‹ Impressions de théatre (volume 3)Chapitre 12 sur 20 · ANNA JUDIC · texte numérisé non relu

ANNA JUDIC

si j'hésite à partager complètement l'enthousiasme vertueux dont la rentrée de Mmc Judic a été l'occasion pour quelques-uns de nos plus éminents moralistes boulevardiers.

Naturellement, l'aimable femme nous a chanté aussi une chanson a socialisse », de l'excellent chan sonnier Jules Jouy, qui en a écrit, je l'avoue, déplus originales. C'est, sur un air de complainte populaire, l'histoire d'un pauvre homme qui vole un pain chez un boulanger pour empocher son enfant de mourir de faim, et que les juges condamnent pour cela à un an de prison, mais à qui le Souverain Juge dit, làhaut : « Tu as bien flai^ ». Sans doute ce ne sont là que chansons ; et, si d'aventure j'avais des doutes sur la vraisemblance de la condamnation du pauvre homme (car, tout de même, il y a des choses qui ne

doivent plus guère se faire, depuis Jean Valjean

Oui, j'entends bien, il s'en fait d'autres, mais pas celle-là., est-ce que je me trompe?) si, dis-je, ces doutes me venaient, je n'aurais pas la candeur de les exprimer. Mais, voyez-vous, ce qui fait surtout tort aux compositions « littéraires » de ce genre, à ces complaintes farouches ou pleurardes sur le pauv'peuple, à tout ce tolstoïsme canaille, et ce qui lui donne un air d'insincérité presque saugrenue, c'est le « milieu » où cela se débile. Les gens qui sont venus là pour entendre des gaudrioles en fumant leur cigare, sont si visiblement à mille lieues de ce que nous appellerons « l'état d'âme évangélique » ! Au

surplus, Mrae Judic a les yeux trop peu mortifiés, le minois trop souriant et la voix trop tendre pour lancer comme il faut ces grosses humanitaireries-là. Sincères ou non, le mieux est de laisser ces bruandailles à Bruand.

La Chanson d'Eviradnus allait mieux aux douces lèvres de la caressante « diseuse ». Mais je ne puis approuver entièrement la musique qu'on a faite pour cette glorieuse chanson. Oui, ils sont adorables, ces petits vers lyriques ; vous y trouverez tour à tour de l'emportement et de la grâce, du pittoresque et de la mièvrerie, et des « pointes » à la Gongora, ou, mieux, à la Shakespeare :

... Le moineau rit : ce moqueur Entend le doux bruit des chaînes Que tu m'as mises au cœur.

... Les nymphes, penchant leur urne, Dans leurs grottes souriront,

Et diront : « Sommes-nous folles ?

C'est Léandre avec Héro.

En écoutant leurs paroles, Nous laissons tomber notre eau. »

etc.. Mais vous n'y découvrirez pas l'ombre de tendresse ou de mélancolie, — attendu que Victor Hugo n'y en a point voulu mettre. Or, ce rêve chatoyant et tintinnabulant, le musicien y a ajusté je ne sais quelle mélodie de romance passionnée, navrée et soupirante ; du moins la mélodie a-t-elle pris ce

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