choses, que pourrais-je bien répondre ? et serait-ce une excuse que de dire : i Ce qu»j'en fais, c'est pour être mieux et plus rapidement en- ?

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Vaudeville : reprise des Faux Domliommci, comédie eu quatre actes, de Barrière ec Gapendu.

13 mai 18S9.

La comédie de Barrière, peu serrée de composition, très vieillie en maint endroit, — gâtée par d'incroyables niaiseries, — et en même temps soutenue d'un grand souffle comique et pleine d'une âpre vérité, est, tout compte fait, une fort belle œuvre ; mais il me semble qu'elle l'est un 'peu autrement que l'auteur ne Ta voulu et pour des rai-^ sons auxquelles, peut-être, il n'avait pas songé.

Elle m'a paru, à moi, doublement effrayante : i*^ parce que la plupart des personnages que Barrière a eu l'intention de flétrir sont comme nous, absolument comme nous ; et â*" parce que les personnages vertueux et sympathiques sont si bêtes que nous ne voudrions jamais être comme eux.

Passons en revue les sentiments et les actions de Péponet. Il est fier de sa fortune : c'est qu'il s'est donné beaucoup de mal pour la gagner et que, d'ailleurs, la fortune attire aux hommes beaucoup de considération. Il se fait peindre en capitaine d^

16G IMPRESSIOr^S DE THEATRE.

la garde nationale ; il voudrait que Tartiste le représentât dans une attitude héroïque, bien qu'il ne soit pas un héros : c'est donc qu'il a Testime et Tadmiration des vertus qu'il n'a pas. Il veut que le peintre qui fait le portrait de sa fîUe Eugénie n^oublie pas de mettre dans son tableau la maison et les arbres du parc : c'est qu'il est content d'avoir un château et de beaux arbres, et qu'il n'est pas fâché qu'on le sache. Il dédaigne les artistes : c'est qu^il n'entend rien à l'art. Le contraire serait surprenant chez un homme qui a aune de la toile pendant quarante ans. Il veut marier richement ses deux filles : c'est qu'il ne conçoit pas le bonheur sans argent et qu'il est bon père. Il a promis la main d'Ëmmeline à Anatole, la retire à Anatole pour la donner à Octave, puis à Octave pour la rendre à Anatole, et ainsi de suite, c'est qu'il croit successivement Octave plus riche qu'Anatole et Anatole plus riche qu'Octave II confie ses capitauxàLecardonel, espérant doubler sa fortune : c'est que, quand on a de l'argent, on en désire toujours davantage. Il ne veut pas savoir si la spéculation où l'engage son ami est parfaitement honnête : c'est qu'il n'est pas curieux ; c'est aussi que les responsabilités s'atténuent en se divisant ; c'est enfin qu'il y a, dans les affaires, une morale particulière qui n'est pas celle des stoïciens. C'est aux autres à ne pas se laisser duper ; on ne force personne. Il y a, dans les façons de gagner de l'argent qui ne sont pas le vol proprement dit, des

TDÊODORË BARRIÈRE 167

nuances infinies. Péponet est furieux que le jeune et brillant Octave Delcroix, après être entré dans les affaires pour épouser Eugénie, soit retourné à la peinture : c'est qu'en effet cet Octave lui a joué là un tour bien mortifiant. Riche, il eût rçfusé à Edgar la main d'Eugénie ; ruiné, il la lui accorde tout de suite : c'est que les choses sont en effet bien changées. Il n'est que vaniteux, intéressé et sot. Brave homme du reste. Il est dans la bonne moyenne de l'humanité.

Le père Dufouré n'est pas non plus un bien grand scélérat. Il attend qu'il y ait du monde pour donner quelques sous à une mendiante : cela vaut mieux que s'il ne donnait rien du tout. II est furieux quand son iils Raoul lui fait des lettres de change : mettez-vous à sa place. Il voudrait garder le plus longtemps possible les cent cinquante mille francs qui retiennent à Raoul de sa tante Anastasie : c'est que ce Raoul est un mange-tout et qu'il sera bien aise de retrouver cela un jour. Dufouré n'aime^ pas sa femme : c'est qu'en vérité M°*** Dufouré n'a rien de séduisant. Il la querelle dans le tète à tête, et redevient tout miel dès qu'on peut les voir : c'est qu'il a le respect des convenances. Lorsque sa femme est malade, il va se promener parce qu' « il ne peut pas voir .ça » : c'est qu'il est sensible. Quand on loi demande ce qu'il ferait si elle venait à mourir, il répond qu'il s'installerait à la campagne, dans uaejûlie maison, qu'il aurait une voiture et un

Ça, des(( faux bonshommes > ? Croyez- vous ? Ob! des hommes, tout simplement.

(Je ne parle pas de Vertillac, d'Anatole, ni de Lecardonel, qui sont certes de vilains bonshommes, mais qui ne sont, eux, à aucun degré, des « faux bonshommes » (en dépit du titre de la pièce), puisqu'ils se donnent pour ce qu'ils sont et ne dissimulent pas un instant leur égoïsme ou leur rapacité.)

Passons à l'autre camp. Si j'ai reconnu dans Péponet, Bassecourt et le ménage Dufouré mes pauvres semblables, je reste un peu déconcerté devant Edgar, Octave, Emmeline et Eugénie.

Car ils sont stupides. Etsottise poursottise, j'aime encore mieux celle de Péponet que la sottise travaillée et prétentieuse de cet Octave et de cet Edgar. Vous me direzqu'il ne faut pas prendre garde à leur langage, que chaque époque a sa façon de a faire de Tesprit » ; examinons-les donc en eux-mêmes, ces vertueux et ces désintéressés que Barrière oppose aux hypocrites et aux cupides et qu'il nous pressente comme les types d'une humanité idéale.

Edgar se conduit certes fort honnêtement. Il aime Eugénie Péponet et n'ose le lui dire, d'abord parce <îu'il n'est pas sûr de ses sentiments, puis parce qu'elle est riche et qu'il est pauvre. Lorsque Péponet est ruiné, il demande la main de la jeune fille. Tout cela est à merveille... Seulement.,, (toujours comme dirait Bassecourt), il ne prononce pas une seule

TIIEPDORE BARRIERE. 17f

phrase qui n^exprime la conviction où il est de Timbécillité de Péponet, de sa propre supériorité intellectuelle et morale, et la joie immense que lui cause cette triple conviction. Donc il est payé d'avance de tout ce qu'il peut faire de bien ; il se paye lui-même, et largement ; il se prodigue sa propre estime. Et, comme il est persuadé (on le sent, cela éclate à chacun de ses mots) qu'il a fait quelque chose de méritoire et de quasi héroïque en aimant Tart plus que Targent et en aimant Eugénie plus que tout (deux sentiments qui pourtant ne dépendaient pas de sa volonté), il s'attribue donc des vertus qu*il n'a pas, et est à sa manière, lui aussi, un faux bonhomme.

Son ami Octave Delcroix est plus bête que nature, il est tellement innocent que, après avoir révélé à Péponet sa parenté avec Tagent de change Vertillac, il est tout surpris que Péponet lui accorde subitement la main de sa fille, et il attribue ce revirement à la bonté d'âme dudit Péponet. Il est amoureux de la façon dont on Test au théâtre, — avec le désintéressement le plus saugrenu et avec cette idée, que la plus petite préoccupation d'argent est chose absolument déshonorante. Il se laisse donc voler deux cent mille francs par Péponet, et il s'en sait un gré infini. Puis, tout à coup, cet étonnant benêt par amour se transforme, par amour encore, et pour conquérir son Emmeline, en un homme d'affaires si retors et si bardi, si prodigieusement

actif et si génial, quUI éblouit et stupéfie Verlillac lui-même. Et, après avoir montré aux bourgeois ce que sait faire un artiste quand 11 daigne se mêler d*affaires, souriant et dédaigneux, il revient à sa chère peinture. Bien entendu, à peine sait-il son beau-père ruiné, il ne fait qu^un bond chez le notaire et rapporte à Péponet la dot d'Emmeline, sans même se demander si le cher homme est aussi radicalement ruiné qu^il le dit et s'il ne lui reste pas, après tout, quelques petites choses. Et tout cela avec ce même air de satisfaction intime et cette espèce de béatitude dans le mépris des bourgeois que nous avons déjà relevée chez Edgar. Ah 1 que cet Octave serait déplaisant s'il pouvait exister, s'il était autre chose qu'un masque de théâtre 1

La jeune Emmeline est bien de la même race.

Vous trouverez d'abord chez elle cette même affectation de désintéressement, cette superbe insouciance de l'argent et ce mépris secret pour l'auteur de ses jours, bref, tous les sentiments que nos auteurs dramatiques ne manquent guère de prêter aux enfants qui ont l'affreux malheur d'avoir des parents très riches (sentiments que vous ne rencontrerez guère dans la réalité, j'en ai peur, et qui, au surplus, y paraîtraient choquants par plus d'un côté). Cette jeune dinde, qui, grâce à l'argent paternel, est fort bien vêtue, habite un fort beau château et ne fait œuvre de ses dix doigts, a pour le

commerce et les afTaires un dédain si transcendant, elle est si persuadée qu'il n'y a pas de noblesse d'âme possible en dehors de la peinture à l'huile que, lorsque l'homme qu'elle aimait quitte la peinture pour la finance, elle le méprise instantanément et se considère comme indignement trahie.

J'aimerais encore mieux, quoiqu'un peu « sosotte », sa petite sœur Eugénie. Au commencement, du moins, elle est vraie. Elle est contente d'être riche, elle ne voit dans le mariage que des toilettes, des voitures et une loge à TOpéra. C'est bien une petite Péponette. Mais la bienveillance de l'auteur veille sur elle. Il lui inspire, vers la fin (suivant une des plus vieilles coutumes du théâtre), un irrésistible amour pour Thomme qu'elle devrait le moins aimer, et il a l'air de croire que, du moment qu'elle aime, elle n'est plus une Péponette ; comme si de chercher le bonheur dans l'amour, ou de le chercher dans l'argent et dans la puissance que l'argent procure, cela ne supposait pas, au fond, deux états d'âme également involontaires et aussi peu méritoires l'un que l'autre. Mais voilà ! il est entendu, dans la plupart des romans et des drames, que l'amour confère à ceux qui en sont possédés une dignité, une supériorité morale, et que c'est une façon plus honorable que les autres d'être égoïste et d'aller fatalement à son plaisir. Je n'ai jamais su pourquoi.

Ainsi, tous les personnages que Barrière oppose à

ses « faux bonshommes », tous ceux pour qui il a tendresse de cœur et qu'il recommande à notre sympathie, sont si niais« ou si conscients de leur vertu, qu'on les trouve beaucoup plus insupportables que ceux à qui ils font la leçon, et que, si l'on pouvait prendre au sérieux ces figures toutes conventionnelles, l'esprit du drame en serait profondément altéré. On aurait la douleur de se sentir contre Tégoïsme et Tinconsciente hypocrisie des bourgeois très peu d'indignation, et, en même temps, quelque mauvaise humeur contre le désintéressement trop fertile en phrases des « artisses t et des nobles jeunes filles.

Ce qu'il fallait opposer aux c faux bonshommes t^ ce n'étaient point des rapins généreux, qui font des mots et qui raillent et s'indignent en style de chroniqueurs, mais d'autres a bonshommes », des t vrais », des êtres simples qui seraient vertueux sans trop le savoir, qui n'auraient pas la vertu cinglante, sifflante et lettrée, et qui ne se compareraient pas continuellement aux autres. Bref, en face des faux bonshommes, il fallait mettre de braves gens, tout bonnement. Et alors nous les aurions aimés, et Péponet, Dufouré et Bassecourt nous eussent paru affreux.

Mais sans doute le pauvre Barrière, qui fut, je le soupçonne, une intelligence un peu superficielle et qui manqua tout à fait de « vie intérieure », ne pouvait guère concevoir la vertu sans attitudes ni

1 OEODORE BARRIÈRE. ^3

gestes. Invincible ment, en bon boulevard îer qu'il était, il lui prêtait Tallare cravachante, ramertume et l'esprit (bêlas !) de Desgenais : pauvre « faux bonhomme » qu'il était lui-même, noblement insurgé, et à tout propos, contre les vices du siècle,^ et vivant pourtant comme le siècle, à ce que j^ima* gine.

C'est ce même esprit boulevardier et théâtral qui lui a fait considérer, dans son for intérieur, ses Péponet et ses Dufourè comme des bonshommes beaucoup plus « faux > et plus odieux qu^ils ne le sont en réalité. Car, il n'y a pas à dire, sa comédie ne répond qu'à moitié à son titre. Il eût été beau de nous montrer une collection de faux bonshommes vraiment dignes de ce nom, de rassembler dans un drame les principales espèces d'hypocrisie (et Dieu sait s'il y en a ! hypocrisie politique, hypocrisie mondaine, hypocrisie littéraire, etc.) et d'écrire ks Tartuffes après le Tartuffe. Mais par malheur son échauffement de satiriste ennemi des Philistins a fait croire à Barrière qu'il peignait des monstres, alors qu'il peignait des bourgeois d'immoralité moyenne. Les cas d'hypocrisie humaine qu'il a réunis sont, en effet, très ordinaires, assez inoffensifs au fond, et ce ne sont pas de très méchants hommes que ces faux bonshommes-là.

Que dis-je ? Ce que Barrière leur reproche, ce par quoi ils lui paraissent être de faux bonshommes, c'est peut-être ce qu'ils ont de meilleur, car ce sont

176 lUPRESSIOItS DE THEATRE,

leurs illusions et leur respect de certains préjugés, de certaines conventions sociales. Dufouré n'est nullement afQigé de la maladie de sa femme, mais il croit l'être, et cela parce qu'il croit qu'il est coqvenable qu'il le soit. Péponet offre sa fille h Octave parce qu'Octave est neveu d'un agent de change ; mais il est persuadé que ce qu'il en lait, c'est par sympathie pour ce jeune homme et par tendresse pour sa fllle ; il sait quels sont les devoirs d'un bon père, et croides remplir... Ces gens-là sont pareils à nous : ils sont égoïstes sans le savoir. Notez bien que, s'ils le Eavaient, s'ils perdaient leurs illusions, s'ils n'étaient pas innocemment hypocrites, s'ils étaient plus intelligents, s'ils voyaient les choses comme elles sont, s'ils acceptaient leur propre égoïsme, s'ils le raisonnaient et le systématisaient, c'est-à-dire, en somme, s'ils valaient encore moins qu'ils ne valent, nous aurions pour eu<c beaucoup plus d'indulgence. Leur morale et leur façon de prendre la vie seraient alors toutes proches de celles de ce délicieux Desforges de Mensonges ; mais justement parce qu'ils seraient plus conscients, plus renseignés sur eux-mêmes et sur les autres, et plus cyniques (à condition que leur cynisme s'enveloppât de quelque élégance), on les jugerait très forts, on trouverait de la gr&ce ou de la grandeur (lansleur immoralité. Cela n'est-il pas injuste 7 — non. C'est que l'égoïsme intelligent et consi limite lui-même. On sait mieux à quoi s'at-

teiwire de la part de Desforges. Et puis pourquoi ne haïrions-nous pas la sottise autant que le vice, et n'aimerions-nous pas l'esprit autant que la vertu ? Il y en aurait long à dire là-dessus...

Au fond, le seul personnage vraiment sympathique de la pièce, vousTavez deviné, n'est-ce pas? c'est le jeune Raoul Dufouré.

Pour finir, et bien que j aie toujours cette impression que l'auteurn'a pas vu ses bonshommes comme je les vois (car il les a jugés avec sa conscience de boulevardier rigoriste et rhéteur), il faut reconnaître que, pris en eux-mêmes, ils sont merveilleusement vivants, et c'est Teesentiel. Même, s'ils sont plus innocents que Barrière ne Ta cru, sa comédie prend par là plus de portée. Bassecourt, Péponetet Dufouré sont nypocrites et faux, à peu près dans la mesure oU nous le sommes tous involontairement. Si Ton osait s'interroger, quels abîmes on découvrirait entre ce qu'on fait et ce qu'on professe, entre ce qu'on professe et ce qu'on croit ! et quelles illusions sur les mobiles et sur la qualité morale de nos actes ! et cela continuellement. Oui, les Faux Bonshommes, ou les Hommes^ tel serait le titre complet de la comédie de Barrière,

EMILE AUGIER

COMéDlE-FBAUÇAiSE : Maître Ouérin, en cinq actes, de

M, Emile Augier (reprise).

23 avril 1889.

Après tant de « reprises » que nous a fait subir la Comédie-Française, reprises inutiles et parfois comiquement inattendues, en voici une enfin du plus vif intérêt et à laquelle nous ne pouvons qu'applaudir. Maître Guérin n'avait pas paru sur les planches depuis vingt-cinq ans. Nous avons vu, l'autre soir, qu'il y faisait encore bonne et solide figure.

La pièce a des défauts : qui le nie ? Vous vous rappelez le fond de l'histoire. Un notaire de petite ville « roule » un vieux fou d'inventeur et, par des moyens obliques et légaux le réduit à lui vendre son château pour pas grand'chose : ce qui doit permettre au fils du tabellion d'épouser une très riche veuve, et du meilleur monde. Mais il se trouve qu'en fin de compte ce fils trop vertueux épouse la fille du vieux fou, que la riche veuve e'pouse un Arthur qui lui faisait la cour et que Maître Guérin,

|gO IMPRESSIONS DE THEATRE.

abandonné même de sa femme (une bête à bon Dieu qui s'insurge au dernier acte), reste seul a avec son déshonneur ». On a jugé que les amours procédurières et intermittentes de la veuve et de son neveu tenaient dans le drame une place un peu excessive et que certains personnages n'y vivaient que d'une vie un peu effacée et conventionnelle... Mais qu'importe ? Si vous y songez un pen, vous soupçonnerez qu'il ne peut y avoir de « chef-d'œuvre » absolu et irréprochable, que dans la musique, la poésie lyrique, et peut-être la statuaire et la peinture... Pourquoi ? Sans doute parce que la beauté d'un sentiment et d'une forme peut être perçue universellement et dans tous les âges. Si l'art est toujours en dernière analyse une « imitation de la nature », l'entente est assez facile, en musique, en poésie et dans les arts plastiques, sur la fidélité de cette imitation. Car d'abord une belle mélodie traduit ce que nous voulons : il suffit qu'elle soit délicieuse, c'est sa façon d'être t vraie ». Quant à la poésie lyrique, elle n'a, pour être « vraie », qu'à être «sincère », à exprimer ce que le poète a profondément senti. Enfin, la vérité des formes extérieures est ce qu'il y a de plus aisément contrôlable ; et lorsque cette vérité apparaît vêtue de splendeur à la majorité des hommes, nous sommes sûrs du « chefd'œuvre ». 11 n'en va plus de même quand il s'agit pour l'artiste de traduire, non plus des sentiments personnels, mais les caractères des autres hommes ;

EMILE ÀUGIER. 181

Don plus des formes permanentes, mais les conflits, en partie invisibles, des idées et des passions, et la vie humaine, dans sa mobilité et dans sa complexité. La matière d'art est ici changeante et fuyante. Là, plus que partout ailleurs, il faut que l'écrivain devine, suppose, choisisse et combine. 11 est guidé dans ce travail par son expérience propre, par la connaissance qu'il a du monde. Mais celte connaissance ne saurait être identique sur tous les points à celle que nous en croyons avoir. Nous avons chacun notre nature, chacun notre vie, chacun notre passé /, et, à cause de cela, la vérité ou la vraisemblance morale ne pçut être la même pour nous tous. Il s'ensuit qu'au théâtre et dans le roman, il n'y a guère de « chefs-d'œuvre « à proprement parler, c'est-à-dire d'oeuvres sur la vérité et la beauté desquelles nous puissions être tous complètement d'accord. Du moins cet accord ne se forme que peu i peu,. par l'autorité de certains hommes et par la docilité des autres... Aujourd'hui encore, il esi aussi facile de déprécier Hamlet, le Cid ou Atha-^ lie que de les glorifier, — et pour des raisons presque aussi bonnes. Rien ne prête à des jugements plus contraires qu'un ouvrage dramatique ; rien ne peut être considéré sous des angles plus différents, parce que la matière même d'un tel ouvrage est ce qu'il y a de plus inégalement et diversement connu et senti par les iugilives créatures que nous sommes... Bref, un chef-d'œuYre de théâtre n'est pas et

ne saurait être une pièce où rien ne nous choque ni ne nous inquiète, où rien ne nous parait invraisemblable ou faux, ou inutile, ou insignifiant, mais «ne pièce qui, dans son ensemble, offre, de Taveu de tous, une somme considérable d'observation et de vérité, l'image animée et fidèle d'échantillons importants de notre espèce. Or cela peut se dire, à coup sûr, de Maître Guérin.

Une chose curieuse — et un peu effrayante, — c'est que, dans cette robuste comédie, plus les personnages valent moralement et moins ils nous intéressent ; et que, plus ils sont vertueux, et moins ils nous paraissent vivants.

Maître Guérin est admirable. Fin, sournois, retors, avec des allures, parfois, de large bonhomie ; âpre, énergique, ambitieux, tyran à son foyer ; jovial, un peu libertin, prudhommesque, garde national philosophe du Caveau et citateur d'Horace... il est bien lui d'abord, Maître Guérin, mari d'une bonne femme bornée et timîdé, millionnaire par quarante ans de travail enragé et tortueux, père d'un fils qui €st lieutenant-colonel à trente-trois ans, et qu'ilrespecte vaguement, tout en le méprisant un peu pour son manque de sens pratique... et, en même temps, il représente des milliers de notaires et de bourgeois du bon pays de France et, par delà, si vous voulez, la race des mangeurs voraces et envahissants en face de celle des rêveurs éternellement dupés et mangés, dont cet innocent Desroncerets

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est le type. Maître Guérin est donc bien vivant ; il l'est avec ampleur, carrure, plénitude, éclat. Il est beau à voir. Il vit à tel point qu'on ne peut plus dire qu'il soit odieux ; car tout ce qu'il fait, nous avons continuellement cette impression qu'il le fait en vertu de sa constitution physique et morale, et qu'il ne pourrait point ne pas le faire. Quand il se voit condamné par sa femme et son Ois, il s'étonne et s'indigne de bonne foi : t7 ne comprend pas. Car après tout quel crime a-t-il commis ? 11 a profité de la sottise d'un voisin qui avait certes l'âge de se conduire (et à qui il restera encore de quoi vivoter) pour avoir un fort beau château à très bon compte. .Mais c'est la vie, cela. Chacun pour soi ! Il ne Ta pas forcé, ce vieux monsieur. Et ce château, n'est-ce pas par le plus légitime des sentiments, par ambition paternelle, qu'il l'a convoité ? N'est-ce pas ainsi, d'ailleurs, que grandissent et montent les familles ; et qu'un paysan ou un manou*vrier se trouve avoir pour petit-fils un maréchal de France ou un comte du pape ? Et cette ascension des classes inférieures, n'est-ce pas la vie môme et la force de la patrie ? Maître Guérin remplit une mission sociale. C'est quelqu'un, songez-y, que ce petit notaire qui, dans sa petite ville, avec de petites affaires, a su gagner son million. — Il n*a pas dû y mettre beaucoup de délicatesse ? — Allons ! est-ce que vous ne savez pas de quelle façon commencent toutes les grandes fortunes ? L'honnêteté de Maître

iU IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.

Guérin n'est nullement au-dessous de la moyenne. Si vous le rencontriez dans le monde réel, qui de vous, même sachant ce qu'il est, lui refuserait la main ? Et s*il avait une fille, — jolie et bien élevée dans quelque Sacré-Cœur, — jurez-moi que vous ne la demanderiez pas en mariage ou que, la demandant, vous repousseriez sa dot ! C'est un des plus beaux efforts de l'art et c'est la gloire de l'écrivain dramatique ou du romancier, de savoir nous présenter des coquins semblables à nous, et dont la coquinerie est si naturelle, si tranquille, si inconsciente, si pleine de sécurité, qu'ils ont tout à fait l'air d'honnêtes gens. Là est la marque de la vie.

Auprès de Guérin, les autres, les vertueux paraissent un peu pâles. Mais il est à remarquer quMls ne sont plus intéressants que dans les moments où leur vertu, leur générosité, leur noblesse morale s'accompagne de passion, tombe dans quelque excès. Le beau en art, ce n'est pas la vertu, c'est la vie, et la vie n'est jamais pure. Polyeucte est une des grandes figures du théâtre, non parce qu*il est un saint, mais parce qu'il est un fou.

Pendant les trois premiers actes, le vieux Desroncerets nous laisse assez indifférents. C'est un bonhomme à l'esprit enthousiaste, obscur et faible, qui a dépensé toute sa fortune à des inventions saugrenues, dont l'intérêt nous échappe au peu trop^ H qui, du reste, ne nqus sont point expliquées, .^asse s'il s'agissait du vaccin de la rage ou de l'em-

EMILE AUGIER. 185

magasinement de la force des marées ! maïs ce qae Desroacerets a trouvé, c'est une méthode pour apprendre à lire en huit jours. Or, je crois d'abord que c'est impossible : quelle que soit Tingéniosité des méthodes, il faut à la mémoire le temps de faire son travail, et ce temps ne saurait être réduit à ce point. Et, quand cela serait possible, je ne vois pas clairement l'immense avantage d'une telle rapidité dans l'enseignement de la lecture. Il y a, si je puis dire, dans les idées de l'inventeur Desroncerets, quelque chose d'un peu puéril, d'un peu niaisement humanitaire. Gela ne nous dit rien, cela nous est parfaitement égal. Mais tout à coup, ce vieux toqué inôffensif devient féroce. Sa fille lui ayant refusé l'argent qu'il lui demande pour de nouveaux essais, il s'indigne, il lève la main pour la maudire. Et, sans doute, lorsqu'il apprend qu'il n'a plus rion à lui, que depuis des années il vit sur la dot de Fran-* cine et que c'est pour cela qu'elle ne s^est point mariée, il a honte de lui-même, il implore son pardon : mais tout de suite après, sa fille lui ayant dit, pour le consoler, qu'elle croit à son génie, la foi orgueilleuse, aveugle et entêtée lui revient : « Worn^ ma fille, prête-moi ces cent mille francs* t Corlns, on peut se demander à ce moment-l& si Véf^nUmê de Desroncerets n'est pas, tout compte fait, ausii détestable que celui de maître Guérin, car T^goY^mf du vieil inventeur est plus funeste aux nitittn nani qu'on soit sûr quïl soit plus profitable à VUmunniié»

Et pourtant c'est à cette minute-là que nous applaudissons Desroncerets, parce que c'est à cette minutelà qu'il vit. Même la scène est superbe, et il n'y en a point de plus belle dans la Recherche de V absolu. Jusqu'au troisième acte, M»" Guérin n'est qu'une bonne femme qui adore son fils et qui craint son mari, simple, douce, honnête, un peu molle, très effacée Elle sait que son fils aime M"^* Lecoutellier, et qu'une des raisons qui font que la brillante yeuTe hésite à épouser le colonel, c'est qu'elle deviendrait la bru de M<°o Guérin, une belle-mère à ne pas montrer dans un salon. La passive M""® Guérin fait alors quelque chose d'extraordinaire. Elle va trouver M"' Lecoutellier et lui promet de disparaître après le mariage : elle se retirera, s'il le faut, dans une ferme qui est à vingt lieues de là, et elle ne verra son fils et sa bru que quand ils le voudront bien... J'ai presque envie de dire qu'il y a dans la sublimité de ce sacrifice une sort3 de bassesse, et, dans cette folie d'abnégation maternelle, une manière d'outrage à celui qui en est l'objet. At-elle le droit de faire pour son fils une démarche qu'il condamnerait hautement s'il la connaissait, qui le blesserait et l'humilierait, qui l'atteindrait non seulement dans sa piété filiale, mais dans se fierté d'homme? Et ce f^ls (qu'elle vénère pourtant) quelle idée se fait-elle donc de lui si elle croit ou qu'il ne souffrira pas de l'éloignement de sa mère, ou qu'il ne s'apercevra pas qu'elle souffre elle-

E51ILE ÀUGIER. 187

même de cet éloignement, ou qu'il n'en devinera pas les causes ? La démarche de M™® Guérin est un acte de passion maternelle, vraiment absurde et, en un sens, coupable, puisque Texcellente femme accepte d'avance la possibiiilé d'une diminution morale de son fils, pourvu que ce fils soit matériellement heureux. (Voilà une chose, soit dit en passant, que la vanité de Maître Guérin n'accepterait pas, et cette vanité ferait ici office de dignité. y Et cependant nous applaudissons M""® Guérin ; elle nous touche, elle nous remue ; car à cette minute où elle est si parfaitement déraisonnable, elle vit, elle est entièrement elle-même, et avec intensité» Et le colonel Guérin ? Il représente, lui, le désintéressement absolu et particulièrement ce rigorisme dans les questions d'argent qui est comme l'âme du théâtre d'Emile Augier, -r- ce théâtre où trois fois (dans Ceinture dorée, les Effrontés et Maître Guérin) les. enfants s'indignent de la fortune mal acquise des pères, et deux fois les obligent à restituer.. Donc, le colonel, qui aimait Francine Desroncerets, s'est détourné d'elle du j.our où il l'a soupçonnée d'être une ménagère regardante et de connaître quelque chose aux placements d'argent et au cours, de la Bourse. Puis, quand il a appris la vérité, et par quels moyens Maître Guérin s'est assuré la. propriété du château de Valtaneuse, il lui dit son fait, endosse son uniforme, coifife son boisseau à. plumet et emmène sa mère. Cela, sans ombre d'hé-*

i8S IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.

sitation ni de faiblesse. Et cela sans doute est fort beau ; mais enfin ce guerrier intègre ne songe pas un moment que, si . maître Guérin a manqué de scrupules dans sa petite opération, c'est un peu pour son fils qu'il travaillait ; que, si le digne tabellion avait raffiné davantage sur la probité, il n'aurait pas fait, lui, d'excellentes études et ne serait pas entré à l'Ecole polytechnique ; que c'est à l'argent du bonhomme et, par conséquent, à ses façons d'entendre les affaires qu'il doit d'avoir un si beau grade et de pouvoir sentir avec tant de noblesse ; et que c'est, en somme, parce que le père a eu une conscience de qualité moyenne que le fils a pu se payer une conscience de luxe. Cela devrait lé rendre indulgent, ou du moins l'empêcher de brusquer les choses, lui conseiller l'attente, la patience, l'emploi de la persuasion. Mais point : tout de suite il soufûette son père de son orgueilleuse probité, — lui qui a eu la vie aisée et qui n'a jamais pâti... Il s'en faut donc que ce parfait soldat soit un fils irréprochable. Or, si ce froid personnage pouvait vivre, c'est, à coup sûr, dans ce moment où il est passionné et injuste (étant juste sans nuances et^ si j'ose le dire, sans intelligence) qu'il vivrait et que nous l'applaudirions... Je crois même que nous l'avons applaudi.

Et Francine ? Elle a, sans le lui dire, sacrifié sa fortune personnelle aux turlutaines de son vieux toqué de père ; elle a pour lui renoncé au mariage

EMILE AUGIËR. 189

et découragé l'homme qui l'aimait. Notez qu'on ne sait pg-s trop si elle croit ou non au génie de Desroncerets. Et cette incertitude nous gêne un peu ; car son sacrifice, sublime dans le premier cas, est, dans le second, plus sublime encore... A moins qu'on ne trouve, au contraire, que son véritable devoir de fille, et le plus évident, était de lutter de toutes ses forces contre la folie paternelle et de défendre le vieil enfant contre lui-même. Quoi qu'il en soit, et j'ignore pour quelle cause, Francine nous est à peu près indifférente. Ce n'est que l'ange lointain d'un dévouement bizarre. Mais tout à coup, ne pouvant plus supporter le mépris du beau colonel, qui la croit sèche et intéressée, elle crie son secret. Qu'est-ce à dire ? Elle cesse d'être héroïque, elle redevient comme nous. Et c'est à cet instant précis qu^elle nous touche, qu'elle nous enlève et que nous l'aimons...

— Enfin, me dira-t-on, que voulez-vous démontrer ? Que Maître Guérin est le plus honnête homme de la pièce et que les autres sont des lâches et des misérables ? Vous avez déjà tenté quelque chose de pareil à propos de Monsieur Alphonse (1). C'est un exercice facile, et peu original malgré son impertinence. — Oui, je l'avoue, c'est un jeu ; et je n*ai pas besoin de vous signaler, dans tout ceci, mes oublis ni mes exagérations volontaires. Mais, du

(1) Voir l'article suiyaut.

moins, ce n'est pas un jeu tout à fait stérile. C*est comme la preuve empirique de la vérité d'une œuvre. Montrer, en étudiant les personnages d'un drame, ce qu'il y a de fatalités dans les vices des mécliants et ce qui se mêle de faiblesse à la vertu des bons, rapprocher de nous-mêmes ceux qui sont pires que nous et aussi ceux qui sont meilleurs, c'est montrer que ce drame ne nous oflFre pas seulement des mannequins à figure humaine ; mais que, tout en les simplifiant un peu par une nécessité d*art, il respecte néanmoins la complexité de la vie et des hommes et les réfléchit loyalement. Et c'est un des mérites de Maître Guérin.

Gtmkasb : Beprise de Monsienr Alphonse, pièce en trois actes

de M. Alexandre Dumas fils.

M février 1889.

Deux types (M. Alphonse et M"« Guichard), peutêtre égaux aux plus célèbres qui aient jamais paru sur la scène comique ; non seulement vrais dans leur fond, mais si vivants d'allure, et d'un relief si juste et si iort que Tun des deux a déjà donné son nom, dans le langage familier, à toute Tespèce qu'il représente... (je ne serais pas étonné que, l'autre soir quelque spectateur du Paradis ait fait ce' te réflexion en voyant M. Alphonse : t Ah ben ! en v'ià un qui n'a pas volé son nom ! ») — un sujet simple et hardi ; un drame qui fait beaucoup penser sans que rien y tourne à la « thèse » ; je ne sais quoi de franc de robuste et d'imperturbable dans l'exécution : voilit ce que nous avons retrouvé intact^ après seize ans, dans la pièce de M. Alexandre Dumas. Et Monsieur Alphonse, ']e suis tenté de le croire, serait un absolu chef-d'œuvre, si l'on ne nous y demandait d'abord.

un véritable acte de foi ; en d'autres termes, si toute une partie de Faction ne reposait sur un des plus singuliers postulats que jamais dramaturge ait prétendu nous faire admettre sans discussion. Nous sommes obligés de croire qu'une jeune fille, qui s'est laissé faire un enfant et qui épouse ensuite un autre homme que son séducteur^ a pu cacher sa faute à son mari eij tranchons le mot, le tromper sur la qualité de la marchandise livrée, et rester néanmoins une créature intéressante, vertueuse même et digne de sympathie et de respect ;:car c'est bien ainsi que M. Dumas la juge et nous la présente. Or, il n'y a pas à dire et toute la casuistique du monde n'y fera rien, cela est dur à avaler. Que cela soit complètement impossible, je ne le prétends point ; mais, tandis que nous cherchons comment cela s'est pu faire, tandis que nous imaginons les raisons multiples et délicates que l'auteur ne nous a point données (sinon dans sa préface), nous oublions un peu d'être émus par le drame.

Et, sans doute, nous finissons par nous réfugier, pareils à des femmes troublées, dans le sein de M. Francisque Sarcey, qui nous rassure en nous affirmant « que ce qui est antérieur à l'action ne compte pas, que nous devons l'accepter les yeux fermés, que c'est un pacte entre l'auteur et nous i : tout de même, nous ne sommes pas parfaitement tranquilles ; Monsieur Alphonse nous semble un chefd'œuvre un peu inquiétant, qui nous laisse trop à faire, qui exige de nous, sur un point important, un

ALEXANDRE DCMAS FILS. 193

trop grand effi>rt, soit de collaboration active, soit de docile connivence, et qui, par suite, mêle à notre admiration, çà et là, uu sentiment d'insécurité et une légère peur de duperie.

Je n'ai point d'autre objection à faire. Au reste, — et en mettant à part le commandant Montaiglin, qui est une exception morale, un phénomène, — il est bien peu d'oeuvres où la nature humaine soit mieux prise dans son vif, avec son éternel et nécessaire mélange de bien et de mal ; il en est peu où Thumanité moyenne soit plus loyalement décrite, où les vicieux paraissent plus rapprochés des bourgeois de probité courante que nous coudoyons tous les jours, et où la vertu de ceux qu'il faut, après tout, appeler « les bons » soit plus relative, laisse plus transparaître d'inconscient égoïsme et d'instincts assez pareils, dans leur fonds et leur origine, à ceux des coquins corrects et bien élevés Joseph de Maistre a écrit cette belle parole chrétienne : « Je ne sais pas ce qu'est la conscience d'un scélérat. Mais je sais ce qu'est la conscience d'un honnête homme ; c'est affreux I » Je dirais volontiers : « Il est évident (jue l'âme de M. Alphonse est un joli marécage. Mais étudiez, pour voir, Tâme de M"'* Giiichard et de Raymonde, qui sont pourtant de braves femmes ; voui verrez que ça n'est pas très frais non plus. »

Un mien ami me dît à ce propos :

— « Vous ne savez pas à quel point von» ^\iy^ raison. Assurément, M. Alphonse est un êlni niôpil-

sable. Il n'a d*aotre morale J'imagine, que le respect forcé du Code et le respect héréditaire de certaines règles ou convenances mondaines, — édictées presque toutes par Tégolsme ou Thypocrisie bourgeoise. — Il ne cherche d'ailleurs que son plaisir ou son intérêt. C'est un animal de joie et de ruse. Nullement violent, il faut le reconnaître. Il a séduit une jeune fille, parce qu'elle lui plaisait et qu^elle se laissait faire ; il Ta abandonnée, parce qu'elle était pauvre. Puis il a été l'amant intéressé d'une ancienne servante d'auberge, plus âgée que lui de quatre ou dnq ans. Il n'a pas compris un seul moment que cette posture était infâme, — plus infâme qu'elle n'eût été il y a cent ans, à cause de l'avènement définitif de l'argent comme puissance souveraine, et vu les variations de la morale publique. Il ne voit là qu'un troc, un trafic, une opération commerciale. M»»^ Guichard lui donne de Pargent, et il lui donne du plaisir. Quoi de plus légitime que cet échange ? Qui vous dit enfin qu'il n'ait pas quelque affection pour cette bonne dame qui Tadmire tant, ou même, parfois, quelque semblant d'amour ; car, après tout, la commère est encore fraîche. Notez qu*en Pépousant il n'accomplira pas seulement un acte profitable, mais un acte moral, du moins selon les idées de la société où il vit. 11 c régularisera une situation t. Il ne demande pas mieux, lui, que de régulariser les situations quand il y trouve son compte. 11 ne tient pas du tout à être « hors de la règle » quand il peut

ALEXANDRE DUMAS FÏLS. 195

-faire autrement sans se gêner. Ce n'est point un . réfractaire, oh I non. Il est mauvais père ? C'est vrai. Pourtant, il est allé voir six fois sa petite fille en onze ans : il pouvait s'en dispenser. Il a confusément conscience d'un vague devoir, et il le remplit dans la mesure où il en a conscience. Il est très probable qu'il sera un père très suffisamment dévoué et affectueux pour ses enfants légitimes. Il est comme tout le monde : il aimerait mieux ne jamais faire souffrir les autres. Il est, je suppose, de probité moyenne : il ne commettrait pas un vol qualifié parce que c'est dangereux, et peutrétre même par une répugnance qu'il tient de son éducation : les vols déguisés, analogues à ceu]( que nos mœurs tolèrent soit dans le commerce, soit dans les affaires de Bourse, et où l'on préfère ne pas regarder de trop près, lui suffiront toujours, croyez-le bien. Il n'est pas incapable de rendre gratuitement quelque petit service à un ami, ni de donner deux sous à un pauvre. Quand il sera marié, il y a apparence qu'il professera les meilleurs principes, et de très bonne foi. Il goûtera les romans de H. Georges Ohnet et flétrira ceux de M. Emile Zola. Et si la pièce de Dumas s'appelait Monsieur Arthur j et que notre homme allât au Gymnase, à coup sûr il ne s'y reconnaîtrait point. Que dis-je ? elle peut garder son titre,il ne s'y reconnaîtra pas davantage. Je vous jure que tous les jours nous serrons la main à des gens dont la valeur morale est exactement celle de l'amant de M"" Guichard...

« Allons, bon I fit tout à coup mon ami, je viens de me déshonorer. On dira que j'ai fait l'apologie de M. Alphonse. »

Il reprit :

— u Voyons les autres. Oh ! M"* Guichard n'est certes pas une mauvaise créature. Elle est gaie, causante, sans façon, toute ronde, pas bête ; et il devait y avoir plaisir à loger au Lion d'Or^ quand elle y faisait les chambres et, plus tard, quand elle trônait au bureau. Je ne doute pas qu'elle n'ait soigné de son mieux Guichard, toujours malade et beaucoup plus vieux qu'elle. Mais enfin elle Ta trompé tout son soûl, et si elle est devenue sa maîtresse et si elle s'est fait épouser par lui, il est bien clair que ce n'était point par amour. Même, si j'ai bien compris, il a pu lui arriver de donner à Alphonse l'argent de Guichard. En somme, elle a fait avec Guichard à peu près ce que M. Alphonse fait avec elle. — Mais elle l'aime, direz-vous, ce joli garçon. — Soit : Comment l'aime-t-elle ? Elle n'a aucune illusion sur lui, elle le connaît mieux que personne ; elle le méprise absolument et ne lui envoie pas dire. Seulement, elle ne peut se passer de lui : «... Ah ! que tu me connais bien ! que tu sais bien que je ne puis pas me passer de toi ! Malheureuse que je suis ! Quel empire as-tu donc sur ma volonté, et que me sert d'être forte comme un cheval ? Tu me mènes comme tu veux.

C'est que, en effet, tu es d'une autre race que moi ; tu as des petits pieds ; tu as des petites mains ; s'est

Ici la femme. Et tes yeux, et a oix I Je t'adofe et j*ai envie de t'étouffer ; ce ne serait pas difQcile, et je te suis soumise ^omme un chien .. Ah ! ah 1 je t'aime trop I » (Au fait, j*ai tort de citer cela, du moins maintenant, car il y a, dans ce couplet, un accent qui dérange ma démonstration, et qui différencie M""* Guichard de son amant, alors que je cherche à la rapprocher de lui. Ma loyauté me jnue souvent de ces mauvais tours.) Continuons. Ce qu'aime M°* Guichard, ce sont donc les sensations que lui donne M. Alphonse, rien de plus, comme il aime et cherche, lui, les sensaiionsque lui procurent les jolies femmes rencontrées, la bonne chère, la paresse jouisseuse et les commodités matérielles de la vie. M™* Gui chard aime comme une brute, avec une jalousie toute animale. Quand elle sait que son Alphonse a été Tamant d'une autre femme, elle hait cette femme , elle l'étranglerait si elle pouvait la tenir. Lorsqu'elle veut emmener la petite Adrienne, ne vous y trompez pas, ce n'est point par pitié, c'est encore pour Tamour de son Alphonse ; c'est pour avoir auprès d'elle et chez elle ce qui est sorti de lui ; et c'est aussi en haine de la mère : «... Va chercher cette enfant... Je me charge d'elle... Oui, de l'enfant d'une autre. Tu ne diras plus que je ne faime pas ; du reste, c'est à prendre ou à laisser ; je t'en donne ma parole d'honneur de commerçante ; tu sais, celles-là sont bon teint ; je ne t'épouse qu'avec ta fille dans ma maison Et, si la mère vit, qu'elle s'adresse à moi, elle trouvera

à qui parler. » Et lorsque, à la fin, tout à coup, et par un revirement un peu brusque à la vérité, elle cesse d^aimer M. Alphonse... («... Quand on pense qae j'allais épouser ce pierrot-là! •), c'est bien sans doute parce qu*iJ lui est apparu plus infâme encore qu'elle ne le soupçonnait (quoique, après tout, un peuplas de mépris mêlé à son amour ne soit pas une affaire) î c'est bien aussi parce qu'elle a subi l'autorité du commandant Monlaiglin et l'ascendant de son grand cœur, et parce que, d'autre part, elle a été remuée malgré elle par la grâce et la douleur de Raymonde : mais c'est peut-être surtout parce qu'elle est incapable de supporter cette idée, que quelque chose de son amant restera aux mains d'une autre Femme, et parce qu'elle sent bien qu'elle ne vivrait plus... C'est un instinct de bête désespérée, beaucoup plus que le mépris, qui tue l'amour chez elle. Ne le croyez- vous pas ? Pour moi, je le crois presque.

« Et Raymonde ? Jeune fille, elle s'est donnée à un

nomme. Oh ! je sais bien, elle l'aimait ; et puis le

printemps, Ténervement des soirs d'orage, les troubles secrets de son corps et, enfin, la grande excuse : son < ignorance 9 ! Mais enfin nous savons bien comment se passent les choses, et que la chute proprement dite a été nécessairement précédée de ciresges assez hardies et significatives pour qu'elle n'en pût a ignorer » l'impureté. Et si elle a ignorait 1 avant, elle savait après ; et elle a recommencé, puisqu'elle est devenue mère. Et, si vous me dites qu'elle

ne prenait pas à ces jeux le même plaij-ir que son complice, je vous prierai de ne pas vous moquer de moi. D^ailleurs, si M. Alphonse est un fin matois, Raymonde n'est pas non plus dénuée de prudence. Elle a fort bien su laisser sa petite fille grandir à la campagne, à seule fin de pouvoir garder, à Paris, Testîme de ses voisins et de ses connaissances.

« Vient à passer un brave officier de marine. Il a vingt-cinq ans de plus qu'elle. Il la voit triste, il la croit sage ; il lui demande sa main. Elle ne peut avoir pour lui que de Tamitié. Elle Tépouse, parce que « cela lui fera une situation ». Voilà un mariage qui ressemble diablement à celui de Victoire avec Guichard, et à celui d'Alphonse avec la veuve de l'aubergiste. Mais Raymonde est infiniment plus coupable que les deux autres. Elle oublie de dire à son mari qu'elle a un enfant. Rien que cela. (Il est vrai qu'il ne le lui a pas demandé! » Acte II, se. ix.) M. Dumas nous explique, dans sa préface, que Raymonde n'avait point d'aveu à faire au commandant, et qu'un bon prêtre lui aurait certainement conseillé de ne rien dire : car une faute, confessée, absoute, expiée par le repentir, est réellement efl'acée, n'existe plus. Aussi bien le commandant, « du moment qu'il prétend aimer Raymonde, doit savoir d'avance à quoi l'engage implicitement Tamour chrétien ». Je vous renvoie à cet extraordinaire morceau de casuistique. Il ne convaincra point les esprits un peu simples. Car, d'abord, si la faute est effacée, les effets de

200 IMPRESSIONS DE THËATK£.

la faute subsistent, et ces effets sont de ceux aux-* quels un mari est généralement fort sensible. Notez aue M"' Guichard, en se faisant épouser par son vieux, et M. Alphonse, en épousant la veuve Guichard, ne déshonorent qu'eux-mêmes : Raymonde se met dans le cas de déshonorer son mari le jour où a vérité sera connue, ce qui peut arriver (je sai» bien qu'il ne sera « déshonoré » qu' « au jugement absurde de Taimable société où nous vivons ». Mais quoi ? nous y vivons, et non pas dans la lune) Puis, ce premier et monstrueux mensonge en entraine une infinité d'autres. Et ce n'est pas tout : ce mariage, après ce mensonge, condamne Raymonde, ou à n'être jamais une bonne mère, ou à souhaiter la mort de son vieux mari, — ou enfin, si elle veut sortir de cette vilaine alternative, à confesser un jour au commandant ce qu'elle a eu la lâcheté de lui cacher. — mais à ne le lui confesser que lorsque le mal qu'elle lui a fait est irréparable, et que le pauvre homme en peut mourir.

<L II n'y a pas è dire mon « Bel-Ami » : Raymonde est une misérable. Elle ment plus impudemment que M. Alphonse. Et M Dumas est un singulier moraliste, avec sa théorie des fautes qui, « une fois révélées dans le confessionnal, perdent, pour ainsi dire, tout leur caractère social et ne sont plus sous la juridiction de ceux qu'elles pourraient léser... et qui, dès lors, n'auraient plus, pour les juger, l'indépendance d'esprit nécessaire •. Comprenez- vous ? Moi, pas très

ALEXANDRE DUBIAS FILS. 231

bieD. Car epfîn, si nos fautes, une fois confessées au prêtre (je dirai même confessées ou non), ne sont point a sous la juridiction » de- ceux à qui elles font du mal, s'ensuit-il que nous ne soyons pas responsables de celles de leurs conséquences qu'il dépendait de nous de conjurer ? Ce serait trop commode, en vérité, si nous n'avions à répondre que de la faute elle-même, et jamais, de ses suites mauvaises, même de celles qu'un sacrifice de nous pouvait atténuer ou prévenir I Ce&t ce qu'il y a de terrible dans le péché. Quand nous faisons le mal, nous ne savons pas au juste dans quelle mesure nous le faisons, quels lointains et meurtriers prolongements il peut avoir, ni jusqu'où nous sommes coupables. — Au reste, j'en appelle de M. Dumas à Raymonde elle-même :

€ Tromper, je tie saurai pas... Tu te vantés, malheureuse ! voilà SIX ans que tu trompes le cœur le plus loyal et le plus confiant. Une fois de plus, qu^est-ce que ça te coûtera ? G^était la première fois qu'il ne fallait pas menirî » Elle a tout à fait raison, bieti qu'elle se traite encore un peu doucement. De tous lés personnages du drame^ c^est elle qui a le plus gravement manqué au devoir. Est-ce à dire que je l'accable ? que je ne lui reconnais nulle excuse ? que je ne lui accorde «uicune pitié ?' Point. Je lui refuse l'honnêteté paradoxale que M. Dumas semble lui accorder, voilà tout.

c Et la petite Adrienne ?... Elle a onte ans. Tâchez ( de la rencontrer dans cinq ou six ans ;' frôlez- lui le

t02 IMPRESSIONS DE THEATRE.

genou sous la table quand vous dînerez chez le commandant, regardez-la d'une certaine façon, et donnez-lui rendez- vous, à minuit^ dans la ruelle qui passe derrière le jardin de son père légal ; et je vous promets que vous ne vous ennuierez pas.. Autrefois, je trouvais que cette petite était vraiment bien avancée pour son âge. Elle m*agaçait avec ses mots d*enfant qui ressemblent à des mots d^auteur. Vous vous rappelez? «... Je t'aimerai d'autant plus que je ^embrasserai moins... Mon père 1... Ma mère!... Maman !... • Je m'imaginais qu'une enfant nourrie à la campagne et tout à coup enlevée sans y rien comprendre . devait être timide et farouche comme une petite bête et ne savoir que mettre les doigts dans son nez et répondre : « Oui, Madame ; non. Madame. » Mais, cette fois, j^ai mieux saisi la pensée de l'auteur ; et dans cette gamine rouée comme une potence, qui, soudainement engagée dans la plus obscure et la plus difficile des situations, fait des phrases, mais ne fait pas une « 5'affe », ne perd pas un instant son sang-froid, et a même des roueries de femme et des raffinements de ruse presque superflus^ — j'ai clairement reconnu la fille du subtil et glissant M. Alphonse.

a Ah 1 le joli monde ! Il n y a que le commandant d'un peu propre. Seulement il n'existe pas. »

Ainsi parla mon ami. J'étais un peu ébranlé par son assurance. Je répondis pourtant.

— Vous voilà bien fier. Vous croyez avoir fait

quelque chose de merveilleux et de rare en démontrant que M. Alphonse est, après Montaiglin, le per* sonnage le plus vertueux de la pièce. C'est une plaisanterie qui peut se soutenir à la rigueur. Et, en effet, si l'on fait abstraction des personnes pour ne considérer que les actes (ce qui est d'ailleurs un artifice d'une pratique assez difficile), M. Alphonse ne paraîtra peut-être pas plus coupable que Victoire et que Raymonde. Et cependant (il n^y a pas à aller là contre) nous méprisons M. Alphonse et nous aimons M'^'* de Montaiglin et M^^^Guichard. Gomment donc cela se fait-il ?

C'est là, comme je l'indiquais au commencement, que gtt la vérité profonde du drame de M. Dumas. Les théologiens, si j'ai bonne mémoire, distinguent, dans le péché, lamalière (c'est-à-dire ce que le péché est extérieurement) et la forme (c'est-à-dire ce que le péché est en nous). Eh bien 1 la matière des péchés de Victoire, de Raymonde et d'Alphonse peut être la même, ou à peu près ; la forme, non. Raymonde et M"*' Guichard ont été impures et déloyales, comme M. Alphonse, mais non pas de la même façon. Elles aiment ; ce n'est rien, et cela suffit pour qu'elles soient d'une autre race que lui. M"^ Guichard porte le bel Alphonse dans ses moelles. Raymonde l'a aimé ; Raymonde, en dépit de ses lâchetés et de sa trahison, aime sa fille, et elle aime aussi son vieux mari. M. Alphonse n'aime rien que lui*méme^ il s'aime directement, sans ce détour et

celte espèce de crochet qui est Taltruisme. Puis les deux femmes ont la bonté ; elles souffrent de la souffrance des autres. Et j'oubliais une toute petite chose : elles sont capables de remords. M. Alphonse ne saura jamais ce que c'est. Quant au commandant, sll n'existe pas, c^est tant pis ; et peut-être bien qu'il existe après tout. 11 est, lui^ la charité absolue ; el c'est à son approche que s'épure et se dégage, par contagion, ce que les deux pauvres femmes ont de bon en elles... Mor.sieur Alphonse devrait avoir pour épigraphe : « Il sera beaucoup pardoniié à qui a beaucoup aimé. » Nul drame d'une humanité plus vraie, ni où M. Dumas ait mis plus de large intelligence, de pitié et de larmes.

AUGUSTE VAGQUERIE

Oyhhasb : Jalousie f drame en quatre actes, de M. Auguste

Vacqaerie.

10 décembre 18S8.

Permettez-moi de vous rappeler ce que j'écrivais ici même, il y a un an, sur les procédés d'invention et de composition de M. Auguste Vacquerie. Cela rendra plus clair ce que j *ai à vous dire de son dernier drame.

« Don Jorge, Jean Baudry, Louis Berteau sont

conçus comme des personnages de Corneille ; ce sont des Idées qui parlent avec éloquence et subtilité. Et quand le poète réussit à faire vivre les personnages où il a incarné ces idées, ils semblent alors plus grands que nature, comme les héros comédiens. On dirait que tous ont été conçus à priori. Don Jorge, c'est l'honneur absolu ; Jean Baudry c'est la charité absolue ; Louis Berteau, c'est la probité absolue. M. Vacquerie s'est demandé : — Dans quelles circonstances un gentilhomme, pour qui l'hoj^aeur est réellement une religion, souffrira-

8C6 IMPKESSIONS DE TUÉATRE.

t-illeplns? Et cette religion, quelle est la marque la plus éclatante, la plus inattendue, la plus saisissante qu'il en pourra donner ? Bit il a écrit les Funérailles de Vhonneur. — Dans quelles conditions la bonté paraltra-t-elle le plus désintéressée et le plus héroïque? 11 faut, pour cela, qu'elle s'épanche sur des étrangers : il faut qu'elle soit sans salaire : il faut qu'elle souffre , et que cette souffrance lui vienne de ceux à qui elle s'est dévouée, etc. Et M. Yacquerie a écrit Jean Baudry. — Dans quelles conditions la probité pourra-t-elle être sublime? Il faut pour cela qu'elle soit douloureuse ; il faut, par exemple, qu'elle exige le sacrifice du plus ardent et du plus bel amour et que, ce sacrifice, elle soit obligée de le cacher et qu'elle ne puisse donner ses raisons sans déshonorer une mère... et M. Yacquerie aécrit le Fils. Et tout, dans la construction de ces trois pièces, est subordonné à ce dessein de nous montrer, dans le plus haut degré de pureté et d'éclat qui se puisse concevoir, les trois vertus que j'ai dites... »

La dernière œuvre de M. Auguste Yacquerie, Jalousie^ — qui, on ne saurait le nier, a déplu à la majorité du public, — a été conçue exactement de la même façon.

M. Yacquerie a dû se poser ces deux questions :

— Dans quelles conditions un jaloux souffrirat-il le plus de sa jalousie ?

— Quelle est la vengeance la plus cruelle qu'il puisse tirer de rhomme dont il est jaloux?

Cherchons avec lui les réponses.

Premier point.

Remarquons tout d'abord qu'il y a au moins deux grandes espèces de jalousie, celle du mari, et celle de Tamant.

Subdivisons donc ce premier point.

ï. — La jalousie du mari sera particulièrement douloureuse s'il est beaucoup plus âgé que sa femme ; s*il Fa épousée par amour ; si elle ne Taime pas et ne Ta jamais aimé ; si elle se refuse à lui ; si, par un arrangement auquel il a dû se soumettre, elle a cessé de partager son lit sans qu'il ait cessé de la désirer ; si elle est douce avec lui, et bonne et loyale sur tout le reste, et s'il n'a pas autre chose à lui reprocher que sa faute ; enfin si Tamant présumé est vraiment digne d'amour, s'il a sur le mari l'avantage de la jeunesse et de la beauté, et s'il lui est, en outre, supérieur par le caractère et par les sentiments.

IL — Passons à la jalousie de l'amant. Dans quelles conditions l'amant sera-t-il le plus torturé ? Deux cas se présentent : il peut être jaloux, soit du mari de sa maîtresse, soit d'un autre homme.

Nous pouvons presque aéglîger le premier cas.

En général, l'amant n'est que très modérément jaloux du mari, parce qu*il sait que le mari n*est pas aimé, et parce que les femmes qui ont un amant ont rhabilude de lui raconter etTart de lui faire croire qu'elles se dérobent au devoir conjugal. Mais au surplus, et en supposant même que la femme continue à subir les caresses du mari, s'il peut arriver quel'amant en conçoive de l'amertume, delà colère et de la baine, et que certaines images Tassiègent, le poursuivent et le torturent (comme dans Fanny)^ 1 y aura toujours un supplice plus atroce encore: C'est quand l'amant d'une femme mariée est jaloux d'un autre amant.

La souffrance de l'amant doit alors, à tout le moins, égaler celle de Tépoux, puisqu'il est trompé comme lui. Et elle peut même la dépasser si l'amant a quelque imagination, puisqu'il a pu se croire, lui, librement aimé. Il est plus dur, en effet, pour l'amour-propre de se voir retirer ce qui nous avait été gracieusement offert que de perdre ce qu'on retenait par force ou en vertu d'un droit écrit. Car seule, la première de ces mésaventures implique un changement des sentiments delà femme à votre égard. Dans ce premier cas, la femme est réellement coupable envers vous de trahison ; dans l'autre, elle n'est coupable, si je puis dire, que d'évasion.

Ainsi, la passion étant supposée égale des deux parts, l'amant trahi souffrira plus que le mari trompé. Mais ce n'est pas tout. On peut imaginer

une situation telle que la jalousie de Tamant atteigne au paroxysme de la rage et de la douleur. C'est si cet amant, par obéissance à sa maîtresse, par respect pour elle, et parce qu'il croyait absolument à sa vertu, est resté un amoureux platonique L'idée qu'il n'est pas seulement trahi, mais ridicule; Tidée que ce que cette femme lui refusait avec de grandes phrases, ce qu'il avait la sottise de s'interdire (et par quels efforts sur lui-même !), elle le prodigue maintenant à un autre, et que sans doute tous deux se moquent de lui ; et surtout l'image précise, lancinante, de ce qu'elle prodigue à cet « autre » ' cette triple torture du cœur, de l'orgueil et de la chair..., non, voyez-vous, après cela il n'y a rien.

Tout ce que nous venons de dire entraîne naturellementla création de quatre personnages principaux. Le mari : ce sera M. Jorgan ; il aura pass(^ la cinquantaine; il sera banquier, et d'humeur sombre, impérieuse et maussade. La femme : nous l'appel lerons Marcelle; on l'aura livrée, toute jeune et sans la consulter, à ce vieux mari; ce sera une honnête femme. Le premier amant, — platonique nous le nommerons Gérard Bréhal ; i^ sera beau, généreux, passionné, et il aura trente ans. Lt second amant, présumé non platonique : nous le nommerons Philippe ; même âge ; ami du premier très brave garçon.

La pièce n'est pas encore faite. Ce sera la solu

tit IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.

•ngeance est fort mparfaîle. Car c'est toujours vous qui êtes le plu s torturé des trois. Ou bien, si c*est la femme . eh bien, ce sera encore vous tout de même, puisque vous la verrez soufiFrir.

Tuer la femme et l'amant V Oh! cela c'es la solu tlon la moins intelligente de toutes. Elle vous pro cure une satisfaction assez vive, mais très passagère et qui n'est qu'une détente, un soulagement des nerfs. Et il est probable qu'au bout de très peu de temps les remords viendront, peut-être même le désespoir. Vous serez épouvanté de votre solitude . Vous serez supplicié par F idée de ce que votre action a d'irréparable, et furieux en même temps de son inefficacité Car eux, les deux amants, ils ne souffrent plus, ils dorment dans la divine paix de la mort. Les autres solutions, quoique médiocres, étaient cependant un peu plus satisfaisantes : vous étiez sûr, du moins, de la douleur du survivant.

Cherchons encore, et tâchons de bien raisonner notre affaire. D'abord, auquel des deux coupables vous en prendrez-vous ? Evidemment à celui que vous haïssez le plus. Mais quel est-il ? C'est l'amant, ce n'est pas la femme. Jaloux a deux sens ; quand vous dites : a Je suis jaloux d'elle > et : « Je suis jaloux de lui », ce n'est pas tout à. fait la même chose. La femme, vous ne la haïssez qu'en tant qu'elle lui appartient et que vous vous la représentez possédée par lui. Autrement, vous l'aimez (ohl comme on aime quand on aime passion-

nôment, c'est-à-dire avec le plus entier et le plus implacable égoïsme). Bref, vous êtes jaloux à cause d'elle ; mais c'est bien de lui que vous êtes jaloux. C'est lui, le voleur, c'est toute sa personne, qui vous inspire une haine sans mélange: c'est donc lui que vous devez viser.

Il s'agit de lui infliger la plus dure souffrance qui soit au monde. Quelle est-elle ? Ce n'est point la mort, puisque la mort est la fin de toutes les souffrances. Mais, justement, la pire des douleurs, c'est celle que vous ressentez vous-même, c'est la jalousie, cette forme suprême du délicieux et abominable, du divin et diabolique et méchant amour (Amour tyran des hommes I dit le poète grec)... Ne cherchons plus ; nous avons trouvé.

Rendez jaloux, comme vous, l'amant de votre femme. Vous pouvez même espérer le rendre encore plus malheureux que vous ne l'êtes. Car votre douleur, à vous, n'a été l'œuvre que des mauvais hasards : la sienne sera l'œuvre d'une volonté, d'une volonté ingénieuse et acharnée. Vous savez, par expérience, ce qui fait souffrir, et tous vos coups porteront.

Othello jouant auprès de Cassio le rôle que lago a joué auprès de lui-même, voilà la pièce. Elle est faite maintenant.

(Je dois vous avertir que, . dans tout ce qui précède, il n'y a, en réalité, pas un mot de moi ; que j*ai simplement fait, sous une forme indirecte,

214 IMPRESSIO^ïS DE THÉÂTRE.

Fanalyse de la pièce de M. Vacquerie. Il y adéjà des chances sérieuses pour qu'un drame de tant de suc — et d'où Ton peut tirer ainsi, sans y rien ajouter, toute la théorie d'une passion, — ne soit ni banal, ni ennuyeux, ni médiocre.)

Nous savons à présent quels devront être les rôles des quatre personnages nécessaires dont j'ai dit les noms plus haut. Jorgan se vengera de Gérard, qu'il sait aimé de Marcelle, en le rendant jaloux de Philippe. Mais, pour que la chose soil facile, il sera bon que Philippe ait une raison de faire sa cour à Marcelle. Nous supposerons donc que Philippe veut parla se venger d'une autre femme, Céline, qui lui avait promis sa main et qui, pendant qu'il voyageait, a épousé par intérêt un fils naturel de Jorgan. (Et ainsi, à côté des deux jaloux par passion, nous avons le jaloux par dépit et la jalouse par vanité.) Ce fils naturel que Jorgan loge chez lui fournira à Marcelle un grief de plus contre son mari. Ajoutez un subalterne,un commis, Sergent,quidétestePhilippe, et qui sera utile au mari pour combiner ses gu et-apens.

L'action se déroule, simplement et largement. Je la résume en quelques mots. Au premier acte, Céline, piquée, essaye de reprendre Philippe et ne réussit qu'à l'envoyer à son amie Marcelle. Puis, nous assistons à une très belle, très gracieuse et très noble scène d'amour entre Marcelle et Gérard. Sur quoi Jorgan sort d'une cachette et nous apprend qu'il se vengera.

Au second acte, Jorgan commence d'attiser la jalousie de Gérard. Il veut que Philippe accompagne Marcelle dans la voiture qui doit, à une heure du matin, la reconduire à Paris (nous sommes à Villeneuve-Saint-Georges). Marcelle jure à Gérard qu'elle ne le permettra point. Mais elle est ensuite obligée de céder aux violences et aux menaces de son mari, — et cela sans pouvoir prévenir Gérard, qui se croit alors trahi par elle.

Au troisième acte, scène d'explication entre les deux amoureux. Ils vont retomber dans les bras Uun de Tautre, quand une lettre anonyme prévient Gérard d'un rendez-vous nocturne que se sont donné Marcelle et Philippe.

Au dernier acte, Gérard vient au rendez-vous et y trouve Jorgan. Celui-ci lui raconte qu'il attend Philippe et qu'ils se battront à mort : il a apporté, pour cela, deux pistolets. Philippe arrive, en effet (je ne sais plus par quel moyen il a été attiré, lui aussi, dans le piège). Je passe les détails. Jorgan laisse les deux hommes aux prises, pendant que Marcelle apparaît au balcon... Gérard tire le premier et blesse Philippe au bras. Marcelle se précipite, «nlace Gérard... et Philippe, comprenant enfin quel rôle on lui a fait jouer, décharge son pistolet sur Jorgan, qui s'est caché dans un fourré voisin...

Dans chaque acte, des scènes cl'ûne grande beauté, prises en elles-mêmes ; dans tout le drame, quelque chose de sombre, d'énergique, d'un peu

tendu; un style presque trop travaillé, et tantôl d'une robuste nudité, tantôt relevé de concetti romantiques; partout une impression de force, — et aussi d'effort; Tintérét le plus poignant : on se sent vraiment en présence de passions fatales, aveugles, que nul ne pourra ai^réter dans leur chemin, et dont on prévoit avec certitude et avec angoisse le choc inévitable et meurtrier... C'est une fort belle tragédie^ si vous voulez le savoir.

Pourquoi donc n'a-t-elle pas réussi ?

C'est que les défauts en sautent aux yeux, et que ces défauts sont de ceux que le public supporte le plus mal, — à moins qu'il ne les rencontre dans une œuvre consacrée par le temps et dont il sait d'avance qu'il doit la trouver belle. Les personnages ne sont peut-être pas assez expliqués : nous ne connaissons pas leur passé, — ou nous ne le connaissons pas au moment où il faudrait. A cause de cela, ils gardent quelque chose d'un peu abstrait, Jorgan surtout : sa jalousie n'a ni répit, ni défaillance, ni retour: Jorgan, c'est la Jalousie absolue, la jalousie en soi ; et c'est un peu, par suite, le Croquemitaine de la jalousie. Puis, les détails de l'action ne sont pas tous parfaitement clairs. J'avoue . n'avoir compris que tout en gros le rôle de Sergent. Il y a quelque gaucheriedans l'emploi des moyens matériels. Enfin, une chose a égayé le public beaucoup plus que de raison, mais non pourtant sans raison : Jorgan passe son temps à écouter aux portes. M. Yacquerie

nous dira que c'est bien le fait d*un jaloux, et qu'il l'a voulu ainsi. Mais nous avons beau faire: rien, ni vérité, ni justice, ni respect, ne prévaut contre ce qu'il y a de forcément comique dans ces répétitions.

Bref, M. Vacquerie a joué de malheur : car il a mis dans son drame le genre de beautés auquel le public des premières, à la fois gouailleur et routinier, est le moins sensible, et le genre de défauts auquel il l'est le plus. Pour moi, je le dis, parce que c'est la vérité : j'ai beaucoup aimé, en somme, ia nouvelle œuvre de M. Vacquerie : peut-être parce que, ayant voulu y retrouver ce que j'admirais dans ses autres drames, je l'ai retrouvé en effet. J'en suis bien fâché ; mais si c'est une mauvaise pièce que J'iiouste^ c'est donc la plus intéressante mauvaise pièce que j'ai entendue depuis longtemps.

Peut-être le sujet, qui est excellent, eût-il gagné u être transporté dans un milieu héroïque et lointain, par exemple, dans l'Espagne du seizième siècle, — ou, au contraire, dans un milieu parisien et mondain, et à être traité sur le ton de la comédie de genre,... Mais où vais-je m'engager là î

Odéon : Genninie Lacert&ux, pièce en dix tableaux, de

M. Edmond de Goncourt.

24 décembre 1888.

Encore qu'il soit, ici-bas, de pires misères et des souffrances plus dignes de pitié, je trouve assez mélancolique, au fond, la destinée de M. Edmond de Goncourt.

Qu'on pense ce qu'on voudra des romans des deux frères, il me parait que ces romans furent, en leur temps, d'une incontestable nouveauté ; que M. Emile Zola et M. Alphonse Daudet leur doivent beaucoup ; que, sans Germinie et Sœur Philomène, sans Renée et Charles Demaillyj Fauteur de VAssommoir et Tauteur du Nabab n'eussent pas si aisément ni si vite trouvé leur voie.

Or, après une vie de travail acharné, d'absorption douloureuse dans la chose écrite, d'une sorte d'ascétisme littéraire dont il n'y a peut-être pas de plus parfait exemple, et qui, tout en aiguisant en eux la faculté de sentir et de rendre leurs sensations, les a

peut-être spécialisés outre mesure, a fini par leur enlever une certaine liberté aisée du jugement et la vue sereine et indulgente des choses de ce monde, Jules de Concourt, — le plus heureux des deux pourtant, — est mort sans avoir connu la gloire. Et sans doute elle est venue au survivant, mais restreinte encore et contestée. Elle ne lui est venue, en quelque façon, que par contre-coup, et comme à loccasion de renommées plus jeunes et plus retentissantes. Il semble que Tœuvre de Concourt n ait été révélée au public que par le succès inouï des romansde MM. Daudet et Zola, c^est-à-dire de romans qui procédaient justement de ceux des deux frères. Il y a là une espèce de renversement et quelque chose qui ressemble à une injustice. Car M. Edmond de Concourt a bien pu passer chef d'école et diea de chapelle et, presque seul parmi les anciens, obtenir le respect des jeunes ahuris de l'impressionnisme et du symbolisme : les gros tirages, le gros bruit, les visites des barnums, les traductions en anglais, en allemand et en javanais ont été pour d'autres. Et, vraiment, cela n est pas tout à fait équitable. Sic vos non mbis.

Je vous dis tout cela parce que je le crois. Mais M. Edmond de Concourt doit le croire encore plus fort que moi. Et alors jugez!...

Si M. Edmond de Concourt avait été un sage, il en eût pris son parti ; il en eûi appelé, une fois pour toutes, A Téquitable (?) postérité, et se fût enseveli

EDMOND DE CONCOURT. 22t

dans son veuvap:e silencieux. Mais qui de nous est un sage? Et de qui, je vous prie, avons-nous le droit d'exiger qu'il en soit un ?

M. Edmond de Concourt a écrit quatre romans tout seul. Us étaient infiniment curieux, mais d'un impressionnisme de plus en plus étroit, spécial et tourmenté. Il y manquait quelque chose. Quoi ? Sans doute le génie plus clair, plus libre, plus alerte et plus sensé du frère disparu. Ces romans plurent à Bourget, fanatisèrent des adolescents d'esprit trouble et inquiet, mais ne parvinrent pas, ou presque pas, jusqu'au grand public, jusqu'à cette foule nécessairement composée d'imbéciles et dont les artistes les plus raffinés et les plus dédaigneux mendient, — non moins nécessairement, — les grossiers suffrages.

Dans la préface du dernier de ses romans, Fauteur disait, comme le vieil athlète de Virgile : Artem cestumque repono... Et c'est pourqiuoi, le lendemain du jour où il nous faisait ce serment d'homme de lettres, plus fragile qu'un serment d'ivrogne, M. Edmond de Concourt commençait pour nous l'inventaire de ses tiroirs.

Il en extrayait d'abord des biographies d'actrices du dix-huitième siècle : la Saint-Huberty, Sophie Arnould. Il les appuyait d'une quantité de documents : actes de naissance, actes de mariage et de décès, notes de fournisseurs et mémoires d'huissiers. Il y alignait un nombre prodigieux de détails super-

îti IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.

dus. Ces pauvres filles, qui n'ont été que d'aimables comédiennes et de gentilles courtisanes, — c'est-àdire dont le charme a été, par essence, viager et iugitif, étant étroitement attaché à leur enveloppe mortelle, et dont la vie, en dehors de ce charme qui ne peut nous être rendu, est totalement dépourvue d'intérêt et semblable à fia vie de toutes leurs pareilles, — ces cabotines qui ont été exactement ce que sont les plus piquantes de celles d'aujourd'hui, — rien de plus, rien de moins, — et qui ne sont plus rien du tout, puisqu'elles sont mortes, il les traitait comme un historien îerait Richelieu on Napoléon, et consacrait des trois cents pages à ces ombres vaines et à leur grâce irrévocable. Etles plus épris des fantômes d'antan trouvaient que c'était beaucoup, en vérité.

Puis M. de Concourt continuait ses fouilles dans les tiroirs fraternels. Il en extrayait de ces choses qu'on n'a coutume de livrer au public que quelques années après la mort des grands écrivains. Il semblait qu'il réalisât je ne sais quelle imagination mélancolique et macabre d'Edgar Poë ou de Baudelaire, et qu'il publiât lui-même ses œuvres posthumes. C'étaient les Pages retrouvées, essais de jeunesse, brouillons, broutilles, copeaux précieux, — mais copeaux. C'étaient, — chose inouïe, — les lettres de son frère etles siennes; je dis les siennes, puisque, d'après la Préface, si Jules a tenu la plume, il n'ajamais exprimé que la pensée des deux Goncourt.

C'est la première fois, je suppose, qu'un écrivain ait publié de son vivant sa propre correspondance. — C'était enfin le Journal des Goncourt, en trois volumes, très amusant, tout plein d'impressions originales et où je ne m'indigne pas outre mesure que les deux frères aient consigné, sur quelques écrivains célèbres du second empire, des remarques évidemment sincères. Non : ce qui m'étonne ici,c'est que M. de Goncourt ait poussé le culte de la vérité et le renoncement à certaines convenances jusqu'à divulguer sur des personnages encore vivants des notes du caractère le plus intime, et jusqu'à violer — héroïquement — le secret de ce qui fut dit 8ub rosâ et, par suite, en tout abandon et toute sécurité. Et ce qui m'étonne un peu plus encore, c'est qu'ils aient eu cette constance enragée d'inscrire ainsi chaque nuit, en rentrant chez eux, les moindres choses vues et entendues. Il y a là je ne sais quelle manie de notation, un affreux pli professionnel, une obsédante et déprimante habitude de métier, peu compatible, j'en ai peur, avec la liberté et la largeur de Tesprit, avec la netteté et l'équité de l'observation. Et ce qui m'étonne tout à fait, du moins au premier abord (car je ne le comprends que trop à la réflexion), c'est que les écrivains que les deux frères traitent avec le moins de bienveillance sont justement ceux qui ont le plus d'idées générales, et sur le plus grand nombre d'objets ; ceux qui m'inspirent à moi, s'il faut le dire,

le plus de respect, de reconnaissance et d'amour et que j'avoue, tout en sentant mon indignité, pour mes maîtres et mes directeurs spirituels : Sainte- Beuve, M. Taine, M. Renan. Tandis qu'ils résumaient à la hâte, en une page, les libres propos d'une soirée, les frères de Concourt arrivaient à ce prodigieux résultat de transformer les entretiens de ces nobles esprits en conversations d'imbéciles. Et personne n'y a cru, etTon s'est demandé (juste retour) si les deux frères avaient bien compris.

Enfin, les tiroirs étant vides, je pense, et ne sachant plus où déterrer les trois cents pages du volume annuel, M. de Concourt a eu dernièrement une idée plus étonnante encore que celle de la publication de ses lettres. Il a ingénument réuni en volume, pour notre édification et notre commodité ses Préfaces et Manifestes, c'est-à-dire des morceaux drjà parus, soit en tête de ses romans, soit dans le Journal ou dans les Pages retrouvées, A quand les notes de sa blanchisseuse ?Une des choses auxquelles il tient le plus, c'est qu'il soit bien entendu que les deux frères ont fait du neuf . Il peut être tranquille : c'est du neuf, assurément, que ce dernier procédé.

Entre temps, M. de Concourt a eu soin de nous répéter, afin que nul n'en ignorât, que les deux frères ont inventé quatre choses : dans le roman, le naturalisme ; au théâtre, « la langue littéraire parlée » ; plus, le Japon, — et l'art et le bibelot du

dix-huitième siècle. Et certes il y a du vrai dans cette revendication, du moins en ce qui regarde le roman et Thistoire. Mais pourquoi M. de Concourt nous a-t-il envié le plaisir de nous en aviser nousmêmes ?

• Est-ce qu'en ce moment je dresse un réquisitoire? Point du tout. Je n'aurai jamais une parole vraiment dure pour aucun des hommes qui ont vu le monde avec des regards plus ingénieux et plus créateurs que les miens, et à qui je dois Tinestimahle joie d'une impression de beauté un peu nouvelle. M. Edmond de Concourt, — avec ou sans Jules, — est de ceux-là. Je constate et je regrette les effets étranges et les involontaires manifestations d'une souffrance imméritée, accrue ici par une sensibilité dont il ne faut point dire de mal, puisqu'elle fut la condition même du merveilleux talent des deux frères. Mais je m'incline respectueusement devant cette souffrance. Il faudrait la plume des Concourt, celle qui a conté Charles Demailly, pour dire le triste roman de la survivance du frère aîné.

Nous devons passer beaucoup de choses à qui a su écrire Germinie Lacertetix. C'est un beau livre, et qui paraît tout à fait original si Ton se reporte au temps où il a été écrit. Toute l'histoire de M"** de Varandeuil est un pur chef-d'œuvre. Et celle de Cerminie est d'une vérité et d'une humanité poignantes. On nous rebat les oreilles des romans

russes et de leur réalisme compatissant ; on a l'air de croire que les écrivains de là-bas ont inventé la pitié. Me suis-je trompé lorsque j'ai cru sentir, dB.ns Germinie Lacerteux, une pitié profonde, plus que cérébrale et plus que littéraire? Pourquoi ï a écriture artiste » serait-elle imcompatible avec Id religion de la souffrance humaine ? On vante beaucoup le mysticisme de ces Slaves, leur souci de morale évangélique, et leurs histoires de rédemptions î on croit à Tàme sainte de Sonia, la prostituée-martyre; on se récrie sur la confession et le repentir de cette horrible brute de Nikita... Eh bien ? mais la pauvre Germinie, à la fois héroïque et infâme, et qui parmi ses hontes et la folie de son corps garde un si grand cœur et, dans ses « ténèbres », -— pour parler comme Tolstoï, — la pure flamme d'un absolu dévouement... n'est-ce point là un cas de moralité paradoxale assez semblable à quelques-uns de ceux que nous admirons chez les romanciers russes?... Et suis-je dupe» enfin, si tel passage de Germinie Lacerteux (etj*en dis autant des cinquante dernières pages de Madame Bovary) me trouble jusqu'aux entrailles d'une compassion si forte et si prolongée, que, par delà les souffrances particulières qui me sont décrites, elle va à la grande misère humaine et prend ainsi un caractère religieux, — tout comme si le texte était traduit du russe ?..« Maintenant, je sais, il y a, dans Germinie^ une espèce particulière de a rhétorique », un goût d'à-

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de leurs larm» Mais, ai£o, si elles y sont pi'kur-'

tant!

11 est donc érident qu'on pouvait tirer dodVrminie un drame fort émouTanL Seulement il fallail, pour cela, « repenser b tont le livre en vuo du théâtre. M. de Concourt n'en a pas eu le rmirng(>« 11 parait qn*fl a prétendu faire une révolution, noun apporter d'un coup, et dans toute sa purottN, lu forme nouvelle que cherche le thé(\tre (noitv. i\\\*\\ la cherche depuis Thespîs). Du moins, c'est ro (|uo M. de Concourt a laissé dire. 11 aurait donc p(^^llO par présomption. Mais je crois qu'il a surtout pl^oll^ par paresse Ce qu* il nous a donné n'ont nlun roman ni uii drame ; ce sont des imagos (h^c.rMiiM^n^ dans un roman, et découpées au hasard. Kii Morlti que la pièce est restée peu intelligiblo pour roui qui n'avaient pas lu le roman ou qui noravnirmt |mi«

très présent à la mémoire ; et que, d'autre part, les bonnes gens qui avaient été choqués déjà par les brutalités tristesdu roman, l'ont été encore plus par celles de la pièce ; car, toute la partie d'analyse psychologique en ayant été retranchée ou ne s^y retrouvant que par lambeaux maladroitement cousus, cesbrutalitésy demeuraientpresque seules; et alors il semblait qu'on les y étalât pour ellesmêmes, dans leur insolence facile et monotone...

J'ai dit que ces découpages avaient été faits an petit bonheur. Jugez plutôt. (J'indique seulement les tableaux, supposant que le roman vous est connu.)

l** tableau. — Germinie part pour le bal.

â* tableau. — Germinie et Jupillon se promènent sur les fortifications.

3« tableau. — Germinie vient chercher Jupillon à la Boule-Noire.

4« tableau. — Germinie installe Jupillon dans le petit magasin qu'elle a loué pour lui, et lui apprend qu'elle est enceinte.

K* tableau. — Dtnette de petites filles chez M"* de Varandeuil. Jupillon vient emprunter à Germinie les quarante francs qu'elle avait gardés pour faire ses couches.

6« tableau. — Germinie apporte à Jupillon, qui a tiré un mauvais numéro, les deux mille trois cents francs dont il a besoin pour acheter un homme.

7* tableau. — Germinie rompt avec Gautruche,

£DMOND DE CONCOURT. 229

rencontre Jupillon qui sort de chez le marchand de yin^ lui dit son fait et est empoignée par un sergent de ville.

8* tableau. — M"* de Varandeuil vient voir Germinie à Thôpital.

9* tableau. — M"* de Varandeuil apprend comment a vécu Germinie.

iO^ tableau. — M"* de Varandeuil au cimetière-

Quel dessein, quelle pensée directrice a présidé au choix de ces tableaux ? Pourquoi ceux-là plutôt que d*autres ? Je cherche en vain... Quelquesuns de ces tableaux n'ont qu'un très léger rapport avec l'histoire de Germinie, ont une valeur uniquement pittoresque : et, d'autre part, certaines scènes très impprtan tes, essentielles même, ou manquent tout à fait ou sont mises en récit : par exemple, la scène, — très cruelle et très belle, — où Germinie avoue son état à la mère Jupillon et où la grosse femme joue Taffreuse comédie que vous vous rappelez ; ou bien celle où Jupillon, après avoir lâché Germinie, la rencontre au moment où il vient de tomber au sort et reprend possession de la pauvre fille ; ou encore la première rencontre de Germinie et de Gautruche. Même une de ces trois scènes (la première) est mise en récit anticipé, ce qui est d*un effet bizarre et glacial.

Je prends ma tête dans mes mains et je me demande encore : Pourquoi ? Pourquoi ? Et je ne trouve pas... 11 y a quelques années, frappé de ce

que je croyais voir de trous dans quelques-uns •des personnages d*Edmond et Jules de Goncourt, j'écrivais: «... Cette impression tient peut-être à <:e caprice de composition qui découpe un livre en courts tableaux presque toujours indépendants les ans des autres : les vides qui séparent ces tableaux se répètent dans le processus des caractères. Ainsi un homme qui marche à Tintéricur d'une maison, si nous regardons du dehors, apparaît successivement à chaque fenêtre, et dans les intervalles nous échappe. Ces fenêtres, ce sont les chapitres de MM. de Goncourt. Encore y a-t-il plusieurs de ces fenêtres où l'homme que nous attendions ne passe point. »

Eh bien, M. Edmond de Goncourt, dans sa pièce, a encore bouché la moitié de ces fenêtres et, de préférence, celles où Germinie passait !

L'œuvre est comme invertébrée. Cette totale absence de liaison, de plan, de composition, c'est peut-être un art nouveau ; mais alors cet art nouveau n'est donc qu'un retour aux essais amorphes des littératures enfantines. Les procédés sont ceux du plus ancien théâtre japonais ou chinois. Germinie est toute en récits et en monologues, comme la Marchande de sourires. Ce n'est pas, du reste, la première fois que je constate que les plus orgueilleuses tentatives de notre littérature finissante, celles dont on fait le plus de mystère, rejoignent par le plus long, et avec beaucoup de cérémonies, non point même l'art primitif, mais Tart barbare et

rudimentaire. Et Je ne dis pas que ce mélange de rafGnement et de candeur, de sénilité et d'enfance ne soit inâniment curieux.

— Et le style ? — Très singulier aussi. Dans les morceaux écrits, vous constaterez, entre la langue du fauboarg et la langue littéraire, un compromis analogue à celui que George Sand avait cherché et trouvé entre la langue littéraire et le parler des paysans du Berry. Mais il y a beaucoup plus d* c écriture t chez H. de Concourt. Vous savez que les faubouriens de Paris inventent peu d*images : ils vivent sur un vieux fonds hérité de métaphores et de tropes. M. de Concourt prête à Cerminie, à Jupillon, à Cautrache, des façons de dire pittoresques qui, sans doute, sont conformes à leur tour d^esprit et qu'ils pourraient imaginer à la rigueur : seulement il leur en prête plus, en cinq minutes, qu'un ouvrier de Paris n'en emploie dcns une apnée : et alors cela redevient de la littérature et de la plus savante. Sans compter les morceaux de style transportés du livre (et presque sans changement) dans la bouche de Germinie ou de M"* de Varandeuil.

Tout cela réuni constitue une erreur amusante par son excès même et par toutes les illusions distinguées qu'elle suppose, à mon avis, chez son auteur. Aussi ne vous aî-je point dit que je me sois ennuyé à la pièce de M. de Concourt, ni que j*aio partagé sur tous les points le sentiment du public.

TuÉATBE-LiBBE : la Patrie en danger, dramft en cinq actes, d'Edmond et Jules de Goaconrt.

25 mars 1889.

Le Théâtre-Libre nous a donné un « drame »

écrit il y a vingt ans par MM. de Concourt : la Patrie en danger.

Nous ne faisons pas toujours ce que nous voulons, ni ce que nous croyons faire. Si jamais artistes ont eu la généreuse inquiétude et l'enragé désir du nouveau, le goût de la vie, de la réalité .concrète, l'horreur d'une certaine littérature conventionnelle et, en général, de tout ce qui ressemble à de la rhétorique, ce sont assurément les frères de Concourt. Et pourtant, voyez !

La Pairie en danger n'est pas tout à fait du théâtre et n'est pas tout à fait de l'histoire. C'est plutôt un « exercice » dialogué sur la Révolution française, exercice très ingénieux, soigneusement et savamment écrit par des gens qui ont la curiosité et l'intelligence du passé ; mais quelque peu artificiel, je dirais presque scolaire.

Dans un travail de ce genre, Tinvenlion se réduit presque à rien. Il ne s'agit que de trier et de classer les notions qu'on a sur Tépoque dont on veut faire la peinture. Les personnages ne seront que les représentants des diverses classes sociales et de leurs divers états d*esprit. Ils sont donc tout indiqués ■d'avance, ils s'imposent, ils sont inévitables. Et c'est pourquoi ceux de la Patrie en danger sont à peu près les mêmes que ceux du Lion amoureux.

Côté de l'ancien régime. C'est la jeune première, héroïque et mélancolique : Blanche de Yaljuzon ; •c'est la vieille fîUe noble, entêtée des préjugés de sa race, intraitable et d'énergie toute virile : la chanoinesse de Yaljuzon ; c'est le gentilhomme sceptique et libertin, qui combat avec insouciance pour une cause perdue et meurt sur une facétie : le comte ■de Yaljuzon.

Côté de la Révolution. C'est le jeune premier, héroïque et enthousiaste, qui prend la Bastille et qui est général des armées de la république à vingtquatre ans : Perrin ; et c'est le jacobin fanatique, disciple de Jean-Jacques, délateur et bourreau par ■amour de l'humanité : Boussanel, qui fait pendant à la chanoinesse, comme le général Perrin à Blanche ■de Yaljuzon. (Il manque un pendant au jovial comte ; ce pourrait être quelque vieux sergent loustic, révolutionnaire avec bonhomie.)

Il va sans dire que le beau plébéien et la belle ■demoiselle noble s'aimeront. Ils se le diront avant

d'aller ensemble à la guillotine. Sans doute, cela n'est pas d'une invention fort originale, et les auteurs le savent parfaitement. Je crois aussi que les amours de cette sorte ont dû être infiniment rares pendant la Révolution et je me demande même s'ils ont été possibles. N'importe ! les deux frères n'ont voulu voir là qu'un moyen commode, un fil pour relier entre elles les différentes parties de leur étude. Quant à ces tableaux eux-mêmes, je ne sais pas d'avance quels ils seront, car Thistoire en offre un choix énorme. Mais je sais toat au moins que les uns se rapporteront aux débuts de la Révolution, les autres aux exploits des armées révolutionnaires, et les derniers à la Terreur ; et que cela commencera par la prise de la Bastille, et que cela finira par l'échafaud. Et, en effet, les cinq actes de MM. de Goncourt s'intitulent : Le 14 juillet 1789 ; — la Nuit du 9 août 1792 ; — Verdun ; — Fontaine, près Lyon ; — le Préau de Port-Libre.

Voyons maintenant comment sont composés les personnages, puis les tableaux.

Les personnages sont vrais comme types. Mais, chacun d'eux devant représenter une classe ou un groupe considérable, il s'ensuit que, ce qu'ils sont, ils ont trop l'air de s'appliquer à l'être. Us le sont trop exclusivement, d'une façon presque trop suivie et trop immuable ; ils le sont avec excès. Il y a des moments où on a envie de leur crier : « Très bien ! On sent qu'il y a derrière vous toute une file d'âmes

semblables à la vôtre, et que vous les résumez. Mais, prenez garde ; vous vous donnez trop de mal pour réaliser votre type, et alors vous le dépassez. On dirait que vous faites du zèle. »

Par exemple, il est entendu que la chanoinesse représente dans toute sa force, dans ses ridicules et aussi dans sa grandeur, le préjugé nobiliaire. Mais je me demande si une vraie grande dame a jamais parlé aussi abondamment et aussi continûment de sa noblesse, de ses titres et de ses privilèges. Lorsqu'elle dit, au premier acte : « Savez-vous, mon frère, que c'est à périr, cette terre qui n'en finit pas, et où passe, avec les vaches, ce vilain prochain de rustres et de pécores », je me demande si ce mépris du paysan est d'une véritable aristocrate, et je croîs entendre la chanoinesse d'Escarbagnas. Je conçois qu'elle haïsse le jeune révolutionnaire Perrin (bien que son père se soit fait tuer jadis pour le père de Blanche) ; je conçois même qu'elle ne veuille pas être sauvée par lui ; mais lorsqu'elle ajoute : a Oui, Monsieur, nous conspirons ; allez le dire à votre district. Ce sera un beau trait de vertu révolutionnaire et qu'applaudiront vos amis, de dénoncer ces deux mains qui vous ont nourri I » je ne comprends plus bien que Ton soit chanoinesse à ce point-là, et je trouve dans cet outrage une férocité d'ingratitude et presque une bassesse que j'ai peine à concilier avec ce qu'il y a, après tout, de beauté morale et de générosité dans cette vieille amazone.

Perrin, c'est Tenthousiasme républicain. Oserai-je dire qu'il est généreux et sublime avec quelque monotonie ? Mais il y a plus. Nous Favons entendu, au quatrième acte, parler avec horreur des massacres et des mitraillades de Lyon. Or, quand il est jeté en prison comme suspect, il n*a pas un mot de révolte : a La république, dit-il, m'a tout donné. Elle me demande aujourd'hui tout mon sang : il est à elle. » Eh ! il sait pourtant bien que ce n'est pas la république, mais une bande de sanglants coquins, qui «lui demande tout son sang ». Moi, cette résignation me sufiToque ; je jure que cela n'est pas humain, que cela n'est pas vrai ; que Hoche, arrêté, n'a point pensé ni parlé ainsi... Mais, au reste, chacun dans ce drame a la rage d'exagérer le type dont il est le représentant. Le comte pousse la gaieté insouciante jusqu'à se dénoncer lui-même pour rien, pour le plaisir. Blanche, qu'on a oublié d'appeler pour l'échafaud, réclame avec fureur, veut absolument mourir. Pas un des condamnés (au dernier acte) qui n'ait pour la mort le mépris le plus tranquille et le plus détaché... (Oh I je sais, il est convenu qu'on s'amusait énormément dans les prisons de la Terreur, en attendant la guillotine... Mais, je vous prie, sur quels témoignages repose cette aimable tradition ? Le compte, j'imagine, en serait bientôt fait. Avez-vous interrogé toutes les victimes ? Connaissez-vous les songes de leurs nuits ?... Les condamnés faisaient bonne conte-

238 IMPRESSIONS DE TUÉATKZ.

nance dans la charrette : mais les assassins qa*on mène aujourd'hui place de la Roquette, et qui^ j*imagine, ne sont pas des âmes héroïques, se tiennent en général fort convenablement. C'est que rinertie de la bête devant Virrévocable a presque toujours Taspect du courage... Enfin, je ne doute point que, dans le drame de MM. de Concourt, Tattitude de chacun des condamnés ne puisse âtre justifiée par des documents précis ; mais aJors, ce qu*ils nous présentent, c*est donc un faisceau d'exceptions. Etsi chacune d'elles est authentique, c^est donc leur assemblage qui trahit la vérité. On a, presque îout le long de la pièce, cette impression, que la Révolution a été faite uniquement par des âmes sublimes contre d'autres âmes sublimes. Et, comme on soupçonne que cela n'est pas tout à fait exact, on est un peu gêné.)

Boussanel, c'est, comme j'ai dit, le type du fanatique révolutionnaire. La composition de ce type me parait sentir aussi Tartifice et l'hyperbole. Il a été d'abord un fanatique de la religion. Il est au premier acte un fanatique de la « nature ». Comment s'est opérée cette transformation, cela ne nous est pas dit, et je ne trouve point, cependant, que cela aille de soi. Il habile une hutte de bûcherons, entre le Lyonnais et l'Auvergne ; il y fait des expériences de chimie, et surtout il se promène dans les bois et sur la montagne... « Je revenais avec des pleines brassées d'herbes et (iPt fleurs, de ces fleurs qui

EDMOND ET JULES DE CONCOURT. 2â*l>

poussent toutes seules, de ces bouquets que font le^ champs ; j*en emplissais ma cabane, elles m^embar- Tassaient et me suffoquaient, et, peu à peu, j'éprouvais une sorte d'asphyxie divine qui me montait à la tête, m'étourdissait le cœur et me remportait à Dieu, comme dans Tencens fumant de la terre !... Oh ! la nature I vous ne vous y êtes jamais perdus, vous les grands, les riches, les heureux ! vous n& connaissez pas cette douceur de vous laisser couler dans cette grande vie de paix, de sève et de fraîcheur, d'y frissonner, d'y palpiter... » Voilà qui est bien, liais, trois ans après, tout à coup, Boussanel reparait. Le doux rêveur n'est plus qu'un sinistre maniaque de délation et de meurtre : c. . . Prends^ garde, femme, voilà assez longtemps que la Révolution trouve dans ton sexe des larmes conspiratrices et des apitoiements liberticides... Mais tu ne saisdonc pas, ma fille» que le premier devoird'une republicaine est de dénoncer tous ceux qui conspirent contre la liberté, de dénoncer les aristocrates,, de dénoncer les rolandistes, de dénoncer les moderés,« de dénoncer les égoïstes, de dénoncer les agioteiirs, de dénoncer les accapareurs, dejdénoncer la. caste fanatique ?... etc. > Et sans doute, c'est la même niain qui a écrit les Ixttrei de la Montagne et le Contrat social^ et l'âme de Robespierre est fille de Tàme de Rousseau ; mais, tout de même, on a de la peine à concevoir ici comment le Boussanel inquisiteur est sorti du Boussanel amoureux de la

campagne. On ne sentait point, chez Texcellent bonhomme du premier acte, le plus petit germe de haine» et surtout il y avait, dans la façon dont il parlait de la nature (et qui rappelle Michelet beaucoup plus que Jean-Jacques), autre chose que r € idyllisme » sensuel du dernier siècle ; il y avait une profondeur d'apaisement et de bonté, une joie d'abandon aux forces naturelles et de communion avec les choses, par suite une sorte d'indulgence universelle, de nihilisme tendre, qui devait le rendre à jamais impropro aux affirmations furieuses, aux fanatismes précis et méchants, aux haines qui se traduisent par des actes... Et enfin, Boussanel, troisième manière, est trop beau ; il parle trop bien ; son sanglant délire est splendide comme celui des martyrs et des apôtres : « Grand cœur fou de Chaiier, sois mon cœur ! Sang de Chalier, coule dans mes veines ! Eloquence de Chalier, touche mes lèvres de ton charbon ardent ! etc.. Ah I gens de Fontaine, vous ne savez pas ce que c'est qu'un vrai républicain ; si mon bras conspirait, je me le ferais couper ! etc. • Et au cinquième acte : «... j'ai rempli ma tâche, une dure tâche, celle d'un faiseur de coupes sombres dans les vivants, etc.. > Oh ! je n'ignore pas ce qu'on dit: que les grands tueurs de la Révolution croyaient absolument à la justice et à la bonté de leur œuvre, qu'ils avaient de ces extases et de cesexplosions de foi. Mais d'abord ils parlaient, et j'en suis bien aise, un affreux charabia ; ils

avaient une creuse et basse rhétorique, dont la fausseté n'était peut-être bien qu'une image de la fausseté de leurs âmes. Quand ils déliraient, c'était de haine, d'envie et d'orgueil ; et leur lyrisme n'était que rivresse physique, aiguillonnée de peur, d'hommes qui continuent à tuer, invinciblement, parce qu'ils ont commencé... Si Boussanel, dans ce drame, n'est pas un vain fantôme, ceux qu'il représente, c'est donc Marat, Saint-Just, Goulhon, Carrier. Or, je me refuse absolument à reconnaître ces personnages, qui furent les plus méchants et les plus haïssables des hommes, dans cet apôtre et ce confesseur égaré, dont l'âme reste noble dans sa folie homicide, et qui est poète, et qui s'épanche en si magnifiques discours... Il me déplaît infiniment qu'on idéalise des gens qui ont versé tant de sang innocent, et du sang de femmes, et du sang de vieillards ; et il m'est extrêmement difficile de les considérer comme des espèces de saints qui se seraient trompés.

Ainsi, tous les acteurs de la Patrie en danger nous ont semblé hyperboliques par quelque endroit. Et cependant il n'est presque pas un seul de leurs propos, j'en suis sûr, qui ne soit emprunté à quelque document du temps, journaux, lettres, mémoires. Mais c'est justement pour cela qu'ils ont à la fois quelque chose de démesuré et d'immobile. Leurs caractères ont été dessinés, si je puis dire, comme des tableaux synoptiques, de façon qu'on y pût en-

clore le plus de c notes » possible. Ce sont des casiers, des cartons qui marchent, — un peu. La Patrie en danger est vraiment un drame à « tiroirs ». l'entends que MM. de Concourt y ont vidé les leurs. Les tableaux sont composés de la même manière que les figures. Prenons le premier acte. C'est une merveille d*ingénieuse mosaïque. Je ne sais comment les auteurs s'y sont pris ; mais comptez ce qu^ils ont trouvé moyen de nous apprendre, en trente pages, dans le cours d'un dialogue qui paraît toujours naturel , — ou à peu près : le contenu d'un numéro de la Gazette de France ; la cérémonie de la réception d'une chanoinesse au chapitre noble d'Aix ; vingt détails de toilette ou d'ameublement ; la vie d'un disciple de Rousseau ; le couvent de la Visitation le jour où les pensionnaires partent en vacances ; un mariage noble en 1789, les clauses du contrat, les devoirs de la jeune mariée, et sa présentation k la cour. Tout cela et bien d'autres choses encore ! Chaque tableau ressemble un peu (style à part) aux lettres que le bonhomme Dezobry prête à son jeune Gaulois dans RoVéïesous Auguste. Mais voyez les incou' vénients de ce système qui fait d'un acte de drame une malle anglaise, une malle à documents. Les auteurs ont voulu terminer leur premier acte par le récit de la prise de la Bastille, et ils ont imaginé ceci. Perrinet, qui ne peut ignorer les sentiments de la famille de Valjuzon et, en particulier, de la chanoinesse, entre comme cela, tout de gô, dépoitraillé»

EDMOND ET JULES DE CONCOURT. tl3

la chemise tachée de sang, dans le salon où est assise là terrible demoiselle ; et là, se tournant vers Blanche, il raconte longuement, à son aise, et avec le plus pur enthousiasme, la première des grandes journées réyolutionnaires, — et cela, sans que la chanoinesse ait une seule fois Fidée de l'interrompre i

Il est, du reste, très beau ce récit. Ah ! comme ce Perrinet sait écrire ! « ... Des gibernes sur des habits, des couteaux de chasse dans des mains noires... du peuple comme si la liberté sortait des payés i... Ah 1 la journée superbe I le bleu du ciel brûlait, il faisait chaud comme avant un orage, ^uand le ciel attend le tonnerre I On crie : A la Bas* tille ! et nous y voilà... » Et les autres, donc ! « ...Quand on s'en va de là, dit Blanche en racontant sa sortie du couvent, c'est singulier... le premier moment... on est contente et on a le cœur gros... Tiens, on a comme de la joie qui aurait envie de pleurer. » Et le comte: c ... Je baissais, mon cher... Non, je n'avais plus cette légèreté d'ironie • . • ces jolis coups de fouet que je cinglais si lestement en pleine figure des jacobins ; à la fin je perdais le sang- froid, mes épigrammes tournaient au coup de bâton... Tavais tair d'écrire avec ma canne. » Et plus loin : «... Oui, le comité des recherches âmes trousses, les motionnaîres des sections aboyant sur mes talons, la menace et le péril qui sifflent à mon oreille, le rever^ bère qui me convoite^ je trouve que cela précipite

admirablement les pulsations du cœur et des idées 1 etc.. » Ces prouesses de style sont continuelles. Chose singulière, ce drame écrit par deux artistes dont la prétention la plus constante a été de nous donner la sensation directe de la vie, ce drame sent le cabinet de travail, la petite table et Tencrier du bon mandarin de lettres épris des gentillesses de la phrase ; il est tout pourri de littérature, il est purement livresque. Et c'est pourquoi il est intéressant à la lecture ; et peut-être que, si on ne l'avait pas joué, je n'en penserais encore que du bien et n'y verrais point ce que les planches m'ont révélé.

Il y a pourtant trois ou quatre scènes dont Teffet est assez dramatique : la fin du second acte, quand la chanoinesse et Blanche de Valjuzon, restées seules, entendent le canon et la fusillade du 10 août, et que la vieille ne peut ni pleurer ni prier ; la scène où Blanche, qui est venue demander à Perrin un passeport pour rejoindre les émigrés, n'ose pas le prendre, et sort sans s'être fait reconnaître ; la scène où Perrin résiste tout seul à l'invasion de la populace réclamant la capitulation de Verdun » enfin, au dénouement, l'appel des condamnés.

Au troisième acte, M. Antoine a cru faire merveille en jetant sur la scène cent cinquante ou deux cents camelots qui représentent la population de la ville assiégée. Mais, comme cette foule compacte, et qui ressemble à un mur, après avoir poussé ses cris et agité ses bras, fait régulièrement trêve à ses

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Odéon : Crime et Châtiment^ dnune en aept tableaux, tiré du Toman de Dostoïewskj, par lilf . Hagnei Le Boox et Paul

Ginisty.

24 leptemtire 1888.

Un très TÎeax drame, c*est la latte da policier et deTassassin, layictoire restant an policier.

Deux cas se présentent :

Ou l'assassin garde son sang-froid, et alors rhomme de police, soit par de fines enquêtes et d*audacieases inductions, soit en dressant des pièges au meurtrier , arrive à le convaincre de son crime;

Ou bien l'assassin a penr, — nne peur toute physique, une peur sans remords, tout an plus des remords sans repentir. Et alors l'homme de police se contente de le suivre, de l'épier, de guetter le moment où l'angoisse, la terreur, peut-être quelque hallucination, lui arracheront des aveux.

( Et il va sans dire que ces deux cas peuvent être combinés.)

240 i::pressions de théâtre.

Mais, étant donné que tout l'intérêt est dans la lutte engagée entre le criminel et Monsieur Lecoq, il paraît évident, en bonne logique de théâtre, que, lorsque le criminel n'en pourra plus, c'est à Monsieur Lecoq qu'il se livrera, c'est devant lui qu'il laissera échapper laveu, et il n'ira pas chercher un tiers pour lui faire sa confesssion.

Voilà à peu près ce que nous exposait M. Sarcey, lundi dernier, à propos de Crime et Châtiment ; et, jusque-là, rien à dire.

Or, un étudiant de Pétersbourg, Rodion Romanowitch, épuisé parla misère, le cerveau hanté par les théories darwiniennes, tue, pour la voler, une vieille usurière. Il se croit très fort ; il est persuadé que, la chose faite, il ne sera nullement troublé et déjouera tout soupçon par la tranquillité de son attitude. Il se trompe. Son crime se dresse partout devant lui. Son allure devient bizarre. lia, pour des riens, des sueurs froides, des tremblements, des colères inexpliquées. Un policier, Porphyre Pétrowitch, le soupçonne, l'observe, le suit pas à pas, l'affole par ses apparitions imprévues, par ses questions, par ses ironies, par la pefasée muette que le meurtrier lit dans ses regards. Tant qu'à la fin, pour se délivrer, Rodion se confesse... A qui? — A Porphyre, évidemment. — Point : il se confesse à une pauvre fille, Sonia, une espèce de prostituée mystique, de sainte du trottoir, qui nourrit son père, sa marâtre et ses petites sœurs, et pour qui une

CRIME ET CUATIMENT. 249

commun auié de soufifraaces a inspiré au meurtrier wne tendresse bizarre...

Et c'est pourquoi Crime et Châtiment est un drame mal bâti, conclut M. Sarcey, tout en rendant justice au talent des deux jeunes auteurs.

Mais c'est peut-être que ce drame est autre chose, en effet, que l'histoire d'une chasse à l'homme. Apparemment, s'il n'y avait qu'une histoire à la Gaboriau dans le roman de Dostoïewsky, il ne nous aurait pas si profondément traublé ; et lorsque M. de Vogué nous a révélé ce beau livre, nous aurions dit: « Ce n'est pas mal, mais nous avons mieux chez nous. 9

Crime et Châtiment n'est pas seulement un roman judiciaire ; c'est, avant tout, une histoire d'âme.

Car Rodion, ce n'estni Lacenaire, ni Troppmann. C'est quelque chose de beaucoup plus complexe, de plus intéressant et de moins éloigné de notre humanité à nous qu'un assassin intelligent et qui aurait quelques idées générales. La philosophie d'un Lacenaire est purement négative. Ce n'est qu'un animal de proie qui raisonne, qui est tout juste capable de concevoir l'ensemble du monde comme une vaste et interminable" bataille pour manger et pour jouir, et de se représenter à lui-même Vassouvissement de ses appétits comme l'exercice d'un droit. Nulle place ^ ici, pour la pitié, et nul souci d'un intérêt supôri^vw à l'intérêt particulier de Vassapsin. — Au coniralrt>^ SI étrange que cela paraisse au premier abora, U y ç^^

quand même, dans les mobiles qui poussent Rodion au meurtre et dans les conditions qu'il choisit luimême pour son crime, une sorte de désintéressement et aussi de pitié profonde et vraie, une déformation d'un sentiment moral et presque d'un sentiment religieux, dans un cerveau malade, cerveau d'affamé, de rêveur orgueilleux, d'idéologue guetté par la folie...

Rodion est fort intelligent ; ses amis lui reconnaissent presque du génicll sent une puissance en lui, une puissance qui serait bienfaisante et qui ferait honneur à l'humanité si elle pouvait se déployer. Un seul obstacle, mais insurmontable : la misère. Que ne ferait-il pas avec de l'argent, — cet argent que détiennent souvent des êtres méchants et nuisibles, par exemple l'usurière Aléna, vieille, horrible, et si impitoyable aux malheureux ! Quel mal ferait-il en la supprimant ? Aucun. Son droit ? Il est dans sa supériorité intellectuelle et morale. Un homme comme Napoléon P' en avait-il un antre? (Rodion est obsédé par le souvenir du grand empereur comme Julien Sorel, avec qui on lui pourrait trouver quelque ressemblance.)

Rodion se sent d'autant plus rassuré sur son droit non pas au meurtre, mais à ce meurtre-là, qu'il a conscience de la tendresse de son propre cœur. Il a grande pitié des souffrants, des misérables, de Sonia, même de l'ivrogne Marmeladoff. Assurément, il ne tuerait pas un moujick ; il ne tuerait même pas un

Gr%iME ET cnATi:i2:iT. s^r

riche qui aurait de la boulé, ni un artiste ou ud savant qui se trouverait être riche. Mais Aléna ! L'existence d*un pareil monstre est évidemment une erreur de la création. Rien ne défend de tuer Aléna, rien,8inon le précepte général: c Tu netueras point. » Mais ce précepte n^a pas prévu tons les cas; et d'ailleurs Rodion s'est placé dès longtemps au-dessus des religions positives et des morales enseignées. Tuer Aléna^ ce n'est donc pour lui que corriger violemmentj sur un point, le désordre et l'absurdité de r univers. Ce n'est que substituer, dans un cas déterminé, son sens propre à l'aveugle prescription de l'obscure morale universelle...

Eh ! qui de nous n'a fait cela, du moins en pensée? Rodion, lui, passe à l'acte ; mais, encore une fois, il est malade I il souffre de la faim; il est poursuivi par une idée fixe qui, d'après une loi connue, tend à se réaliser sans que sa volonté y soit presque poui rien. Les circonstances, non seulement le servent, mais le sollicitent, le provoquent, semblent le tenter. Il tue à la façon d'un somnambule, mû par une force qu'il a sans doute créée , mais qu'il ne gouverne plus... Et c'est ainsi qu'on peut voir un assassin qui tue pour voler — et qui n^est pas odieux.

Ceci posé, ce qui se passe dans l'&me de Rodion après le meurtre ne saurait être tout à fait du même ordre que ce qui se pourrait passer chez un Pranzini un peu nerveux. Sans doute, Rodion s'aperçoit alors

qu'il est moins fort et moins maître de lui qu'il ne croyait ; il a peur, et peur sans raison. Il revoit toujours l'horrible scène. Mais enfin il est des momei t^ où il retrouve sa lucidité d'esprit ; et, même lorsqu'il est le plus agité» il se possède encore assez pour ne pas se couper dans ses explications, et pour ne lâcher aucun mot irréparable. Sa fièvre et son désordre mental ont une autre cause que la terreur, et plus profonde. C'est que, à peine l'acte par lequel il affirmait sa morale particulière était-il accompli, la morale universelle s'est vengée. U lui est apparu dans un éclair, avec d'autant plus dMvidence qu'il n'aurait pu en donner les raisons, qu'en tuant cette vieille femme méchante il s'est très réellement rendu criminel et qu'il a violé une loi absolue, mystérieuse^ plus générale et plus auguste que toutes nos éthiques personnelles. Ce qui s'est douloureusement éveillé en lui, c'est la conscience subite de son indignité, de sa déchéance, de sa souillure. lia compris que l'homme ne se substitue pas impunément à Dieu. lia senti en outre ce qu'il n'avait pas voulu apercevoir : l'ignominie cachée sous l'orgueil de son crime, et qu'un meurtre dont le meurtrier tire un profit matériel, quelle que soit du reste la sublimité de ses pensée^ n'est rien de plus qu'un assassinat.

C'est cela qui le travaille, et beaucoup plus que la peur. La preuve, c'est qu'il se livrera au moment où il n'aura plus rien à craindre et après qu'unpauvre diable d'ouvrier (celui dont la hache a servi au

crime), rendu fou par les émotioDR, sera venu se dénoncer lui-même.

Or, c'est sans doute à Porphyre que Rodion se livrera, parce guHl y est obligé ^ar sa conscience et qu'il ne peut pas laisser condamner un innocent. Mais, auparavant, il faut qu'il se confesse, parce qu'il en a besoin.

A qui donc se confessera-t-il ? Sera-ce à ce Porphyre ? Non, puisque se confesser à lui, ce serait déjà se livrer, et qu'il n'en a pas le courage encore, et que c'est cette confession même qui peut seule le lui donner. Et puis, se confesse-t-on (comprenez tout ce qu'il y a dans ce mot) se confesse-t-on à un homme de police? à un fonctionnaire ? à un monsieur qui a une écharpe dans sa poche ? À un ennemi ?

Voici celle devant qui Rodion soulagera son cœur. Elle est fille publique, elle s'appelle Sonia. «... Un jour qu'il ne nous restait plus rien, mais rien, raconte son ivrogne de père, Sonia amis son burnous, et, sans rien dire, elle est sortie de notre logement. Le soir, elle est revenue. En entrant, elle va droit à Catherine et sans dire un mot dépose trentre roubles d'argent devant ma femme. Gela fait, elle prend notre foulard vert en drap de dame, c'est un foulard qui sert pour toute la famille, elle s'en enveloppe la tête et se couche sur le lit des enfants, le visage tourné du côté du mur. Mais ses épaules et son corps étaient agités d'un frisson... Depuis je temps, Mon- BÎeur, ma fille a été inscrite à la police, ce qui Pa

obligée à nous quitter... » — Le bon ivrogne Harmeladoff et Tassassin Rodîon considèrent Sonia comme une sainte. A vrai dire, il est extraordinairement difficile de concevoir sa sainteté, pour peu qu'on se représente avec quelque précision et dans un détail un peu poussé le métier qu'elle fait, c Les trottoirs de Pétersbourg doivent en rire », dit mon spirituel confrère Hector Pessard. Ces Slaves se moqueraient-ils de nous? Pourtant soyons graves et essayons de comprendre. Il faut d'abord admettre que, dans le cours de ses immolations quotidiennes, Sonia n'éprouve jamais pour son compte le plus petit plaisir. Car, si la victime s^amuse, nous nous méfions:. Je veux aussi que Sonia soit profondément humble, qu'elle ne se doute pas un instant que son histoire est matière à littérature et qu'elle peut émouvoir des journalistes et des romanciers ; je veux qu'elle soit bien persuadée de son infamie ; car, si elle cesse d'en être persuadée, c'est alors qu'elle n^est plus vénérable du tout. Ce n'est pas tout d'être en cartts par pitié filiale : «il faut encore être modeste », comme dit Tautre. C'est du reste, à ce que je crois, la pensée de Dostoïewsky. Sonia se résout à son infamie comme à la pire des douleurs et comme.au seul moyen qu'elle ait d'être utile à ceux qu'elle aime. Elle manque à un devoir dont la violation n'atteint qu'ellemême, afin d'accomplir un devoir d'ordre supérieur, celui qui nous oblige envers les autres. Elle perd son ô me par le sentiment qui d'ordinaire sauve le

mieux lésâmes et les élève le plus en dignité. Elle se souille aux yeux de Dieu pour mieux obéir aux fins divines. Elle songe :c ^accepte d'être infâme pour être plus charitable et meilleure aux hommes», par une folie qui rappelle un peu celle de sainte Thérèse disant à Dieu : « Que je sois damnée, pourvu que je vous aime toujours ; car ainsi vous verrez bien que je vous aime sans intérêt. » Mais au fond Sonia agit surtout par un instinct sublime. Son état d'esprit est si paradoxal qu'elle ne doit pas en avoir bien clairement conscience. Elle vit dans un rêve, comme Rodion, — etconune^ paralt-il, beaucoup de Russes... Le propre de Tâme russe, qui est, dit-on, éminemment idéaliste, c'est peut-être, qui sait ? de ne pas apporter une attention trop soutenue à ce que fait son corps, et de pouvoir se créer une vie morale profondément séparée de Tautre, qui va son train comme elle peut.

Quoi qu'il en soit, Sonia est bien la créature à qui Rodion doit se confesser» Cela, pour plusieurs raisons. Depuis longtemps, il voit dans Sonia un des exemplaires les plus accomplis de la souffrance humaine : et puisque, parmi les sentiments complexes qui Tout poussé au meurtre, il y avait une espèce de pitié sophistique pour les misérables, on peut dire que c'est un peu à cause de Sonia qu'il a tué Tusurière. Puis ils se trouventtous deux dans une situation morale absolument exceptionnelle : lui assassin par orgueil spéculatif et (il *le croit du moins) par huma*

nitarisme transcendant ; — elle, prostituée par charité. Ils se sont fait — lui le savant et elle Tignorante - une idée du devoir singulièrement personnelle et hardie. Gela n'est-il pas Tindice d'une secrète conformité d'âmes ? Leur étrangeté doit les rapprocher. Mais, outre la sympathie qu'il a besoin d'éprouver pour ouvrir son cœur, elle lui inspire le respect, mftme la vénération qui, seule, peut transformer Taveu en confession véritable. Car si Sonia s'est mise aussi hors de la règle, c'est en violant un devoir qui ne l'obligeait qu'envers elle-même : elle est, comme lui, dans l'exception ; mais elle y est restée inoffensive, pure de tout crime envers autrui. Extérieurement avilie, elle ne le méprisera pas ; sainte par le dedans, elle saura le consoler et le relever. C'est bien le confesseur qu'il lui faut ; il n'y en a pas un autre au monde. Il y a du reste, dans la condition sociale de Sonia, quelque chose qui ne déplaît point à ce qui persiste en lui d'orgueilleux déclassement moral. C'est donc vers elle qu'il se réfugiera. Après, mais après seulement, il pourra se dénoncer à l'homme de police ; et c'est la prostituée au cœur immaculé qui l'y enverra.

MM. L» Roux etGinisty ont donc bien fait de conserver l'étrange entretien de Sonia et de Rodion. Us le devaient. C'est là le vrai dénouement de cette histoire d'âme. L'intervention de Porphyre ne sert qu'à hâter chez Rodion le travail de sa conscience, à préparer ce dénouement et à le rendre inévitable.

CRIME ET CHATIMEiST. 2ô7

Maintenant, peut-éire les auteurs de la pièce ont-ils eu tort de ne pas nous expliquer plus longuement, soit par les discours de l*étudiant Razoumikine qui eût alors rempli l'office de raisonneur, soit même par l'artifice classique du monologue, deux personnages aussi prodigieusement exceptionnels que Rodion et Sonia, et de ne pas nous rendre plus sensible et plus clair ce qui se passe dans Tâme de Tassassin après le crime. Enfin, il me déplaît qu'ils aient mis de Famour et des bedsers dans le suprême entretien de Fassassin philosophe et de la pierreuse mystique.

Mais ne nous plaignons pas. Il y a dans ce drame bien de l'adresse et de l'ingéniosité et un vrai sens du théâtre. Sans compter le style, qui porte la marque de deux vrais lettrés. D'un roman étranger, du plus russe des romans russes, d'un roman qui a paru étrange même là-bas, d'un roman presque purement psychologique, d'un roman qui a huit cents pages et qui, malgré cela, n'est pas encore trop clair, MM. Le Roux et Ginisty ont su tirer un drame, poignant par endroits, intéressant d'un bout à l'autre : c'est dire qu'ils ont fait Timposaible.

Sais-je moi-même si j'ai bien compris tout à l'heure la pensée de Dostoïewsky ? Il n'est déjà pas si facile; quand on lit le roman, de distinguer nettement, chez Rodion, le travail de la peur et le travail de la conscience, et de ne point rapporter à l'une ce qui appartient à l'autre... La Russie, depuis quelques années, nous a peut-être fait dire bien

des pottises. J'avoue que je reste un peu «baba» devant cet assassin et devant cette fille. J*ai quelquefois envie de leur dire :

Je soupçonne, entre nous, que vous n'existez pas.

Tandis que se dévoilent laborieusement leurs âmes contradictoires, plus artificielles et formées de plus violentes antithèses que celles de Tribouletou de Lucrèce Borgia, un Parisien de Paris (ce n^est pas moi) hésite entre l'admiration éperdue (car il est né confiant, grand amateur des choses étrangères) et la raillerie la plus irrévérencieuse quand par hasard il ose se reprendre... Ce qu'on en peut dire de mieux, c^est que ce sont des fous. Tout cela, c'est de la psychologie profonde sans doute, mais rêvée. Où diable avez-vous vu Sonia? J'ai déjà bien de la peine à croire à Marguerite Gautier. Et Rodion ? Est-ce que Lebiez ou Pranzini ont eu de ces faiblesses d'enfant ? Il y a, très certainement, des hommes et des femmes du monde, de ceux que vous rencontrez, qui ont commis des crimes, et qui sourient, et qui sont parfaitement tranquilles. A un certain degré de culture intellectuelle, l'admirable nouvelle de Barbey d'Aurevilly : le Bonheur dans le crime, a mille chances de plus d'être vraie que le roman de Dostoïewsky... Et puis, excusez-moi, je ne suis pas Slave pour un sou.

C'est peut-être pour cela que j'ai extrêmement

goûté le rôle de Harmeladoff. En le jouant comme il l'a fait, à contre-sens, en pochard des Batignolles, M. Monlbars en a fait une merveilleuse parodie de ce qu'il y a — déjà I — de convention et de snobisme moral dans le tolstoïsme, qui n'est peut-être que l'exagération kalmouke de certaine^ conceptions chères aux romantiques. Ecoutez cet ivrogne affamé d'expiation et qui entretient, avec une complaisance si comique, la petite flamme de sa conscience sur le bourbier de son ignominie, — comme une lanterne

dans un toit à porcs : « Et maintenant fixez les

yeux sur moi. Oserez-vous affirmer que je ne suis pas

un cochon? » Et à Sonia : c Ne me regarde pas

ainsi, avec ces yeux comme en ont les anges qui pleurent sur les fautes humaines... Oui, je le boirai, ton argent ; plus je bois, plus je me sens indigne, et cela aussi est un châtiment. Ce sont les larmes que je cherche au fond du verre et que je savoure. » Et /isa femme qui lui tire les cheveux : «Ah ! tire, tire ! ne crois pas que je veuille me soustraire au châtiment... Aïe I aïe ! Non ! tu ne me fais pas assez mal : j'expie I... Tire, la douleur purifie... Mes enfants soyez témoins de la résignation avec laquelle j'accepte la punition que j'ai méritée. Et quand vous serez grands, vous vous direz : Noire père était un ivrogne, un crapuleux ivrogne ; mais il avait si fort le sentiment de son indignité qu'il aurait voulu avoir toute la terre comme spectatrice de sa contrition. » Il n'y a que les Marseillais pour « blaguer » les

Marseillais. De même, il n'y acpie les Russes... Mais j'ai déjà trop parlé ; tout ceci n'est qu'une boutade, et je ne veux pas nuire à la fameuse alliance, à celle que nous mendions depuis si longtemps.

Théattîb Beaumakchais : V Orage y drame en cinq actes et six tableaux, d'Ostrowskj-, traduit du russe par MM. Isaac Tavlovsky et Oscar Méténier.

11 mars 1889.

... Là-bas, là-bas, dans une petite ville de Russie, sur le bord du Volga. Des gens se promènent et causent dans un jardin public. Ils sont bizarres et lointains ; on sent d'ailleurs que leurs propos sont traduits d'une langue étrangère (et la traduction est telle, il faut le dire, qu'elle accroît encore Tétrangeté de ce langage). Nous sommes, dès le début, complètement dépaysés.

C'est le petit horloger Kouliguine et le petit commis Koudriache. Kouliguine est un rêveur et un moraliste. 11 fait remarquer que le paysage est très beau. Puis il développe ce point t que les mœurs sont cruelles» dans la petite ville qu'il habite; que les riches sont rapaces, de mauvaise foi et sans pitié. 11 explique aussi qu'il est en train de découvrir le mouvement perpétuel. — Koudriache est employé chez Dikoï, un riche marchand connu pour sa vio-

lenceet sa méchanceté. Dikoï n*étant pas là, Kou driache fait le brave. « Ah ! dit-il avec ingénuité c'est dommage qu'il n'ait que des filles mineureF S'il en avait une bonne k marier, je lui ferais so» affaire. C'est que je suis très porté pour les filles ! Le terrible Dikoï paraît à son lour avec son nevei Boris, qu'il brutalise et injurie pour rien, pour L plaisir, et en crachant à chaque phrase... Ces genslà, et tous ceux que nous verrons, ont une façor absolument naïve et tranquille d'être ce qu'ils sont. Ce sont des primitifs. On se dit : « D'où sortent-ils?» puis on les trouve originaux. Boris, seul, paraît pâle et insignifiant, justement parce qu'il est plus instruit et plus civilisé que les autres. ..

Mais voici venir les principaux personnages du drame : la belle Katerina, son mari Kabanov, sa belle-mère Kabanova et sa belle-sœur Varvara. Katerina est triste, Kabanov abruti, et la petite Varvara a des airs sournois. C'est que la vieille Kabanova, dévote, formaliste, tout ce qu'il y a de plus « vieille Russie », les opprime et les terrorise tous trois. Cette imposante mégère déploie dans la contradiction des re sources d'esprit bien remarquables. Jugez plutôt :

€ ... Eh bien, attendez, vous l'aurez la liberté, quand je n'y serai plus. Alors vous pourrez faire ce :îue vous voudrez... Peut-être me regretlerez-vous.

KABANOV : Mais, maman, nous ne faisons que supplier Dieu jour et nuit pour qu'il vous donne

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