‹ Impressions de théâtre (volume 2)Chapitre 6 sur 14 · III · texte numérisé non relu

III

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tourne autour d'elle. Elle s'est mise à raimer^ car c'est le jeune homme le mieux élevé de la petite ville. Elle-même est une créature assez fine et délicate, d'une sensibilité maladive ; ce que nous appelons à Paris une hystérique. Pendant que Kabanov est allé boire au cabaret, Katerina raconte son enfance à Varvara; combien elle aimait aller à Téglise, qu'elle croyait voir des anges voltiger dans la grande colonne de lumière qui tombait de la voûte ; ou bien qu'elle se levait la nuit et qu'ellepriait jusqu'au matin devant les images. « ... Pourquoi je priais alors, ce que je demandais, je ne le sais pas, je n'avais besoin de rien. Et quels rêves je faisais, Varia, quels rêves I... Je rêve encore maintenant, mais rarement... et ce n'est plus cela. » Et elle confie à Varvara qu'elle est malheureuse, hantée de pensées coupables, et qu'elle voudrait s'enfuir, et qu'elle mourra bientôt, elle en est sûre.

La petite Varvara... oh ! celle-là est toute simple. C'est la coquine la plus innocente et la plus sereine. Elle est la maîtresse du commis Koudriache, et trouve tout naturel que sa belle-sœur ait aussi un amant. Même elle est si bonne fille qu'elle lui propose de lui ménager un rendez-vous avec Boris... Et là-dessus passe une vieille dame avec un bâton, et suivie de deux domestiques à tricornes. Elle aperçoit Katerina et Varvara, et tout à coup l'antique sibylle se met à crier:

« Eh bien l mes belles, que faites-vous ici ? Vous

attendez VOS chers amants, vous êtes contentes ! Votrr beauté vous réjouit. Mais voilà où mène la beauté ! {Elle montre le Volga). Là 1 là 1 dans ce tourbillon ! (Varvara sourit). Vous riez ! Ah! vous riez ! Ne riez pas ! {Elle frappe la terre de son bâton). Vous toutes, vous brûlerez dans les flammes éternelles I Vous cuirez dans la poix bouillante I Voilà où mène la beauté! »

Passons sur une assez longue conversation entre la servante Glacha et la vieille « pèlerine » idiote Fekloucha, qui exprime, sur les chemins de fer et sur la civilisation en général, à peu près les mêmes opinions que le vidangeur mystique de la Puissance des Ténèbres. Kabanov va partir pour un voyage de quinze jours. L'exquise petite Varvara continue à tenter sa belle-sœur : « Sais-tu, Katia, tu n'aimes pas ton mari. — Pourquoi ne l'aimerais-je pas ? Je le plains beaucoup. — Non, tu ne Taimes pas. Si tu le plains, c'est que tu ne l'aimes pas. Et, à dire la vérité, il n'en vaut pas la peine. .. » Katerina est de plus en plus troublée... elle a peur d'elle-même et de tout ce qu'ellesent s'agiter dans le mystère de son âme... On dirait que tout conspire à la jeter dans les bras de Boris. L'odieuse Kabanova force son fils à faire à Katerina, avant son départ, les recommandations les plus offensantes... Pourtant, restée seule avec lui, Katerina, épouvantée, se jette dans ses bras, le supplie de l'emmener. Il ne comprend rien, il répond que c'est impossible, t Eh bien! alors, s'écrie-t-elle,

demande-moi un serment solennel... — Quel serment ? — Voici : le serment de ne parler à aucun étranger sans toi, de ne voir personne, de ne penser jamais à personne qu'à toi I — Pourquoi ça ? — Tranquillise mon âme I accorde-moi cette grâce î On ne peut jamais répondre de soi. Tant dldées peuvent vous passer par la tête ! {Elle se jette à ses genoux.) Que je ne voie ni mon père, ni ma mère, que je meure sans contrition si je... » Alors Timbécile, la relevant : « Que fais-tu ? ah ! quel péché I je ne veux pas même fécouter I » Et, dès quUl est parti, Varvara, de force, met dans la main de Katerina la clef qui lui permettra d'aller, la nuit, à Tendroit où Boris l'attend.

Ici, nouvelle interruption du drame. La vieille Kabanova et la pèlerine Fekloucha échangent des radotages sur la vanité du siècle. Dikoï étale de nouveau sa méchanceté avec une complaisance saugrenue. Le doux Kouliguine rêve, récite des vers, et raconte les abominations qui se commettent derrière les portes closes des riches...

Mais soudain l'action repart. La nuit. Un ravin. C'est fini. Katerina, vaincue, n'obéit plus qu'aux forces obscures de son corps. Tandis que Varvara rejoint son Koudriache, elle descend le sentier, d'un pas de somnambule, un grand fichu blanc sur la tête, les yeux baissés... «Ah! Katerina, dit Boris, si vous saviez comme je vous aime ! » Mais elle, sans lever les yeux : « Ne me touche pas I... Ne me touche

pas ! ... Ya-i-en... Jamais je ne pourrai me faire pardonner ce péché !... Tu m'as perdue !... Tu vois bien que tu m^as perdue, puisque laissant la maison Je viens vers toi, la nuit I — C'était votre volonté I réplique le pauvre garçon. — Jen'aipas de volonté iSifavais une volonté Je ne serais pas venue à toi, > Et alors seulement elle lève les yeux et regarde Boris : « Maintenant, tu as pouvoir sur moi I Est-ce que tu ne le vois

pas? » Et elle se jette à son cou, furieusement

Vous pouvez ici, je crois, admirer en toute sécurité, et non seulement parce que c'est russe, mais parce que c*est fort beau. Je ne pense pas qu'on ait jamais exprimé par des moyens ni des attitudes ni des mots plus simples et plus forts la fatalité d'une passion, la soudaine terreur de Tàme et du corps à l'heure irrévocable, et ce saut désespéré dans le paradis, qui ressemble à un « saut dans les ténèbres i...

Troisième interruption du drame ; troisième entrée du méchant Dikoï et du rêveur Kouliguine. Le petit horloger explique au riche marchand que, pour dix roubles, il se chargerait d'installer, au milieu de la promenade, un beau cadran soIsJre. Et, comme un orage menace, il se met à vanter les paratonnerres, t Car, dit-il, l'orage, c'est de l'électricité. » — Alors Dikoï : « L'électricité ? Des bêtises ! L'orage nous est envoyé pour hotre punition, pour que nous le sentions, et toi, tu veux te défendre avec des tiges et d'autres stupidités, que Dieu me pardonne 1 Es-tu donc un Tartare, hein ? Dis, es-tu un Tartare ? t

Cependant, les premières gouttes d'eau obligent les passants à se réfugier « dans une galerie étroite, sous les voûtes d'un vieil édifice tombant en ruines »; sur la muraille, on voit encore les traces d'une vieille peinture qui représentait Tenfer... Arrive Katerina avec sa belle-mère et son mari, revenu de voyage. Elle a peur. Un passant, auprès d'elle, dit que, pour sûr, l'orage tuera quelqu'un, a Ah I dit-elle à Kabanov, je sais qui il tuera I — Comment le sais-tu ? — C'est moi qu'il tuera ! Priez Dieu pour moi ! • A ce moment repasse la vieille dame du premier acte, toujours suivie des deux valets à tricornes. Elle voit Katerina qui tremble et qui se cache: t Pourquoi te caches- tu ? lui crie-t-elle... Tu as peur, tune veux pas mourir... Je crois bien ! Voyez donc comme elle est belle !... ah I ah I ah I la beauté ! Prie donc Dieu qu'il t'enlève ta beauté. La beauté, c'est notre perte ! Tu te perdras ! Tu séduiras les hommes... Il vaudrait mieux, quand on est belle, se jeter dans les tourbillons, et vite, vite !... Où te caches- tu ? Sotte I Tu n'échapperas pas à Dieu I »

Enervée par l'orage, épouvantée par ces imprécations, Katerina s'agenouille devant le mur où sont peints les damnés, se relève brusquement et...

Je n'ai pas besoin de vous le dire, puisque vous l'avez deviné. En Russie, quand on a assassiné une vieille femme, quand on a enterré un enfant tout vif, ou simplement quand on a trompé son mari, on profite du moment où il y a beaucoup de monde

L'ORâGE. wj

dans la rue, et alors on se met à genoux et on se confesse tout haut. Il parait que c^est Thabiludc du pays. Et cela fait qu'à Paris les psychologues murmurent d'un air profond : « Oh ! cette àmc russe I 3

Donc, Katerina, n'en pouvant plus, se confesse, comme Rodion dans Crime et Châtiment et comme Nikita dans la Puissance des Ténèbres. Et ici, ce pauvre benêt de Rabanov (ô beauté des âmes simples !) se révèle comme le meilleur homme du monde. Au moment où sa femme commence sa confession, il la lire, éperdu, par la manche : « Ne dis rien ! ne dis rien ! La mère est là I » et tandis que Katerina conlinue : « Pendant dix nuits j'ai péché », il veut rembrasser, et, quand elle a fini, il la reçoit, e'vanouie dans ses bras.

Au cinquième acte, ce Charles Bovary des slepn ouvre son cœur à l'excellent Kouliguine : q^ a » , comme ma femme a agi avec moi I On ne peut î giner rien de pire ! La tuer, ce n'est pas as ^" Maman dit qu'il faudrait l'enterrer toute vive ^^ ^ son châtiment. Et moi, jeTaime ! Je l'ai battue *.*.^^^^ et encore parce que maman me l a ordonne'. Ça ^ '

pitié, rien que de la regarder. > L'excellent Koul* ^ ^^^^ lui conseille le pardon : « Vous-même vou ^^,^^^^ pas sans péchés... Ne lui reprochez rie ^ ^^^^ quand vous êtes gris. Elle deviendra une ' ^^ïïïc; femme et peut-être meilleure que n'im ^^^^^^xit(» autre. » Kabanov ne demanderait n ^^^^ ^uello

d'être indulgent, mais il a peur de sa mère... et il boit de plus en plus pour oublier son chagrin . , ,

Mais voici venir, sur le bord mélancolique du Volga, la pauvre Katerina, qui a pu s'échapper de la maison. Elle marche d'un pas d'hallucinée... Oh! le douloureux monologue, où ces deux mots : « perdue I » et « mourir I d reviennent sur ses lèvres pâles parmi ses plaintes, avec une monotonie de glas... Si seulement elle pouvait le revoir I Justement, le voici. Elle court vers lui, pleure sur sa poitrine. Il lui raconte qu'il va partir ; que son oncle l'envoie très loin, chez un marchand de ses amis, en Sibérie... 9 Que Dieu t'accompagne ! dit-elle, ne t'afflige pas à cause de moi ! Au commencement, tu t'ennuieras peut-être, mon pauvre ami, et puis, tu oublieras... » Elle lui recommande de ne pas laisser passer un seul pauvre tout le long de la route sans lui donner l'aumône et sans lui dire de prier Dieu pour son âme de pécheresse, et enfin: • Laisse-moi te regarder une derni'^re fois !... Assez ! maintenant, pars, avec l'aide de Dieu. Va-t-en I va-t-en vite. » Quand il s'est él'ii^rné, elle se jette dans le fleuve... Kabanov et Kanabova, qui sont à sa recherche, arrivent alors sur la scène. Kabanov veut aussi se jeter à Peau : « Se faire périr à cause d'elle ! Elle n'en vaut pas la peine», dit la mère. Mais des passants ont repéché le corps, sur lequel Kanabov se précipite en sanglotant : « Assez ! dit la vieille. C'est un péché même de la pleurer. » — « Maman, dit le pauvre diable à

qui son désespoir donne da coan^, c'est toqs q^' I avez perdue, Toas, toos ! • Sur quoi la mère il Caot avouer qae celle antique fignre de be«s dcTÎect admirable à force de dureté puritaine et qu elle atteint à la grandeur) : c Noos en causer':>ns à la maison, mon fils, t Puis, fusant un profond salut à la foule : « Merci pour Totre scrrice, brares geœ. » Et W^ Yarrara, la petite bdle-sŒur, qu*est-cUe devenue pendant ce temps-là ? Ennuyée de virre an milieu de gens qui prennent les choses si fort au sérieux, elle a tranquillement filé arec son Kondriache. Cette petite Yarvara (Yaria pour ses intimes) est le seul personnage du drame qui n*ait pas paru trop dépaysé boulevard Beaumarchais. Elle semblait être là pour servir de lien entre Tàme russe et notre âme parisienne. Pas Slave pour un sou, Yar vara. Le rôle était joué, d'ailleurs, par une jeune comédienne sans façon, fort gentille, qui aTait tout à fait Fair d*étre montée de la me, et qui nous faisait risette avec ses jolies dents.

J'ai fait beaucoup de citations. Il n'y avait pas d'autre moyen de vous donner quelque idée du ton et de la couleur du drame. On le sent à la fois très étrange et, dans les scènes essentielles, d'une admirable vérité. Les scènes épisodiques (ce sont, paraitil, les premières peintures qu'on ait faites au théâtre de la petite bourgeoisie russe) ont ce mérite de reculer la pièce comme dans un lointain de tragédie (l'exotisme et réloignement dans 1 espace produisant

à peu près les mêmes effets que Péloignement dans le temps). Et, d'autre part, les personnages, qui sont encoredes primitifs, ont une profondeur, une violence de sentiments, une spontanéité et une candeur de langage qu'on ne trouve plus guère à ce degré dans nos civilisations d'Occident. Ils n'ont point ce qu'on a toujours chez nous autres, — plus ou moins, — ce qui se rencontre même chez nos paysans : la peurdu ridicule. Ils parlent tous, comme on dit, « la bouche ouverte >, et cela déjà nous parait extraordinaire et nouveau. Et ils joignent à cette absolue naïveté un tour d'imagination un peu lent et rêveur, comme il sied à des gens dont les yeux sont habitués aux vastes horizons déserts et qui, même quand ils n'y pensent point, sentent autour d'eux des solitudes infinies... De plus, ce sont tous de bons chrétiens, — même les vicieux et les méchants. Et cela peut-être suffît à mettre quelques milliers de lieues de plus entre ce théâtre et le nôtre. Car voyez : notre théâtre, à nous, n'est point chrétien. Il ne l'a jamais été (sauf de très rares exceptions) depuis la Renaissance. On parle sur notre scène de « vices d, de « fautes », de c chutes 7>, de c crimes », jamais de a péché ». Ou, si quelqu'un en parle, c'est Tartuffe. Il faut dire aussi que l'idée de péché nous préoccupe peu dans la vie réelle. Assurément nul auteur dramatique de chez nous ne 8'avisera de prêter ce souci aux bourgeois de nos petites villes ou aux paysans de l'Ile-de- France. Mais ici, sur les bords du Volga, les gens

ont encoreuncvicintéricore etspiiitoelle. Ils songent tous les jonrs à la rédemption, au ciel et à Fenfcr. Pour eux, se mettre eo colère, se venger, voler, tuer, séduire une femme, etc. — tfest-it-dire commettre tous les actes qui forment nécessairement la trafitie des pièces de théâtre, — cela s'appelle propremeot * pécher ». R c'est pourquoi ce niot revient si souvent dans les drames russes que nous connaissons - Je feuillette VOrage. Kabanova, qui vient de s'emporter contre son fils, s'arrête tout à coup : « A.h î quel péché ! Voyex combien il est facile de coixa— mettre des péchés avec vous. On entame une conversation qui vous tient au cœur, et on commet mxi péché, car on se fâche ! • (Notez que, dans la peosê d'Ostrovirsky, Kabanova est moins une dévote qu'oui

belle-mère jaionse et impérieuse et une gardiera^

des vieu:K usages.) Je n'ai pas besoin de vous rapp^^ que KateHna, cette Bovary ou cette Froufrou my^^^ ^ que, n'*a que le mot «péché » à la bouche. At^^^ "^ Dikoï lui-même, cette brute, a parfois dans ses ^ - ^ leuces des arrêts subits : c'est l'angoisse du péché ^^^^^ le prend à. la gorge, et uo besoin de pénitence : «i j^^^V^^ dant le grand carême, je me sanctifiais... » Il ^^^Cc^,^.^^^^ qu'ilahattu un paysan qui venait lui réclame t^ ^^ Vargent, et il ajoute : « Après, je lui ai den^^ ^^^ pardon, en niHnclinant jusqu'à terre ! Vrai ! ^ ^ ^

même, au milieu de la cour, dans la boue {«T ^^v^ suis incliné devant lui, devant tout le monde ^^

n'est pas jusau'à cette ingénue gourgandine d*^^ ^^ '^

vara qui ne dise courammeat : « J*ai aussi mes péchés. »

Gela est si continael, que cela en devieut presque comique pour nous. On le pourrait aisément tourner en plaisanterie, dire que ces Russes sont de jolis farceurs et que le trait essentielde cette fameuse «àme slave », c'est de laisser aller son corps où il veut, * mais en se frappant la poitrine et en se répétant comme le Marmeladoff de Crime et Châtiment : « J'ai péché, je suis un cochon. » Car cette idée toujours présente du péché n^empôche nullement nos gens de le commettre... Qu'est-ce à dire ? C'est que ces hommes lointains sont, à très peu de chose près — et avec des façons russes, naturellement, — dans le même état d'âme que nos pères du moyen âge. Et, en effet, cette préoccupation du péché, jointe aux plus violents instincts, on la retrouverait souvent chez les personnages de nos Mystères. Et ce qui fait peut-être l'originalité des drames russes etlear donne tant de saveur, c'est que des états psychologiques qui, pour nous, ont quatre siècles de date, y sont exprimés, non plus par de pauvres clercs aussi naïfs que leurs contemporains, mais par des écrivains de culture raffinée et d'observation pénétrante...

MEILHAG ET HALEVY

Vabiktiês : Reprise de Barbe-Bleue^ opéra -bouffe en trois actes, de MM. Henri Meilhao et Ludovic Halévy, musique de Jacques Offenbach.

8 octobre 1888.

Tandis que les messieurs entre deux âges ou plus exactement (car on est toujours entre deux âges) les messieurs de troisième jeunesse, — en d'autres termes, les vieux messieurs, — disaient dans les couloirs : « Eh bien, oui, c'est gentil, mais il n'y a pas à se le dissimuler, ça date ! » (sans s'apercevoir que c'étaient eux qui dataient), — moi qui voyais Barbe-Bleue pour la première fois, je songeais tout le temps : « Seigneur! comme nos pères ont dû s'amuser 1 » Une ivresse irrésistible et légère, une ivresse de vin de Champagne me venait de celte musique et de ce dialogue ; je riais de tout (je vous confesse ma faiblesse), j'en riais d'avance, silencieusement; et je dirais que je riais aux anges, sMly avait quoi que ce soit d'angélique dans cette bouffonnerie à la fois si insolente et si aisée.

Car Barbe-Bleue est bien de cette époque néfaste et charmante où Ton prenait la vie si gaiement et avec une philosophie si dégagée. Barbe-Bleue (comme Orphée, comme la Belle Hélène et la Grande-Duchesse) est un surprenant tissu de parodies et d'irrévérences. Voulez-vous que nous fassions le compte de ce qui s'y trouve « blagué » (j'emploie ce mot disgracieux parce qu'il est, ici, plus juste qu'aucun autre)? Nous n'avons pour cela qu'à suivre la pièce pas à pas. Vous verrez que c'est effrayant à la longue !

Dès la première scène, — mais doucement, gentiment, presque affectueusement, car ils sont poètes, eux aussi, — MM. Meilhac et Halévy parodient un des plus jolis rêves de la pauvre humanité, l'amour pastoral tel qu'on Tentendait au dernier siècle, les bergers et les bergères de Watteau et de Fragonard, de Favart et de Floriau, Daphnis et Chloé à Trianon... Voici le berger Saphir, en justaucorps de satin : « La bergère que j'aime n'a pas encore paru... {Montrant la cabane de Fleurette) : Elle est là... C'est dans celte cabane qu'elle respire... Avertissons-la de ma présence par quelques modulations, t (// se prépare à jouer de la flûte. Pose à la Watteau. Il prélude. Sa petite flûte rend le son d'un trombone. Le berger s'arrête stupéfait^ puis il en prend son parti en disant) : « Elle ne m'en entendra que mieux, i Fleurette arrive; le berger et la bergère dansent un pas de deux ; la bergère poursuit le berger ; ils chantent des vers comme ceux-ci :

MEILHAC ET HALÊVY. 277

Aimons-nous!

C'est si doux I

et parlent d'un « bosquet discret ». Et la vieille chose fanée redevient exquise. Pourquoi ? Parce que nous en avons souri d'abord, — et à cause de Téclat de trombone de tout à Theure, n'en doutez pas. O bienfaits de Tironie I

Secondement, ils raillent la Femme et FAmour. La rustique Boulotte est un adorable exemplaire bouffon de l'absurdité et de l'inconscience féminines, Elle aime le berger Saphir, parce qu'il est pour elle c rinconnu », parce qu'il a les mains blanches, et aussi parce qu'il ne l'aime pas. Et elle le poursuit à coups de sabots, comme Didon poursuivait Enée à coups d^hexamètres. Elle aime à la fin Barbe-Bleue, parce qu'il est Barbe-Bleue, parce qu'il a tué ses cinq premières femmes, qu'il a voulu la tuer ellemême, — et qu'il est bel homme, et qu'il a le crime jovial: «... Peut-on savoir ce qu'il y a au fond du cœur des femmes ?. . . 11 était superbe, le brigand I . . . Il était superbe tout à l'heure , quand il chan» tait... »

Troisièmement, ils « blaguent » la virginité, cette chose sainte! Lorsque le roi Bobèche a envie de couronner une rosière, le comte Oscar rassemble un certain nombre de jeunes filles et les fait tirer au sort : « Gomme cela, s'il n'y a pas de rosière, on en trouve une tout de même... S'il y en a plusieurs, on

f78 IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.

en choisît une sans faire de jalouses. » Ce qui permet à Boulotte de cbanler :

Mes titres Talent bien les vôtres.

Ct honneur qn* vous désirez si fort.

Pourquoi qu' j' l'aurions pas comm* les autrco, Puisque ça doit s'tirer au sort ?

Quatrièmement, ils « blaguent d la littérature romanesque depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Vraiment la fable même de Barbe-Bleue, très clairement et très habilement agencée, — avec ses personnages mystérieux, ses meurtres, sa sorcellerie, ses morts qui ressuscitent, ses vengeances, son duel, etc.... cette fable, prise à moitié au sérieux et développée par les procédés connus, pourrait fort bien être celle d^un roman du père Dumas en trois volumes compacts... La scène où le comte Oscar reconnaît dans Fleurette la fille du roi Bobèche, — jadis livrée au courant du fleuve, dans une corbeille, — est particulièrement remarquable. Toutes les « reconnaissances d, depuis celles des Choéphores et de f on jusqu'à celles de Mignon et de la Marchande de sourires, y sont délicieusement parodiées... « Souvenez-vous, dit le comte à Fleurette ; remontez par la pensée jusqu'aux premières années de votre enfance.. .un palais... un grand palais... des gardes avec de Tor sur leurs cuirasses, des femmes aux parures étincelantes... de jeunes seigneurs... et, au

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iflinde Molière «1 cehiî àt Muse-.. lu^pj^eiez-vour if^ M!maffiaci««tiiaIiBair:Tir^iui:mttiui,:=. ^

Toi ! croyant toujours voir sur tes amours nouvelles Se lever le soleil de tes nuits éternelles.

Te disant chaque jour : « Peut-être le voici », Et Tattendant toujours, et vieillissant ainsi !

Tu mourus plein d'espoir dans ta route infinie,

Et te souciant peu de laisser ici -bas

Des larmes et du sang aux traces de tes pas...

Ainsi, Barbe-Bleue, qui a certainement lu ces strophes : « Non, je ne rougis pas, et je t'avouerai même que je trouve qu'il y a dans mon caractère quelque chose de poétique. » (Il faut entendre Dupuis dire cette phrase ) — D'autre part, vous vous souvenez de la petite théorie développée par le don Juan de Molière : a Toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs, etc. » De même, Barbe-Bleue : « Je n'aime pas une femme, j'aime toutes les femmes... Cest gentily ça! En m'attachant exclusivement à une d'elles, je croirais faire injure aux autres. » En quoi donc Barbe-Bleue diffère-t-il du don Juan classique et du don Juan romantique, qu'il résume si puissamment l'un et l'autre? En un seul point : Barbe-Bleue est plus moral. C'est pour cela qu'il supprime ses femmes à mesure. « Ajoute à cela, dit-il à Popolani, des scrupules qui ne me permettent pas de croire qu'on ait le droit de prendre une femme autrement qu'en légitime mariage.

mEILHAC Et MAL £ Y Y. tH|

Tjut te pattaitra dair dons ma conduito ; lu lu'nuvnâ

tt:ut -«iiier. i Oiiû noas Tavons tout enllor. IImi'Ih»-

CLeae. : est ion ^laii respectueux do I& mornUi «H il»

la lésaiité. Il œ résigne à faire dUp/inillr» *»♦'■

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ie principe iiioiMLr^j:^^ .u^. ir. ^^^ ^ pareillement! fe:-:/u.«x î;fe i^/^i* v Comte :.... Mal:::^i."^'j**:fif*r::; -^ ^'mal. A peine F^saS^-ui. I<u. o^.** u^ .

pour faire île ^ul m. ii.ni:i^ refoarrer iaiflCiésfifaiiv de lui un lâZT^yi i

les destinées de 120 millions d'hommes I... Autrefois, je ne dis pas ; mais, aujourd'hui, avec les idées nouvelles... — Popolani : L'esprit d'examen... • Ils a blaguent d même la politique ! Ils n'ont pas Tair de croire qu'il s'échange nécessairement des pensées profondes dans les conseils des potentats, et, en faisant de leur roi Bobèche un idiot^ ils nous insinuent que, neuf fois sur dix et par la force des choses, les hommes qui gouvernent les autres (et on ne sait jamais bien pourquoi c'est eux) les gouvernent avec des facultés de joueurs de dominos de force moyenne... « Bobèche : Et, maintenant, occuponsnous des affaires de l'Etat. (// fait tourner une crécelle dorée qui est sur le guéridon; un page parait,) Qu'on m'apporte le monde !... (Le page apporte une mappemonde qu'il dépose sur le guéridon,) Avez-vous observé l'horizon politique ? — Le Comte : Oui, sire. — Bobèche, s'amusant à faille tourner la mappemonde : Moi aussi, Monsieur, et j'ai une opinion... » Oh! cette boule du monde, que d'imbéciles Tout fait tourner, quand ce n'étaient pas des méchants, et par quelles mains, Seigneur, faites-vous l'histoire !

Septièmement, presque tout le dernier tableau de Barbe-Bleue parodie le diaU) ;iie coupé, haché menu, qui remplit de sesinnombrah csdemi-lignes la moitié des trois cents volumes de lauteur de Monte-Cristo et qui offre cet inestimable avantage de dire les choses le plus longuement possible, tout en ayant l'air de les dire avec une rapidité vertigineuse. Et,

HEILHAC ET HALÉTT, Wi

par delà, il atteint les scènes moiiottiqa^ d'Enripiââs et, généralement, tons les artifice* du tWaUan*: 4^ théâtre... Ecoutez ce cliiioelis d'épéai dit if:f'UU(U'. ; « Le Comte : Un bohémien !... — Poi>ocitr ; Nor>, «ft suppliant. — Popolani ! — Monaeisr'ï'^ur ! — 0<t » lami que tu parles. — CeA à Tami qu^ j'** >^«'/>ft de parler. — Ça se tronre bien. — i>ft ** ^ «^ ' , >^* ai assez I — Expliqae-lot plaa cLaifîtïwrr^t. — M*** cet homme peut nous entendre, ^ J^ l '^f» d'^^^ ' ^ Il est sourd ? — Non, il est mort. — Ar*î *- .f «^^-^ /i y a une heure, il est rena à ma tr.ar , — l>r *.^^ d*; Barbe-Bleue? — OjL — Avee t* f^xrr^r — A#*>;

Boulotte, et il m'a dit — Il Ca.U i *>..^ <^*' -'•' -^

Vous le saviez? — Je a'^sl do'itai*, ea/ îk-* '- -*'^^<'* < # — Maintenant? — A;i.i:>tL,, — L *^- *'.^..'>-; - Une autre l — Horreir : i* rr^'-^ ' / <•/ '-^ '^*' ' '"

Etc..

Huitièmement^ !«*» ^^z^'A^-jrt V: i^-»^^'- <^ >''*>' " -^ guent la Scfetvce et^ t^v *<îi*'ri;^'^ " ** *- '' '-^ raillent qoantiti^ d'a.atn!> ';^ -"^' -^ - ' •- v - "' " ' ' -^ respectées. II aV a, ^e tr>.î- »i^. u ^y' ' "> * r, *qui s'en lire lea hr%-*i* >??:-<*' ^ ' •-" *^^' '^ ^ -» / pour les réeocnçtfin&er -î^ <>^''^ *>-.'" *^ " pour s'amcEâ^sr, — — 'tiit ^ ^^ >^ -* " -** '^^ ciens...

Je sais bîoi. --^ :«»: 1t X JC- ^' >: i.

les înTeaCiîtzz^ î.-i: '-'>^^- x* -» '-

n>»,^i.im\ raillé l'amour, la Temine, la virgÎDÎlé, le tii.<i \^^>\ la polilique, etc. Hais ce qu'il y a ici de > u\. je dirai presque d'unique, c'est la ^ponlai>u . .-, U tvntiDuité sans efTort, la grâce souveraine ^;.> : ■vnif. C'est comme une veiae de l'esprit du .. \>. . m« slMe qui se serait continuée jus-iu'à uojx, v',->t «n conte de Voltaire, avec plus d'im.-igiit..,.-;i.H Wv'itts d'Apreté; c'est un opéra-comique de b^n.ti, Ai(N-uo# fantaisie plus hardie et olus bonfif.i...\ i.\ii,.'s, U faut aller entendre Barbe-Blette, :,... , vi vu: il faut en jouir dans le lexie. Croyei- M.,-.. '.« .i^rviie* de MM. Heilhac et Halévy sont .;i ;. ,> K'...- ^-tnf '.u^s- EKes y gagnent encore! Lisezliw i> .t." ,t ^v;w T ferea des «técouvertes.

iv ;k' pv»T"I? pl:is de rabMfcimce rapide et de l'ioilj;\,\^i dt^ inventions burle>|aie9; mais vous y ren- CviU'.vivi, à chaque pnge, d*s «mots dénature », ît vrais qu'il semble qu'on les aurait trouvés, et s\ drOles qu'on en rit tout seul {air ressouveuir. Ainsi le berger Saphir, après ladédaratîoa brûlante de Boulotte : < // n'y a rien de bUssatt âans ce que vous me (Ji(f5...mai5je ne vous aime pas- > Ainsi Bobèche au comte Oscar : < Je suis satisfajl de vos services... Je vous nomme gouverneur de dos provinces du c. j -.iTçg qyj jusqu'à présent on! refusé de recon-

)tre autorité. ■ Ainsi Barbe-Bleue, quand il

au roi la mort de sa sixième femme :

7cst un coup bien rnde,

iude à recefoix

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