‹ Impressions de théatre (volume 3)Chapitre 10 sur 20 · UNE PAGE D'AMOUR · texte numérisé non relu

UNE PAGE D'AMOUR

fallait d'autant plus se défier à1 Une Page d'amour que, dans la pensée du maître, Une Page d'amour est un roman chaste. Or, quand M. Zola se mêle d'être chaste, c'est terrible. On le voit bien ici. On l'a vu pareillement dans le Bonheur des dames et dans le Bêve. M. Zola ne nous laisse vraiment pas assez ignorer les raisons physiologiques de la bonne santé morale de Denise et de l'exaltation religieuse d'Angélique. N'est pas chaste qui veut. M. Zola est condamné à l'impureté. Ses vierges sont des lis sanglants et trop visiblement soumis aux lunaisons.

Et puis, dans cette idylle neurasthénique d'Une Page d'amour, il y a une chose que M. Samson ne pouvait transporter dans sa pièce : il y a Paris ; il y a le panorama de la grande ville vue des hauteurs du Trocadéro, à toutes les heures du jour, par toutes les saisons et par tous les ciels Hélène Grandchamp est courageuse, incertaine ou défaillante, selon la façon dont est éclairé le dôme des Invalides, suivant que la façade de l'Ecole Militaire est gris sale ou gris-perle, suivant qu'à l'horizon le Panthéon est mauve ou parait en pain d'épice, et suivant que la Seine est couleur d'émeraude, couleur de marne ou couleur d'étain. Ces descriptions, dont la moindre déborde sur dix pages d'imprimé, sont restées fameuses. On les admire beaucoup, sans toujours les avoir lues. Je crois que ce qu'on admire au fond, c'est l'étrange effort dont elles témoignent.

C'a été l'une des plus grossières erreurs littéraires

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de ce temps, de confondre rénumération des parties avec la peinture, de croire que la juxtaposition interminable de détails, même pittoresques, peut finalement « former tableau », nous rendre sensibles les vastes spectacles de l'univers physique. En réalité, une description écrite ne se compose et ne s'ordonne dans notre esprit que si l'impression des premiers traits dont elle est formée se prolonge et retentit assez en nous pour que nous les puissions rejoindre aisément à ceux qui la complètent et la terminent. Bref, un morceau descriptif ne vaut que si nous pouvons en retenir et en embrasser à la fois tous les détails. Il faut que ces détails coexistent tous dans notre mémoire, comme ceux d'une toile peinte coexistent sous notre regard. Cela devient presque impossible, quand la description d'un objet déterminé comporte un quart d'heure de lecture. Plus elle s'allonge, et plus elle s'obscurcit. Les traits particuliers s'effacent et s'oublient à mesure qu'ils nous sont présentés ; et c'est ici qu'on peut dire que les arbres empêchent de voir la forêt. Toute description qui dépasse cinquante lignes cesse d'être clairement perceptible à un esprit de vigueur moyenne. On n'a plus alors qu'une série de pointures partielles dont la succession fatigue et accable.

Il est vrai que, dans les livres de M. Zola, cet accablement même nous fait sentir, je ne sais comment, la force du peintre. De cette énorme juxtaposition de détails, que leur multiplicité même rend

indistincts et confus, une lueur s'échappe çà et là, qui se reflète sur les paragraphes compacts, ainsi qu'un éclair sur des pans de muraille; et le travail que M. Zola a fait sur les choses pour les décrire (car il choisit et résume, après tout, malgré qu'il en ait), nous le refaisons nous-mêmes sur ses descriptions.

Mais revenons au drame de M. Charles Samson. Tout compte fait, il reste intéressant. Le premier acte a un vrai charme d'intimité ; le second papillote agréablement; le rendez-vous de la petite Mme Deberle avec Malignon dans le salon rose est de bonne comédie; et quand, au troisième acte, le docteur, apprenant la maladie de la petite Jeanne, se retrouve subitement médecin et oublie qu'il est amoureux, c'est là, à coup sûr, une très juste et saisissante indication, que je voudrais seulement un peu plus poussée.

Ce qui ressort le plus clairement de la représentation des Drames sacrés, au Vaudeville, c'est que M. Eugène Morand est un élève très habile des « quattrocentistes », M. Jusseaume un très ingénieux décorateur, et M. Albert Carré un directeur très « artiste », ce que l'on savait déjà.

Je m'étais tu obstinément sur la Passion de la Bodinière et sur la Passioji de l'ancien Alcazar. Ce

silence était une opinion. Il n'a pas fallu moins que les artifices réunis de MM. Jusseaume, Morand, Carré et Charles Gounod, pour endormir en moi de vieux scrupules très mystérieux, mais d'autant plus tenaces que je n'en saurais rendre compte que par un assez grand effort de réflexion. Ces scrupules survivants, cette gêne que me donne l'Évangile mis en vers parnassiens et livré aux bouches d interprètes éminemment profanes, il semble qu'une foi vive serait seule capable de les justifier, et c'est pourquoi je ne les confesse qu'avec hésitation. Cédé-je ici à de très anciennes impressions d'enfance et d'adolescence, restées intactes au plus profond de moi-même, et peut-être à mon insu ? ou simplement à d'importuns ressouvenirs du commandant Laripète et de Cadet- Bitard? Soupçonnerais-je par hasard la sincérité religieuse des heureux auteurs de Grisélidis ? Ce soupçon est très probablement injuste ; mais j'avoue que, partout ailleurs qu'au Vaudeville, j'aurais eu peine à m'en défendre.

Une choseencore qui, si je ne m'étais surveillé, eût contribué à me rendre suspecte la piété de MM. Siivestre et Morand ( à tort, je le reconnais, car on peut être pieux par instinct et hérétique par ignorance), c'est le peu de sûreté de leur orthodoxie. Cela apparaît dès le prologue, où Fra Angelico, dans son clair couvent de Fiesole, s'applique, nous dit-il, à dérouler sur les murs « la légende du Christ » ? La légende ? Je sais bien qu'on appelle la Vie des Saints

« la Légende dorée » et peut-être les auteurs s'en sont-ils souvenus. C'est égal, cet archaïsme m'inquiète, et plus d'un détail me fait craindre ensuite que MM. Silvestre et Morand n'aient eu la singulière étourderie d'employer ce mot de « légende » au sens courant et vulgaire. M. Homais non plus n'hésiterait pas à dire : « la légende du Christ ».

Donc, les tableaux qu'on va nous montrer, ce sont les fresques animées de Fra Angelico. Les pieux versificateurs ont parfois prêté à ce saint moine des idées qui le surprendraient fort.

Au premier tableau, nous sommes à Nazareth, dans le jardin de la Vierge. M119 Yahne apparaît, dans un tronc de figuier, à MUe Thomsen, et lui annonce qu'elle enfantera le Sauveur. Voilà qui va bien. Mais j'ai vraiment peur que, au tableau suivant, le mystère de la Nativité n'ait été réduit à une historiette un peu étroite. Mlle Sanlaville est désespérée d'avoir perdu son enfant. MM. André Michel et Peutat, déguisés en bergers, essayent vainement de la remonter ; elle blasphème et accuse Dieu. Alors Peutat lui dit : « Regarde ». La toile du fond s'éclaire, et Mlla Thomsen élève une poupée articulée dont les bras et les mains marquées d'une petite tache rouge s'étendent sur une croix lumineuse. D'où il appert que le Christ est spécialement venu au monde pour consoler Mlle Sanlaville. Quelquesuns ont jugé que cette conception manquait peutêtre d'ampleur.

Puis, sur une terrasse florentine, c'est Hérodiade, son mari Antipas et quelques seigneurs Renaissance. Hérodiade est charmée que sa fille ait obtenu du roi la décapitation de Jean-Baptiste. Le bourreau apporte la tête sur un plat. Salomé le suit. Elle explique (telle la Pauline de Polyeucte, mais c'est ici plus imprévu) que la mort du saint lui a révélé la vérité et qu'elle s'en va faire pénitence dans la solitude. MM. Morand et Silvestre ont une extrême facilité à convertir les gens. (Nous en verrons d'autres exemples.) Ce sont de bien bonnes âmes. Ils interprètent la loi de pardon avec une sentimentalité et une veulerie « bien parisiennes » .

Et, dès que la tête de Jean-Baptiste a été posée sur la table, crac ! un ressort a joué, et la tête s'est auréolée d'un cercle de lumière électrique...

Je voyais approcher avec terreur la scène de Jésus et de Madeleine. Je redoutais quelque marivaudage romantique. Je me souvenais du vers ineffable de M. Armand Silvestre :

Je ne plains pas Jésus : les femmes l'ont aimé.

Mais les auteurs se sont méfiés, de quoi je les félicite grandement. Madeleine, entourée de seigneurs à toques florentines, se vante de mettre dans sa poche ce jeune prophète galiléen, ennemi des jeux etdesris Là-dessus, Mirelet fils, c'est-à-dire M. Mayer (vous le rappelez-vous dans Y Ecole ies veufs ?), c'est-

à-dire Jésus, cheveux roux et robe blanche, passe au fond du théâtre, suivi de ses disciples. Il leur récite quelques paragraphes, — imparfaitement mis en vers français, — de son Evangile. Madeleine écoute; elle est toute saisie; sans rien dire, elle arrache sa couronne de roses et se précipite, extasiée, à la suite de Jésus. Cette scène muette est de beaucoup la meilleure de l'ouvrage, soit dit sans nulle raillerie.

Un coin de Jérusalem, le jour des Rameaux. Trois belles personnes exécutent une danse du ventre — d'ailleurs tempérée — dont l'objet est de nous ragaillardir. Puis Jésus s'avance entre deux haies de curieux agitant des palmes. Il avise les enfants qui sont là, et dit :

Laissez venir à moi jusqu'aux petits enfants.

Ce « jusque » est un bien beau contresens. Un autre poète avait dit avant M. Armand Silvestre :

Laissez venir à moi les petits enfants blonds,

ce qui était désobligeant pour les bruns et les châtains. Il se pourrait que le texte de l'Evangile fût le meilleur.

Le décor du « Jardin des Oliviers », qu'il faut aller voir, me paraît le chef-d'œuvre de M. Jusseaume. Il suffirait à faire pardonner à M Morand quelques-uns des vers de M. Silvestre. Mirelet fils, dans une lu-

mière de bengaîe, y profère maintes choses hardies, propres à étonner les théologiens. Il est dévoré de doutes. Il ne craint pas de dire :

Mon Père, apprenez-moi du moins pour qui je meurs.

Il parle aussi, en charabia hugolesque, du « réveil auguste de Tldéeo.Nous avions déjà vu, dans le Christ aux Oliviers, de Vigny, un Jésus-Hamlet, et même quelque peu nihiliste. Le morceau, si j'ai bonne mémoire, n'était pas mauvais. Je le relirai.

Après cet audacieux monologue, la généreuse hétérodoxie de MM. Silvestre et Morand ne connaît plus d'obstacles. Ils suppriment carrément le baiser de Judas. Au moment où M. Grand s'approche, M. Mayer lui dit : « J'ai à te parler ». Il éloigne les curieux et reprend : « Pourquoi me trahis-tu ? » Judas répond, ou à peu près : « Parce que tu mens et que je te hais d , et il objecte le mal et la souffrance où l'univers est en proie. Mayer réplique par l'annonce d'un monde que l'amour aura renouvelé. Il ajoute : « Et maintenant, baise-moi ». Mais Judas n'ose plus, il est converti, comme Ta été tout à l'heure Salomé, comme Barabbas le sera dans un instant. Evidemment, nos deux lyriques sont « pour que tout aille bien ». Et c'est Jésus qui se livre luimême aux soldats.

Pendant le jugement, MUe Anglochère, déguisée en Vierge âgée, converse avec Mlle Malvau (Marie Madeleine), derrière le puîaiB du procurateur romain.

La Vierge ouvre ses bras à la courtisane repentie, en disant ce vers, qui appartient à l'espèce des beaux vers, très différents des bons :

Je l'ai fait naître au monde : il t'a fait naître au ciel.

(Ne cherchez pas quel secret rapport d'idées peut bien relier ces deux hémistiches dans la pensée de M118 Anglochère.) Soudain, nouveau truc : la toile de fond s'illumine et le paisible jardin de Nazareth apparaît rouge de sang.

Huitième tableau^Des arbres, qui ont vaguement des formes humaines, gourmandent le bûcheron qui vient abattre du bois pour faire le gibet. Le bûcheron recule, impressionné. Les deux vaillants poètes pousseraient-ils le désir de tout arranger et l'humanité boulevardière jusqu'à supprimer le crucifiement ?

Non ; car voici, groupés sur les murailles de la ville, des curieux qui, de loin, assistent au supplice... Reste maintenant à convertir Candé, je veux dire Barabbas, après Salomé et Judas. Ça ne traîne pas. Au moment où, « tout étant consommé », le ciel, comme dit Molière, s'habille en scaramouche (expression tout à fait convenable à un ciel de théâtre), et se raye presque aussitôt de lueurs sanglantes, Candé, retourné, déclame un article de la Libre Parole, à quoi il coud divers propos qui rappellent ceux de Barabbas dans la Fin de Satan. Seulement. chez Hugo, c'était plutôt mieux.

IMPRESSIONS DE THÉÂTRE. — 8° SÉniE. 14

Dernière image : le tombeau de Jésus, creusé dans un roc. Mlle Malvau et M. Candé, — non plus sous la souquenille de Barabbas, mais bien mis et rasé de frais, ce qui signifie sans doute l'humanité régénérée, — se rencontrent près du tombeau, et échangent quelques strophes. Puis Mirelet fils apparaît en habit de gala, au haut du rocher, entre deux jeunes comédiennes qui balancent des encensoirs.

Mais pourquoi, à propos de l'Evangile, ces tableaux-là, et non pas d'autres ? Je n'en sais absolument rien ; les auteurs non plus.

Un bon catholique me disait : « Il y manque un tableau essentiel : celui de Jésus chassant les vendeurs du temple » . Heureusement pour le Vaudeville, les bons catholiques se font rares. La religiosité de MM . Silvestre et Morand est tout à fait à la mesure des femmes du monde, et pareillement des bourgeoises, et très exactement appropriée àleurs besoins spirituels. Ce qui m'a offensé les laissera bien tranquilles et peut-être même les édifiera. Elles viendront en foule à ces fantaisies sur l'Evangile, et feront ainsi très agréablement leur semaine sainte ; car les vers des Drames sacrés sont harmonieux et fleuris; car elles aimeront ceux mêmes que j'ai cités et cet autre qui me revient et que Candé crie à Mayer :

Monte plus haut les coeurs, jette plus bas les chaînes, et tous les vers qui ressemblent à celui-là ; car les

décors sont le délice des yeux ; car la musique de M Gounod est religieuse et belle; car, si j'ai pu dire que ces mysticailleries en christocale (pardon !) me rendraient voltairien et me feraient trouver du charme à la Pucelle ou à la Guerre des dieux, c'est une vivacité que je regrette.

Gr\nd-Tiiéàtre : Pêcheur d'Islande, pièce en cinq actes.

neuf tableau x^rée du roman de M. Pierre Loti par

MM Pierre Loti et Louis Tiercelin.

Vaudeville : Flipote, comédie en trois actes, de M. Jules

Lemaitre.

27 février 1893

On parle, du moins dans les contes, de certaines essences merveilleuses , tellement pénétrantes qu'une goutte versée suffît à parfumer une chambre. C'est l'âme de milliers et de milliers de roses enfermées dans un flacon. Supposez que l'on répande ce flacon sur la poussière d'une place publique, et vous aurez une idée assez juste de ce qu'on a fait de ce délicieux livre de Pêcheur d'Islande, en le transportant au théâtre. Certes, un peu du roman de Pierre Loti a survécu, et, pour parler comme l'ardente Desbordes-Valmore, on en peut encore respirer, dans la salle du Grand-Théâtre, « l'odorant souvenir ». Mais ce n'est qu'un souvenir, en effet.

Après tout, c'est bien quelque chose. Même dans

cette sorte de dispersion et d'évaporation de ce qui faisait le charme du roman, nous avons continué de sentir et d'aimer l'âme de Pierre Loti. C'est une âme délicate et profonde, mélancolique et sensuelle. C'est aussi une âme ombrageuse, je le sais. J'avais, il y a déjà sept ou huit ans, (comme le temps passe!) tâché d'exprimer ma tendresse pour l'auteur du Mariage de Loti, du Roman d'un spahi et de Mon frère Yves, et je crois qu'il en avait été touché. Or, l'an dernier, quand il fut nommé à l'Académie, j'écrivis sur lui, pour l'en féliciter, un article que vous n'avez pas lu et qui parut dans le journal l'Eclair. J'y développais cette idée, que Pierre Loti était le moins « académisable » des hommes, attendu qu'il vivait à sa guise, qu^il n'avait nul souci du cant et de la considération bourgeoise, qu'il aimait les déguisements « pour changer d'âme », et qu'il était le plus candide, mais le plus décidé des nihilistes, donc très « mal pensant » . J'en concluais que, si l'Académie l'avait choisi malgré tout cela, c'était donc qu'elle l'avait choisi, chose inouïe, uniquement parce qu'elle l'avait lu et que « sa grâce avait été la plus forte ». La chose, comme vous voyez, n'avait rien de désobligeant pour le doux écrivain. Seulement, voilà! l'article était « humoristique » (genre déplorable) etpeut-êtrenVétais-je laissé entraîner à quelque exagération dans le développement des prémisses afin de rendre la conclusion plus frappante. Or, M. Pierre Loti, à qui l'ironie est

PIERRE LOTI ÎIB

étrangère, m'en témoigna du chagrin. Et ainsi, pour avoir voulu faire le plaisant, je perdis, hélas ! presque un ami... Mais, bah! je suis resté le sien, et cette sympathie, ne pouvant plus être que lointaine el toute spirituelle, est désormais à l'abri des accidents et des variations...

J'aurais donc souhaité vivement retrouver dans le drame toute la poésie du roman. A vrai dire, si elle n'y est pas demeurée toute, ce n'est la faute de personne. Pouvait-on transporter sur les planches, exprimer, sous l'étroite et sèche forme du dialogue continu, la grande tristesse laiteuse de la mer de brumes, la rencontre fantastique des bateaux dans le brouillard, l'agonie du petit Silvestre dans sa cabine, de l'autre côté de la terre, et la chétive silhouette de l'aïeule , décroissant sur 4a route solitaire, après qu'elle vient d'apprendre, aux bureaux de la marine, la mort de son petit-fils là-bas, là-bas?... Et puis, voyez-vous , les comédiens peuvent nous représenter avec une suffisante exactitude des hommes du monde, des bourgeois, ou même des paysans de la banlieue, bref des hommes comme nous ; ils sont forcément moins heureux dans la reproduction d'êtres vraiment primitifs et tout près encore de la nature. Si peut-être ils nous en rendent à peu près l'image extérieure, ils n'en attrapent jamais Faccent ; et, quelle que soit leur habileté, l'idylle sincère, simple et un peu rude tourne enfin, par eux, soit au mélodrame, soit à l'opéra-comique.

Enumérons cependant les principaux « tableaux» de Pêcheur d'Islande. Les décors du grand peintre Jambon « vaudraient le dérangement » à eux seuls. Ce sont eux qui ont le plus retenu delà poésie du livre. Il y a là une placette de vieille ville bretonne 1 Et une apparition de village tassé et comme accroupi sous un ciel d'automne balayé de grands vents ! Et des visions de bruyères et de landes et de calvaires désolés au bord de l'Océan !... Les décors, ici, complètent le dialogue, en approfondissent et en parachèvent la mélancolie pénétrante et si doucement monotone...

Au premier tableau, c'est jour de Pardon, à Paimpol. Nous y faisons connaissance de la bonne petite Marie et de son fiancé, le bon petit Silvestre, qui doit bientôt partir pour son service, et de la vieille Maon, fille, femme, sœur, mère et grand'mère de marins, et de la belle Gaud, la fille la plus riche de Paimpol, une « demoiselle » qui a vécu quelques années à Paris bien qu'elle continue à porter la coiffe bretonne, et enfin du grand Yann, le beau géant timide, farouche, un peu brutal, pour qui la demoiselle Gaud sent déjà quelque tendresse de cœur. Tout ce monde-là cause sur la place et tend les maisons de draps blancs pour le passage de la procession. Elle passe enfin, la procession, très pieuse, très bretonne, je crois, et très bien réglée. Je n'y vois à reprendre que le suisse, qui semble un peu trop venir de la Madeleine ou de Saint-Augustin.

Puis, c'est la fête du soir. Taudis qu'on daaso dans la grange voisine et que, de temps à autre, passent au fond de la scène des filles et des gars ingénument enlacés, la demoiselle Gaud essaye d'apprivoiser le grand Yann. Et il est visible que le bon colosse, qui aime au fond la jolie fille, se laisserait bientôt faire. Mais des camarades surviennent, qui le plaisantent. Et alors, le beau marin de se fâcher, de crier à tue-tête qu'il n'épousera jamais que la mer et de « lâcher » très impoliment la jolie Gaud toute déconfite. ^

Au troisième tableau, nous sommes introduits dans la maison cordiale des parents de Yann, où grouille une « touillée » d'enfants, d'une propreté invraisemblable. Yann et Gaud s'y rencontrent une seconde fois ; et, comme cette entrevue n'aboutit pas plus que la première, les lois inexorables du théâtre m'obligent à dire qu'il y en a peut-être une de trop.

Heureusement, le père de Gaud a fait de mauvaises affaires. Il est, en outre, mourant Le curé, précédé de quelques enfants de chœur, lui apporte les saintes huiles, et ça fait encore une petite procession. Cependant la grand'mère Maon, appelée au bureau de la marine, sort un moment. Quand elle rentre, elle est folle, et des gamins, la croyant saoule, la poursuivent. C'est qu'elle vient d'apprendre la mort de son petit Silvestre. Et Mme Marie Laurent arrache sa coiffe, secoue ses cheveux gris, et exhale sa

douleur d'uni1 voix de spectre, vague, grêle, enfantine, — terrible. C'est vraiment très bien fait. On a beaucoup applaudi la Niobé bretonne

Le pont d'un bateau dans la mer d'Islande. Mais où est la mer? Où Podeur du brouillard marin? Où le vent ? Où l'infini ?... Pourtant, il faut aller voir L'étonnante tête de M.Calmettes en vieux loup de mer. On rencontre un autre bateau de pêche qui apporte des lettres de France. Une de ces lettres annonce la mort de Silvestre,blesséau Tonkin, mort pendant le retour en pleine mer des Indes. Les pécheurs s'agenouillent ;Yann commence à haute voix la récitation du Pater ;les sanglots l'étouffent .. Troisième scène pieuse. Je les aime bien, mais ça en fait beaucoup.

Le tableau suivant me paraît le meilleur. Après la mort de son père, Gaud, ruinée, est venue demeurer, dans une humble maisonnette, avec la vieille Maon, qui estla grand'mère de Yann Pour nourrir P aïeule tombée en enfance, et pour manger elle-même, elle va en journée, comme couturière, chez les paysans. Et elle pense toujours à Yann, la pauvre fille ; mais elle n'espère plus. Or, un jour que les enfants du village «jouent »à injurier la folle après lui avoir tué un vieux chat qu'elle aimait, le grand Yann survient, disperse ces polissons, et se trouve tout à coup face à face avec (ïaud. La coquette <i demoiselle » d'autrefois n'a plus qu'une méchante petite robe ; elle est bien pâle, elle est bien

triste, et l'on voit que ses yeux, ses beaux yeux ont Ut ni pleuré! Le grand matelot la considère attentivement ; son cœur sf fond, et alors...

Mais pourquoi si tard? Pourquoi a-t-il attendu deux ans? Et pourquoi l'a-t-il tantfail souffrir inutilement, la charmante ii lie qu'il aime et dont il esl aimé ? C'est d'abord qu'il esl lier, le grand gars : il trouvait ia demoiselle trop riche pour lui, et trop bien attifée. Puis il est ombrageux, et il a eu peur des plaisanteries des camarades. Et, enfin, « il a fait son têtu » ; il n'a pas voulu épouser Gaud, tout simplement parce qu'il a dit qu'il ne l'épouserait pas. C'est une âme sérieuse et saneHagilité, aux mouvements profonds et lents, qui, une fois commencés, continuent et se prolongent en lui, et quelquefois contre sa volonté. Longtemps après qu'il a consenti à aimer Gaud et résolu de le lui dire, il persiste dans une altitude de refus et d'entêtement farouche. Il a des susceptibilités de colosse, délicates dans leurs causes, lourdes et tenaces dans leurs manifestations. Ce matelot fiefïé a des évolutions pesantes comme celles d'un monstre marin. Mais le fond de son âme est exquis et rare. C'est uniquement la souffrance de Gaud, et sa pauvreté, et sa robe élimée, et sa coiffe paysanne, et l'humilité héroïque de sa vie, qui donne au grand gars brutal et timide le courage de lui confesser son amour.

Trop tard, hélas ! Et c'est ce qui fait la mélancolie unique de cette scène d'aveu. Gaud, d'abord, défaille

de joie au mot qu'elle attendait depuis deux ans et quelle n'espérait plus. Mais qu'il a été long à venir, ce mot! Quelque hâte qu'ils mettent à se marier, ils ne pourront vivre ensemble plus de quatre ou cinq jours, car Yann sera obligé de partir pour la mer d'Islande. Le sentiment de tant de bonheur perdu, et cela par la faute du méchant garçon, et la mer qui le réclame c'est-à-dire, peut-être, la mort, tout cela répand sur cette conversation d'amour une tristesse indicible, et jamais joie ne fat plus semblable au désespoir. L'angoisse de la séparation, peut-être éternelle, est déjà dans la première rencontre de leurs cœurs. Ils sentent que leurs quatre ou cinq jours de lune de miel ressembleront aux veillées funèbres de deux condamnés. Et pourtant ils sont heureux ; car, au surplus, la joie peut-elle être parfaite sans une secrète morsure de douleur ? et l'amour serait-il ce qu'il est sans l'idée de la mort ? Il est clair que, grâce à la mer qui guette leur rapide et torturant bonheur, ils se donneront des baisers incomparables. Au reste, puisque nous fuyons comme l'onde, et puisque tout ce qui tombe dans le passé est pour nous comme s'il n'avait jamais été, qu'importe d'avoir été heureux durant un jour, ou durant une année, ou durant toute une vie ? On ne jouit jamais que d'une seconde à la fois; et plus cet instant est menacé, et plus la joie qu'il donne peut être intense... Donc la mort plane sur les fronts unis de Yann et de Gaud, et le regret et la terreur les étreignentau

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moment même où ils se disent leur amour, et c'est pour cela qu'ils sontheureux avec une extraordinaire violence, heureux à pleurer, — et à faire pleurer, — et que leur funèbre entretien d'amour est d'une beauté inexprimable.

Je passe rapidement sur les derniers tableaux, triomphe de M. Jambon, où le texte était d'ailleurs peu nécessaire et où nous l'avons à peine entendu. Gaud et Yann se sont mariés ; puis Yann est parti. Et déjà les autres Islandais sont de retour, mais Yann n'est pas revenu. Et Gaud vient à la chapelle de Notre-Dame-de-la-Délivrance, et elle lit, sur les plaques funéraires dont le porche est encombré, les noms de tous les parents de Yann qui sont restés là-bas. Au dernier tableau, Gaud est à genoux devant le calvaire, au bord de l'Océan. Elle y passe les jours, abîmée dans sa douleur. Sa famille vient la chercher ; le père de Yann lui dit qu'elle n'a plus qu'à prendre la coiffe des veuves. Et Gaud tombe tout de son long au pied de la croix.

Ce qu'il y de meilleur ou, si vous voulez, de moins banal, dans Flipote, c'est évidemment Mlle Anglochère. J'avais une peur horrible de retomber dans Mme Cardinal, et alors j'ai imaginé ceci :

Mlle Anglochère est une vieille fille, — je dis une vieille vierge, — absolument honnête et respectable,

mais d'esprit indépendant. Elle a été directrice de pensionnat en province, a été couronnée par l'Académie pour des ouvrages d'éducation, et s'est retirée, vers la quarantaine, avec de petites rentes. A ce moment, son frère, garçon de bureau au ministère de l'instruction publique, est mort en lui confiant sa fille (Flipote), et en la suppliant de ne pas quitter la jeune personne tant que sa « position» ne serait pas faite. M1Ie Anglochère est donc venue s'intaller provisoirement à Paris. Elle n'a pu empêcher sa nièce d'entrer au Conservatoire, puis de devenir la maîtresse d'un de ses camarades, ce nigaud de Leplucheux, et enfin de l'épouser. Mais puisque Flipote a tant fait que de mal tourner (et il est clair comme le jour que, son caprice de ménage et de pot-au-feu passé, elle fera comme les autres et aura nécessairement des amants), la vieille demoiselle veut du moins que sa nièce « ne tourne pas bêtement ».Et le jour où éclate labrouille —prévue— entre la comédienne et son marin elle confie à un brave homme, l'excellent baron des OEille ttes, qui appartient à l'espèce des vieux messieurs sensibles, le dépôt qu'elle avait elle-même reçu de son frère. Leplucheux n'était pas « une situation » : le baron en est une. La tante l'aurait préférée régulière ; mais elle n'avait pas le choix, elle a vu cela tout de suite... Enfin! elle pourra retourner dans son pays, planter ses choux.

Cette honorable demoiselle n'est donc pas une

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tante Cardinal : elle est, dans tout ceci, entièrement désintéressée. Et, au surplus, elle est fort loin d'être inconsciente à la façon de l'ineffable « mère d'actrice » de M. Ludovic Halévy. Toutefois, si son ferme bon sens provincial a résisté au cabotinage ambiant et si elle méprise « cette sale vie de théâtre », elle n'a peut-être pas aussi victorieusement résisté à l'influence de cette facilité de mœurs qui est presque de règle dans ce milieu spécial. A force de voir pratiquer l'amour libre, elle a fini par ne pas le trouver si exorbitant; elle s'y est habituée, et d'autant mieux peut-être qu'elle n'a pas été mariée, qu'elle est, comme j'ai dit, une vieille vierge, et quelle ne se fait guère, de cet amour, des représentations concrètes . 11 m'a paru que le cas de Mlle Anglochère pouvait être un bon exemplaire de « moralité individuelle ». J'ai cru qu'il pouvait être plaisant de prêter à cette personne irréprochable, un peu dévote mais résolue et pratique, des actions douteuses, dont elle ne profite pas et dont, par suite, elle ne saisit plus le contraste avec sa réelle et même un peurevêche vertu, et de les lui faire justement commettre par une sorte d'honnête et rude dégoût pour ce monde sans morale où elle a été condamnée à vivre, et dont elle veutsortirà tout prix... Assurément, Mlle Anglochère est celui de mes personnages auquel je tiens le plus.

Quant à la pièce, elle est simple. Je vous assure toutefois que c'est bien une pièce, avec exposition,

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nœud, péripétie et dénoûment, et non, comme plusieurs se sont complu à le dire, une poignée d'articles de la Vie parisienne. Elle est sortie, sans trop d'effort, de la mise en œuvre combinée de trois remarques faciles à faire : 1° Nous avons pu constater maintes fois ce que coûte à une comédienne d'avenir le sentiment touchant et absurde qui la fait s'empêtrer d'un cabot qu'elle aime, et qu'elle traîne ensuite comme un boulet ; 2° il peut arriver à un comédien, qui n'a été jusque-là qu'un imbécile, de devenir, en un soir, un grand comédien. Ce n'est nullement par un effet de leur intelligence, mais en grande partie par leurs ridicules physiques et par l'assurance même de leur stupidité (pourvu qu'il s'y joigne un instinct de vérité et un don d'imitation de la vie) que certains de nos bouffons les plus célèbres nous plongent dans de telles gaietés ; et 3° (cette observation-là est moins neuve encore que les deux premières) la vanité professionnelle est, neuf fois sur dix, plus forte chez le comédien que tous les autres sentiments, y compris l'amour et même l'amour « pour de bon ».

Ce cabotinage est l'atmosphère même de ma petite comédie. Et comme je suis juste et que je sais fort bien que les comédiens n'ont point le monopole delà vanité, j'ai voulu que personne n'y échappât, ni le directeur, ni le vieux monsieur, ni la petite fille prodige, — ni l'auteur. C'est, chez tous (sauf chez la tante narquoise), une exagération superficielle de la

FLII>OTE 225

sensibilité, une habitude de mal proportionner les mots aux choses, une rapidité à passer d'un sentiment à son contraire, une trépidation, un emprisonnement agité de toute leur vie morale et intellectuelle entre le côté cour et le côté jardin... J'espère avoir rendu quelque chose de la facticité el du mouvement endiablé de cette vie-là. En tout cas, Flipote a été écrite dans la joie. Je voudrais que cela se vît. De braves gens ont déclaré s'y être amusés.

(C'est égal, si j'avais ignoré, il y a huit jours, que Flipo te ri est pas une tragédie, je le saurais aujourd'hui, car on me Ta dit abondamment.)

IMPRESSIONS LiE THEATRE. — • 8e SERIE. 15

TIBÈRE A GAPREE

Porte-Saint-Martin : Tibère à Caprée, drame en cinq actes, sept tableaux, de M. Stanislas Rzéwuski. — Bibliographie : Tibère, drame en cinq actes, huit tableaux, de M. Ferdinand Dugué, dans le 5» volume de son Théâtre complet (chez Calmann Lévy).

6 mal

Je vous préviens que les -réflexions suivantes ne m'ont pas été inspirées par le drame de M. Rzéwuski : Tibère à Caprée. Je ne l'ai pas encore vu au moment où je les écris.

Mais j'ai entre les mains le Tibère de M. Ferdinand Dugué, et, avant de l'ouvrir, je songe :

— Je ne sais pas du tout ce qu'il y a là-dedans ; mais, puisque c'est un drame qui se passe à Rome et sous l'Empire, et qu'il s'appelle Tibère, je suis bien sûr d'y trouver... ce que j'y trouverais également s'il s'appelait Caligula, ou Claude, ou Néron, ou Vitellius, ou Domitien, ou Commode, ou Caracalia, ou Héliogabale, à savoir:

Jo Un chrétien ou une chrétienne ; 2° Un Gaulois ou une Gauloise, qui pressent les destinées de la France, et entrevoit même la Révolution de 1789 et les désastres de 1870 ;

3° Tout un badigeon de couleur locale, a la façon de l'excellent Dezobry dans Rome sous Auguste, impressions de voyage d'un jeune Gaulois. Et, là-dessus, je lis le Tibère de M. Dugué. Ce drame est amusant ; il est, en quelques endroits, remarquable. Et les ingrédients que j'énumérais tout à l'heure s'y rencontrent, en effet.

11 y a une chrétienne (déjà !) : Blandine, fille de Nerva. Nerva ayant conspiré, Tibère s'empare de Blandine, et veut d'abord la déshonorer en la livrant à un esclave. Elle se tire de ce mauvais pas. Tibère, alors, la condamne aux lions, parce qu'elle a blasphémé les dieux de l'empire. Et, au quatrième acte, elle se venge du tyran en lui sauvant la vie.

Il y a un roi Gaulois : l'esclave Procula, qui est, en réalité, le fils du roiVindex.il aime Blandine; c'est lui qui la sauve de la honte, — un peu de la môme manière que Didyme préserve la vertu de Théodore dans la tragédie de Corneille, — et c'est lui qui la sauve des lions, — en les égorgeant. C'est lui enfin qui, tenant en son pouvoir Tibère, l'ennemi de sa race, l'épargne à la prière de la chrétienne

Blandine.

Il y a aussi une Gauloise, et qui est même un( druidesse : Kiomara. Jadis courtisane, présentemen

TIBÈRE A CAPP.RE 229

empoisonneuse et sorcière, elle joue, auprès de Tibère, le rôle de Lorenzaccio auprès du Médicis. Elle est l'âme damnée du tyran, en attendant l'heure de l'assassiner ; et c'est elle qui, dans un souterrain romantique, devant une assemblée imprévuede druides, livre Tibère a Procula, en qui elle a reconnu son propre frère.

Et la grandeur de la France est prédite non seulement par Procula et Kiomara, mais par Blandine la Romaine: « Ma patrie désormais, dit-elle à la druidesse, c'est la vôtre. Je suis prête à quitter sans regret la Rome avilie sous le joug des Césars, et je foulerai avec bonheur cette terre gauloise qui porte dans ses flancs les germes de l'avenir... »

Elle y est enfin, la terrible « couleur locale », la couleur empire romain. Je dois dire qu'elle n'y est pas plus malhabilement plaquée que la couleur espagnole dans Ruy Blas ou la couleur Renaissance dans Henri III et sa Cour. Mais tout de même, c'est drôle quand on y pense. Lisez, je vous prie, ce petit morceau. Caligula raconte à son oncle Tibère comment il passait son temps à Rome :

« J'allais tous les jours à la porte Capène, ce rendez-vous élégant de l'opulence et de la noblesse romaine; c'est un coup d'oeil fort brillant... Des sénateurs, drapés de pourpre, se promènent en litière ; des chevaliersrentrent avec leur équipage de chasse ; des officiers de la garde prétorienne font caracoler leurs chevaux arabes; dans les lourdes rhédas, alte-

lées de mules, couvertes de lames d'or et de pierres précieuses, sont étendues les matrones voilées, et avec elles se croise le léger cisium, où la courtisane grecque, vêtue de robes splendides, conduit ellemême ses amants... »

Réfléchissez que c'est exactement, — mais là, exactement! — comme si chez nous un Parisien se mettait à dire, dans le courant de la conversation :

« J'allais tous les jours au bois de Boulogne, ce rendez-vous élégant de l'opulence et de la noblesse parisienne; c'est un coup d'œil fort brillant... Des messieurs, vêtus d'une redingote ou d'une jaquette longue, se promènent dans des coupés ; des hommes de sport conduisent leur mail ; des officiers de la garnison de Paris ou de Versailles font caracoler leurs demi-sang ; dans les lourds landaus, attelés de mecklembourgeois et peints en noir ou en tête-denègre, avec réchampi vert ou rouge, sont étendues des dames qui ont des voilettes, et avec elles se croise le léger buggy où l'horizontale de haute marque, vêtue de robes splendides, conduit elle-même ses amants... »

Non, mais supposez Paul Costard, si vous voulez, faisant cette petite description à son beau-père. Voyez-vous la tête du vieux Labosse !

Eh bien, c'est ça, la « couleur locale » dans le théâtre romantique ; c'est ça, et pas autre chose. C'est comme si les personnages, atteints d'un gâtisme particulier, éprouvaient, à certains moments,

TIBÈRE A C.ÀPRÊE 231

le besoin irrésistible de nommer ou de se décrire les uns aux autres les objets de l'usage le plus familier, et des choses auxquelles personne ne fait jamais plus attention dans la vie réelle : tels les petits «nfants, lorsqu'ils commencent à parler, prennent plaisir à nommer par leurs noms, avec émerveillement, les ustensiles dont ils se servent, et tout ce que rencontrent, autour d'eux, leurs yeux encore frais. Oui, on dirait parfois que les personnages du drame romantique ont des sensations d'enfants de trois ans, et qu'ils découvrent, stupéfaits et charmés, la civilisation où ils vivent. Et la conclusion, c'est que, à cet égard^comme à beaucoup d'autres, la tragédie classique, en s'abstenant presque totalement de cette fameuse couleur locale, est beaucoup plus près de la vérité. C'est une joie de ne trouver, dans Britamiicus, ni laticlave, ni rheda, ni lectislernium, ni murènes, ni escargots de Phlionte, ni coquillages du lac Lucriu, ni l'inévitable plat de langues de rossignols... Et je n'y regrette point davantage le christianisme ni la Gaule.

Le drame de M. Ferdinand Dugué n'en a pas moins, comme j'ai dit, de belles parties. Tibère et surtout Caligula, sont nettement et vigoureusement dessinés, ont un puissant relief de théâtre. Je ne ferai à la figure de Tibère qu'un seul reproche: c'est d'être un peu croquemitaine. Il n'est pas assez distinct des autres méchants Césars. Ce monstre soupçonneux, cruel et farceur, s'appelle Tibère: mais il

pourrait presque aussi bien s'appeler Domitien ou Néron.

Il est fâcheux que nous n'ayons, sur les premiers Césars, d'autres témoignages que celui de Tacite, un ennemi implacable, — et un poète, — et celui de Suétone, un portier sans discernement. Ils sont là une demi-douzaine d'empereurs qui nous apparaissent comme des êtres d'une méchanceté vraiment surhumaine. Je pense qu'il en faut rabattre et que, en réalité, leur qualité d'âme fut sensiblement approchante tantôt de celle d'un Louis XI, tantôt de celle d'un Henri III ou d'un Charles IX, ce qui est déjà bien joli dans le monstrueux.

Mais si je reproche au Tibère de M. Dugué une atrocité par trop monotone et tendue (car enfin Tibère fut autre chose qu'un roi Gléglé), je n'ai rien à redire à son Caligula. L'hypocrisie de ce jeune scélérat est admirable, devient une chose artistiquement belle. Sentant que Tibère hait en lui son héritier, il feint d'être un bon jeune homme très frivole, un peu idiot, et d'adorer son oncle. Pas un oubli, pas une distraction dans ce rôle. En vain l'oncle, qui sait bien que ce n'est qu'un rôle, s'ingénie à trouver le neveu en défaut. La lutte est du plus vif intérêt. Dans une scène dont la conduite est singulièrement habile et qui, écrite seulement par Victor Hugo, serait admirable, le vieil empereur dit à son neveu (je résume, bien entendu, ses discours) : a Mon ami, connais-tu bien ma vie ? Ce n'est point Pison

TIBÈRE A CAPnÊE 2;.';

ou Séjan, comme on l'a cru, c'est moi qui ai fait tuer trois de tes frères ; c'est donc par moi que ta mère est morte de désespoir... » Et, à chaque aveu, il épie le visage et l'attitude de Caligula, il guette un frisson de douleur ou un mouvement de révolte; mais le subtil adolescent ne bronche pas. Tibère va jusqu'à lui faire honte de son insensibilité : « C'est mal de ne pas regretter sa mère. — Je l'ai regrettée, dit Caligula, mais je me suis dit qu'elle m'eût prouvé plus d'amour en supportant la vie. .. et d'ailleurs ne serais-je pas ingrat de me plaindre, quand c'est vous qui remplacez toute ma famille? — Enfin, dit l'oncle, je n'ai plus d'autre héritier que toi. — Qu'en voulez-vous conclure ? dit le neveu. — J'en conclus que tu dois mourir aussi, car tu me hais et tu conspires contre moi. » Alors Caligula : « Je suis prêt ». Un esclave entre avec une épée. « Frappe, Narsès, dit le doux jeune homme, frappe au cœur ! Il n'y en ajamais eu de plus dévoué, de plus loyal!... J'atteste les dieux que je n'ai pas une faute, pas même une mauvaise pensée à me reprocher contre Tibère ; la seule grâce que je leur demande, c'est de confondre un jour la calomnie et d'éclairer mon bienfaiteur sur ce pauvre petit Caïus qui l'a tant aimé ! »

La scène est amusante. Son seul défaut est même d'être amusante quand elle voudrait être terrible. Le jeu de Tibère est trop visible : un enfant ne s'y laisserait pas prendre II fait à Caligula la partie trop belle. Dès lors, l'épreuve ne signifie plus rien,

et ce profond Tibère est un peu nigaud de ne pas s'en apercevoir. Tout cela, c'est, si je puis dire, de l'humanité de rampe et de la psychologie au blancgras.

Mais c'est très bien fait.

Et maintenant, pour en revenir à M. Stanislas Rzéwuski, s'il n'a mis, lui, dans son drame, ni Gaule, ni christianisme, ni « couleur locale », j'en conclurai que ce Slave charmant est un individu tout à fait extraordinaire. Nous verrons bien ce soir.

... J'en viens. Il n'y a pas de Gaulois dans Tibère à Caprée. Il y a des chrétiens, et du christianisme à foison. Il y a de la « couleur locale », — sans excès. Surtout il y a un grand effort, très noble, très méritoire et, finalement, heureux, pour nous peindre un Tibère plausible, pour nous montrer que Tibère fut un homme, un très intelligent et très méchant et très triste vieil homme, mais non point un ogre, un monstre uniforme et sommaire.

Le drame, très touffu, n'est pas facile à résumer. Simplifions d'abord et expédions vite les premiers tableaux. Tibère est à Gaprée. A Rome, son favori Séjan conspire. Ce Séjan est un ambitieux, gêné par son cœur et par quelque reste de préjugés. Il a publiquement pour maîtresse Livie, la nièce de l'empereur. Couple tragique et torturé. Pour être à Livie, Séjan a chassé sa femme, Lucienne. Pour être à Séjan, Livie a empoisonné son mari, Drusus, le fils de Tibère. Mais elle soupçonne son amant d'aimer

encore Lucienne et de la revoir secrètement, et c'esl pourquoi, dans un accès de jalousie folle, elle va ellemême à Caprée dénoncer la conspiration.

Ah ! qu'il s'ennuie dans sa Caprée délicieuse aux douze palais, le vieux César ! M. Rzéwuski a fait de lui un nihiliste hypocondre qu'une hideuse expérience et le parfait mépris de l'humanité, joints au vertige de la toute-puissance, et aussi à une satiété affreuse qui n'exclut ni la peur de la mort ni la terreur de perdre ce dont il est pourtant assouvi, ont rendu en partie monstrueux. Mais enfin il a aimé sa première femme Agrippine, qu'Auguste l'a contraint jadis à répudier, et il garde la plaie de cet amour. Il a aimé son fils Drusus. Et il aime Séjan.

Lorsque Caligula lui dit: « Séjan conspire », Tibère ne le croit pas. Lorsque Livie le lui répète, il ne la croit pas davantage. Mais elle donne des détails ; puis, pour mieux perdre* celui qu'elle a adoré et qu'elle hait à présent, elle ajoute : « C'est moi, César, qui ai empoisonné votre fils Drusus; Séjan le savait, Séjan fut mon complice. » Le vieillard pousse un cri de douleur ; c'est le père, c'est l'ami trahi, autant peut-être que le tyran menacé, qui va se montrer implacable, — oh! atrocement.

Et c'est d'abord, à Rome, la séance du Sénat, la lecture imprévue de la verbosa et grandis epistola, et le retournement subit et furieux des patriciens et de la plèbe. (Faustine nous avait appris déjà que M. Rzéwuski sait faire parler et mouvoir les foules

et qu'il en connaît lame mobile, aveugle etviolente.) Séjan a donc été livré à la multitude, avec recommandation de l'écharpersoigneusement, mais défense de lui donner le coup mortel. Tout sanglant, se tenant à peine, le malheureux est amené devant Tibère. L'empereur lui dit : « Je te confierai à des bourreaux adroits qui te feront très lentement mourir. Mais auparavant je torturerai ton âme. Je posséderai, en ta présence, ta maîtresse Livie, que lu adores toujours, je le sais. Puis je ferai mettre à mort ta chère fille Stella. Ne m'objecte point qu'elle est vestale et que, ainsi, je commettrai un sacrilège ; car j'aurai soin, auparavant, de la faire violer parle bourreau. » Alors Séjan, dont l'orgueil jusque-là n'avait point fléchi, s'effondre en supplications désespérées. Il crie aux prétoriens qui le gardent : « Vous avez été mes amis. J'ai été bon pour vous. De grâce 1 tuez-moi tout de suite ! » Et, pris de pitié, l'un des soldats le frappe de son glaive. Tibère écume ; il promet au généreux meurtrier des supplices inouis... Puis il regarde le cadavre de Séjan... Et il pleure, se souvenant de l'avoir aimé, et il fait grâce au bon soldat.

11 était temps ; car, vraiment, nous avions notre ration d'horrible.

Cependant Livie a pu échapper aux gardes et se jeter dans la mer du haut de la terrasse. L'empereur a laissé aller lapetiteStella. Elle a été recueillie par des chrétiens, en mémoire de sa mère Lucienne,

qui était chrétienne aussi (je crois que j'ai oublié de vous le dire). Mais, depuis l'effroyable jour, la pauvre enfant est folle, et ne parle plus.

Un personnage mystérieux, qu'on appelle « l'Apôtre »,rend à Stella la raison et la parole à la fois par l'imposition des mains. Et l'Apôtre dit à la vierge : « Va, ma fille, auprès de l'empereur mourant, et porte-lui la bonne nouvelle. Qui sait s'il ne t'entendra point? »

Or, Tibère se meurt, en effet, dans d'atroces souffrances, guetté par son bon neveu Caligula Trasyllus, son médecin et philosophe familier, a la curiosité d'introduire auprès du vieillard cette petite vierge étrange qui sait, affirme-t-elle, des paroles de salut et des baumes guérisseurs. Et Stella explique à Tibère, naïvement et ardemment, la religion du Christ rédempteur. M. Rzéwuski a bien senti que Tibère ne pouvait pas, ne devait pas comprendre ; qu'il n'y avait aucun point de contact entre son âme compliquée, pourrie et sombre, et l'âme simple et pure de la petite chrétienne, et que, si le Christ récent put être révélé à de grands pécheurs, il ne put Têtre qu'à des pécheurs qui avaient con^servé, jusque dans leurs fautes, ou de la simplicité, ou de la pureté, ou de la bonté. Le César moribond « a des oreilles pour ne pas entendre ». Il accueille Stella comme il recevrait un alchimiste possesseur de remèdes secrets. C'est entre lui et la jeune fille le même malentendu, mais plus profond encore,

qu'entre Louis XI et saint François de Paule dans le drame de Casimir Delavigne. Toutefois, Tibère subit l'influence apaisante de l'énigmatique et douce prédication de Stella ; ses souffrances se calment; peu à peu, il s'endort, pendant que l'enfant prie, agenouillée à son côté...

Or, son médecin nous a dit que, s'il dormait seulement une heure, peut-être vivrait-il encore un peu. Et c'est pourquoi Caligula, qui veille, poignarde Stella, puis se met à étrangler son bon oncle. Le vieillard résiste, retrouve des forces au dernier moment, étreint à son tour le jeune homme et l'épouvante par ses yeux de spectre et par la foideur funèbre de sa peau : « Va, misérable, il y a longtemps que je te vois venir... Oui, tu seras César, et je m'en réjouis, car, si je te hais, je hais encore plus les hommes, et je suis charmé de leur laisser un maître qui me fera regretter... Mais tu seras malheureux, parce que tu es lâche... et tu mourras... à trente ans... oui... à trente ans... » Et le vieux César expire dans un spasme, en désespéré narquois.

Que vous dirai-je ? Il y a, dans ce l'ibère à Caprée, un très beau drame, — mais trop de choses autour. Les premiers tableaux sont chargés d'épisodes inutiles, et qui ne sont pas tous clairs comme eau de roche; le drame finit au cinquième tableau, et les deux derniers forment, non point un dénouement, mais un épilogue dont l'idée philosophique (il doit

y en avoir une) reste incertaine. Les personnages discourent interminablement, « hamlétisent », s'abandonnent, en pleine action, à des considérations générales sur la vie et sur l'univers : c'est un mélange extravagant de rhétorique de Conciones et d'évangélisme russe. Mais c'est curieux ; mais il y a, en maint endroit, de la puissance; mais Tibère est vivant ; mais Caligula est vivant ; mais Séjan a l'air de vivre; mais il suffirait peut-être d'élaguer, de tailler, d'abattre tout au travers à. pleins ciseaux pour que, du coup, le drame parût valoir dix fois mieux ; et enfin cela mérite d'être vu.

Quant aux rencontres de M. Rzéwuski avec Ben Johnson, Arnault, Victor Séjour, Marie-Joseph Chénier et M. Ferdinand Dugué, n'étaient-elles point inévitables ? Et est-il bien utile d'en parler?

EDOUARD PAILLERON

Comédie française : Cabotins ! pièce en quatre actes, de M. Edouard Pailleron.

18 février 1894.

Un drame pas tout neuf et un vaudeville pas tout frais, — vaudeville qui voudrait bien se faire prendre pour une comédie de mœurs, — le tout cuisiné avec une adresse divertissante -encore, mais qui parfois semble un peu lasse, qui ne choisit vraiment pas assez, et qui n'est pas exempte d'une sorte d'impudeur : telle est, en résumé, la nouvelle pièce de M. Edouard Pailleron : Cabotins l

Vovons d'abord le drame :

MUe Louise-Valentine (elle n'a pas d'autre nom) a été recueillie jadis par M. de Laversée,ministre des beaux-arts, lequel la légua à son neveu, riche amateur et niais important marié déjà mûr à une jeune femme, et qui prémédite une monographie de Murillo.

IMPRESSIONS DE THEATRE, — 8e SÉIHE. 16

Valentine est une fille mal élevée, qui souffre de sa position fausse et qui a un très bon cœur. Ce type est cher à M. Pailleron : la petite Suzanne, du Monde où Von s'ennuie, en est une variété ; Pepa Raimbaud, de la Souris, en est une autre. Et toutes sont les sœurs de la délicieuse Marcelle du Demi- Monde.

Valentine a donc grandi, parmi les artistes, dans le salon de Mme de Laversée, où elle était un peu le joujou des habitués. Mal surveillée, elle a fait des sottises. A dix-sept ans, elle s'est éprise d'un jeune peintre ; il y a eu des lettres échangées, et des serments, et des baisers dans un coin du jardin, un soir de bal. Puis, le jeune peintre a filé, en Amérique, je crois. L'aventure a été connue, et la réputation de Valentine compromise...

Or, la voilà maintenant qui tombe amoureuse 4'un jeune sculpteur pauvre, mais de grand talent, Pierre Cardevent... Pierre, de son côté, l'ayant rencontrée au vernissage, a reçu le coup de foudre. Un hasard les rapproche ; Valentine va poser chez Pierre, pour son buste. Mais bientôt, à la froideur de l'accueil que lui fait la mère Cardevent, — une vieille paysanne arlésienne d'Alphonse Daudet, — elle comprend que la bonne femme « sait quelque chose » et ne consentira jamais à lui donner son fils. Et la pauvre fille n'ose pas retourner à l'atelier de Pierre.

Elle n'a pas fini de souffrir. Mmc de Laversée a

EDOUARD PAILLERON 243

vingt-six ans ; Valentineen a dix-huit, elle est belle, elle est amusante, les hommes sont tout le temps « après elle » ; c'est pourquoi Mme de Laversée la prend en haine. D'autant plus que l'amant delà dame, le docteur Paul Astier, je veux dire Saint- Marin, se met à en conter, lui aussi, à la jeune fille. Mme de Laversée le surprend, un soir, aux pieds de Valentine, qui n'en peut mais, et les jette tous deux à la porte.

L'abandonnée se réfugie alors, naïvement, chez son seul ami, le bon sculpteur Cardevent, qui, la soupçonnant indigne, est travaillé du même mal que Bardanne auprès de Denise ; ce dont la maman Cardevent se désole, comme Rose Mamaï dans Y Artésienne... Toutefois la bonne femme, émue par le désespoir de Valentine, veut bien l'emmener avec elle dans sa petite maison de Provence.

Pierre, vous n'en doutez point, viendra l'y rejoindre. Mais comment la mère et le fils seront-ils amenés à croire qu'il n'y eutdans l'ancienne aventure de Valentine rien d*irréparable?Premièrement,ellele leurjure. Secondement, — car elle possède son théâtre, elle pousse l'héroïsme jusqu'à dire à Pierre : a Je ne vous aime pas. » Sur quoi la mère s'écrie : « Tu vois bien qu'elle ment ! » et ramène le garçon dans les bras de Valentine.

Et je ne vous ai rien dit encore du vieux bohème Grigneux C'est peut-être que son histoire forme un autre drame dans le drame même. Grigneux est

un raté sympathique, un artiste qui comprend, mais qui ne sait pas exécuter ; qui est éloquent, — comme le Chassagnol de Manette Salomon ; qui fut malheureux en ménage, — comme le Taupin de Diane de Lys ; qui veille sur Pierre et voudrait le faire profiter de son expérience, car il l'aime tendrement, — comme Mme Marie Laurent. Valentine, en effet, est née d'une maîtresse de piano qui, mariée à Grigneux, l'abandonna pour suivre un amant, accoucha huit mois après, et mourut. Grigneux, naturellement, adore toujours la morte, et il se morphinise pour oublier... « Ta mère était une sainte ! » dit-il délicatement à Valentine, tant il est pénétré du répertoire... Cette historiette, au surplus, ne sert absolument à rien dans l'action, pas même à nous attendrir. Il est évident que, ne fût-il pas son père, l'excellent Grigneux n'en interviendrait pas moins, comme il fait, en faveur de Valentine. Et quand Grigneux n'interviendrait pas du tout, nous voyons bien que le sculpteur amoureux et la jeune fille compromise mais généreuse s'épouseraient tout de même.

Mais dans cette pièce des Cabotins, où sont donc les « cabotins » ? Attendez ; voici le vaudeville après le drame et, après la Denise adoucie, le Député de Bombignac atténué : drame et vaudeville ne se tenant d'ailleurs, que par le lien le plus lâche et le plus artificiel.

La « Tomate » est une Société de jeunes gens,

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ligués pour « arriver » plus vite, — comme dans la Camaraderie, — et qui ont coutume de se réunir dans l'atelier de Pierre, où ils mènent grand bruit, — comme dans la Vie de bohème, — et qu'ils ont surnommé la « Boîte à l'ail », parce qu'ils sont tous du Midi, — comme les habitués de la pension d'étudiants au premier chapitre de Numa Roumestan. C'est le politicien Pégomas, — petit frère de Rabagas et de Numa; — c'est le médecin Saint- Marin, le romancier Larvejol, l'avocat Lovel, le peintre Caracel, le substitut Brascommié.

« Cabotins? » soit; mais plutôt fumistes, petits fumistes. — C'était, certes, un beau sujet que le cabotinage. Sujet d'aujourd'hui, et de tous les temps. Car si le cabotinage paraît s'être développé de nos jours, c'est dans la mesure où s'est perfectionné l'outillage de la publicité et de la réclame, ni plus ni moins. Nous ne saurions être, dans le fond, plus cabotins que ne furent certains romantiques...

Ce beau sujet, l'auteur n'a pas su le préciser ni le circonscrire pour le mieux étreindre. On sentqu'il ne faudrait pas lui demander une définition rigoureuse du mot « cabotin ». Mme de Laversée, qui veut être dans les journaux, et ce nigaud de Laversée, le « neveu de son oncle », et le docteur Saint-Marin, sont des cabots si l'on veut, mais sont surtout autre chose. Quant aux cabots artistes et écrivains, M. Paiileronneles fait, cerne semble, ni assez féroces ni assez naïfs. Le siècle de la publicité à outrance et

de l'extrême badauderie devait être, par là même, celui de la scélératesse lettrée et vaniteuse. Il y a, dans l'art jeune et les jeunes Revues, des âmes gracieuses et divinement candides, mais aussi des âmes hargneuses, envieuses, vilaines, mauvaises. Les auteurs des deux derniers attentats anarchistes écrivaillaient des vers ; je ne serais pas surpris qu'ils aient vu, dans le « geste » qu'ils ont fait, le plus rapide moyen d'arriver à la « grande notoriété » et de remplir lesjournaux deleur nom, de leur portrait et de leurs poèmes autographiés. Une des très nombreuses raisons qui m'empêchent de les confondre avec les premiers chrétiens (vous savez que ce spirituel rapprochement est à la mode !) c'est qu'ils ne sont pas modestes...

Voilà des cabotins sérieux !... J'ai dit que les pauvres petits cabots de M. Pailleron manquaient aussi un peu trop de naïveté. Un jeune peintre dit à peu près : « Quand je travaillais et quand j'essayais d'avoir du talent, personne ne faisait attention à moi.. Alors je me suis mis à barbouiller des peintures sans nom, j'ai fondé le Salon des « à-partistes », et tout aussitôt j'ai été injurié, c'est-à-dire connu ». J'affirme que jamais peintre luministe ou tachiste ni poète symboliste ou instrumentiste n'a pu tenir de tels propos. Sauf de très rares exceptions, les jeunes rénovateurs de la poésie ou de l'art sont leurs propres dupes, croient dur comme fer à ce qu'ils font, leur foi étant d'ailleurs très compatible avec le

EDOUARD PAILLEllON 247

charlatanisme. Si, ayant écrit Enceinte, comédie « rosse », ils la rebaptisent Sainte et la transforment en légende pieuse, et s'ils passent du naturalisme au mysticisme, c'est le plus souvent de la meilleure foi du monde, et c'est que, en effet, ces grands inventeurs sont eux-mêmes des badauds et des snobs.

Au total, pas trace d'observation dans ces esquisses de cabots; cela est croqué de chic ; ce sont silhouettes purement vaudevillesques, si faiblement individuelles qu'elles en deviennent indiscernables, que je crains de m'être embrouillé tout à l'heure dans les Caracel, les Lovel et les Larvejol, et que je ne sais plus qui est le peintre, qui le romancier, qui l'avocat et qui l'auteur dramatique. Pégomas est le seul dont on se souvienne nettement.

Reprenons l'histoire de la « Tomate». Le bon Pierre Cardevent ayant ^obtenu la grande médaille du Salon, Mme de Laversée, qui aime à découvrir les jeunes artistes après que le succès leur est venu, le visite dans son atelier et invite à dîner, en bloc, toute la boîte à l'ail. (Je note ici, en passant, une figurine plus « distincte » que les autres : le peintre Hugon, officier de la Légion d'honneur et membre de l'Institut, vieux roublard, caressant avec la jeunesse. « Je suis lâche, dit-il, pour n'être pas lâché. » Mot médiocre, réflexion juste.) Cependant Rabagas, c'est-à-dire Numa Roumestan, c'est-à-dire Pégomas, devenu secrétaire de cet imbécile de Laversée, joue auprès de lui le rôle du député de

Bombignac. Chargé de préparer l'élection de Laversée dans la petite ville de Caligou, il substitue sa candidature à celle de son idiot de patron. A vrai dire, c'est à peine sa faute, mais plutôt celle de sa naturelle et incompressible éloquence. Nous le voyons bien quand, dans l'atelier de Pierre, devant la statue de l'oncle Laversée, qui doit être érigée prochainement sur la place de Caligou, Pégomas improvise tout à coup le futur discours de Laversée jeune et s'épanche en phrases involontaires, dont le style rappelle celui du conseiller Lieuvain au comice agricole d'Yonville, ou de Numa dans le château de Bayard. Il est naturel que, éblouis par cet étonnant bagout, les électeurs aient fait à Pégomas une douce violence : c'est ce qu'il explique à Laversée dans une scène qui est une des meilleures de l'ouvrage.

La partie comique de ce dernier acte a beaucoup de mouvement et d'agrément. Tous nos cabots se trouvent réunis dans la petite ville ensoleillée, le jour des élections. C'est aussi ce jour-là que l'on inaugure la statue de feu Laversée et que le substitut Brascommié fait ses débuts en Cour d'assises. «Je viens d'obtenir ma première tête! » s'écrie le bon jeune homme avec une allégresse canaque de fantoche sans conséquence. Pégomas est élu député; il garantit, en retour, ace crétin de Laversée un fauteuil à l'Institut. Tous nos fumistes triomphent.

Soyons équitable : le rôle de Pégomas est tout entier fort bien venu. Toutes les scènes où il piaffe

ÉDOUA RD PAILLERON 219

sont amusantes. Et un rôle meilleur encore, je veux dire plus étudié et plus vrai, c'est le rôle antipathique de Mme de Laversée. Cette sotte perruche mondaine est, dans le fond, une sensuelle et une passionnée. C'est bien de toute sa chair qu'elle déteste son inepte mari et qu'elle aime son « petit féroce » de beau médecin, et elle exprime cette passion en termes assez hardis et forts. M. Pailleron n'a pas traduit non plus sans énergie la jalousie atroce, la souffrance enragée de la femme de vingtsix ans qui voit une petite fille, recueillie par charité et dont elle ne se méfiait point, lui prendre d'abord tous les hommes, — sans le vouloir, ce qui est peut-être pire, — et lui prendre enfin son amant. L'explication entre Mrae de Laversée etLouise-Valentine est assurément la scène la plus vraie, la plus « humaine » de la pièce. — Vous me direz que cela non plus n'est pas ne'uf, que ce ne l'était déjà pas au temps de la querelle de Mme du Deffand et de Mllfi de Lespinasse, et que j'avais donc tort de signaler avec tant d'insistance les réminiscences qui abondent dans Cabotins. — Eh ! oui, les plus vieilles histoires et les types les plus connus peuvent être repris, cela va sans dire; mais alors nous voulons que Fauteur les marque d'une empreinte un peu neuve. Hormis l'épisode de Mme de Laversée et de Valentine, ce dont M. Pailleron nous fait ressouvenir est par trop supérieur à ce qu'il nous présente ; et c'est de cela que je me plains. La pièce porte près-

que partout, je ne sais comment, un air d'insincérité, de truquage dans le « déjà vu » et, tranchons le mot, de vulgarité offensante parmi ses habiletés. Trop visiblement, Fauteur ne s'est préoccupé que de 1' « effet », et, souvent, de quel effet ! sans nulle délicatesse sur les moyens. — Les rôles de Grigneux, de Pierre, de Mme Gardevent, sont de pure rhétorique de théâtre, affreusement convenue. L'auteur n'a songé qu'à « passer la rampe », comme disent les malins. Pas une phrase qui nous donne la surprise et la subite émotion de nous sentir en face de créatures réellement et naïvement vivantes, et non plus de simples pupazzi du vieux guignol tragique ou farce. « Passer la rampe », leurs propos ^y ont pas grande difficulté, car ils ne viennent pas de loin, — oh non ! — et n'ont donc pas un long chemin à faire. Rien, ici, qui rende le son d'une âme. — Quant aux « mots », l'auteur en a peut-être inventé quelques-uns de jolis ; mais vous ne sauriez croire ceux qu'il a osé ramasser. Voilà qui est plus horrible, à mes yeux, que tous les défauts de composition.

Malgré tout, et quoique les Cabotins ne vaillent pas la Souris, qui ne valait pas le Monde où Von s'ennuie, qui, peut-être, ne valait pas Y Age ingrat, la chose ne vous ennuiera point. Le public a ri ; il se peut même qu'il ait pleuré. En résumé, la soirée a été bonne pour M. Pailleron.

Elle a été excellente pour MM. Dumas et Alphonse Daudet.

Comédie française : les Romanesques, comédie en trois actes, en vers, de M. Edmond Rostand ; le Voile, pièce en un acte, en vers, de M. Georges Rodenbach ; le Bandeau de Psyché, comédie en un acte, en vers, de M. Louis Marsoileau.

27 mai 1894

A la Comédie, excellente soirée pour la versification française, et pour la mélancolie, et pour la gaieté, et même pour la poésie.

C'est un bien beau vieux mur que le vieux mur qui sépare les jardins du bonhomme Bergamin et du bonhomme Pasquinot. Les lierres, vignes vierges, glycines et aristoloches le tapissent et le fleurissent ; il est plein de trous qui sont des nids ; et de vieux arbres se penchent au-dessus. Et sur sa crête viennent s'accouder tous les jours, d'un côté, Percinet, fils du digne Pasquinot, et, de l'autre, Sylvette, fille de l'excellent Bergamin. Ces gentils amoureux, qui s'habillent chez "Watteau, sont crédules au

romanesque qui est, proprement, la poésie des jeunes filles, des adolescents et des grosses dames. Ils sont enchantés de se voir en cachette, de s'aimer malgré leurs parents, et de se dire : « Nous sommes comme Roméo et Juliette, et ton père est comme Montaigu, et le mien est comme Capulet ». Et Sylvette ajoute : « Comment réconcilier les deux vieillards ennemis, et les forcer de consentir à notre mariage ?... Bah ! c'est bien simple... Suppose, mon cher Percinet, que je sois enlevée par un pirate ou par un grand seigneur ; car ces choses arrivent communément... Je crie, tu parais, tu disperses mes ravisseurs; et mon père, témoin de ton héroïsme, ne peut te refuser ma main. — Evidemment», dit Percinet.

Mais voici que s'approchent, chacun de son côté, les deux Gérontes. Prestement les petits amoureux, l'un à droite et l'autre à gauche, dégringolent de la crête hospitalière du vieux mur. Chacun des papas, avec de grandes imprécations contre le voisin, renvoie à la maison sa progéniture indocile. Et, quand ils sont bien sûrs d'être seuls, les deux bonshommes se hissent, à leur tour, et s'embrassent par-dessus la muraille complaisante en s1 appelant : « Cher ami ! »

C'est que Pasquinot et Bergamin sont, en effet, les meilleurs amis du monde. Mais, désirant le mariage de leurs enfants et sachant les dégoûts Discornus de cet heureux âge pour les choses trop

unies et trop simples, ils ont jugé que le meilleur moyen de rendre amoureux Percinet de Sylvette et Sylvette de Percinet était de faire semblant d'être eux-mêmes brouillés à mort.

Il s'agit d'achever leur ouvrage, de faire en sorte que leur consentement au mariage de Roméo et de Juliette soit d'une suffisante vraisemblance. Pour cela, le bonhomme Pasquinot s'inspire des propos de Sylvette, surpris par lui tout à l'heure. Il commande au spadassin Straforei un enlèvement pour rire. Un très bel enlèvement, un enlèvement riche (car Straforei en a à tous les prix), un enlèvement de première classe, avec chaise à porteurs capitonnée, deux nègres, six estafiers masqués, — et clair de lune romantique. Tout se passe à souhait : Sylvette crie, Percinet accourt l'épée haute ; les ruffians s'évaporent; Straforei tombe transpercé; Sylvette sh jette dans les b'ras de son sauveur ; le bonhomme Bergamin n'a pas le courage de l'en arracher; il dit au jeune héros: «Gardez-la», et tend la main à son vieil ennemi Pasquinot.

Vous croyez la pièce finie? Non, Monsieur, elle commence. A l'acte suivant, le mur mitoyen est abattu : les deux compères ont réalisé leur rêve, qui était de réunir leurs propriétés et de vivre ensemble. Et les deux petits fiancés coulent leurs heures dans une extase puérile. Sylvette est persuadée qu'il y avait au moins trente estafiers autour de la chaise à porteurs, et que Percinet les a mas-

sacrés tous les trente, et Percinet n'est pas très éloigné de le croire.

Mais, trop rapprochés maintenant par ]a vie commune, le bonhomme Pasquinot et le bonhomme Bergamin se découvrent réciproquement des défauts insupportables; ils se disputent toute la journée, ils en viennent aux gros mots. Puis, ils sont agacés parla niaise béatitude des deux amoureux, et par leur air de triomphe et de bravade. Et ils finissent par leur dire : « Vous êtes deux petits nigauds et nous nous sommes moqués de vous. A preuve, cette facture, d'ailleurs impayée, de Straforel ressuscité, où sont marqués le détail et le prix de l'enlèvement de Sylvette. » Patatras ! Quelle chute ! La désillusion de Sylvette et de Percinet les rend hargneux, presque méchants : ils enragent, elle, de lui avoir trouvé du prestige, et lui, de n'en avoir plus. Et, comme leurs dignes pères, ils échangent des mots désagréables.

Les voilà donc brouillés tous les quatre, jeunes et vieux, et tout est à recommencer. Percinet s'en est allé on ne sait où; les deux bonshommes sont rentrés chacun chez soi ; ils font rebâtir leur mur mitoyen. Mais le maçon qui fait l'ouvrage est un faux maçon . Ce n'est autre que le spadassin Straforel Il n'a qu'un moyen de recouvrer sa facture, c'est de refaire le mariage manqué, et, pour cela, de guérir les deux enfants de leurs visions romanesques. Voyant donc Sylvette toujours rêveuse, et

qui appelle de « vrai os » aventures, le faux maçon rejette sa longue blouse blanche, surgit en costume d'aventurier espagnol, épouvante la jeune fille d'un amour désordonné et farouche, et d'une perspective d'enlèvement pour de bon et de vie « hors la loi », traquée, sans le sou, avec pain dur et eau des torrents, à la Hernani, et pas même une chaumière ; non, une simple tente.

Ou, si vous préférez, — rien du tout, — les étoiles !

Du coup, Sylvette sent renaître dans son âme le goût du pot-au-feu.

Et, à ce moment, JPercinet rentre au logis, fort éclopé. Il a voulu tâter. lui aussi, du « vrai » romanesque. Il s'en est allé, je crois, à Paris, et cette existence « poétique » dont il rêvait a consisté pour lui à se griser, à perdre son argent au jeu ou chez les mauvaises femmes et, finalement, à mendier sur les routes et à crever de faim. Et alors Sylvette et Percinet connaissent qu'ils ont été bien sots, que ce qu'ils prenaient pour poésie n'était que billevesées, inventions médiocres et mensonges de théâtre ; qu'au surplus ils ne savaient pas aimer, puisqu'ils ne se voyaient amants que sous certains costumes et dans certains rôles plus usés et d'une banalité plus cruelle que les chansons des orgues de Barbarie ; qu'il n'y a rien de commun, ou pas grand'chose, entre la poésie et le romanesque, celui-ci n'étant qu'un arrangement convenu, et niais, et

256 I M P RES Sï ON S D E T H Ê A T R E

menteur de la réalité, et la poésie étant la vérité ellemême profondément sentie, et qu'enfin l'amour peut être délicieux et sublime dans les conditions de vie extérieure les plus ordinaires et les plus modestes. Ils conçoivent tout cela, nos deux petits amoureux en pâte tendre, et ils se pardonnent, et ils se rembrassent, et ils réconcilient du même coup leurs dignes pères, lesquels, depuis qu'ils ne se voyaient plus, éprouvaient l'impérieux besoin de se revoir...

Straforel sera payé, et le vieux mur ne sera pas rebâti.

Je ne vous dis pas que l'idée de cette comédie soit neuve de tout point ; mais l'exécution en a paru supérieure. C'est très brillant, tout pétillant d'esprit et, par endroit, tout éclatant d'une gaieté large et aisée. On vous prie de ne point confondre cela avec la petite chose jolie, mais grêle, qu'est le traditionnel bijou odéonien. Il y a, déjà, dans les Romanesques, de la maîtrise. L'alliance y est naturelle et heureuse du comique et du lyrisme.

Autant que j'en puis juger à la simple audition, la versification est remarquable de souplesse et d'adresse, avec tout plein de consonances imprévues et amusantes et de jeux de rythme drôlement expressifs, mais sans vaines mièvreries livresques. Cela fait songer, on l'a dit, à Regnard, à Musset (A quoi rêvent les jeunes filles) et à Théodore de Banville ; mais cela fait surtout songer, au bout du

compte, que l'auteur est un habile homme qui s'inspire avec indépendance des maîtres du rire et de la rime et qui sait nous donner à la fois, — chose devenue rare chez nous, où la beauté semble la sœur de plus en plus inséparable de la tristesse, — une impression de franche gaieté et de grâce plastique.

Et à présent que nous avons ri, goûtons la douceur, au moins égale, d'être tristes, puisque, de nos langueurs, et de nos désirs insatisfaits, et du gonflement oppressé de nos poitrines, et de nos larmes mêmes, l'art nous fait des voluptés.

M. Georges Rodenbach, Flamand mélancolique et subtil, a su se faire, dans la poésie contemporaine, un coin qui est bien à lui. Il est l'homme unius urbis, l'envoûté d'une ville. Il est le poète de Bruges la Morte, de ses vieilles maisons aux pignons dentelés, de ses canaux plats, de ses ciels humides, où s'égrènent d'éternels carillons, de ses béguinages, où des femmes blanches travaillent à des ouvrages blancs ; il est le poète des cloches, des cierges et des voiles de lin ; le poète des vieilles chambres, des vieux meubles et des vieux miroirs , le poète de la pluie, de l'ennui doux, du silence, du blanc et du gris.

Tout cela apparaissait déjà dans un de ses pre-

MPRESSIOSS DE THÉÂTRE. — 8e SERIE. 17

miers volumes : la Jeunesse blanche. Je n'ai pas les autres sous la main : je les ai sans doute laissés là-bas, à la campagne ; car c'est surtout à la campagne que je lis des vers. Mais vous trouverez dans la Jeunesse blanche la plupart des thèmes repris, avec plus de maîtrise et aussi avec une plus morbide sensibilité et plus d'effort pour exprimer l'inexprimable, dans ce doux livre chlorotique : le Règne du silence, où les vers font comme un bruit de pas feutrés dans une chambre de malade...

C'est d'abord la vie des vieilles chambres tout imprégnées de passé :

Rien n'a changé ; les glaces seules Sont tristes d'avoir recueilli Le visage un peu plus vieilli Des mélancoliques aïeules.

Le poète se souvient de ses couchers d'enfant :

... Et les lits qui flottaient; dans ces lumières d'ambre Semblaient de grands bateaux sur un fleuve qui dort...

Ces « lumières d'ambre », ne sont-ce pas celles de Rembrandt? — Puis, c'est la vie des vieux canaux :

Oh ! les vieux quais dormant dans le soir solennel, Sentant passer soudain sur leurs faces de pierre, Les baisers et l'adieu glacé de la rivière, Qui s'en va tout là-bas vers les ponts en tunnel.

Et la vie des vieux réverbères :

Et ces fanaux semblaient remplis de sang quihrùle.

Et la vie de l'eau, de la pluie, des flaques, du brouillard. Oh ! l'admirable paysage dans la bruine, par un soir d'automne :

Dans l'air s'éparpillait l'humide éclaboussure D'un jet d'eau qui laissait, sous le grand ciel blafard , S'égoutter son sang pâle à travers le brouillard, Comme si l'ombre blanche avait une blessure.

Et la vie des cloches, jetant les sons à la volée, tantôt comme des fleurs, tantôt comme des feuilles mortes, tantôt comme des poignées de terre pesante :

Les chants du carillon, tombant du beffroi fier, S'effeuillaient dans le vent comme des fleurs de'fer.

Et voici que soudain les cloches agitées Ebranlent le beffroi debout dans son orgueil. Et leurs sons, lourds d'airain, sur la ville au cercueil Descendent lentement comme des pelletées.

M. Georges Rodenbach est le poète qui s'est appliqué à saisir et à fixer le plus de « correspondances » entre les sensations de l'ouïe et celles de la vue et à prêter aux choses, surtout aux humbles et aux vieilles choses, la vie la plus minutieusement humaine (cela va communément chez lui jusqu'à une sorte d'hallucination, un peu laborieuse). Très peu d'hommes enfin ent eu au même degré que lui le don précieux de s'amuser à être triste. Il est donc éminemment poète, si de percevoir une âme dans les objets matériels, et la vie dans la

mort, et le passé dans le présent, cela est une grande part de la poésie, est presque la poésie même. Il procède directement de Baudelaire ; mais c'est un baudelairien chaste et sans perversité ; il n'a emprunté au poète des Fleurs du mal que sa piété, — et l'art d'établir des échanges entre les divers ordres de sensations. Seulement il y raffine à l'excès ; il lui arrive, dans le Règne du silence, de prêter tout de même un peu trop d'humanité à ce qui n'en a que par métaphore et, vraiment, de trop entendre avec ses yeux, de trop voir avec ses oreilles, et de glisser à un terrible gongorisme sensitif. Et puis, on voudrait parfois le voir quitter Bruges et pousser du moins jusqu'à Malines.

Je ne puis aujourd'hui que jeter ces indications à la hâte. Parlons du Voile. Je ne sais pas bien si le Voile est « du théâtre », mais je suis sûr que c'est de la poésie.

De la poésie silencieuse. Non seulement pnr le décor, par les costumes, et par les cloches qu'on entend tinter de moment en moment, mais par la couleur et le son de ses vers, M. Georges Rodenbach a su créer autour de son drame une atmosphère pieuse, recueillie et blanche. Nous en sommes, peu à peu, tout enveloppés. Et, dès lors, nous n'avons point de peine à comprendre la disposition dame du maître de ce calme logis, le méditatif Jean, qui, ayant fait venir une béguine pour soigner sa vieille tante malade, et vivant depuis des semaines auprès

de cette jeune et douce et jolie sœur Gudule, a conçu pour elle, — ou plutôt pour ce qu'il ignore d'elle et pour l'idée qu'il s'en forme et qu'elle lui

en suggère, bref, pour le mystère qui est en elle, — un je ne sais quel sentiment qui est peut-êtr l'amour, un amour où il y a du respect, de la tendresse et de la curiosité, mais beaucoup plus de rêve que de désir.

Cependant, la curiosité de Jean se précise. Le voile de la sœur ne laisse exactement voir que son visage couleur d'hostie. Mais ses cheveux, de quelle couleur sont-ils? Jean ne peut plus vivre sans connaître la couleur de ses cheveux. Blonds pâles ? blonds fauves ? blonds cendrés ? noirs ou roux ? Après une conversation où il lui laisse entendre, en paroles nuancées, qu'il a pour elle une amitié très vive (et l'on ne sait si elle comprend, ni jusqu'où; si elle en est émue, ni de quelle façon), il a le courage de lui demander à elle-même quelle est la nuance de la mystérieuse chevelure... Et la béguine, comprenant sans comprendre, répond : « Je ne sais pas ; car, quand je me vêts, c'est avant le jour ; et quand je me dévêts, c'est au crépuscule ». Et, comme il insiste, la servante de Dieu se défend et se retranche en quelques mots tranquilles et froids qui semblent dresser entre elle et lui une grille serrée doublée d'un volet sûr.

Mais la tante est au plus mal. Et, la tante morte, sœur Gudule doit quitter la maison. Si Jean lé-

pousait ? Pourquoi pas? Les béguines ne font point de vœux perpétuels. Il saurait alors de quelle couleur ils sont.

Tout à coup, on vient l'avertir que la tante est trépassée ; et, au même instant, paraît la sœur, qui, réveillée par la servante, n'a pas eu le temps de remettre son béguin ni sa cornette. En voyant ses cheveux, Jean s'écrie : « Ce n'est plus elle ! » Il ne l'aime plus : car, ce qu'il aimait, c'était le mystère de ses cheveux. Il ne songe plus qu'à sa vieille tante morte, et laisse partir la sœur Gudule sur un froid adieu. Et le cœur de Jean, et les choses autour de lui, retombent dans un silence que rythment, par intervalles, les lourdes cloches de laparoisse voisine. . .

Les vers sont beaux, contournés et malaisés quelquefois, presque toujours pénétrants, tout chargés de sens, et d'un sens rare, en même temps pittoresques et infiniment mélancoliques. L'effet a été grand. Bien que le Voile soit assurément de la poésie, il se pourrait que ce fut aussi « du théâtre ».

Je ne puis plus donner que quelques lignes au Bandeau de Psyché, de M. Louis Marsolleau, et vraiment cela est injuste. — La petite Psyché voudrait bien le voir enfin, cet Eros, dont elle reçoit les visites nocturnes, et dont les discours la chatouillent si doucement. Et c'est pouquoi elle ôte le bandeau bienfaisant que le prudent Eros lui avait attaché sur les yeux. Et alors elle constate

LE BANDEAU DE l» S Y Cil É 263

que l'Amour est un jeune homme comme les autres, ou à peu près, et, de dépit, elle consent à épouser le financier vieux et laid, mais riche, que lui proposait sa mère. — Les vers sont d'un ouvrier consommé, souples, fringants, avec quelque excès de recherche et de préciosité verbale. Il s'y trouve de la drôlerie, de l'impertinence, de la sensualité et de la blague, le tout un peu livresque et d'un sautillement qui ne franchit pas toujours la rampe. Bandeau de Psyché, voile païen ; voile de sœur Gudule, bandeau chrétien. L'amour ne vit que d'illusion et de mensonge ; et ce qu'on aime, c'est l'idée qu'on se fait^de l'objet aimé. Oui, cela est vrai. Le contraire l'est aussi. On peut aimer, tout en connaissant bien ce qu'on aime. Quand on est pris, bien pris et touché à fond, on peut néanmoins saisir très nettement les défauts ou les infirmités de l'être chéri, et, comme on est peiné de ne le voir point parfait et qu'on s'en irrite (non contre lui), cette pitié et ce dépit redoublent encore notre tendresse. Nous voulons oublier et nous lui cachons ce qui se rencontre chez lui de fâcheux, comme nous nous cachons à nous-mêmes nos propres défauts, et ce soin délicat tient notre amour en haleine et nous le rend plus intime en le faisant plus volontaire et plus méritoire... — Vous me direz que ce que nous aimons alors, c'est notre bon cœur. Comment se tirer delà?

M. BRIEUX

Les Escholiers : Y Engrenage, comédie en trois actes, de M. Brieux.

K. 20 mai 1894.

Parmi la demi-douzaine déjeunes auteurs dramatiques sur lesquels nous pouvons compter, M. Brieux a sa physionomie bien à part. Son théâtre est d'un très honnête homme. On y sent partout une conscience droite, une belle et robuste candeur, et, — ce qui est en train de devenir rare chez nous, — un tranquille et sûr discernement du bien et du mal. Il a le bonheur de n'être ni boulevardier ni dilettante. Il connaît bien la province, et ses personnages sont presque toujours des provinciaux. Il peint leurs mœurs avec une exactitude paisible et minutieuse. Il a quelque chose de la simplicité ingénue du bon Sedaine. Les comédies de M. Brieux sont, proprement, des « moralités ». 0 muthos dêloi oti... L'histoire de Blanchette nous montre que « le

développement de l'instruction » a ses inconvénients ; qu'une fille de paysans, qui a son brevet supérieur, et point de place, a tout ce qu'il faut pour devenir une déclassée. L'histoire de Monsieur de Réboval nous enseigne qu'il ne faut pas avoir deux ménages, que c'est très bien sans doute de « faire deux fois son devoir », mais qu'il suffît peutêtre de le faire une bonne fois, ce qui, du reste, est généralement plus difficile, et qu'enfin le pharisaïsme, le respect des convenances, n'est point la vertu. Et l'histoire de Rémoussin, dans Y Engrenage, nous apprend que la politique est une grande pervertisaeuse de conscience et aussi que, « entre le suffrage universel et ses élus, il y a corruption mutuelle ». Ce sont des pièces sans intrigue (sauf Monsieur de Réboval), composées de détails significatifs mis bout à bout, conçues à la façon d'apologues démonstratifs. Et, chose remarquable, ces « moralités » ne sont point froides ; elles sont vivantes. Vivantes par la chaleur même du sentiment moral dont elles sont toutes imprégnées ; vivantes par le réalisme direct et franc de l'exécution, et par la plus véridique observation de l'humanité moyenne ; point d'inutiles curiosités de psychologie ou d'expression; des traits frappants de justesse, volontiers un peu gros ; un relief très scénique ; un mouvement continu ; beaucoup de naturel ; et, au milieu de tout cela, je le répète, la grâce salubre, partout sentie, d'une 4me droite et bonne.

M. BRI EUX 2C7

Et, maintenant, je vais vous dire l'aventure de Rémoussin, qui fut honnête homme, puis homme politique et, finalement, redevint honnête homme. Je la résumerai assez pauvrement, et je vous avertis qu'elle vaut surtout par mille détails que je ne puis vous rapporter.

C'est une excellente créature que ce Rémoussin : ancien ouvrier, « fils de ses œuvres », usinier probe, patron juste et charitable, et qui a associé ses ouvriers à ses bénéfices. On lui demande de se présenter à la députation. Il résiste, d'abord, de très bonne foi, puis il cède. Ses bons sentiments, — et quelques autres aussi d'une qualité plus mêlée, — le jettent à la fois dans cette aventure. Il cède, un peu par faiblesse, pour faire plaisir à sa femme, à sa fille et à son gendre, et parce que le sénateur Morin l'en supplie. Puis, son concurrent, un certain M. de Yaudray, est un « aristo », un réactionnaire égoïste et dur : c'est œuvre pie que de barrer le chemin à ce gentillâtre. Enfin, il cède par générosité, par sentiment du devoir, pour servir le peuple; il se promet bien de « n'être pas comme les autres » ; il dit naïvement : «... Le sang me bout, en voyant comment on perd son temps à la Chambre, comment on vote,... en voyant la sottise et le cynisme de ces cinq cents inutiles !... Mais il ne s'en trouvera donc pas un. . . qui montera à la tribune et leur dira : « Et la France, qu'est-ce que vous en faites? Et le « peuple qui crève de faim et que vous avez flatté,

« quand donc penserez-vous à lui?» J'aurais voulu être celui-là. »

Une fois sa candidature posée, il entend bien ne la faire triompher que par des moyens irréprochables. Il répudie la corruption électorale, les petits verres, la propagande des agents louches, les polémiques calomnieuses, les faveurs injustes promises aux électeurs influents, les professions de foi menteuses... Mais un candidat ne s'appartient plus, et d'ailleurs le suffrage universel veut absolument être corrompu et trompé. Toutes ces vilenies que Rémoussin réprouvait, on les pratique en son nom, malgré lui, et bientôt lui-même y consent, s'y laisse glisser. Le voilà qui serre des mains déshonorées ; le voilà qui ment, ou qui supporte qu'on mente pour lui. Lui qui tout à l'heure prétendait réduire la polémique à la discussion des idées, un article injurieux le fait sauter sur sa plume et répondre de la même encre. Le bruit s'est répandu que Rémoussin est partisan du droit sur les blés. Or, c'est tout le contraire, et il comptait le dire dans sa profession de foi. Mais la foule est là qui l'acclame. Il veut la détromper, les acclamations couvrent sa voix... Et ainsi noire honnête homme sera nommé pour avoir promis ce que sa conscience lui faisait un devoir de refuser.

Député, sa démoralisation va bon train. Il a voulu d'abord prononcer son grand discours, dire ce qu'il avait sur le cœur ; mais, ingénu et gauche, d'ailleurs

M. BRI EUX 269

isolé dans la Chambre, on s'est moqué de lui. Alors il est entré dans un groupe II est devenu protectionniste enragé; il a cru que c'était L'étude qui avail modifié son opinion, et il n'a pas vu que c'était l'intérêt. Son second discours, sur les blés, a réi lui a donné de l'importance et, par suite, des importants. Sa conscience s'élargit à voir, autour de lui, la largeur des autres consciences.

Un incident achève de le désosser Sa sotte de femme, à l'enterrement d'un amiral, a giflé un de la paix. Le ministre de l'intérieur peut seul étouffer l'affaire. Or, ce ministre, Rémoussin le considère comme une « crapule ». Il va pourtant le trouver, car il le faut bien. Notre honnête homme revient enchanté. « Ch... armant! Il a été ch... armant! «Rémoussin a rencontré là le fameux Balbigny, le publiciste incorruptible qui insulte tous les matins le ministre dans son journal. « Situ les avais vus se serrer la main, s'appeler : Mon cher ami, se taper sur l'épaule !... » Cette rencontre a tout à fait déniaisé Rémoussin. « Vois-tu, dit-il à sa femme, à mesure qu'on s'élève, toutes les choses s'expliquent; on s'aperçoit bien que la morale n'est pas la même pour un petit usinier ou pour un homme de gouvernement. » Pauvre Rémoussin ! il s'exprime à présent en « homme supérieur » ; cela veut dire qu'il est mûr pour les pires faiblesses.

Et, cependant, il est gêné dans ses affaires. Son usine, qu'il a été obligé de confier à son gendre, mar-

chemal; la vie est chère à Paris; les vingt-cinq francs par jour ne vont pas loin. Il ne sait même où trouver les cinq mille francs qu'il a promis jadis, quand il était un simple brave homme, pour la fondation d'une crèche... C'est à ce moment qu'entre le Tentateur, sous les espèces du marquis de Storn.

Storn représente la Compagnie du Simplon qui demande au gouvernement le rachat, pour cent millions, des actions et des obligations qu'elle a émises. «Le chiffre n'a rien d'exagéré... Voici nos livres, nos copies de lettres, nos marchés, voyez et jugez... » Il parle d'un intérêt supérieur :« Nous voulons créer un lien de plus entre la France et l'Italie. . . » Et il ouvre des registres, déploie des cartes, remet à Rémoussin « une brochure qui répond d'avance à toutes les objections ». (La scène est impayable de comique grave.) Le bon Rémoussin est vite convaincu. Le marquis, en se retirant, dépose une enveloppe sur le bureau. L'enveloppe contient un chèque de vingt-cinq mille francs. Rémoussin se rebiffe, mais sa femme entre à ce moment : «Madame, dit le marquis, M. Rémoussin nous refusait la permission de collaborer à ses œuvres de charité... » Et, peu à peu, les sophismes spécieux, approuvés par sa femme, — et ponctués de lourds silences, — désagrègent ce qui reste de conscience à notre pauvre Rémoussin : « Remarquez, Monsieur, que vous m'aviez promis votre concours avant que j'aie... Et puis, est-ce q^un avocat ne touche pas des hono-

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raires?... Je vous ai dit, Monsieur, qu'il s'agit de charité... Tout le monde n'a pas vos scrupules... Consultez les talons de ce carnet de chèques... » Puis, un silence, plus long que les autres... Le marquis sort, lentement et cérémonieusement... Il a laissa l'enveloppe, sans rien dire, sur le coin de la table...

— Mon Dieu ! dit Rémoussin, quand on réfléchit bien...

Il continue, l'empoisonnement moral du faible Rémoussin : car toute mauvaise action laisse en nous de mauvais sentiments, tout prêts à engendrer de nouvelles actions mauvaises. La peur le rend lâche et dur. Il est-revenu se terrer dans sa petite ville, attendant avec angoisse les résultats de T « enquête sur le Simplon ». Les ouvriers de l'usine se sont mis en grève. On lui fait remarquer que leur situation n'est pas gaie : « Eh bien ! et la mienne ? s'écrie Rémoussin... Ils m'embêtent, vous pourrez le leur dire de ma part ». Et lui, l'ancien brave homme, l'ancien ami des pauvres gens, il ne parle que de « coffrer les meneurs ». — « Si, au lieu d'avoir un gouvernement de carton... nous avions un gouvernement vraiment digne de ce nom, un gouvernement fort...»

Il considère qu'un autre devoir, et capital, du gouvernement, c'est de le tirer d'embarras, lui Rémoussin, de ne pas laisser « compromettre en sa personne la dignité du Parlement ». — « Savez-vous où ça nous mènera, ça? Ça nous mènera au mépris

de toute autorité, à l'oubli de tous les respects. » Heureusement il compte un peu sur l'influence de « la cousine Bourdier ». La cousine Bourdier est une femme galante, maîtresse d'un ministre, une femme que les Rémoussin « ne voyaient pas ». Ils la tiennent maintenant en haute estime et n'ont plus d'espoir qu'en elle. Encore une petite capitulation de conscience à ajouter aux autres.

Mais le sénateur Morin arrive, les jambes flageolantes et molles: il vient d'apprendre qu'un journal du soir a publié la liste des « chéquards » du Simplon. « J'y suis, et vous aussi. — C'est vous qui m'avez perdu, dit Rémoussin, vous êtes une canaille. — Si vous croyez être un honnête homme l réplique Morin. Laissez - moi donc tranquille : vous êtes comme les autres ! » Et il met sous le nez du malheureux ses hypocrisies et ses lâchetés, les mobiles secrets de ses actes, et toute l'histoire de ses perversions successives. Et c est alors comme une décisive secousse dans le tréfonds de la conscience de Rémoussin. Il se réveille, il se reprend, il se voit comme il est ; et, avec un grand effort, il se confesse: e Oui, là, vous avez raison, j'ai été lâche ». Et sa confession, très belle, très sincère, très courageuse, se termine par un grand cri de détresse, de repentir, d'humilité; et cela sans phrases, sans mysticisme, sans tolstoïsme, sans norvégerie, avec une simplicité parfaite et en style de brave homme... Cela est émouvant, très émouvant

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Dus lors ilémoussin sait ce qui lui reste à faire. Il sort ; il porte à un journal une lettre où il avoue sa faute, et s'arrange pour restituer les vingt-cinq mille francs qu'il a touchés. Or. pendant qu'il délivrait ainsi son âme, une dépêche annonce que le gouvernement a arrêté l'enquête, envoyé un démenti à l'agence Havas, bref, que les obligés du marquis de Storn n'ont plus rien à craindre. Et ainsi, l'acte par lequel le bon Rémoussin s'est racheté devant Dieu le perd aux yeux du monde ; et, seul honnête en cette affaire, il passera seul pour ne l'avoir pas été. « Si tu t'étais tenu tranquille, lui dit judicieusement Mme Rémoussin , inous aurions vingt-cinq mille francs de plus, et nous ne serions pas déshonorés. » Il subit les reproches insultants de sa femme et de son gendre. Au dehors, le peuple crie, sur l'air des lampions : « Rémoussin ! Le voleur ! Démission 1 » Il leur jette avec dégoût, parla fenêtre, ses insignes de député. Et cependant, Morin lavé, Morin triomphant, harangue la foule : « Oui, mes amis, ce que je veux, c'est le bonheur du peuple, de ce peuple intelligent et fier, etc. » Et la foule crie: « Vive Morin ! » Sur quoi Rémoussin, avec un accent où l'on ne sait s'il y a plus d'amertume ou d'allégement intérieur : « Ah ! ah ! ils crient : « Vive Morin ! »... Allons, c'est complet... Me voilà maintenant tout à fait tranquille. »

L'œuvre est bonne. Elle nous rappelle clairement et fortement des choses que nous savions, mais que

IMPRESSIONS DE THEATRE. — 8e Sî'ifUE. W

nous ne saurons jamais assez. Oui, la politique, ailleurs encore que dans une démocratie, mais dans une démocratie plus que partout, est une maîtresse de mensonge, d'hypocrisie et de lâcheté. Oui, les conditions naturelles, inéluctables, d'un régime de suffrage universel forcent le juste lui-même, dès qu'il entre dans cet engrenage, à « pécher » bien plus de sept fois par jour. Et, si c'est une nécessité qu'il y ait, comme on dit, deux morales, c'est donc une nécessité abominable, et qui fait frémir quand on y songe. Oui, la société où nous vivons est telle qu'un homme comme ce vieux corsaire paisible et gouailleur de sénateur Morin, qui, considéré en luimême, est, très sûrement, un gredin, est après tout, et non moins sûrement, un homme « de moralité moyenne » ! Oui, dans cette vie que nous menons, où Ton n'a au fond pour objectif que l'argent, la vanité et le plaisir, où jamais on ne rentre en soi pour se juger et où, d'ailleurs, les principes manquent au nom desquels on se jugerait, la notion du bien et du mal finit par s'abolir en nous, et presque aucun de nous ne sait plus ce qu'il vaut moralement, ni ne se doute combien il vaut peu. Oui, il y a, à l'heure qu'il est, parmi nos hommes publics (et parmi nous autres semblablementj de gentils garçons et d' « honnêtes gens », parbleu! qui ont commis de lâches et vilaines actions, et qui n'en ont eu quelque soupçon, — peut-être, — que le jour où ils se virent menacés au nom d'une morale

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abstraite (très mal connue et pratiquée des justiciers eux-mêmes) ; mais qui, depuis, sont rentrés dans leur quiétude et ont tout oublié : d'autant mieux qu'on a voulu que nous oubliions aussi, et que sans doute on a bien fait. Oui, nous vivons tous dans l'ignorance de notre démérite et de notre indignité ; et elles sont rares, bien rares, les secousses qui déchirent ces voiles de mensonge et d'illusion, brisent ce filet d'intérêts, de vanités et d'habitudes dont nous sommes enveloppés, nous mettent l'ace à face avec notre âme véritable, nous en révèlent, comme au bon Rémoussin, la hideur, et, d'un jet de clarté brusque, nous dessillent assez les yeux sur les origines cachées, sur le sens et la valeur réelle de nos actes, pour que nous comprenions le mot terrible de Joseph de Maistre : « J'ignore ce qu'est l'âme d'un scélérat ; mais je crois savoir ce qu'est l'âme d'un honnête homme : c'est affreux. »

Ce jet de clarté contraignant et bienfaisant, il est dans la vaillante et probe comédie de M. Brieux. Qu'y pourrais-je donc bien reprendre? Dirai-je que j'y aimerais, quelquefois, un style plus ramassé et plus fort? Que j'y voudrais les rôles secondaires, et surtout ceux des femmes, moins effacés, moins « quelconques » (car il n'y a là, en somme, que deux personnages : Rémoussin et Morin, son mauvais génie) ? Que les défaillances de Rémoussin se succèdent avec une rapidité un peu monotone ? Ou que son cas serait plus significatif, s'il était un peu plus

intelligent? Regretterai-je enfin l'optimisme moral du dénouement? Et affirmerai-je que, dans la réalité, les yeux de Rémous&in ne s'ouvriraient pas et que, sauvé comme Morin, et condamné par cette heureuse chance à ne jamais se repentir, il descendrait à la benoîte inconscience de ce bon compère ? Non, je ne dis pas cela ; je souhaiterais seulement moins de soudaineté dans le revirement moral de Rémoussin ; il me plairait qu'il fût averti de son état, moins par les paroles brutales de Morin que par la tristesse et la désapprobation silencieuse de quelque simple créature restée modestement fidèle à la loi évangélique et, si vous le voulez, de sa fille Léonie... Mais qu'importent ces critiques, sur lesquelles j'hésite au moment où je les exprime? C'est le cas, ou jamais, de citer la vieille sentence de La Bruyère: « Quand une lecture vous élève l'esprit, et quelle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage : il est bon et fait de mains d'ouvrier. » Voilà un éloge que nous n'avons pas l'occasion d'accorder souvent.

ALBIN VALABREGUE

Gymnase : La Duchesse de Monté limar, comédie en trois actes, de M. Albin Valabrègue.

31 décembre 1893.

Je souhaitais de bon cœur un très grand succès à la Duchesse de Montélimar. M. Albin Valabrègue est l'auteur de Durand et Durand et de ce charmant Homme de paille, que quelque théâtre devrait bien reprendre. 11 a la verve abondante et drue et, parfois, Finquiétude du mieux. Il y avait une idée, et sérieuse, et belle, dans cette comédie malheureusement trop imparfaite de la Femme, donnée au Vaudeville voilà deux ans. Et dans la Duchesse de Montélimar, c'est une maladresse sans doute, mais honorable, d'avoir voulu tout à coup s'élever, a certains moments, du ton du pur vaudeville à celui de la satire sociale...

Malgré mes vœux, cette brave Duchesse n'avait pas totalement agréé au public de la « première »,

J'apprends, avec plaisir, que le public des jours suivants s'est moins défendu ; qu'il s'amuse très franchement à cette bouffonnerie aisée et bon enfant, et que le Gymnase pourrait bien tenir un succès. L'action nous avait paru un peu simplette et prévue ; car c'est tout uniment, comme vous savez, l'action du Bourgeois gentilhomme (les rôles de M. et de Mme Jourdain étant intervertis). On avait trouvé aussi que le revirement moral de la moitié des personnages, à la fin du dernier acte, était faiblement motivé... Mais le dialogue est souvent hilarant. La rentrée du fils de la maison, à neuf heures du matin, en habit, la cravate blanche de travers, le plastron fripé, les mèches du front décollées, est d'une belle couleur... Enfin, j'ai goûté les leçons de convenance, de haute vie et de « vie noble », que la duchesse Bonnardel donne à son mari (« Maintenant que vous voilà duc, il faut prendre une maîtresse... Oui... dans le corps de ballet... C'est l'usage »), et celles que le duc et la duchesse reçoivent tous deux de leur valet de chambre, un drôle qui fut bachelier, mais qui a beaucoup appris depuis ce temps-là.

Certes, ce n'était pas une si mauvaise idée que de refaire le Bourgeois gentilhomme, de le « remettre au point ». Voilà plus de cent ans que la noblesse est morte comme classe politique et comme classe sociale; et, pourtant, il n'y a pas à dire, elle survit comme caste mondaine. Elle survit,, par l'attache-

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