‹ Impressions de théâtre (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · MEILHAC ET HALÉVY · texte numérisé non relu

MEILHAC ET HALÉVY

Malgré l'habitude Qu'on en peut avoir.

Je lui ferai faire Un beau monument...

Mais sur cette affaire Glissons à présent, eto.*«

Je n'ose pas dire qu'il y a souvent de la profondeur dans ce comique. MM. Meilhac et Halévy ont tant d'esprit qu'ils eo ont peut-être assez pour se moquer de moi si je le disais (et je vous assure qu'il en faut diablement pour se moquer des gens qui vous trouvent de la profondeur). Mais, enfin, transposez le ton; supposez... que cela est dans Shakespeare, et dites si ce mot de la reine Clémentine ne vous ouvre pas soudainement, et jusqu'au fond, tout un abîme : l'égoïsme de la passion. Elle vient d'apprendre qu'un homme a été tué à cause d'elle : t Et qui ça ? s'écrie-t-elle avec déchirement. — Alvarez, Madame I » Alors la reine, se remettant tout à coup : « Alvarez! Ah! vous m'avez fait une peur! > Je ne vous parle pas du monologue de Popolani au deuxième acte, et du mot qui le termine : « Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'est-ce donc que la vertu ? Ne serait-ce que la satiété? Ce serait atterrant, atterrant, atterrant!... » Mais ne pensez-vous pas que, pris au sérieux et ramenés à des proportions humaines, le personnage de Barbe-Bleue, tel qu'Use définit lui-même, et celui de Boulotte finissant (ô ténèbres du cœur!) par aimer Barbe-Bleue, pourraient devenir de superbes

et mystérieuses figures de drames, et de substance si riche qu*il y aurait de quoi raisonner et divaguer sur elles aussi longuement qu'on le peut faire sur Hamlet ou sur Tabbesse de Jouarre? Barbe-Bleue et Boulotte sont tels quUl resterait d'eux quelque chose, que même presque tout en resterait, les bouffonneries ôtées.

Enfin, il y a de la poésie dans Barbe-Bleue. Il yen a dans Taventure de Fleurette et de Saphir, ces denx biscuits de Sèvres; il y en a dans le romanesque ironique dont toute cette bouffonnerie est pleine; il y en a, assurément, dans la fantastique apparition des cinq mortes vivantes, éblouissantes comme des fées et faisant la fête derrière la porte de bronze du mausolée... Cela m'afait songer, je ne sais comment, à la légende de saint Nicolas, au saloir-paradis où vivaient mj^stérieusement les trois petits enfants et d*où ils sortent, lumineux, avec des auréoles d'anges .. et cela m'a fait songer aussi à Héro ressuscitée dans Beaucoup de bruit pour rien, et un peu à Perdita... Car la poésie, vous le savez, n'est point incompatible avec le burlesque ; que dis-je ? elle n'est même pas incompatible avec l'ironie (voyez Henri Heine). Celle de MM. Meilhac et Halévy, tandis qu'elle parodie le romanesque, en sauve par là même toute la grâce extérieure et nous la fait mieux sentir. Quel est donc le métaphysicien allemand qui a fait de rironie le fondement même de l'esthétique ? Ce n'est ni Kant^ ni Ficlite,ni Hegel; mais il m'est impossible

MEILHAC ET HALÉTT. S81

de retrouver son nom... Je ne sais plus an juste ce qu'il entendait par cet axiome. Peut-être a-t-ilTouIu dire que, Fart consistant dans une certaine repré* sentatioQ des choses, représentation dont la valeur est tout à fait indépendante du jugement que nous pourrions porter sur elles au nom de la moralité, l'arlîste doit toujours commencer par écarter ce souci proprement moral; et l'esprit critique (qu'il agisse consciemment ou non) ou, si vous voulez, Vironie est nécessaire pour cela. Une œuvre d'art est toujours ironique en ce sens qu'elle nous présente, en dehors de toute préoccupation vertueuse, des images du monde qui nous font au moins autant de plaisir que la vertu même... Quoi qu'il en soit, ce hrave philosophe, que je comprends probablement tout de travers, trouverait, s'il vivait encore et s'il fréquentait les Variétés, de bienjolis exemples à Tappui de ses théories dans le théâtre essentiellement ironique et indiciblement élégant de MM. Meilbac et Halévy.

MEILHAC ET GAXDERAX

ComAdis-Frakqaibs : Pep^ eomèdie en ttdm JilL Henzi Meilluc ci Lcnû

Je ne sais plus à laquelle de ses tragédies cet amusant Vollaire, chez qui il y avait parfois do Tartarin, se pencha, dit-on, hors de sa loge ca criant : « Peuple, applaudis : c'est do Sophocle ! b

Ainsi, l'autre soir, à Pf/», où je me sentais pour ma part entièrement heurenx, j'avais envie de crier : c Bonnes gens, n'épiioguez pas tant, je vous prie. Ne vous laissez point déconcerter comme cela par les façons de l'excellent Ramiro Yasquez, et ne prenez point tant de souci de la dignité des planches de la Comédie-Française, de ces planches sur lesquelles on vient de jouer U Mariage forcé. Ne vous plaignez point que MM* Meilhac et Ganderax aient trop d'esprit, et ne leur demandez point plus de drame qu'ils n'ont voulu nous en donner. Attendiez-vous d'eux une tragédie ou une pièce à thèse? Abandon**

nez- VOUS au charme comme moi, et applaudissez : c'est du Marivaux, i

Du Marivaux transposé et modernisé, cela va sans dire. Mais la donnée de Pepa^ réduite à Tessentiel, est bien la même que celle des trois quarts des comédies de Marivaux. La formule la plus générale serait celle-ci : étant donné un cavalier et une dame qui croient se détester ou qui, du moins, ne savent pas qu'ils s'aiment^ les amener d'abord à reconn^tre cet amour, puis à se le confesser mutuellement. Ce résultat s'obtient souvent par l'introduction d'un troisième personnage ; voici comment : « Le comte » et « la marquise •, je suppose, ne se doutent point qu'ils s'adorent. Survient « le chevalier. » La marquise croit aimer le chevalier, ou fait semblant. Le comte s'aperçoit, à son dépit et à sa jalousie, qu'il aime la marquise ; il lui cherche une querelle et de cette querelle sort l'aveu {la Surprise de Famour, les Serments indiscrets). D'autres fois, il y a quatre personnages, deux amoureux et deux amoureuses, victimes d'une quadruple erreur et qu'il s'agit d'en iaire revenir. A et B s'aiment sans le savoir ; C et D, pareillement. Mais A croit aimer D, et réciproquement. Alors B, pour se venger, fait semblant d'aimer C, qui s'y prête. Un malaise général avertit A, B, C et D qu'ils se sont tous trompés sur leurs sentiments ; les deux couples artificiels se défont ; A reconnaît . que c'est B qu'il aime, et D se jette dans les bras de C. C'est la formule algébrique de V Heureux SUrata-

MEILHâC KT GÂKDfiEÀl. »1

gème, et c'est également celle de Pepa, comme vous l^allez voir.

Pepa Yasquez est une jeune Américaine du Sud, que son oncle a placée dans une sorte de couvent ou plutôt de maison de retraite à Fnsagedes femmes du inonde. Là, Pepa s^est liée d'amilié avec M™« TToune de Ghambreuil. dans le temps où Tfonne, en instance de divorce, avait son appartement dans la maison. Et conmie Jacques de Guerches, un ancien soupirant de M** de Chambreuil, venait souvent rendre visite à la jeune femme, Pepa s'est mise à ^imer Jacques.

Or, voilà que Jacques et Yvonne viennent annoncer leor mariage à Pepa. La pauvre petite s'évanouit...

Mais nous, nous avons confiance, carde fines indications semées dans le dialogue nous ont appris que Jacques épouse Yvonne sans beaucoup d*élan et que M"^ de Chambreuil n'a point gardé de haine pour son mari.

Au deuxième acte, Yvonne a demandé une entrevue à M. de Chambreuil. Elle lui annonce tranquillement qu'elle va se remarier avec Jacques; mais elle ne veut point se passer de la bénédiction de l'E^li^e, et, pour Tobtenir, il laut que la cour de Borne annule ^a première union. Cest bien simple : il j a un l»n cardinal qui se charge d'arranger tout, à une peûie condition ; c*est que Chambreuil déclarera par errli qu'il n*a point épousé librement Yvonne, q^il a ».^

tn IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.

une contrainte morale... Ghambreuil finit par promettre, mais il est vexé ; il s*est aperçu durant Tentretien, à son dépit même, qu*il aimait encore sa femme.

Arrive Pepa, également furieuse. Pepa et Ghambreuil unissent leurs rancunes. La petite fille offre rageusement sa main à Ghambreuil, qui l'accepte. (La chose va toute seule, car, justement, au premier acte, Toncle Ramiro Yasquez voulait marier Ghambreuil à sa nièce.)

Heureusement Ghambreuil, qui est un homme délicieux et,du reste, le plus raisonnable de la bande, s'avise que tout cela est stupide. Doucement, il met la main de Pepa dans celle de Jacques; gentiment et tendrement, il demande pardon à sa femme, et c'est ensemble qu'ils se remarieront.

Mais, si Pepa est bien du Marivaux pour le fond, qui est un malentendu d'amour, et aussi par la façon dont ce malentendu se complique, puis se résout, et par la finesse et la grâce des mille nuances de sentiments qui naissent de ce malentendu même, — Pepa est, comme j'ai dit, du Marivaux d 'aujourd'hui, par le dessin des personnages, par la couleur, par les accessoires et les moyens drama* tiques, par l'esprit, par le ton^ — même par certaines particularitéti de composition qui peuvent paraître des défauts, mais que je m'obstine à aimer.

Pepa, c'est une comédie de Marivaux dans un cadre amusant et curieux de comédie de mœurs, avec

Page 1