ANNA JUDIC
caractère par la façon dont Mmc Judic Ta distillée. Et il n'y a pas à dire, ce n'était pas cela, mais pas cela du tout.
En résumé, ce qui semble le mieux son fait, c'est la chanson voluptueuse et coquine : un libertinage élégant, gentil, — sournois, — sous un léger voile de sentimentalité. Là, elle est sans rivale.
D'honnêtes gens disaient, en sortant, que nous allions devoir à Mme Judic ce bienfait, d'être enfin délivrés des chansons d'Alphonses et de Giaolettes, et des complaintes de « fortifs » et de Saint-Lazare, et des casquettes à trois-ponts, et des coups de surin sentimentaux, ^t de la « poésie » des boulevards extérieurs, et qu'il n'elait que temps, et que cette heureuse révolution allait élever considérablement le niveau moral de nos plaisirs. La vertueuse allégresse de ces observateurs, certes je la ressens, moi aussi ; mais je la modère en. moi, et je la précise. La question est de savoir ce qui, de l'obscénité voilée ou de l'ordure brutale, est le plus « digne d'un grand peuple ». J'ai idée qu'au fond c'est kifkif. Peut-être même le genre Anna permet-il d'en insinuer de plus fortes que le genre Yvette, ainsi qu'en témoigne le second couplet de la chanson de la Mousse. Car, en ces matières, rien n'est plus expressif que la périphrase. Toutefois, et réflexion faite, je me range à l'opinion de nos moralistes. Et ma raison, c'est que, — étant donné d'ailleurs que le monde est bien obligé d'aller comme il va et que l'impureté
foncière des divertissements urbains est une nécessité de nature, — un reste d'hypocrisie publique devient sans doute la vertu de ceux qui n'en ont plus d'autres.
3 septembre 1893
J'ai eu le plaisir de retrouver la province au Cirque d'Eté. On y voit, d'^ailieurs, diverses jolies choses. Oh ! le bon petit âne, si brave, si adroit et si gai! La scène est d'un comique élémentaire et sûr. Le jovial bourricot poursuit à travers la piste Auguste éperdu. Il le saisit avec les dents par le dos de son ample habit; et les affres d'Auguste, et sa dignité dérangée, nous donnent, un peu, l'espèce de plaisir que nous prenons infailliblement à voir un personnage solennel dans une situation ridicule. Mais le symbolique clown en habit noir, le Prudhomme du Cirque, est de ceux qu'on ne démoule pas pour longtemps. « Il m'a giflé, mais je lui ai bien rivé son clou », comme dit l'autre. A peine réfugié derrière la banquette, il faut voir de quel air Auguste se redresse, croise ses bras sur sa poitrine et, — tandis que ses basques décousues pendent lamentablement sur ses talons, — laisse tomber avec plus de mépris encore
que de rancune : « Sale bourrique ! sale bourrique! » Il y a de très bons comédiens parmi ces clowns.
Cette scène d'Auguste et de l'âne fait un plaisir sans mélange, parce qu'on n'y sent nulle souffrance, soit de l'homme, soit de la bête. L'âne a vraiment l'air de s'amuser pour son compte. Sans doute il a fallu lui donner des leçons et, j'en ai peur, le morigéner quelque peu du bout de la cravache, pour le rendre si savant ; mais, enfin, on n'a fait que perfectionner et régler, chez ce jeune baudet joueur, un « geste » tout instinctif. On n'a pas forcé en lui la nature.
Hélas ! je n'en dirai pas autant des stupides exercices où nous voyons ensuite peiner un pauvre joli cheval, sous le fouet menaçant d'une sèche écuyère, dont je ne sais pas, dont je ne veux pas savoir le nom, et qui n'a d'autre mérite que d'être délicieusement habillée en moujik d'étagère, houppelande de velours bleu sombre étranglée à la taille et culottes bleu de ciel bouffantes au-dessus de bottes minuscules. Je m'insurge une fois de plus contre cet abominable travail du « cheval dressé en liberté», a En liberté » est ici d'une cruelle ironie. Rien de plus disgracieux, d'abord, que ces mouvements imposés au « noble animal », qui ne lui sont point conseillés par la nature, et auxquels répugnent toutes ses habitudes : agenouillements, marche sur les pieds de derrière, pendant que les pieds de devant battent gauchement le vide... Puis, ces
fâcheuses gentillesses supposent tant de coups, tant de souffrance muette, tant de terreur, un si long martyre! Au moins qu'on nous en épargne la pensée; qu'on ne nous présente la victime que lorsqu'elle sait parfaitement son rùle et quand elle le joue si bien que 1 effort n'y est presque plus sensible ! Mais le pauvre joli cheval de l'autre jour savait mal son affaire. Son épouvante, visible dans ses yeux, ne combattait qu'à demi le légitime désir qu'il avait de marcher sur ses quatre pattes ; et alors la bourrelle aux culottes bleu tendre lui cinglait férocement Le poitrail et les naseaux d'un long fouet, tant qu'elle pouvait, à tour de bras. C'était apparemment une de ces personnes qui ne dressent pas elles-mêmes leurs chevaux, à qui on les livre tout éduqués, et qui, ne les connaissant point, ne peuvent rien obtenir d'eux que par la rigueur, et les gâchent, et les abîment .. Et peut être que je me trompe sur ce point. Mais cette écuyère bleue, dont j'ignore le nom, reste pour moi « la méchante écuyère ».
Elle savait du moins nous dérober ce qu'il y a de cruauté dans ce dressage d'une malheureuse bête contre les vœux de la nature, la tragique petite centauresse, funeste aux Lapithes dévorés de désirs, qui a tant fait parler d'elle ces jours derniers. J'ai eu la curiosité de rechercher ce que je disais d'elle, il y a trois ans, quand elle parut au Nouveau-Cirque Voici :
«... Nous avons vu une très originale et très
prenante écuyère, Eugénie Weiss, baronne de Rahden. Très mince et très souple : un fil noir; une petite tête élégante et sèche, une chevelure d'un blond pâle, relevée en casque, avec de longs accroche-cœurs qui couvrent la moitié des joues et descendent jusqu'au bas des oreilles, et donnent à cette figure pointue un air bizarre et inquiétant. Elle monte un grand cheval également bizarre, pie comme on ne l'est pas, semé de vilaines taches pareilles à des ulcères, et qui semble être en carton mouillé. Cest V écuyère baudelairienne. Je ne sais pas si ce qu'elle fait est difficile, mais c'est très saisissant. A un moment, le grand cheval se lève tout droit, et la fine écuyère se renverse entièrement et pend la tête en bas... Puis, quand on la rappelle, elle a une façon de saluer, très bizarre aussi : un composé de la révérence féminine et du salut masculin. Allez voir cela. Bref, elle est très fin de siècle. Je ne sais pas au juste ce que ça veut dire, mais elle Test. »
Il faut croire qu'il y avait, en effet, dans cette artificielle personne, comparable à certaines figures de Félicien Rops, un charme assez étrange et assez fort, correspondant, si vous voulez, à un sentiment que je vois fâcheusement développé chez quelquesuns de nos contemporains et que je vous demande la permission d'appeler le snobisme satanique... Car, depuis, deux hommes se sont d'abord battus au sabre pour elle ; et, pour elle, finalement, l'un a
au cm qui: B'étê sis
tué l'autre d'un coup do revolver. Et vous savez que celte aventure a follement excité l'imagination di s Auvergnats et des officiers, leurs hôtes, et que, lorsque la baronne de Rahden reparut sur la piste quelques jours après le meurtre, on lui fit une ovation frénétique, — tout comme si le sang avait coulé sur l'arène même, et comme si le grand cheval tacheté d'ulcères avait marché dedans.
Les moralistes parisiens se sont élevés, à cette occasion, et contre la rentrée prématurée de l'artiste, et contre l'indécent enthousiasme des spectateurs. Les moralistes parisiens s'étonnent de tout. Ils font continuellement des gestes vertueux, — et même chrétiens. C'est toujours cela. Mais je ne puis m'empêcher de remarquer que ce qui s'est passé l'autre soir à Clermont était très naturel et très humain, ce qui d'ailleurs n'est pas nécessairement synonyme de ragoûtant.
Sur le premier point, je me contenterai de rappeler une anecdote contée par Louis Veuillot dans les Odeurs de Paris : « Une actrice venait de perdre sa mère, qu'elle « adorait ». On lui envoie du théâtre l'ordre de paraître à une répétition. Elle écrit une lettre « touchante » pour obtenir quelques jours qu'elle voudrait donnera sa douleur. Le directeur, furieux, la fait mettre à l'amende, « Est-ce qu'elle compte ne pas jouer, dit-il, tant que sa mère sera morte ? *>
Le second point, c'est l'enthousiasme « incon-
venant» des Arvernes. Leur excitation est pourtant bien facile à comprendre. L'indiscrétion du public à l'endroit de ses amuseurs est sans limites. On veut qu'ils nous livrent le plus possible, soit de leur corps, soit de leur personne intime et privée. On a vu des salles en délire pour un morceau de peau entrevu par hasard et auquel le programme du spectacle ne leur donnait pas droit. — Or donc, lorsque la baronne de Rahden est rentrée dans l'arène, ce n'était plus, aux yeux de la foule, l'écuyère habile, c'était une femme follement aimée par deux hommes dont on savait les noms, pour qui ces deux hommes avaient voulu s'entr égorger, et pour qui l'un des deux était mort. Son cheval était suivi de deux spectres ; son mari et son amant étaient entrés en même temps qu'elle, et l'on croyait voir des taches de sang sur son amazone. Ces taches de sang étaient ici l'équivalent de ce que sont, dans des spectacles plus spécialement folâtres, les morceaux de peau non promis par l'affiche. Toute la salle déshabillait fécuyère, plus complètement que les autres soirs. De là cette joie.
Mais retournons au Cirque d'Été. Vient ensuite un peu de sorcellerie. Deux hommes et une jeune fille sont assis sur une estrade, les yeux bandés. L'un des deux hommes tient un morceau de craie, et il y a derrière lui un tableau noir; l'autre porte une mandoline; la jeune fille ne porte rien. Le sorcier, un monsieur assez replet, en culotte noire, l'aspect
d'un Italien gras, dit à peu près aux spectateurs : « Messieurs, je vais parcourir vos rangs. Vous me direz tout bas à l'oreille le nom du personnage connu dont vous voudriez voir reproduire les traits sur ce tableau noir, et le morceau de musique qu'il vous plairait d'entendre jouer sur cette mandoline. Vous me direz aussi ce que vous désirez que fasse Mademoiselle. » Et, à chaque confidence reçue, le sorcier, de loin, étend le bras vers le dessinateur, ou vers le mandoliniste, ou vers la jeune fille ; et, tout aussitôt, le dessinateur esquisse à grands traits la figure désignée ; le musicien exécute le morceau indiqué, et la demoiselle fait justement ce qu'on souhaitait d'elle. Tout cela, les yeux bandés. Et ainsi, autant de fois qu'on veut.
C'est très amusant et très bien fait. Mon Dieu, je veux bien croire au magnétisme, à la communication de la pensée et de la volonté à distance et cans paroles, c'est-à-dire au mystère. Mais combien j'aime mieux croire à un système de signes convenus entre le montreur et ses complices, et combien je lui fais plus d'honneur en y croyant ! Système infiniment ingénieux, totalement insaisissable aux spectateurs, et que je ne me charge pas de vous dévoiler, — encore que l'éminent prestidigitateur Dicksonn nous ait donné, l'an dernier, l'explication, renversante de simplicité, de certains sortilèges analogues. Mais si je ne devine rien du « langage » employé par le sorcier du Cirque, je constate du
moins que les pensées qu'il peut avoir à signifier sont, en général, faciles à prévoir. La science et l'imagination des spectateurs sont médiocres. Sans compter que le sorcier qui les interroge peut quelquefois les aider sans en avoir l'air, et leur suggérer, plus ou moins, quelques-unes des réponses qu'il attend. Et, en effet, les souhaits du public, à la séance que j'ai vue, tournaient dans un cercle assez restreint de choses connues et courantes. Les portraits demandés ont été ceux de Gambetta, de Yercingétorix, de Louis XI, de Jules Ferry et de Richard Wagner. Pour la musique, on a réclamé les airs les plus populaires de Carmen, de Znmpa, de Faust, un morceau, au choix, de Loh njrin et de la Valkyrie, plus la Marseillaise et Au clair de la lune. Enfin, un spectateur avait souhaité que la jeune fille l'embrassât; un autre qu'elle lui prît sa lorgnette; un troisième, qu'elle lui passât la main dans les cheveux ; un quatrième, quelle se coiffât du képi du municipal. Ce sont là des fantaisies dont l'inattendu n'a rien d'exorbitant. Ai-je besoin d'ajouter que les bandeaux, mollement appliqués sur les yeux, ne coupent peut-être pas toute communication visuelle entre le « magnétiseur » et ses « sujets »? Et, encore une fois, je ne crois pas diminuer, par ces observations, la gloire de l'artiste. Au contraire : c'est dans le cas où il serait réellement sorcier qu'il n'y aurait nul mérite. C'est évidemment un spécialiste d'une rare intelligence. Je voudrais bien vous
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dire son nom, mais je n'ai pu me procurer le programme.
Ensuite, nous avons vu quatre danseuses espagnoles. Elles m'ont paru extrémemenl jolies et d'un charme qui n'a rien du tout d'immatériel. Mais ce ne sont plus les violentes danseuses de la dernière Exposition, encore toutes chaudes de leur Espagne. Les costumes, d'abord, se sont modifiés. Plus de ces jaunes ni decesrouges qui éclataient si crûment aux yeux ; plus de ces lourdes roses écarlates piquées dans les cheveux bleuâtres. Les Espagnoles du Cirque sont vêtues de couleurs tempérées, assorties avec un goût délicat et sûr. Et leur danse aussi s'est modérée ; elle a perdude la hardiesse de ses torsions et de la dureté de son rythme qui semblait le rythme même de l'assaut bestial. Bref, Paris a passé par la Ce sont, si je puis dire, des Espagnoles « adaptées » . Elles ont plus de grâce et moins de piment. Telle s'amollit et s'éteint à demi, dans une traduction française, l'âpre couleur d'une comédie de Calderon. — Après avoir dansé, elles chantent, — du nez. La voix proprement féminine, la délicieuse voix de cristal, d'or ou d'argent, est, comme on sait, et sauf exceptions, chose du Nord.
Mais deux gymnastes noirs, deux faux négrillons, m'ont particulièrement ravi dans cette soirée Costume simple : des bretelles blanches, soutenant leurs blanches culottes, coupaient joyeusement leur noirceur artificielle. Et ces deux nègres flânaient,
les mains dans leurs poches, le nez en l'air, avec l'indolence des bons bamboulas amis du soleil. Ils semblaient rêver. Puis, tout à coup, comme par une poussée intérieure et qu'on sentait irrésistible, c'était un saut de carpe, ou un bout de promenade sur les mains, pour changer, ou, sur une longue table, un glissement rapide de reptile qui a vu remuer les feuilles. Ou bien, ils saisissaient une chaise, se l'accrochaient au cou. et, après d'éperdus tourbillonnements , retombaient assis sur cette chaise, tranquilles comme Baptiste... Et ce qui était charmant, c'est que ces deux animaux agiles et noirs semblaient, en se livrant à ces acrobaties silencieuses, continuer simplement et traduire au dehors une songerie commencée et exprimer, par ces souples séries de mouvements bizarres et harmonieux, leurs rêves de sapajous, aussi spontanément que nous exprimons les nôtres par des paroles articulées. Ils donnaient l'impression que cette folle gymnastique était leur langage naturel, qu'elle leur servait à manifester la joie profonde de vivre et d'être chauffés par le bon soieil, et qu'ils enchaînaient les culbutes comme d'autres chantent une romance, pour soulager leur cœur... Je n'ai jamais mieux compris les vers de Victor Hugo, dans la Fête chez Thérèse, sur les « rêveuses gambades » d'Arlequin. Et j'ai beaucoup aimé ces deux poètes du saut périlleux, ces frères Zemganno noirs... Enfin, le clou : la « danseuse serpentine équestre ».
On étend sur l'arène un grand voile noir; on drape de noir la banquette qui entoure la piste, et par des échelles noires, des hommes grimpent dans les frises pour y disposer des appareils de lumière électrique diversement colorée. Puis, la nuit se fait, et, sur lecheval noir qui tourne, pareil à un cheval de catafalque, tourne aussi le lumineux cyclone des étoffes éployées (tels, ces petits tourbillons polychromes qu'on voit dans les planches des traités d'astronomie), en zigzags, en spirale, en S, en vaguettes symétriques, en fromage, en tulipe renversée, en ailes de Psyché, en ailes de chauve-souris, — avec un corps de femme qu'on entrevoit au milieu, — le tout baigne tour à tour de jaune safran, de rose auroral, de bleu de sulfate de cuivre, de mauve défaillant, de blanc fantomal, et de toutes les teintes de Parc-en-ciel. .. Seulement, voilà, on est trop près du tourbillon ; on voit trop les bâtons à l'aide desquels l'écuyère élargit l'envergure de son fantastique linceul, et le câble noir qui la rattache aux frises. C'eût été spectacle d hippodrome plutôt que de cirque. Ces réserves faites, la vision est charmante. L'habileté de MUe Hélène Gérard ne le cède guère, — et dans des conditions beaucoup plus difficiles, — à la science de Mll° Loïe Fuller elle-même ; et Ton doit la féliciter de garder tant de grâce dans un tel déploiement de force musculaire.
IMPRESSIONS DE THHATRE. — 8e SÉRIE. 21