‹ Impressions de théatre (volume 3)Chapitre 15 sur 20 · LA FOIRE D E NEUILLY · texte numérisé non relu

LA FOIRE D E NEUILLY

Je vous dirai simplement ce que j'ai vu, Bans grands commentaires. La notation de ce qui même quand c'est n'importe quoi, a son intérêt, croyez-le bien. Ce fut, il y a dix ans, celui des romans naturalistes. Homère constate régulièrement que la mer est « poissonneuse » et ne nomme jai une île sans faire remarquer qu'elle est « entourée d'eau. » Pourtant, ses contemporains le savaient déjà.

Voici d'abord, près de la grille de l'octroi, un groupe de musiciens ambulants : un violon, une espèce de petit orgue portatif, tenu par un homme à longs cheveux et à moustaches tombantes, l'air « artiste », peut-être^ un ancien prix du Conservatoire, et une contrebasse que racle une femme en camisole de coton bleu. Un vieux chapeau de paille est accroché au manche de l'instrument. C'est un tableau pour Pelez. Ces gens jouent et chantent avec des notes portées, — comme font les peintres en bâtiments, — des romances de café-concert : Pauvres amoureux /... Amour et Pâquerette... Des bonnes, des filles en cheveux, des gamins chantonnent l'air en même temps que les artistes. Ils sont très graves, très pénétrés, comme à l'église. Ils me rappellent ceux qui chantaient la complainte sur la mort de Victor Hugo, durant la nuit fantastique de sa veillée funèbre...

Voici une petite boutique de ces cochons en pains d'épice sur lesquels sont écrits en sucre rose des

noms propres : « Jules, Ernest, Berthe, Adèle, » ou encore : a Ma belle-mère, » et que Ton s'offre entre gens du monde. Un écriteau porte cet avis : « On fait les noms à la minute. » Cela me donne l'idée d'étudier l'épigraphie de la foire.

Au fronton d'une baraque, le « Grand Musée du Progrès », je lis cette inscription déconcertante : c La métempsychose a lieu à toutes les explications (sic) ». Celasignifie-t-il peut-être : « Chaque séance de métempsychose est accompagnée d'explicaiions » ? Mystère.

Non loin, une pauvre petite baraque étroite et basse, de deux mètres de façade, la plus minable, la plus lépreuse de toute l'avenue, porte ce mot en lettres énormes : « Attractions ! I » Rien de plus. C'est simple et grandiose. Quelles attractions? géante ? serpents ? veau à deux têtes ? ou la tour Eiffel dans une carafe? Je ne le saurai jamais, car T « établissement » est fermé.

« Au Panopticum. — Le plus grand phénomène du siècle. — Kabowls boit 80 bocks en 15 minutes. » Gela se lit juste au-dessus d'un « tableau » qui représente le naufrage du Vengeur. Et sur une pancarte : « Bocks bus depuis le commencement de la foire : 9,260. » Cela doit faire une moyenne de 600 bocks par jour.

Je passe devant les « Sirènes vivantes, reines de l'Océan », et je m'arrête au « Théâtre des artistes connerréens ». Connerréens ? qu'est-ce à dire ? Un

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cartouche nous l'explique. Les artistes connerr sont deux nains « natifs de Connerré, — Sarthe Patrie! » Un autre cartouche nous affirme qu'ils sont sujets français. — - Exhibition unique. — France

Je retrouve ce souci patriotique dans le boniment qui nous annonce les hideuses merveilles du « musée Dupuytren, de Paris, seul musée d'anatomie de France ne contenant aucune pièce allemande ». Et j'y recueille ce morceau de style : « Puisque nous ne pouvons saisir l'âme, essayons au moins de connaître l'esprit de la chair. Essayons de remonter aux sources constitutives de cette vie, qui tantôt se manifeste en nous^r l'expression presque inexprimable (sic) de mystérieuses jouissances qui font délicieusement frissonner tout l'organisme, ou brusquement le font se tordre pantelant sous Faction d'insaisissables souffrances qui font monter aux lèvres de la créature les cris affolés de la douleur. »

N'est-ce pas que ça a l'air d'être écrit par « l'un de nos plus brillants chroniqueurs »? — « C'est envoyé ! » comme disait l'ordonnance du colonel, après avoir vu Athalie.

Ceci n'est pas mal non plus : « Miss Yongka Papanax (?) — Elle ! — La mystique, la surprenante merveille. — L'inexplicable, la mystérieuse Enigme.

— Amateurs du beau, du curieux et de l'étrange,

— Entrez et gardez le souvenir I »

Je suis entré, et certainement je « garderai le souvenir ». J'étais seul, tout seul ; Miss Yongka Papanax, une fille en robe rouge, blonde, pas trop laide, mais fâcheusement enrouée, me dit : « Ça ne fait rien, je travaillerai tout de même ». Elle ajouta : « Avez-vous des allumettes ? » J'en avais. Elle me dit : « C'est pour allumer les lampes ». Elle disparut derrière un rideau. Un instant après, le directeur de rétablissement ouvrit le rideau, et je vis « la décapitée parlante ». Elle disait, je crois : « Bonjour, Messieurs et dames ; j'ai seize ans et je suis née en Sicile ». Le rideau tiré, elle rentra dans la salle, et me dit textuellement : « Et maintenant je vais faire le tour de la société pour mes petits bénéfices ». Je vous rappelle que j'assistais seul au spectacle, telle roi Louis II... Je sortis un peu mélancolique.

Autres inscriptions. Dans un diorama : « Vues réservées. Mœurs de V Orient » (diable !). « Les enfants ne sont pas admis. » — « Les Hommes de bronze. 10 personnes vivantes entièrement métallisées » — « Juliano et ses fauves. Le plus jeunk dompteur de l'Europe. » — « Spectacle prodigieux. Apprenez que 1 1 ! (les trois points d'exclamation ne sont pas de moi) l'innovateur a choisi des natures de jeunes filles exceptionnelles pour donner plus d'importance à son œuvre. » — Et cette annonce bon enfant : « Temple de la Gaîté. 1 sou pour rire. Venez voiries plus beaux et les plus laids

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personnages de la nature. Ils sont vivants. » (Il s'agitde petits tableaux automatiques.) — El cette annonce scientifique : oc Miss Warheda. Sciologie, ombremanie (.sic) ». (Il s'agit, je pense, de silhouettes que l'on forme avec les doigts derrière un transparent.)

N'oublions pas une « nouveauté » : le Concert daho méen, qui, d'ailleurs, ressemble exactement aux concerts algériens, égyptiens, tunisiens et marocains. Deux ou trois nègres, une mulâtresse assez jolie, une femme albinos, jeune avec des sourcils et des cheveux blancs, très bizarre. Les autres Dahoméennes sont évidemment Montmartroises Une d'elles, costumée en vague octalisque, danse le « chahut » et fait le grand écart, exercices éminemment parisiens. Au reste, peut-être bien qu'elles en sont toutes, de Paris, et même la mulâtresse ; et peut-être que les nègres en sont aussi. Avez-vous remarqué la variété stupéfiante de l'ethnographie parisienne? Tant de sangs se sont mêlés dans la grand'ville, et venus de partout, et tant de femmes y ont « eu des regards », que tous les types s'y rencontrent, je dis parmi les gens nés de Parisiens de Paris. Vous rappellerai-je Tamie de Mlle la Goulue, cette étonnante Japonaise de Montmartre, plus essentiellement Japonaise que Mme Chrysanthème elle-même, et que M. Téodor de Wyzewa a transportée, — si ce n'est elle, c'est donc une autre, — dans ses délicieux et si adorablement sincères Récits (V un jeune homme ?

A la fin de la séance, un homme m'aborda, qui me parut être quelque chose comme le régisseur. Je me disposai à lui remettre le prix de ma place ; mais il m'arrêta d'un geste noble et courtois. Il m'avait vu, durant la représentation, écrire quelques notes sur un carnet. Il me dit : « Vous êtes journaliste ? — Mais pas du tout. — Alors vous êtes artiste? — Non plus. » Et j'insistai pour payer ma place. Mais lui, avec une douce fermeté : « Non, Monsieur. Nous tenons à faire plaisir aux personnes qui nous sont sympathiques. — Alors, Monsieur, lui dis-je, il me reste à vous remercier. » Et, pendant qu'il appelait « le directeur » qui jouait de la grosse caisse sur le devant de la baraque et à qui il voulait absolument me présenter, je me dérobai rapidement. Ce fut pure modestie. Mais, avec tout cela, je me trouve avoir eu « mes entrées » au Concert dahoméen. En vous recommandant cet établissement distingué, je ne fais que payer ma dette au parfait gentleman qui me traita avec tant d'obligeance.

MAURICE BOUCHOR

Petit-Théâtre des Marionnettes : les Mystères d'Eleusis (1 ), pièce en cinq tableaux, en vers, de M. Maurice Boucher.

21 janvier 1894.

Si Ton ne nous avait dit que les délicieuses marionnettes du sage Bouchor nous donnaient leur dernier spectacle, je me serais permis quelques critiques, non sur le poème, que j'aime et que j'admire sans réserve, mais sur quelques détails de la représentation. J'aurais dit que l'accord n'est pas toujours parfait entre les paroles et les gestes des ingénieuses poupées; qu'on voit trop, d'ailleurs, que ce ne sont pas elles qai parlent ; que, comme d'autres acteurs prennent leur voix dans leur poitrine ou leur gorge, elles la prennent un peu trop tranquillement dans la coulisse, côté cour ou côté jardin, à plusieurs mètres d'elles ; et qu'enfin, si

(1) 1 vol. in-18 jésus, br., 2 fr. (Lccène, Oudin et C", cditeuis)*

MM. Bouchor, Richepin et Ponchon ont tous trois, avec des timbres diversement agréables, une excellente diction, et se font aisément entendre, on n'en saurait dire autant des autres lecteurs. . . Mais, puisque les chères figurines, graves truchements des hommes et des dieux, vont nous quitter, je ne me sens pas le cœur de leur faire des reproches,

Donc, M. Maurice Bouchor continue d'extraire l'âme des religions, c'est-à-dire de les ramener, par des sollicitations délicates et de généreuses interprétations, à 1 idée chrétienne dont elles sont toutes, plus ou moins, des images et comme des approches. La pensée qui est au fond de son nouveau poème, c'est que le secret du progrès et du bonheur humains est dans lajustice par la pitié et le renoncement; disons simplement : par la charité. Quant au progrès particulier dont il s'agit dans les Mystères d'Eleusis, c'est, si je puis dire, la « moralisation » du dogme de l'immortalité de l'âme. Cette œuvre s'accomplit par le changement du cœur de Hadès, devenu capable d'amour ; par l'amour et la compassion de Perséphone, et par le sacrifice miséricordieux de Dèmèter. Voici comment.

Tandis que les méchants souffrent dans les anciens Enfers (ce qui ne fait plaisir qu'au grossier roi Hadès, car Minos lui-même est dégoûté de sa tâche d'impitoyable justicier), les bons s'ennuient de leur pâle, monotone et immobile bonheur. Immobile ! c'est cela surtout qui est insupportable et,

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au surplus, difficile à concevoir... Les morts gardent éternellement leur âge. De là de douloureux mécomptes : ceux qui se sont aimés sur la terre se rencontrent sans se « retrouver *.

Ecoutez la plainte de Myrto:

J'avais un jeune frère, et, presque maternelle, Je voulus l'élever, le couver sous mon aile. Mon cœur saigna longtemps lorsque je le perdis. Or, je viens de le voir ; tremblante, je lui dis : « Ne me connais-tu pas ?» Il me tendit sa joue ; Puis, comme il a toujours l'âge aimable où l'on joue, Il glissade mes mains et s'enfuit en chantant. Une éternelle enfance est donc ce qui l'attend ?

Ecoutez la plaint(Tde Tellis, mort après sa mère :

Hier je reconnus ma mère vénérée.

« Te voilà donc enfin, toi, que j'ai tant pleurée », Lui dis-je. Elle doutait. « C'est moi, mère, c'est moi! » Alors, avec des yeux pleins de trouble et d'émoi : « Toi, dit-elle, mon fils! Qui, je sais que tu m'aimes; Mais, après si longtemps, vous n'êtes plus les mêmes. Ah! j'aurais bien voulu te retrouver moins grand... » Puis elle m'étreignit dans ses bras en pleurant.

(Mais je ne veux plus faire de citations, ou presque plus : tout y passerait, si je ne me surveillais pas.)

Iacchos alors, le conducteur des âmes, annonce à ces ombres si tristement « bienheureuses » un meilleur avenir. Elles le devront au triple avancement de Hadès, de Perséphone et de Dèmèter dans la bonté. Hadès, errant un jour sur la terre, a enlevé et emporté avec lui dans son royaume la vierge

Perséphone qui cueillait des fleurs. D'abord, il veut faire d'elle à sa guise : mais la fière résistance et la pudeur de la jeune fille changent en amour son désir brutal. Ce sentiment nouveau transforme tout le cœur du roi croquemitaine. Il consent à ne tenir Perséphone que d'elle-même. Si elle se donne librement à lui, il ouvrira aux mélancoliques élus les portes de l'Enfer, et les laissera émigrer dans les îles Fortunées, où leur immortalité sera vraiment heureuse, étant vivante et active.

Leur sort est donc entre les mains de Perséphone, mais non pas d'elle seule. La vierge, touchée enfin par l'amour de Hadès, se résignerait à être sa femme et à ne plus revoir la lumière du ciel, puisque, de son sacrifice, doit sortir pour les hommes un si grand bien, et puisqu'enfin elle ne déteste plus le roi des Enfers. Mais Dèmèter, outrée de fureur et de désespoir, cherche partout sa fille. Le récit d'un navigateur lui apprend que Perséphone fut enlevée par Hadès, Elle vient aux Enfers la réclamer à grands cris. Hadès, se piquant de générosité, lui dit : « Prendsla », Mais Iacchos ajoute : « Si tu l'emmènes, tu prives les pauvres hommes d'un grand avantage : tu les rends à l'immortalité lamentable et immobile. Mais si tu renonces à ta fille, les hommes qui furent vertueux te devront, après leur mort, une destinée plus juste ».

Les hommes te sont chers : parle, ne veux-tu pas Que les meilleurs d'entre eux, affranchis du trépas,

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