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Au-dessus de la mer volent sans épouvante Vers l'immortalité bienheureuse et vivante?
Dèmèter hésite. Le sacrifice qu'on lui demande est plus dur et plus complet que celui de Perséphi car celle-ci a son amour pour se consoler de lumière perdue. Enfin, la bonne déesse se décide à accepter l'arbitrage de Zeus.
Zeus est, dans la pensée du poète (Préface), « la plus haute conscience du monde et comme l'incarnation de la loi morale ». Il siège entre la Justice et la Pitié. Et, désignant cette sœur de la Justice à Dèmèter encore incertaine, le maître des dieux et des hommes prononce ces « vers dorés » :
0 reine, celle-ci, Qui te regarde avec le plus tendre souci, Nuit et jour à tarir des larmes occupée, Voudrait que la justice eût brisé son épée. C'eet une vierge au cœur saintement maternel, Qui, pour plaindre et bénir même le criminel, Tient à garder toujours sa pieuse ignorance De toute chose au inonde, excepté la souffrance. Elle est le pur amour, l'oubli profond de soi. Les hommes, Dèmèter, pour -aient vivre sans loi, S'ils pratiquaient enfin les choses qu'elle enseigne Parles pleurs de ses yeux et par son cœur qui saigne. Mais un peuple vivant dans la stricte équité, Sans la vierge divine assise à mon côté, Respirerait un air mortel de sécheresse. C'est pourquoi mon regard attendri la caresse.
Et plus loin :
Pas uu être, brisant d'une main téméraire
L'étroit lien d'amour qui l'attache à son frère,
N'a le droit de penser : a Mon bonheur est à moi » .
Toujours le sacrifice est l'inflexible loi.
Le fruit que tu portas aans une heure féconde,
Sois prête à le donner pour le salut du monde.
Déméter ne résiste plus ; elle accepte dans son cœur le sacrifice total :
Je ne murmure pas. Prononce ton arrêt.
Alors, Jupiter, pour la récompenser de son effort, n'en acceptant que la moitié : « Chaque année, au commencement de l'hiver, tu laisseras ta fille descendre chez son époux souterrain. Mais elle te reviendra au printemps. Chaque année, elle emportera avec elle la beauté de la terre et sa joie, et, chaque année, elle les rapportera. Et, en même temps qu'elle, sortiront de l'Enfer les âmes justes, pour aller, dans les îles Fortunées, achever leur destin. Là, elles seront heureuses et de plus en plus parfaites par l'effort ininterrompu. Si quelques-unes fléchissent, si elles glissent à la paresse ou au regret des voluptés brutales de l'orgueil ou de la chair, elles redescendront sur la terre, afin d'y recommencer l'épreuve. Mais celles qui auront triomphé de l'aveugle matière, je les attirerai d'un souffle jusqu'à moi
et je les mêlerai aux dieux Je parle ainsi, car
moi-même, je vauxmieux aujourd'hui que je n'ai valu.
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Le poète Eschyle le savait bien. L'efTort, le pm laborieux dans la bonté, c'est la loi des dieux e bien que des hommes... »
Amen. — Tout de même nous n'avons pas de chance. Nous cherchons invinciblement le bonheur; et, finalement, les plus clairvoyants d'entre nous ne le découvrent que dans une certaine quantité de souffrance acceptée. Car les plaisirs aigus qui viennent des sens ou de la vanité ne durent pas, et se payent toujours après. Un plaisir un peu plus sûr consiste dans le sentiment qu'on a du bon fonctionnement de sa vie animale, dans un torpide bien-être physique accompagné de vague rêverie. Gela n'est certes pas à dédai^uer ; mais cela se dissipe aussi au bout de quelques heures, et si, par impossible, cet état devait être éternel, nous trouverions bientôt que ça n'en vaut plus la peine. Les magistrats et les aumôniers de prison nous disent que rien n'est comparable, même de loin, au bonheur du condamné à mort apprenant que sa peine est commuée. Mais, dès le lendemain, cette joie est évanouie ; et puis, c'est un de ces hasards qui ne se rencontrent pas dans toutes les vies humaines. Reste ceci, que la seule félicité durable, étant celle qui s'accroît en se renouvelant, est dans l'effort, dans le sacrifice de soi aux autres, ou à ce que l'on considère comme la Volonté divine. Et l'on arrive à cette bizarrerie: « L'homme heureux est celui qui, acceptant d'être malheureux, ne l'est plus. » C'est absurde, et c'est
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vrai. (Toutefois, nous exceptons le cas d'excessive torture physique, et quelques autres...) C'est vrai, dis-je, d'une vérité inexplicable. Il faut supposer qu'il y a en nous, outre l'instinct égoïste, dont la satisfaction est précaire et douteuse, et nous lasse, et, en tout cas, jamais ne nous contente, un autre instinct, contraire à nous, tel pourtant que, lorsque nous nous efforçons d'y obéir, nous nous sentons(c'est étrange) augmentés de valeur, et il nous semble que notre existence devient quelque chose de moins incompréhensible, de plus justifié. C'est je ne sais quoi qui, étant en nous, n'est peut-être pas nous, et qui tend par nous, au mépris de notre plaisir proche, à des fins supérieures à nous-mêmes, que nous entrevoyons, mais que nous serions fort empêchés de définir avec exactitude. Il faut toujours revenir au mot de Pascal : « Le cœur a ses raisons, etc.. Je dis que le cœur aime Vêtre universel naturellement, et soi-même naturellement, selon qu'il s'y adonne; et il se durcit contre l'un ou l'autre, à son choix... »
Dans son admirable préface, à laquelle je vous renvoie et qui aurait dû me dispenser de tous ces chétifs commentaires, M. Bouchor nous dit: « J'ai suivi mon hypothèse » (immortalité bienheureuse par l'effort, donc souffrante, et bienheureuse pourtant,) « jusqu'à ses extrêmes conséquences. Aussi bien est-il admissible que la constante pratique d'une vertu supérieure, sans détruire la réalilé du sacrifice, permette d'y trouver une joie toujours plus
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vive, si la souffrance d'autrui diminue en même temps que notre égoïsme. » Mais, si cette joie ne diminue pas avec la « réalité <lu sacrifice)), ce n'est donc pas sur le sacrifice qu'elle est fondée? Ou si le sacrifice, par sa persistance, tend à n'être plus douloureux, le jour où il ne le sera plus du tout, ou bien encore le jour où, tout le monde étant heureux, il n'y aura plus matière à sacrifice, nous retomberons donc dans cette béatitude « immobile » que M. Bouchor répudie et dont il nous montre les âmes des justes absolument excédées ? Ce jour-là, le cycle du bonheur étant parcouru, les basses jouissances reprendrontsans doute leurprix, et toutsera à recommencer ? Avouez^qu'on s'y perd. Rassurez-vous néanmoins. Ce détestable monde est bien jeune encore, et, aux assoiffés de sacrifice, les forces manqueront, je pense, plus tôt que les occasions.
... N'allez pas croire, maintenant, que le drame de M Maurice Bouchor ait rien d'abstrait. D'abord, les dieux mêmes y ont des sentiments humains.
Zeus nous le dit avec une grâce charmante :
Les rois olympiens, comparés aux mortels, Sont comme un frère aîné près de son jeune frère ; Notre cœur a besoin de votre humble prière, Ainsi que, pour gravir un périlleux chemin, Il vous faut le secours puissant de notre main .
Puis, l'idée morale y est toujours enveloppée de beaux symboles. Le séjour de Perséphone sous la
terre, puis sa délivrance, expriment le sommeil des germes durant l'hiver et leur essor au printemps ; et la floraison des plantes accompagne et exprime, à son tour, la fuite heureuse des âmes, hors des limbes inertes, vers le pays de l'immortalité active et épanouie. Et ce n'est pas sans raison que la déesse Terre a été choisie pour être la bienfaitrice des hommes, même après leur mort, puisque ce sont, en somme, leurs vertus qui leur permettront l'accès de la vie meilleure, et que ces vertus leur ont été, avec le travail, enseignées par la Terre maternelle :
Le peu que nous valons, Déesse, vient de toi. Jadis, on nous l'a dit, la terre était sans loi... Mais, lorsqu'il eut appris à féconder la terre, L'homme, ne vivant plus farouche et solitaire, Aima d'un fier amour le champ de ses aïeux, Sa femme, ses enfants, sa patrie et ses dieux.
Enfin un petit drame humain est mêlé assez intimement à cette « Divine Comédie ». Le laboureur Daïphante a perdu son fils Tellis, mort en voulant arracher des enfants à de méchants pirates. Daïphante est un juste et un résigné. Bien que Dèmèter, dans un premier mouvement de fureur, ait desséché les moissons des hommes afin de priver les dieux de leurs offrandes, le bon Daïphante offre à la Mère désespérée une hospitalité qu'elle accepte silencieusement. Et c'est, plus tard, un peu en souvenir de ce bienfait, que Dèmèter consent à un sacrifice dont bénéficiera, avec les autres morts, le
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fils de l'homme pieux qui L'a reçue dans son humble maison. Elle permet que Tellis, avant d'émigrci aux îles Fortunées, apparaisse à son père et a sa fiancée et leur annonce la « bonne nouvelle » : « Père, dit Tellis au vieux paysan, l'homme juste peut maintenant espérer; les choses que Ton dit sur la mort ne sont plus vraies. — Qui donc a tout changé ? » demande Daïphante à Tellis :
L'immuable dessein, Que depuis très longtemps Zeus porte dans son sein, D'attirer jusqu'à lui les moindres créatures ; L'accord de tous les dieux immortels ; les tortures Que souffre Dèmèter, comme tu l'as appris, Et le vouloir obscur d'innombrables esprits : Les portes de l'Enfer s'ouvriront pour les justes...
Les adieux de Tellis et de sa fiancée Lysilla sont exquis. Une question y est agitée : a Retrouveronsnous nos aimés, après la mort, tels que nous les aurons connus ?Les «reconnaîtrons-nous ? » — Une autre question se poserait : « Les hommes qui ont vécu et qui sont morts dans les siècles antérieurs au sacrifice de Dèmèter et quand Zeus n'était pas encore parfaitement bon, ne se trouvent-ils pas incurablement lésés? Et toute explication évolutive de l'univers et de Dieu ne comporte-t-elle pas une part d'irréductible iniquité?» Et cette autre question encore : « Dans quelle mesure le poème de M. Bouchor reproduit-il en effet les idées que symboli-
saient les mystères d'Eleusis ?» — Mais où tout cela nous entraînerait-il?
A peine ai-je le temps de louer, en finissant, la délicieuse poésie agreste et rurale, dont le second et le quatrième tableau du drame de M. Bouchor sont tout imprégnés Toute la saveur et la couleur d'Hésiode et de Théocrite ont passé dans les dialogues du patient et religieux Daïphante, de l'avare et jovial Lycophron, du bavard et industrieux Eubule. Cela sent bon la terre et la vie naturelle. C'est d'une « prudhomie » large, pittoresque, presque auguste. M. Bouchor a traduit là, avec un singulier bonheur, les « lieux communs », — idées ou images, — de toute poésie primitive, soit authentique, soit retrouvée par un effort de l'art. Ecoutez seulement ceci , qui est, je crois, de Théocrite, et que M. Bouchor a fait sien. Daïphante parle de son fils :
Parmi les moissonneurs, sous le soleil qui flambe, Il n'était pas de ceux qui vont traînant la jambe, Comme on voit s'attarder, derrière le troupeau, Malgré le chien hargneux et le son du pipeau, Quelque chèvre blessée au pied par une épine...
Il faut bien s'arrêter... Mais que j'aime, après les discours qu'il vient de tenir à sa fiancée sur les plus hauts objets, ce simple regret du fantôme de Tellis, le jeune laboureur:
Que ne puis-je avec toi, père, oouper nos blés ! Supérieurs par l'effort de la pensée au drame de