MEILHAC ET GARDERAI
un soupçon de caricature et an ragoût d*ironie prèsqae continue. Je ne saurais dire Je plaisir que me fait cette combinaison originale.
Chez Marivaux, toutes les femmes s'appellent la comtesse ou la marquise, et tous les hommes, le baron ou le chevalier. Ce sont les personnages que Watteau embarque pour Cythère dans le tableau que vous savez : voilà tout leur état social. Quant au milieu matériel, c'est un vague salon ou un jardin qu'on se figure avec des arbres bleu&tres... Ici, au contraire, des silhouettes très précises, très spéciales, des silhouettes du monde parisien et cosmopolite, des silhouettes d'aujourd'hui, tout ce qu'il y a de plus d'aujourd'hui. Cette petite Papa, née quelque part dans l'Amérique du Sud, nièce d'un Président de * république de là-bas venu à Paris pour lancer une affaire et ami de banquiers juifs chez qui il rencontre des cardinaux; cette jeune fille qui vit dans une maison pour femmes divorcées, qui passe -son temps à se faire tirer les cartes par une femme de chambre indienne et à la bourrer de pastilles de chocolat après ravoir battue, et qui parfois s'en va le soir, avec son oncle, dîner au café Anglais, puis au Palais-Royal ou à la Renaissance... voilà certes, si Ton rassemble ces traits et d'autres que j'oublie, la plus singulière petite fleur de cosmopolitisme que l'on pût imaginer dans les années bizarres où nous vivons. — El l'oncle Ramiro Vasquez ! Ne dites point que c'est Télernel rastaquouère de Labiche et de Meiihac, et quHl faut
deux ou trois fois, dans Pepa, nous pressentons * rapproche d*une émotion... qui ne Tient pas» dont les auteurs se sont déûés, qu'ils ont écartée de parti pris. Est-ce; à dire que je m'en plains, moi? Non point. Tout le second acte de Pepa est de l'observation la plus fine et du comique le plus naturel, d*un comique qui sort des choses mêmes. Tout ce qu'il peut y avoir de bizarre, d'imprévu, de drôle et de piquant dans la rencontre de Tancien mari avec la femme divorcée et le futur épouseur, tout cela a été indiqué par MM. Meilhac et Ganderax avec une sûreté et une légèreté merveilleuses. Rien de plaisant comme l'attitude piteuse de Jacques devant son ami Chambreuil. « Ce brave Jacques I dit Chambreuilen riant dans sa moustache... Ah ! ça, pourquoi ne veux-tu plus me tutoyer? t Et chacun do ses mots et de ses gestes exprime clairement rénorme avantage de sa position. C'est comme s'il disait: « Ah! tu épouses ma femme I Mes compliments! Tu ne la connais pas... Moi, je la connais... i Tu verras, tu verras... Et enfin, quoi que tu fasses, ' je l'aurai toujours connue avant toi... • Et le nouveau mari, qui devine la pensée de son prédécesseur, a beau s'en défendre, il se sent un peu ridicule, il est pris d'une vague jalousie bête... Très comique aussi, la conversation des deux époux divorcés : d'abord grave et cérémonieuse d'intention, comme il convient, puis traversée et dérangée à chaque instant par des ressouvenirs involontaires de la vie d'autre-
HEILHAC £T GANDERAl. S9T
fois, des retours inattendus et irrésistibles d^anciennés familiarités, des oublis soudains de la situation... Mais, avec tout cela, Ghambreuil et Yvonne se sont aimés, et nous savons qu'ils s^aiment encore. Lors** qu'il apprend que sa femme se remarie^ il est étonné, profondément étonné, et blessé au plus profond du. cœur. Il se rappelle les premiers temps de leur mariage. Et voilà maintenant où ils sont ! Un peu plus, et son dépit se changerait en vraie douleur ou en vraie colère... Et elle, toute surprise de reflet que cette nouvelle a produit sur lui, touchée, au fond, de voir qu'il ne s*y attendait pas, qu'il en est presque scandalisé, qu'il trouve une pareille action indigne d'elle, elle aussi se souvient et songe... Un peu plus, et sa songerie se changerait en vraie tristesse, et sa tristesse en une angoisse de s'être engagée si légèrement... Et alors que se passerait-il? Je ne sais ; mais nous ne ririons plus, nous aurions même peut-être une toute petite envie de pleurer... Oui, mais voilà: les auteurs se méfient. Ganderax a dit : « Prenons garde à l'opérette, 6 Meilhac I d et Heilhac a répondu : c Prenons garde au drame, 6 Ganderax I d Et c'est pourquoi Yvonne et Ghambreuil se retiennent. Ce sont gens discrets^ très sensibles au ridicule, qui ont coutume de donner à tous leurs propos un tour railleur, et qui n'osent jamais exprimer leurs émotions tout entières ou qui, peut-être, gâtés par une ironie chroniijue, les arrêtent à moitié chemin et comme au seuil de leur
cœur... Presque aucun des personnages de Pepa, sauf Pepa elle-même, ne prend bien au sérieux ce ' qui lui arrive. Ce sont des êtres fort spirituels : ce sont aussi des chiffes, d'adorables chiffes. Oh! qu'ils sont détachés des choses I Oh! qu'ils sont de grands philosophes et de bons nihilistes sans en avoir l'air ! C'est, je crois, ce qui a déconcerté le public çà et là. On s6 disait : « Comprenez-vous que cet homme et cette femme, qui ont du goût Pun pour l'autre, et qui, quant au reste, appartiennent visiblement à la catégorie des plus distingués « je m'en-fîchistes », aient jamais pu en venir à une extrémité aussi brutale que le divorce? que cette femme si peu passionnée ait assez vivement ressenti les infidélités toutes superficielles de son mari pour exiger la séparation, et que lui, si gentil, si souple et si bon garçon, n'ait pas su l'apaiser et la désarmer ?» Je répondrai : — C'est sans doute qu'ils n'ont pas pris le divorce beaucoup plus au sérieux que les autres choses de ce monde. Ce sont des êtres parfaitement distingués, vous dis-je ! Et comme leur discrétion, leurs sentiments à fleur d'âme, leur tenue parfaite et leur ironie eussent paru plus amusants encore en opposition avec les vivacités équatoriales de Pepa et ses colères d'oiseau des îles, si M"« Reichemberg eût joué le rôle autrement !
D'aujourd'hui enfin, — ah ! combien d'aujourd'hui
car cela ne s'explique et ne peut s'admettre que
tout à la fin d'une très vieille littérature dramatique).
MEILHAG ET GANDERÀX. 299
— une certaine fantaisie insouciante dans la composition de la pièce, et une-certaine négligence voulue ouy plutôt, des sortes d'abréviations dans Texpression des sep|iments successifs que traversent les personnages. — Chez Marivaux (pour achever mon parallèle), la composition est toujours merveilleuse* ment suivie et serrée ; jamais une scène inutile ou étrangère à l'action. Or, MM. Meilhac et Ganderax savent bien que la première scène, entre Pepa et rindienne Mosquita, et celle où Ramiro Yasquez dicte des lettres et des réclames à ses deux secrétaires, ne servent à rien — qu'à nous amuser. Mais, comme elles servent éminemment à cela, ils les ont laissées et ils ont eu raison. — Second point. Chez Marivaux, les nuances particulières de chaque état d'àme, puis les transitions d*un état d'âme à un autre sont marquées avec une minutie incroyable et comme par des étapes innombrables et extraordinairement rapprochées. MM. Meilhac et Ganderax abrègent tout cela. Ils notent seulement les étapes essentielles, se fiant à notre intelligence, à notre mémoire, à notre expérience pour suppléer au reste... Par exemple, le futur amour de Jacques de Guerches pour Pepa ne nous est indiqué, au premier acte, que par un mot et un geste. Puis, à l'acte suivant, nous revoyons Jacques encore plus transi auprès de M"« de Chambreuil. Et enfin, au dénouement, après quelques protestations forcées pour dégager sa conscience, il laisse mettre sa main dans
300 IMPRESSIONS DE TUÊATRIE.
celle de Pepa. Gela suffit ; nous avons compris» car les livres et le théâtre nous.ont expliqué ce cas quelques milliers de fois. De même, après que nous^ avons devinéy au second acte, que Chambreuil va aimer sa femme, les auteurs ne perdent point leur temps à graduer, comme eût fait Marivaux, la marche secrète de ses sentiments. Chambreuil, par dépit, se rejette sur Pepa : nous savons ce que cela signifie, nous ne sommes pas du tout étonnés de le revoir, au dernier acte, sciemment amoureux de sa femme, et nous devinons sans peine ce qui s^esl passé en lui dans Tintervalle. Les auteurs ont Pair de nous dire : « Voilà trois cents ans qu'on fait du théâtre chez nous. Tous les cas généraux de la vie passionnelle ont évidemment été présentés sur la scène avec beaucoup de soin et dans des œuvres innombrables. Rien de plus rebattu, en particulier, que 1 histoire de ces passages de l'indifférence ^ Tamour, ou de l'amour qui s'ignore à l'amour qui prend conscience de lui-même et qui se confesse. Il y a comme une mécanique des passions, une mécanique traditionnelle et qui ne peut guère changer dans son fond. Nous la supposons connue, et nous ne la montrons dans notre pièce que là où elle se trouve renouvelée par la situation, les circonstances ou le milieu. Faites- nous la charité de croire que ce n'est pas impuissance. La scène entre Yvonne et Chambreuil, entièrement neuve celle-là, est peut-être assez proprement graduée et ménagée. Nous vous faisons
meiluàg et gànderâx. sot
grâce, ailleurs, de ce que vous savez aussi bien qi^e nous. »
Pepa est donc du Marivaux simplifié ; nous avons vu que c'était aussi du Marivaux modernisé, pi-^ mente, — et quelque peu desséché. En d'autres termes, c'est du Meilhac surveillé par Ganderax, et du Ganderax intimidé par Meilhac. On a peut-être, par endroits, l'impression de je ne sais quoi de latent et qui n'est pas sorti. C'est, en conscience, la seule critique que je puis hasarder. La pièce, malgré cela, et, qui sait ? à cause de cela même, m'a plu infiniment. Elle m'a paru très distinguée, et, si j'ose ajouter cette nuance, « très chic », même par ses lacunes* préméditées.
MEILHAC ET HALEVY
Vabiétés : V Ingénue^ coxDédie en nn acte, de MM. Henn
Meilhac et LndoTic Halévy.
29 janvier 1889.
Puisque les théâtres cnôment, laissez-moi vous parler d'une petite pièce de MM. Meilhac et Halévy, qui fut donnée aux Variétés en i874, sans grand succès, je crois, et qui vient d'être jouée, — mais, là, merveilleusement ! — dans un salon ami des lettres Cela s'appelle VIngénue, et c'est un pur bijou.
Voici l'action en deux mots. Le baron Hercule de La Roche-Bardière est devenu follement amoureux de M™* Léontine Dauberthier, pour l'avoir rencontrée dans le parloir du couvent où elle allait voir sa petite cousine Adèle. Pour se rapprocher de celle qu'il aime, il est entré chez les Dauberthier, sous le nom de Turquet, comme précepteur de leur petit cousin Octave. (Car vous savez qu'une des grâces du talent de MM. Meilhac et Halévy consiste à introduire, comme en souriant, les moyens traditionnels de l'ancienne comédie dans l'étude ironique et lé-
gère des mœurs contemporaines). Ah I l'étonnani précepteur que ce faux Turquet I et quelles amusantes leçons il donne à son élève ! « Avant-hier, nous avons parlé de chasse...; hier, nous avons parlé de chevaux... Si nous parlions de femmes aujourd'hui », dit Octave. Et ils parlent de femmes. Octave aussi est amoureux de M"« Dauberthier, mais il ne vent pas la nommer. « Bien, jeune homme, lui dit Turquet ; de la discrétion, ça vous passera, mais c'est très bien. » Et il énonce quelques axiomes. Celui-ci entre autres : c II vaut mieux, en général, s'adresser à deux femmes à la fois. — Oh! — Oui, vous vous adressez en même temps à deux femmes et vous vous arrangez de manière qu'elles s'en doulent... La première, alors, vous prend pour que la seconde ne vous ail pas ; la seconde, après cela, se donne pour avoir le plaisir de vous enlever à la première. — Et on les garde toutes deux? — Ou bien l'on en prend une troisième... »
Mais W^^ Adèle, une jeune personne de dix-sept ans, arrive de son couvent, toute chargée de prix et de couronnes. Elle reconnaît, dans le précepteur d'Octave, le beau jeune homme qu'elle a vu au parloir, et elle croit que c'est pour elle qu'il a pris ce déguisement. Elle le prie de lui donner une leçon d'histoire de France, le c colle » le plus facilement du monde, et alors : c Je sais maintenant ce que je voulais savoir. Yous n'êtes pas un précepteur. --
MEILHAG ET HALÊVT, SOS
Aïe ! — Un précepteur saurait au moins quelques petites choses... vous ne savez rien, vous, vous nesa* vez rien du tout I Yousétesun homme du monde. •• — Mademoiselle... — Vous êtes le baron Hercule de La Roche-Bardière... Maispourquoi avez-vouspris un dé-^ guisement? Pourquoi tous ces détours? Vous avez eu peur de rencontrer des difficultés... II n'y en aura pas, jevous assure ; ma cousine ne demandera pas mieux... — Ah 1 — Quant à son mari, ça lui fera plaisir... »
Et, donc. Hercule, à la fois ahuri et rassuré^ pousse vivement sa cour auprès de M™« Dauberthier. Et Adèle, qui Ta écouté derrière un rideau, croit à une abominable perfidie ; c Je retourne au couvent... j'y retourne pour n'en plus sortir... Mensonge, fourberie, trahison, voilà ce que j'ai vu pour mon premier jour... Et il n'est pas quatre heures... Qu'est-ce que je verrais donc, mon Dieu ! si j'attendais jusqu'au dîner l »
Vous devinez ce qui arrive. La scène a été écrite bien des fois, jamais avec plus de grâce qu'ici, ni autant de piquant. L'excellent baron Hercule est surpris et touché de ce grand amour, et de cette franchise, de cette crànerie dans Pinnocence. « Ah t es petites filles I ces petites filles 1 » répèle-t-il de plus en plus attendri... et tout à coup, il a une idée, qui est d'un très grand psychologue (qnoj']ue le brave garçon ne se pique pas de stendhalisme) : t Gomme ce serait facile, se dit-il en lui-même, de lui prouver qu'elle s'est trompée. •• Il n'y aurait pas
besoin de lui donner la raison. Je suis bien sûr qu'elle trouverait elle-même. » Puis, à Adèle : « Ainsi, vous étiez là, derrière cette porte ? s
ADÈLE. — Oui, là... là... j'étais là... et je vous ai entendu dire à ma cousine...
HERCULE. — Que c'était elle que j'aimais...
ADÈLE. — Oui, et que vous iriez la retrouver dans le kiosque.
HERCULE. — Vous m'avcz entendu lui dire cela, et vous n'avez pas deviné ?...
ADÈLE. — Vous dites ?
HERCULE. — Vous u'avcz pas deviné... {A part.) Je parie qu'elle va deviner quelque chose.. •
ADÈLE {avec un grand cri). — Ah I...
HERCULE [à part). — Qu'est-ce que je voug disais î
ADÈLE. — Vous saviez que j'étais là ?...
HERCULE. — Juste...
ADÈLE. — Et c'est pour me punir d'écouter aux portes ?-..
HERCULE. — Certainement.
ADÈLE {tombant dans ses bras). — Ah t je savais bien que je ne pouvais pas ne pas être heureuse... je savais bien que c'était moi... que c'était pour moi...
HERCULE {la tenant embrassée). — Ces petites filles!...
Elle est exquise, en effet, cette jeune Adèle, avec sa foudroyante promptitude à aimer, sa candide hardiesse et, s'il faut le dire, sa terrible imprudence. Elle est vivante ou, mieux, vivace ; elle a le
HEILHâG £T HâLÉVT. 307
diable an corps ; elle est, elle aussi, « une force de la nature », avec des épaules encore maigriottes et deux nattes sur le dos. En dépit des difTérences de temps et de situation, c^est une petite sœur de réternelle Agnès de Molière.
Il pourrait être intéressant, à ce propos, de tenter Thistoire des jeunes filles au théâtre depuis deux cent cinquante ans.
A la vérité, ce ne serait point si simple que cela en a Fair, et le classement serait assez délicat. Car il y a d'abord Tingénue, qui a quinze ou seize ans, et qui est censée absolument ignorante de la physiologie de l'amour ; et il y a la jeune fille, qui a dix-huit ou vingt ans, et qui sait ou soupçonne quelques petites choses. Mais on trouverait, dans cette ignorance ou dans cette demi-science, des degrés et des nuances à l'infini ; et il y a, en outre, la jeune fille qui est encore une ingénue, et ily a enfin, par exception, la jeune fille entièrement renseignée et qui est déjà presque une femme. (Ajoutez que, d'un autre côté, on découvrirait des femmes mariées qui sont encore, en quelque façon, des jeunes filles ; qui ont conservé, on ne sait comment et par un don singulier d^oubli, une Ame virginale et même des sens d'enfant. C'est ainsi que le plus ou moins de science ou d'ignorance, le plus ou moins de sensualité ou de sentimentalité, ce qu'il peut y avoir, chez une vierge, d^instinctif ou de conscient, les mystères du corps et ceux de Fesprit, forment des
m IMPRESSIONS DE THÉATCE.
mélanges et des combinaisons, fort agréables à regarder, mais souvent difficiles à déGnir... Et c*est à cause de cette yariétë de la flore homaine qu'il fait bon, en somme, habiter la terre...)
Molière a largement et puissamment décrit deux types extrêmes : Agnès et Henriette, celle qui ne sait rien et celle qui sait tout. Elles me plaisent fort tontes deux (surtout Agnès, par son acre saveur de fruit sauvage), mais je ne prendrais pour femme ni Tune ni l'autre. Agnès est trop inquiétante par ce qu'il y a en elle d'involontaire et d^inconnu ; et quant à Henriette... Eh bien, il me semble qu^elle a, sur les réalités du mariage, des notions par trop précises, et qu'elle en parle avec trop de tranquillité. La verdeur de ses répliques me suffoque ; et, lorsqu'elle demande ironiquement à Armande lapermission d'imiter leur mère « du côté des sens et des grossiers plaisirs ; lorsqu'elle ajoute :
Mais TOQS ne seriez pas ce dont vons vous vantez Si ma mère n*eût en que de ces beaux côtés ; Et bien voas prend, ma sœur, que son noble génie 19 'ait pas vaqué toujours à la philosophie ;
oh ! je sais bien tout ce qu'on a coutume de dire ; je sais que la bravoure de ces propos est justement la marque d'un esprit droit et d^une âme saine et merveilleusement équilibrée ; mais, j'ai beau faire, ces insistances de langage (s senSy grossiers plaisirs » et,.
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plas loin, « leê bassesses à qui vous devez la clarté »}, les images que je sens s'élever nécessairement dans Tesprit de celle qui parle ainsi, et enfin ce regard hardi jeté« par façon de plaisanterie, dans l'alcôve maternelle (je dis les choses comme elles sont), tout cela me semble d'une étrange grossièreté, et qui me répugne absolument. De duvet à l'àme, cette bonne Henriette n'en a pas pour un sou. Elle n'en a pas plus :iu'iuiefille de ferme élevée parmi les bêtes ou qu^une étudiante qui vient de passer son doctorat en médecine. .. Ohl le charme mystérieux des petites vierges ( oh ! leurs rougeurs, leur ignorance parfois troublée de pressentiments incompletr qu'elles n'osent s'avouer à elles-mêmes i le don merveilleux qu'ellcb ont de ne pas comprendre, et pourtant de frissonner à ce qu'elles ne comprennent point, et de fuir et de désirer ce qu'elles ignorent !... En réalilé, Agnès et Henriette sont des « cas » intéressants : ni Tune ni l'autre n'est « la jeune fille ». J'ose presque dire que c la jeune fille» ne se trouve point dans le théâtre de Molière : car les autres , les Luciles , les Elises, les Mariannes et les Angéliques, ne sont que des amoureuses, tendres ou délurées, point énigmatiques , dont toute la fonction est d'aimer Clitandre et, la plupart du temps, de s'entendre avec lui pour berner quelque imbécile de père.
Où donc la trouverons-nous, la jeune fille ? Sera-ce au dix-huitième siècle ? Point. La genUUe et tou-
chante Chloé du Méchant mise à part, ce sont toujours les mêmes Angéliques «t les mêmes Luciles. Ce qui appartient le plus en propre au dix-huitième siècle, c'est peut-être l'ingénue sournoise ou dévergondée, ringénue de Dancourt ou de Marmontel, Fanchette et Chonchette ; fausses innocentes, d'une ignorance frétillante et vicieuse, et dont chaque naïveté éveille une idée folâtre dans Tesprit des spectateurs. La jeune fille du dix-huitième sièclei c'est toujours, plus ou moins, la petite àjla cruche cassée.
De nos jours, en haine de la fadeur et de la convention, on a mis au théâtre ou dans les romans (et je ne dis point que cette innovation ne corresponde à un changement dans TéducJation des femmes) d'innombrables jeunes personnes, les unes ignorantes â demi et les autres terriblement informées, mais qui ont toutes pour signe commun la franchise délibérée, la hardiesse garçonnière des façons. Cela va depuis les jeunes filles d'Augier et de Dumas jusqu'à Mademoiselle Loulou, en passant par Renée Mauperin et Edmée de Saint-Alais. Et je me demande si l'on n^est point retombé ainsi dans une autre espèce de convention.
Non, car elks sont vivantes. Nous en rencontrons quelquefois, autour de nous, qui leur ressemblent. Ce sont c des jeunes filles ». Mais, encore une fois, la jeune fille, celle qui représente le type moyen de l'espèce, provinciale plutôt que parisienne, au cou-
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vent jusqu'à dix-sept ans, puis cousue aux jupes de sa mère... où donc est-elle ?... Ne me méprisez pas trop : mais j'ai soupçon que la Traie jeune fille est, au bout du compte, celle de M. Scribe. On s'est fort moqué d'elle. C'est à tort. Elle est tiaiide?elle est sotte ? elle est insignifiante ? elle est nulle ? Elle a l'air d^une poupée articulée qui dit: cPapa, maman I » et qui joue les Cloches du monastère ? Mais c'est par là qu'elle estvraie. Elle ne Test qu'à la condition de nous rester close, puisque, justement, Fimpossibiiité de pénétrer les secrets d^uneâme féminine de dix-huit ans, le sentiment d'une sorte de mystère inviolable, font partie de l'idée que nous avons de la jeune fille. Moi, l'ingénue bêlante ou sautillante de M. Scribe me ravit. On sent qu'il y a en elle tout un monde ignoré de sentiments, — ou que peut-être il n'y a rien du tout. Les deux opinions sont plausibles. Je ne dis point que la Fernande d^Augier, la Marcelle de Dumas ou la Renée des Goncourt ne sont pas vraies : je dis que la jeune et exquise idiote du théâtre de Madame est d'une vérité bien plus générale. Et si elle vous parait, au contraire, ridiculement conventionnelle, je vous répondrai par une pensée de M. Louis Depret, que j'emprunte à son petit livre : De part et (Tautre, et qui me parait d'une nouveauté profonde :
« Il y a bien plus de personnages de convention dans la nature et dans la société que dans l'art. Quoi qu'on dise, et malgré son étiquette de convenu, c'est
FArt qui est forcé de reproduire les mannequins sociaux... afin d'être accueilli. De là, le très sincère succès humain et général d'ouvrages que les artistes •déclarent artificiels. »
Théatbb-Libkb : lAmmmU dm CkrigL, BoëBeèva^géliiae, par