ÀL1UN VALABRÈGUE
ment respectable aux traditions ou par la vanité de ceux qui en sont, mais plus encore par la vanité et la bassesse d'âme de beaucoup de ceux qui n'en sont pas. Chose admirable : depuis qu'on peut en être comme on veut, en payant ou même sans payer, en d'autres termes, depuis que la noblesse n'est rien, il y a toujours plus d'imbéciles ou qui veulent en être ou qui la révèrent comme si elle était quelque chose. Même usurpée, ou achetée à beaux deniers comptants, elle impressionne les fournisseurs et quantité d'autres citoyens.
La comédie du Bourgeois gentilhomme était donc d'aulant mieux à refaire que ce snobisme comporte aujourd'hui beaucoup plus de sottise encore que du temps de Molière, où du moins la noblesse était une puissance publique, assurée et concrète, impliquait des droits, des privilèges, un rôle, des devoirs, une éducation, une vie spéciale. La malhonnêteté restant égaie à prendre un nom et un titre qui ne vous appartiennent pas, il y a certainement plus de niaiserie et d'infirmité morale dans le cas de Mme Bonnardel que dans celui du bonhomme Jourdain. Et c'est pourquoi je répète, avec plus de certitude, que le sujet de M. Valabrègue était excellent.
Toutefois, il eût peut-être été bon, pour que la manie de nos entêtés de noblesse apparût dans tout son jour, de nous la montrer s'épanouissant en pleine démocratie, et de noter ce que le moment
historique ajoute de violemment plaisant à leur pitoyable vanité... On pourrait même nous présenter quelque bourgeois, démocrate et « fils de la Révolution », dans sa vie publique [et dans ses discours de forum — et joignant à son nom patronymique le nom de quelque bicoque, ou s'attribuant le titre de quelque grand'tante de sa femme, ou malade du désir de se muer en baron, fût-ce de la principauté de Gérolstein, ou en comte, fût-ce du Pape ; et conciliant tout cela par un miracle soit d'inconscience, soit d'hypocrisie, qui s'est déjà vu, je vous assure.
Et l'on pourrait encore, en face de cette noblesse achetée, nous faire voir, plus méprisante et plus gourmée que celle de l'ancien régime ou du premier Empire, la noblesse républicaine. Car nous jouissons déjà, n'en doutez pas, d'une aristocratie de la Révolution. On remonte à la Convention, comme d'autres remontent aux Croisades. D'avoir un aïeul qui a voté la mort de Louis XVI, c'est comme d'avoir un ancêtre qui s'est distingué à Marignan. Et les effets moraux de ces souvenirs si opposés sont sensiblement analogues. Ici et là, on vit de traditions. En vain, le temps passe, renouvelant toutes choses, modifiant la « position » des questions politiques et sociales : on demeure figé, ici, dans le jacobinisme étroit hérité du grand-père ; là, dans le culte monarchique hérité des aïeux. Les familles de l'aristocratie républicaine marient entre elles leurs enfants,
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commencent à se garder des mésalliances. On a vu des petils-fils portés aux plus grandes charges par leur mérite sans doute (qui oserait le nier?), niais aussi par leur nom, — tout comme « sous les tyrans ». Beaucoup de ces familles mènent une vie aussi fastueuse et mondaine que celle de ce faubourg Saint-Germain, qui d'ailleurs n'est plus guère qu'une expression géographique. Bref, la matière est toute prête pour une comédie de la noblesse jacobine et régicide... J'exagère? Entre nous, je crois que oui. Mais pas tant que vous vous le figurez.
Théâtre-Libre : Boubouroche, pièce en deux actes, de M. Georges Courleline.
\ 30 avril 1893.
Le premier acte de l'admirable farce de M. Georges Courteline (je dis « farce », et l'auteur ne m'en voudra point, puisqu'on nomme ainsi le Médecin malgré lui et même le Malade imaginaire) se passe dans le petit café où Boubouroche fait tous les soirs sa partie de manille, avec quelques amis, employés ou petits commerçants, en buvant des « distingués ». (Les «distingués sont, si j'ai bien compris, ou des doubles bocs, ce qu'on appelle des « demis », — entendez des demi-litres, — ou de simples bocks « soignés », autrement dit « bien tirés » et « sans faux-col ». J'hésite entre ces deux interprétations.)
Ce café est, comme j'ai dit, un tout petit café. Une douzaine de tables de marbre, pas plus. Sur les tables du milieu traînent trois ou quatre jour-
naux, mal fixés à leurs planchettes par des tringles dont un bout s'échappe. Un seul garçon, vieux, à favoris blancs, feuillette dans un coin V Univers illustré. La caissière somnole entre ses carafons. A la colonnette enveloppée de velours rouge, qui soutient le plafond couleur Isabelle, pend un écriteau qui annonce de la choucroute et de la salade de museau de bœuf. L'atmosphère est épaisse, tiède et cordiale. On doit être très bien là-dedans.
... M. François Coppée, dans une de ses chroniques du Journal, où il exprime avec une élégante et généreuse bonhomie les sentiments d'une âme à la fois délicate et populaire, — car Coppée est en train de « remplir son type » et de devenir tout doucement le Béranger des dernières années de ce siècle,
Et je ne trouve pas cela si ridicule ;
donc le poète des Humbles contait dernièrement l'histoire d'un brave homme à qui sa femme avait entrepris vainement de faire perdre « l'habitude du café ». De guerre lasse, l'indulgente et ingénieuse ménagère machinait dans son petit logement le simulacre d'un coin de brasserie : banquette de velours rouge, guéridon de marbre blanc, porte-allumettes de grosse faïence, soucoupes en feutre ou en gros verre, jeux de cartes, de dames et de jacquet, un peu de sciure de bois sur le plancher ; et elle disait à son mari : « Tu auras ici les
GEORGES COURTELINK mêmes consommations qu'au café ; tu pourras amener tes amis. Veux- tu essayer? » El le brave homme essayait. Mais bientôt il était pris de tristesse et d'inquiétude. « Qu'as-tu ? lui demandait sa femme.
— Rien.— Est-ce que la bière n'est pas bonne?
— Mon Dieu... — Quoi? -— Elle n'est pas mauvaise, mais elle serait meilleure si elle était sous pression, voilà. »
Eh oui, voilà ce qui lui manquait, à cet homme : la pompe à bière, le col d'écume pareille à du lait, et aussi ce qui ne s'imite pas : l'odeur, l'atmosphère, les becs de gaz, les glaces et les vitrages de la brasserie, les silhouettes des garçons, le bruit des conversations et des dominos des autres clients ; la vague occupation des yeux et des oreilles, qui, à la fois, trompe l'ennui et favorise les songeries ruminantes. Les gens de petit logis et, encore mieux, ceux qui ont été sans gîte, connaissent bien cela, et me comprendront. Là, autant que dans la campagne, quoique d'autre façon, on peut goûter a les sombres plaisirs d'un cœur mélancolique ».
Toutefois, ce ne sont pas ces sombres plaisirs qu'y va chercher l'excellent Boubouroche, car la brasserie offre également aux gens, suivant leur humeur, les douceurs d'une solitude chaude et animée, ou celle d'une compagnie familière et sans morgue. Chère aux faiseurs de vers, elle ne l'est pas moins aux joueurs de manille. Le café d1 « habitués », c'est le cercle des petites gens. Boubouroche
y trouve surtout la satisfaction de ses instincts de sociabilité. Sa bonté, très réelle, est une bonté de pilier d'estaminet et de tarisseur de chopes. Célibataire, trente-huit ans, une dizaine de mille francs de rente, je suppose, candide et sentimental, il aime serrer des mains, offrir des « consommations », laisser puiser dans sa blague à tabac, et même, à l'occasion, prêter cent sous à un camarade gêné. Ce gros homme paresseux et inutile est charmant, quand même, de bienveillance adipeuse.
Et qu'il est beau à la manille ! Quel sérieux I Quelle complaisance grave dans sa maîtrise incontestée! Au reste, il ne joue pas pour gagner, mais pour son amusement. Il ne se fâche point que les deux joueurs qui ont perdu lui laissent le soin de « régler » leurs absinthes. Resté seul avec son partenaire, il fait revenir deux « distingués » par un geste d habitude, et bientôt glisse aux confidences, et étale les richesses morales d'un cœur sensible et d'un esprit sans détour. Il raconte comment, il y a huit ans, il rencontra Adèle, et comment il osa se déclarer. « Et huit jours après, conclut l'ami Potasse, tu la mettais dans ses meubles? » Mais Boubouroche, blessé du terme et rectifiant : « Huit jours après, Adèle et moi, nous associions nos deux existences, ce qui n'est pas la même chose. — Peuh ! dit le sceptique Potasse, tu lui donnes de l'argent. — Il ne manquerait plus que je lui en demande ! réplique Boubouroche. Je lui donne,
en effet, trois cents francs par mois et je lui paye son loyer, mais enfin je ne l'entretiens pas. On n'entretient pas une femme parce qu'on fait son devoir d'honnête homme en lui simplifiant, dans une certaine mesure, les complications de l'existence ... Mais, mon cher, je l'entretiens si peu que nous ne vivons pas ensemble ! » EL, comme Potasse s'étonne : « Bien mieux I Je n'ai même pas la clé de l'appartement ! -—Pourquoi ça? — Parce qu'une honnête femme ne doit pas avoir d'amant, et qu'on n'est pas « amant t tant qu'on n'a pas la clé. — Et qu'estce qu'on est alors ? demande Potasse ahuri. - Je ne sais pas, répond Boubouroche, un peu embarrassé. On est... un monsieur en visite. »
Tel est Boubouroche, fleur de chevalerie et de délicatesse, nourrie chaque matin de vermouthsgrenadine et d'amers Picon, pâte exquise repétrie chaque soir dans la bière de Mars... Mais, tandis qu'il ouvrait son cœur, un vieux monsieur, tapi derrière le paravent du journal le Temps, écoutait sa confession avec une vive curiosité.
Potasse parti, le vieux monsieur s'avance vers Boubouroche et lui dit : « Monsieur, Adèle vous trompe. » Boubouroche sursaute ; puis, poliment ; «Asseyez-vous donc, Monsieur... Voulez-vous prendre un distingué ? » Et au garçon : a Deux distingués, Amédée... Expliquez-vous, Monsieur, je vous prie. » Et le vieux monsieur s'explique. Il habite sur le même palier qu'Adèle, et, comme les immeu-
bles d'aujourd'hui sont en plâtre et en papier mâché, il entend tout ce qui se passe chez sa voisine... Il donne des détails. . Tant que Boubouroche, furieux, après avoir réglé les consommations de la soirée (neuf francs vingt), se rue hors du café en criant : a Nom d'un tonneau ! »
Or, le second acte de Boubouroche n'est autre chose qu'une variation sur un des plus vieux thèmes comiques. C'est l'éternelle histoire de la femme accusée et convaincue de trahison, mais se tirant d'affaire à force d'audace et de mensonges, et contraignant même sa victime à lui demander pardon ; bref, l'histoire de la lutte
Entre la bonté d'homme et la ruse de femme.,.
pour parler comme Vigny (et vous pouvez aussi mettre à la place de « bonté » faiblesse, sottise ou quelque chose de pire). C'est la grande scène du quatrième acte du Misanthrope. C'est la grande scène du second acte de Turcaret. Et vous la retrouverez dans le Roi Candaule, et vous la retrouverez dans la Parisienne, et vous la retrouverez partout. Mais que la « variation » de M. Georges Courteline est donc, dans presque tous ses détails, imprévue, pittoresque et joyeuse ! Elle se distingue par trois traits : l'énormité d'évidence du délit, l'énormité d'impudence de la coupable, l'énormité de candeur de la victime. Ces trois énormités sont folles : je ne jurerais pas qu'elles soient invraisemblables La
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farce de M. Courteline reste quelque chose d'humain, de très humain, et dont la cocasserie extravagante repose sur un vieux fond solide, à chaux et à sable, de bonne grosse vieille vérité traditionnelle.
Donc, nous sommes chez Adèle Le salon est modeste et décent; au fond, un grand bahut de chêne. Adèle fait de la tapisserie ; André, son amant de cœur, étendu sur une chaise longue, lit un volume de vers, tout en fredonnant le Forgeron de la paix, l'air favori de Boubouroche. . Tout à coup, on sonne ; André bondit sur ses pieds, court au bahut, l'ouvre et s'y blottit... Nous avons eu le temps de voir que l'intérieur de ce bahut était ingénieusement aménagé : il y a une petite table, une chaise, un oreiller pour les reins, une bougie allumée sur une planchette. C'est là qu'André passe son temps en lectures utiles ou agréables, durant les visites de Boubouroche.
Il entre comme un fou, Boubouroche « Qu'y a-t-il? demande Adèle — Il y a que tu me trompes ; que tu es la dernière des dernières, et que tu caches quelqu'un ici. » Mais les dénégations, d'abord tranquilles, puis indignées, d'Adèle ont bientôt raison du pauvre homme. Au bout de trois minutes, c'est lui qui demande pardon. Cela, c'est la scène connue.
Ce serait fini, si Adèle n'abusait de son triomphe^ « Je te pardonnerai, dit-elle, à une condition : c'est que tu ne quittes cet appartement qu'après en avoir scruté, fouillé l'une après l'autre chaque pièce...
Il y a un homme ici, c'est vrai. — Mais non » fait Boubouroche, goguenard. Adèle insiste : « Ma parole d'honneur ! )/ Et indiquant du doigt le bahut où est André : « Tiens I il est là-dedans!... Va donc voir, je te dis qu'il est là-dedans ! » Et le bon Boubouroche se tord de rire, tant il la trouve drôle.
Adèle, grisée, continue d'insister; elle met la lampe dans la main de Boubouroche, le pousse vers la porte de la chambre : « Je veux, entends-tu? que tu visites tout... jusqu'à la cave... Tiens, voilà la clé de la cave ».
Boubouroche, penaud, se dispose à obéir... Soudain, un courant d'air éteint la lampe. Et, en même temps, la lumière de la bougie qui éclaire la cachette d'André se trahit par deux rectangles enserrant de leurs lignes de feu les deux panneaux inférieurs du bahut. Boubouroche court au meuble, l'ouvre tout grand, et recule en poussant un cri terrible : car André lui est apparu, tranquille comme Baptiste, lisant paisiblement son volume de vers à la lueur de son bougeoir.
Nullement troublé, André sort du meuble, son bougeoir à la main. En parfait « homme du monde », il tend sa carte à Boubouroche idiotisé, et se retire, « très chic », après lui avoir fait jurer qu'il ne touchera pas à un seul cheveu d'Adèle.
Et c est ici qu'Adèle devient sublime.
« Quel est cet homme? » demande Boubou-
roche. Et elle répond simplement, un peu hautaine: « Est-ce que je sais? »
Et, après que Boubouroche l'a renversée sur la chaise longue pour l'étrangler, puis, manquant de courage, est tombé à ses genoux en sanglotant, elle ajoute avec un étonnement candide : « C'est donc sérieux ? Qu'est-ce qui te prend ? Qu'est-ce que j'ai fait ? » 4
Et, comme Boubouroche la prie de lui expliquer la présence de cet homme dans ce meuble, elle a cette troisième réplique grandiose : « Je ne puis te répondre, parce que c'est un secret de famille >,
Rien ne la fera parler : elle sacrifiera son honneur et sa vie, s'il le faut, pour garder un secret d'où dépend l'honneur d'une autre femme. « Inutile dp discuter: ce sont là de ces sentiments féminins que les hommes ne peuvent pas comprendre. Séparons-nous, nous n'avons plus que cela à faire. » Et vous devinez le reste : la gravité mélancolique de ladieu, et l'évocation attendrie du passé, et Boubouroche, alors, qui ne veut plus partir.... Et c'est ici que se place une quatrième parole d'Adèle, d'une beauté incomparable. Après avoir forcé Boubouroche à dire qu'il lui pardonne : « Eh bien, reprendelle, je ne t'ai pas trompé. Tu me croiras peut-être, à présent que je n'ai plus intérêt à mentir... Quand as-tu eu à te plaindre de moi? etc. Et un tel passé s'écroulerait? etc.. Et de tout ce qui fut notre amour, rien ne subsisterait en ta mémoire, parce
qu'une fatalité imbécile te fait trouver dans un bahut un homme... que lu ne connais même pas ? »
... Donc, Samson-Boubouroche est vaincu une fois de plus par Adèle-Dalila. Mais, tout à coup, Boubouroche bondit et se précipite vers la porte. « Que vas-tu faire ? dit Adèle. — Un compte à régler ; ne t'inquiète pas. » Il sort, laissant la porte ouverte. A cet instant passe sur le palier, regagnant son domicile, le vieux monsieur du premier acte. Boubouroche se jette sur lui et l'empoigne à la cravate en criant : « Et si je vous cassais la figure, maintenant?... Si je vous cassais la figure? »
En somme, Boubouroche est un très remarquable épisode à ajouter aux Jocrisses de l'amour. L'exagération des traits y paraît de même qualité que celle des meilleures bouffonneries classiques. Boubouroche n'est pas, à proprement parler, un vaudeville. Ce serait plutôt, par la simplicité et la vérité du sujet et par je ne sais quel comique élémentaire et puissant, quelque chose comme l'équivalent moderne des farces de Molière. Joignez qu'on y trouve assez souvent, dans la forme, quelque chose comme l'équivalent du style « burlesque » du dixseptième siècle. Je songe à des locutions comme celles-ci ; « Oh I vous pouvez mâcher de la gomme à claquer et rouler des yeux comme un veau qu'on aurait mené voir Alhalie... » ou encore: « L'écho des petits scandales d'au-dessous, d'au-dessus, d'à côté, suintent à travers les murailles comme à
travers de simples gilets de flanelle », ou bien : a La pauvre enfant I... Elle n'a pas plus de sens qu'un panier à bouteilles ». Une bonne partie de Boubouroche est écrite de ce style. Et je ne dis point que cela soit d'un atticisme irréprochable; je dis que cela rappelle singulièrement la manière de Scarron ou de Cyrano de Bergerac. Et, enfin, je ne sais comment et ces choses-là ne sont guère définissables, mais la bouffonnerie de M. Courteline est toujours invinciblement gaie. Vous rappellerai-je Lidoire, le Train de 8 heures 47, et les dialogues de Jean La Butte ?
Je laisse Boubouroche, qui est, dans presque tout le deuxième acte, plus et mieux que « burlesque ». Mais savez-vous que nous assistons, depuis quelques années, à une éclatante renaissance de littérature bouffonne ? Il serait intéressant de l'étudier d'un peu près, de noter entjuoi elle diffère de celle même d'il y a trente ou quarante ans. de celle des Chavette et des Bochefort, et comment les récentes conceptions ou manies littéraires, naturalisme, pessimisme, cruellisme, mysticisme même, ont contribué (car tout se tient) à la modifier et à la compliquer... Nommerai-je Grosclaude, Alphonse Allais, Georges Auriol, Willy, Jules Renard, Pierre Veber? Je remets à un autre jour de scruter les mystères de cette suprême et très « artistique » transformation de la vieille gaieté française Et je ne veux pas donner de rangs, et j'ignore si Courteline est le
premier de la bande ; mais je vois bien que sa gaieté est la plus copieuse, la plus colorée, et, quoique souvent neuve dans ses formes, la mieux rattachée à la tradition.
GIGOLETTE
Ambigu : Gigolelte, drame en neuf tableaux, de MM. Edmond Tarbé et Pierre Decourcelle.
3 décembre 189;.
Si j'étais né dans quelque sinistre maison ouvrière de Charonne ou de la Villette ; si la promiscuité du taudis de famille m'avait gâté dès ma petite enfance ; si l'école sans catéchisme, et les fréquentations de boulevards extérieurs et de «fortifs», et les bals où l'on boit des saladiers de vin rouge avaient achevé de me « déshumaniser v ; si le régime de « Biribi » m'avait décidément rejeté en dehors de la société ; bref, si le sort avait voulu que je fusse présentement le Desgrieux casqué de soie d'une Manon sans faste, — et si toutefois j'avais recueilli, dans ma vie hasardeuse, quelques bribes de littérature, il me semble que je me dirais :
— « Les temps progressent ; le bourgeois n'est
pas, au fond, si encroûté que je l'avais cru... Jadis, sous l'ancien régime, mes confrères seuls de « la haute » étaient supportés au théâtre ; ils s'appelaient Dorante ou Moncade ; on les surnommait le « chevalier à la mode » ou 1 '«homme à bonnes fortunes » ; il fallait qu'ils eussent les façons de la cour, qu'ils fussent jolis et qu'ils sentissent bon ; et leurs c< marmites » étaient comtesses ou marquises. Car, non plus que la nôtre, la corporation des « gigolettes » n'était représentée que par son aristocratie. On ne les souffrait sur les planches qu'avec des falbalas, de la poudre et des manières distinguées. Et Dancourt, qui pourtant n'avait pas froid aux châsses, n'osait ni les faire voir dans le vif de leur négoce, ni les appeler par leur vrai nom. 11 ne les exhibait que de profil, et les désignait par des périphrases ; il les qualifiait de « coquettes de profession ».
« Mais, peu à peu, mes compagnes se sont installées sur la scène. On les y a vues « truquer», carrément. Déjà, il y a quarante ans, la dame aux camélias portait tranquillement à son corsage des fleurs qui étaient une enseigne, — et un renseignement. Pendant longtemps encore, à vrai dire, les théâtres ne montrèrent que les « gonzesses » pour gens riches. Puis on descendit d'un étage, et puis d'un autre. A l'heure qu'il est, la « gigolette » pure a droit de cité dans le drame et dans la comédie. Et voilà que son vrai nom s'étale sur deux affiches à la fois.
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« Et moi aussi, j'ai eu mon tour. Les dramaturges s'en sont tenus d'abord à mes collègues du grand monde, des cercles et des salons. Puis ils ont glissé insensiblement jusqu'à moi. A la suite de Mon Alphonse, Alphonse tout court est entré, et Polyte, et la Terreur de Grenelle, et le beau Charles. Le roman naturaliste et le café-concert ont beaucoup aidé à cette heureuse révolution. On a compris mon âme. Des écrivains ont célébré mes joies et mes tristesses, mes révoltes, mes haines, et ma sensibilité, et mon ingénuité, et mon dévouement aux « camaros ». Ils ont insinué que, aimant parfois jusqu'au meurtre, seul je savais encore aimer. Ils m'ont jugé pittoresque, beau à ma façon, — et irresponsable, comme le loup lâché à travers la forêt. Ils ont découvert que j'étais au fond un sentimental et que la pervenche, ignorée des riches, fleurissait intacte dans mon cœur d'arsouille. Ils ont vu en moi une sorte d'outlaw, qui a sa morale particulière. Je suis apparu à quelques-uns comme un être trop fier pour se plier aux règles d'une société byzantine, comme un naïf chasseur des âges héroïques, fourvoyé et mal à l'aise dans les cadres étroits des vieilles cités. Ma brutalité, ma férocité, mon obscénité, mon ivrognerie, ma paresse et ma lâcheté enfin, — que je ne secoue parfois que pour assassiner quelque fille qui a le sac (car il faut vivre), pour assommer un pante au coin d'une rue, trois contre un, ou pour bien mourir
place de la Roquette (car les copains sont là et les journalistes prennent des notes), — tous mes vices, en un mot, ont rencontré des indulgences et des excuses que je ne demandais même pas. Bref, on me rend justice.
« Et désormais nous triomphons, mes sœurs et moi. La Lettre de Saint-Lazare, la Marseillaise des petits joyeux et la prière à Sainte- Galette ont fait le tour des salons un peu «artistes ». Notre image éclate sur les murs et les palissades, pimpante, aimable, d'une canaillerie élégante, le costume professionnel insensiblement tourné en travestissement d'opéra-comique. Nous semblons très amusants. Les gens du «hije-lif» quand ils veulent se distraire, nous empruntent nos frusques et s'essayent à nos airs.
« L'autre soir, à l'Ambigu, c'est nous qui avons eu le plus clair du succès. Lorsque la sympathique Gigolette, une fille « à la coule », à sa sortie de Saint-Lazare, est revenue au bastringue du père Trinquette et que les camarades lui ont fait fête, le public est parfaitement entré dans l'esprit de ces réjouissances de famille. Un peu plus tard, quand elle « raccroche » son propre père, qui revient, lui, du bagne, on a trouvé la scène piquante ; et, quand elle grise le vieux et lui vole ses économies de Nouméa, le public a bien vu que cette fîlle-là avait du sentiment, et il ne lui en a point voulu, puisque, ce qu'elle en fait, c'est pour tirer d'embarras
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son petit homme. Môme, on n'a pas trop tenu rigueur au beau Charles, attendu que, s'il s'acharne à la poursuite de la petite sœur, c'est qu'il l'aime pour de bon, le pauvre gars, et que, voyez-vous, le grand amour, c'est toujours respectable. Le public était d'ailleurs très bien préparé à admettre les innocences et les vertus les plus paradoxales. L'auteur lui avait présenté, au premier acte, un digne ouvrier dont la petite fille malade est soignée par une demoiselle charitable, et qui viole la bonne demoiselle parce qu'il la sait fiancée à un magistrat et que ça l'agace, et qui n'en est pas moins un brave hftmme, sympathique dans tout le restant de la pièce. Vous me direz que, dans un mélodrame comme celui-là, l'auteur ne songe qu'à combiner des événements extraordinaires et qu'il les vide, pour ainsi parler, de leur contenu moral. C'est vrai... Mais je m'ésrafre.
« Je ne retiens que ceci : nous avons plu, moi et mes sœurs, nous avons plu énormément. Mais aussi, comme nos rôles étaient joués ! C'était la vérité même. Les artistes jolies, bien élevées, qui avaient consenti à se charger des rôles des petites lazaristes, y apportaient tant d'intelligence et de bonne volonté qu'elles donnaient l'impression de personnes qui n'imitent point, mais qui retrouvent. On eût dit qu'elles se sentaient bien dans cette nouvelle peau, non pas contraintes, mais délivrées et infiniment joyeuses. Déguisées ? Oh ! sans
doute. Mais, malgré moi, je me rappelais le vers de Ruy Blas :
Non, je suis déguisé quand je suis autrement.
« 0 prestige du talent ! La scène grouillait de Polytes et de Phémies qui avaient vraiment l'air de s'amuser et de vivre pour leur compte. Cela était si parfait que l'artifice en était insaisissable. Pascal dit : « On est tout étonné et ravi quand, « s'attendant de voir un auteur, on trouve un « homme. » Ainsi, je m'étais attendu à voir des comédiens plus ou moins habiles, et j'avais tout à coup la sensation délicieuse de reconnaître des gens de mon monde, des amis et des petites camarades que j'avais perdus de vue, et que la police me rendait. J'en aurais pleuré de joie.
« Et partout, dans la salle, au bord des baignoires et des loges, il y avait des dames très chic, et des bourgeoises, et des filles huppées qui étaient, elles aussi, parfaitement heureuses Elles avaient des yeux brillanis, des mines friandes, des figures qui avouaient Elles avouaient qu'il n'y a plus que ça qui les amuse ; elles avouaient leur secret pareniage d'àme, — et de corps, — avec les humbles et sincères créatures qui gigotaient de l'autre côté de la rampe. — Les femmes étaient charmées, les hommes indulgents, et toute la salle communiait dans la crapule.
« Oui, il est des moments où la société avoue, où
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son hypocrisie tombe, où elle confesse implicitement qu'entre la grande dame ou la bourge adultère et la femme galante qui suit se tenir, il n'y a que l'épaisseur d'un cheveu; qu'il y a tout juste le même intervalle imperceptible entre la professionnelle du premier rang et celle du second, et ainsi de suite jusqu'à la fille de brasserie et jusqu'à la rôdeuse des fortifications ; que toutes ont la même âme, et que les différences se réduisent à des détails tout extérieurs d'habits et de rites ; que le beau Charles n'est après tout qu'un boulevardier de la seconde enceinte, et qu'enfin la cité presque entière n'est qu'une même chiennerie. Et les temps sont peut-être proches où sera promulgué le fameux décret, qu'« il n'y a rien», avec cette variante au second article, que tout le inonde est chargé de l'exécution du présent décret, c'est-à-dire que tout le monde est autorisé à faire à sa guise. Et voilà pourquoi, dans les moments où il ne cherche que son plaisir et est, par conséquent, sincère, peut-être à son insu, le bourgeois oublie totalement de me mépriser, tant je l'amuse, et tant je réalise sans doute ;e ne sais quel idéal, ignoré de lui-même, qu'il porte en lui. Ah ! oui, les bourgeois sont bons. La première fois que j'en surinerai un, ce sera sans haine. »
Sérieusement, ne croyez-vous pas que, tout au fond, — et sauf la littérature dont je lui ai fait cadeau, — Polyte doit raisonner ainsi et qu'il est
même impossible que le spectacle des beaux Charles de la fiction inspirent d'autres pensées aux beaux Charles vivants, en chair et en arêtes ? Ah ! qu'on doit être fier d'être souteneur en passant devant les colonnes Morris I
Gigolette a deux tableaux vraiment curieux : le duel au couteau de Mlle Mallet et de Mllc Silviac, étonnant de vérité, — et la romance des Blés d'or chantée par Mlle Mallet avec des cadences et des notes portées d'une impayable drôlerie, et dont le refrain est gravement accompagné par les voix attendries des « petits joyeux » et de leurs compagnes. Il y en a une qui, vers le milieu du second couplet, se met à pleurer comme un veau... Vous vous rappelez, au grand dîner des Coupeau, l'effet de la romance de l'Enfant du bon Dieu, « envoyée » par Mme Lerat : «... Clémence, très soûle, éclata brusquement en sanglots ; et, la tête tombée au bord de la table, elle étouffait ses hoquets dans la nappe. Un silence frissonnant régnait. Les dames avaient tiré leur mouchoir, s'essuyaient les yeux, la face droite, en s' honorant de leur émotion. Les hommes, le front penché, regardaient fixement devant eux, les paupières battantes... »
Le reste du drame est d'assez grosse nourriture, mais très habilement accommodée.
ANNA JUDIG
Eldorado Rentrée de Mme Judic
8 octobre 1893
Mme Anna Judic s'est remise tout bonnement à chanter des chansons. L'événement a montré qu'elle ne pouvait rien faire de plus spirituel. Le fidèle « Tout- Paris » était là, et rarement l'ai-je vu plus excité.
Les fumeurs en ont laissé leurs cigarettes inachevées, soit déférence, soit oubli, et, dans les deux cas, c'est joliment flatteur pour la chanteuse. Son succès a été triomphal.
Mme Judic a toujours, et malgré tout, ce visage exquis, d'une expression si gentille et si douce. Elle a toujours cette voix d'un timbre si pur, et comme cristallin Et son charme est toujours le même, avec quelque chose de plus sûr, de plus plein, de plus consommé. Ah ! ces roses d'automne !...
On connaît sa spécialité : c'est celle des nuances, des sous-entendus, des paroles murmurées, des
regards ignorants accompagnant les sourires qui savent, ou des clins d'yeux commentant les soupirs, et, pour tout dire en un mot, de la décence dans la polissonnerie. Oui, Tune et l'autre y sont; je ne saurais vous expliquer par quel mystère.
Elle nous a dit une de ses chansons d'autrefois : Ne me chatouillez pas ! Le texte est, en vérité, une bien numble et assez niaise petite chose Mais si vous voyiez ce qu'elle en fait ! Premier couplet : c'est, je le suppose du moins, une dame très bien, que chatouille un homme du meilleur monde. Deuxième couplet: une toute petite fille chatouillée dans son petit lit par sa jeune maman. Troisième couplet : une naïve bergère chatouillée, dans une meule de paille, par un vacher badin. Quatrième couplet : une dame, soupçonnée de quelque importation frauduleuse, et dont les vêtements sont explorés par la main impersonnelle de notre douane nationale. Il s'agit donc de trouver des intonations, des cris, des rires, des gestes, des mines qui correspondent à ces divers chatouillements, en tenant compte des différences d'âge, de condition sociale et de circonstances. Je ne crains pas de dire que Mme Judic fait de cela quatre petits poèmes de chatouillerie, parfaitement distincts, et dont chacun est une merveille de justesse, démesure et de vérité. Que voulez-vous? La perfection absolue fait toujours plaisir. De l'ouvrage « bien faite » à ce degré-là, c'est de l'art. Materiem superat opus. Oh ! combien superat !
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J'en dirai autant à propos de la Mousse, qui appartient au même genre de chansons Ici, c'est un peu le jeu innocent des « homonymes ». Et cela rappelle aussi, par conséquent, le refrain à calembours du rondeau classique (ne pas confondre avec le rondel). Le même mot, revenant à la fin de chaque couplet, est pris successivement dans des sens différents, et suggère chaque fois quelque petite scène delà vie familière, des sortes de quadri. Cela ne signifie rien, mais cela peut avoir encore sa grâce quand le chansonnier sait son affaire, et surtout quand l'interprète, — et c'est ici le cas, — a Fart d'achever et de faire vivre, en dépit de l'insuffisance du texte, à laquelle le public ne prend plus garde, les pauvres croquis du chansonnier. Et donc, dans cette chanson de la Mousse, la chanteuse évoque, parmi les scènes de sa vie passée, celles où « la mousse » eut son rôle. Premier couplet : elle se revoit, petite fille, jouant à la lavandière ; et nous y sommes; et nous assistons aux jolies grimaces qu'elle faisait quand la mousse du savon lui éclaboussait la figure, et nous avons une vision de chromo ou de ces marbres italiens fignolés en trompel'ceil pour l'ébahissement des bourgeois. Troisième couplet : promenade à deux, dans les grands bois, où le pied des arbres est tapissé de « mousse », une mousse sur laquelle on glisse (ohé! ohé !). Et je ne sais quelles paroles Mme Judic chantait ici ; mais elle les chantait de telle façon qu'elles se muaient
IMPRESSIONS DE THEATRE. — 8e SERIE. 20
d'elles-mêmes, dans mon oreille, au couplet de Rose, et que c'étaient les vers de Hugo que j'entendais :
Une eau courait, fraîche et creuse, Sur les mousses de velours, Et la nature amoureuse Dormait dans les grands bois sourds.
Quatrième couplet: la chanteuse nous conte ce qu'elle a vu dans la « mousse » de son premier verre de Champagne : de belles robes, une série indéfinie de soupers dans des cabinets très bas de plafond, avec des fenêtres tronquées qui s'ouvrent sur le boulevard, parmi des messieurs mûrs dont la nuque forme un gros bourrelet au-dessus du collet de leur habit noir (ô Forain !) et une voiture au mois, pour commencer. Et je n'ai pas mentionné le second couplet, et je ne puis même vous en indiquer le contenu, n'ayant point la plume dont se servit un jour Théophile Gautier pour exprimer un de ses plus vifs regrets esthétiques... Je me permets cette allusion, d'abord parce qu'elle est excessivement obscure et que vous n'y comprendrez rien ; puis, — au cas où vous auriez prié M. de Spœllberch de Lovenjoul de vous débrouiller cette énigme, — pour que vous puissiez vous faire quelque idée de l'indulgente bonhomie de la censure (je la compare à cette digne Mme Lerat, de Y Assommoir, qui avait la figure d'un gendarme, mais n en avait pas la pudeur) ; et enfin pour que vous vous étonniez moins, tout à l'heure,