‹ Impressions de théatre (volume 3)Chapitre 4 sur 20 · ANTIGONE RI · texte numérisé non relu

ANTIGONE RI

qu'il y a do contagieux dans la représentation de L'amour-maladie, et aussi ce que la religion peut ajouter de piment aux choses de l'amour. Il conçut que la notion même du péché peut devenir un élément de volupté ; il entrevit de loin, je le crois, les perversions du sentiment religieux où devaient se complaire certains néo-catholiques de nos jours, et, par exemple, un Barbey d'Aurevilly, pour ne citer que celui-là. Et il en eut horreur. L'inquiétude que lui inspira sa première tragédie chrétienne (ou janséniste) acheva deiiaire de lui un chrétien. Il renonça, dis-je, au théâtre, à trente-huit ans et en pleine gloire.. — parce que Phèdre était décidément plus troublante qu'il ne l'avait pensé

Le très grand succès de la représentation d'Antigone à la Comédie-Française a montré, et l'on ne saurait trop s'en réjouir, quelles prodigieuses réserves de respect les journalistes, les critiques, les boulevardiers et les gens du monde gardent dans leurs âmes, au fond dociles.

Je ne sais pas du tout quel feuilleton mon excellent maître Sarcey écrira sur la pièce. Mais si Antigone était l'œuvre originale de quelque jeune écrivain français, j'imagine qu'il eût dit:

« — L'auteur a commis une première faute très grave. Il n'a même pas pris la peine d'indiquer ce

que cotait, pour les anciens Grecs, que d'être privé de sépulture, et qu'ils craignaient ce malheur comme les chrétiens craignent l'enfer. Il fallait absolument nous expliquer cela, et y insister, et nous le bien enfoncer dans la tête. Cela était essentiel. Faute de quoi, nous ne comprenons entièrement ni l'arrêt de Créon, ni l'héroïsme d'Antigone... Le théâtre est l'art des préparations. »

11 est très vrai que ces explications étaient inutiles pour les contemporains de Sophocle; mais il semble, en effet, qu'elles n'eussent pas été de trop pour un public français. Seulement, que voulez-vous? le public de l'autre soir était si intelligent, ou si respectueux, qu'il s'en est parfaitement passé. L'illustre critique eût continué, j'en suis sûr: — a Et cet Hémon, qu'on voit apparaître subitement vers le milieu du drame? D'où vient-il, celuilà? Il dit crânement ses vérités à Créon et sort pour aller se tuer sur le corps de sa promise. Mais qu'estce que cela nous fait? Ce jeune homme ne nous a pas été présenté. C'est à peine si, à la fin du second acte, deux vers, deux vers sans plus, nous ont appris qu'il devait épouser Antigone. Et nous ne savons seulement pas si Antigone aime son fiancé. La jeune fille, avant d'aller à la mort, se lamente sur sa virginité stérile ; mais elle ne nomme même pas Hémon. Si Juliette et Roméo ne se rencontraient pas une seule fois avant l'acte du tombeau, quel intérêt prendrions-nous à leurs amours ?... Ce débutant.

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ignore même les éléments de son métier. Je ne cesde le redire : les préparations, c'est tout le théâti

« Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises. A l'avant dernière scène, quand nous croyons la pièce finie, surgit un nouveau personnage, dont on ne nous avait point parlé : la mère d'Hémon. Un messager lui annonce le suicide de son (ils : sur quoi elle lève les bras et sorl sans rien dire. Au fait, ce q'uelle dirait nous toucherait peu. Il eûl fallu nous rendre auparavant témoins de sa tendresse et de ses angoisses maternelles, nous la montrer recevant les conlidences d Hémon, s'interposant entre la douleur du fils et la colère du père... Je ne crains pas de me répéter : tout le théâtre, voyez-vous est dans les préparations,

« Créon revient; il gravit péniblement l'escalier du palais, e-n traînant le cadavre de son fils La porte s'ouvre, et il aperçoit, au fond du vestibule, le cadavre de sa femme... Ce sont bien des horreurs à la lois Toute cette scène tient plus de la pantomime, — et quelle pantomime ! — que du drame. Ces jeunes gens s'imaginent qu'il s'agit de frapper fort. Il sufiit de frapper juste, comme dit l'autre.

« Je ne m'attarderai pas à relever les invraisemblances morales dont fourmille la pièce. Jusqu'à la fin du quatrième acte, Créon n'est qu'un croquemitaine odieux et monotone. Or, tout à coup, sans aucune espèce de transition, — parce qu'un vieux

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bonhomme de prêtre, faisant en cela son métier, lui a rappelé que les dieux punissent le crime, — Gréon se repent ; il se précipite, éploré, pour aller ensevelir Polynice et délivrer Antigone... Je croyais pourtant que le serve tur ad imum était une règle assez fondée en raison. Mais, aux yeux des échauffés de la littérature, les préceptes les plus éprouvés ne sont que vieilleries.

« Enfin, va pour cette conversion foudroyante de vieux tyran. Mais puisqu'il veut réparer ses fautes, il devrait du moins aller tout de suite au plus pressé, c'est-à dire courir au tombeau où Antigone est enfermée. Au lieu de cela, il commence par rendre les honneurs funèbres à Polynice, et laisse ainsi à Antigone le temps de se pendre. N'est-ce pas absurde?...

« Je ne parle pas des chœurs. Ils sont chantés à l'unisson, de manière que je n'ai pu en entendre un traître mot. Alors?

« Avec tout cela une certaine grandeur, je n'en disconviens pas, et du style. Mais ce n'est pas du théâtre. »

Ces critiques si plausibles, que je prête généreusement à mon vénéré maître, qu'y pourrais-je bien opposer ? Ceci, peut-être, que ni les mœurs grecques ne permettaient sur le théâtre, ni la finesse des Athéniens ne réclamait la peinture préalable des amours d'Antigone et d'Hémon; puis, qu'il est des sentiments si connus, — amour de deux fiancés, amour d'une mère, — que les démarches en peu-

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