ANTIGONE
vent être intelligibles et même émouvantes sans tant de « préparations. » Pour ce qui regarde Créon, on répondrait que Pâme des croquemitaines est une âme un peu enfantine et, par conséquent, sujette à de rapides changements... Et, enfin, le fait est que, grâce au respect et à l'enthousiasme préventif dont les Parisiens étaient munis l'autre soir, tout a été compris, tout a été accepté, tout a été acclamé, même ce qu'on n'entendait pas.
Oh ! que le public avait raison! Et que ce drame est admirable, eii^effet ! Qui ne sentirait l'immortelle beauté de l'idée foncière d'Antigone :
. . . J'ai moins longtemps à plaire, Puisque la terre un jour nous doit recevoir tous, A ceux qui sont dessuB qu'à ceux qui Bont dessous.
Et surtout :
Ton édit est d'un homme ; a-t-il un tel mérite Qu'il soit supérieur à la loi non écrite ? Loi des dieux, qui s'impose au mortel le plus fier , Car ce n'est pas la loi d'aujourd'hui ni d'hier, Qu'un instant abolit comme un instant la fonde, Mais l'éternelle loi plus vieille que le monde ! Je n'y veux point manquer pour un ordre odieux Et, de peur d'un mortel, mécontenter les dieux.
Conflit de tous temps, et d'aujourd'hui même. Pour ne citer qu'un exemple, entre beaucoup d'autres moins tragiques, ne fut-ce pas une humble Antigone que cette pauvre ouvrière de la chapelle de
Châteauvilain tuée par un malheureux gendarme? Et vous serait il échappé que Créon est un jacobin, au môme titre que Robespierre et Louis XIV ?... Demandez plutôt à M. l'abbé Jérôme Coignard.
Que dire enfin de la magnificence du spectacle? Cette beauté constructive, — plastique et chorégraphique, — de la tragédie grecque, faite pour dérouler son harmonie grandiose dans un vaste théâtre à ciel ouvert et sous les yeux de dix mille spectateurs, il en est resté quelque chose, il en est resté beaucoup dans l'ingénieuse réduction que nous a offerte la Comédie- Française. Quel décor nous devons à M. Marcel Jambon ! Et quelle mus/que simple, expressive et grande, à M. Camille Saint- Saëns! Qu'il est vivant, ce chœur qui, selon l'usage, de la tragédie grecque, est, au fond, le chœur des « mufles », si j'ose m'exprimer ainsfT^H que la traduction de MM. Meurice et Vacquerie est près d'être parfaite ! Un peu laborieuse çà et là et, par un scrupule de fidélité, un peu haletante et tourmentée d'inversions ; mais dans les grands morceaux, dans les chœurs, et, chose plus difficile, dans les dialogues monostiques, h la fois si exacte^ et d'une si robuste élégance ! Et quelle joie d'applaudir à ce très grand succès de deux des plus « galants hommes » de la littérature contemporaine (je n'ai pas besoin de rappeler ici leurs autres mérites) !
dbon : Louis XI, de Casimir Delavigne; conférence de MTHenri Chantavoine.
16 avril.
La conférence de M. Henri Chantavoine nie paraît d'alitant meilleure que **ous avons, à quinze jours de distance et sans nous être donné le mot, exprimé sur Casimir les mêmes idées, ou à peu près, — Chantavoine avec plus d'esprit, moi avec plus d'ingénuité.
Chantavoine a rappelé, en commençant, que Casimir fut un fort brave homme, modeste, timide, désintéresse, doué de toutes les vertus domestiques. Cela est quelque chose, quoique Dumas ait remarqué, avec justesse, qu'il ne suffit pas d' « aimer sa mère » pour être un bon dramaturge. Mais, si ça ne suffît pas, ça n'empêche pas non plus. Et il y a tant d'hommes illustres dont la vie est un peu embarrassante à conteï, dont certaines actions veulent être
expliquées, excusées, pardonnées !... Nous sommes donc contents de n'avoir rien de vilain à pardonner à Casimir. Sa vie fut une très belle, très pure et très harmonieuse vie d'homme de lettres...
Chantavoine a loué ensuite le poète lyrique, patriote ardent, interprète de tout un peuple à une heure solennelle, et si sincère et si vrai sous la rhétorique d'il y a quatre-vingts ans ! Puis il nous a dit que Delavigne écrivit des tragédies originales, sans être ni un néo-classique, ni un pseudo-romantique; que l'auteur de Lords XI et des Enfants d'Edouard fut un peu à Augustin Thierry ce que Victor Hugo fut à Micheîet ; et j'ai trouvé la « proportion » ingénieuse. Mais je sais surtout gré à Chaniavoine d'avoir marqué la plus vive estime pour les comédies de Casimir Delavigne et d'avoir, notamment, signalé la Popularité comme une œuvre de premier ordre.
Après la conférence, on a joué Louis XL La pièce a fait grand effet et a été beaucoup applaudie. Elle le méritait. Car d'abord elle est amusante. L'auteur la qualifie de tragédie, soit par malice et esprit de contradiction, soit par une interpréta lion très' libérale et très juste de ce mot de tragédie. En réalité, sa pièce a tout le fourmillement, tout le mouvement extérieur et tous les éclatants contrastes des vastes drames de Hugo (je ne dis pas le style, par où Hugo reste incomparable, c'est entendu : celui de Delavigne n'est que clair, souple, exact, un peu court
peut-être, d'ailleurs assez coloré et parfois assez fort). Mais, en outre, le caractère de Louis XI me paraît un des plus complexes et des plus profonds qu'on ait mis à la scène. Il n'offre môme que trop de nuances et de savantes oppositions. Quel incroyable et pourtant très vivant mélange d'égoïsme féroce et de sentiment d'un devoir supérieur, de supersiition inepte et de haute intelligence, d'hypocrisie et de franchise, de faiblesse et de force, de cruauté et de générosité, de grotesque et de grandiose! Et quel bel exemple de la justice des choses, de ce qu'on a appelé la justice immanente, que ce vieil homme uniquement jngé et châtié par ses actes, que ce tyran soupçonneux torturé par sa défiance même et par la crainte inéluctable de la mort !... Je sais peu cfe choses aussi belles, au théâtre, que ce quatrième acte, où l'idée morale de l'œuvre éclate si dramatiquement. Vous vous rappelez la confession du roi, et comment Nemours, venu pour le tuer, mais ayant surpris l'aveu de ses remords et de ses tortures, trouve soudainement une meilleure vengeance et, jetant son poignard, dit au vieux monstre épouvanté : « Je me trompais ; ce qu'il me faut, ce n'est pas ta mort, c'est ta vie. »
Qui ? moi t'en délivrer ! Je t'ai trop vu souffrir. Achève donc de vivre, ou plutôt de mouiir. Mcui"3 encor, meurs longtemps, pour que tes artifices, Pour que tes cruautés t'amassent des supplices ;
90 IMPRESSIONS DE THÊATHE
Pour qu'à tes tristes jours chaque jour ajouté Soit un avant- coureur de ton éternité.
Attends-la: que plus juste et plus impitoyable, Elle vienne, à pas lents, te saisir plus coupable. Dieu, je connais ses maux, j'ai reçu ses aveux ; Pour me venger do lui, je m'unis à ses vœux.v Satisfaites, mon Dieu, son effroyable envie. Un miracle ! la vie ! ah î prolongez sa vie !
Remarquez que Louis XI a été écrit en, 1827 ou 1828, que Marino Faliero a été joué en 1829, c'està-dire la môme année que Herriani, et que Louis XI et Marino Falicro sont conçus suivant une poétique aussi libre que les drames même de Victor Hugo. Nous n'en conclurons point que le bon, l'excellent Delavigne « fasse la pige » à l'énorme poète. Mais nous dirons qu'il fallait donc bien que certaines idées de rénovation dramatique fussent alors dans l'air ; que Casimir n'a pas été, comme on est trop tenté de le croire, un esprit à la suite ; qu'il a fait autre chose que d'imiter avec prudence et adresse les Hugo, les Vigny, les Dumas père, et qu'enfin il a eu sa part, et très personnelle (la chronologie de ses 'œuvres le prouve) dans l'heureuse évolution du théâtre aux environs de 1830.
Il s'en rendait lui-même très bien compte. Il écrivait tranquillement, en 1829, à propos de Marino Faliero:
« J'ai conçu l'espérance d'ouvrir une voie nouvelle (lui aussi, vous voyez !), où les auteurs qui
suivront mon exemple pourront désormais marcher avec plus de hardiesse et de liberté... Deux systèmes partagent la littérature. Dans lequel des deux cet ouvrage a-t-il été composé ? C'est ce que je ne déciderai pas, et ce qui d'ailleurs nie paraît de peu d'importance... L'histoire contemporaine a été fertile en leçons ; le public y a puisé de nouveaux besoins : on doit beaucoup oser, si on veut les satisfaire. L'audace ne me manquera pas pour remplir, autant qu'il est en moi, cette tâche difficile. »
Puis, il remarquait que nos grands classiques ont tous innové dans leur temps, et il ajoutait: « C'est, en quelque sorte, les imiter encore que de chercher à ne pas leur ressembler. »
Ne trouvez-vous point qu'il y ait là plus de philosophie, peut-être, et d'esprit critique que dans la préface de Cromwelll
Encore une fois, nous sommes devant le génie de Hugo comme des brins d'herbe aux pieds d'un chêne, et Casimir lui-même n'est qu'un arbrisseau de bonne volonté... Il n'en est pas moins vrai que la Fille du Cid est de 1839 et fort antérieure, par conséquent, à la Légende des Siècles. Vous vous rappelez les beaux poèmes sur le Cid dans la première Légende,et, dans la seconde, l'avalanche de petits quatrains héroïques (il y en a bien une centaine) qui descend des lèvres du vieux Gampéador . Ce par quoi Hugo couronnel'héroïsme du grand chevalier, c'estlabonté. Or, Delavigne l'avai' déjà fait dans la Fille du Cid.
Le Cid a un neveu, le très jeune Rodrigue, que sa mère mourante a voué à l'Eglise et qui a été élevé dans un couvent. Mais le petit novice, qui n'a pas du tout la vocation et qui, au surplus, adore sa cousine, a voulu partir pour la guerre avec son oncle. Il s'est d'abord très bien conduit ; seulement, après avoir tué son premier Sarrazin, le cœur lui a manqué, à ce pauvre petit; la vue du sang lui a fait mal, et il s'est, peu s'en faut, retiré de la mêlée. Il est écrasé de honte et n'ose aborder l'aïeul. Alors lui, le grand Cid, dans sa divine indulgence, s'approche de l'enfant malheureux, et, pour le consoler, sachant bien qu'au fond le petit a du cœur et qu'il prendra sa revanche, il feint d'avoir, lui aussi, faibli dans le combat, et il s'en accuse en grommelant... Et, peu à peu, l'enfant comprend le miséricordieux mensonge; il s'écrie :
0 mon père î ô clémence 1 ô douceur adorable 1 Pour me faire innocent, tu te faisais coupable. Je mourais si d'un mot tu m'avais outragé, Et tu rends à la vie un cœur découragé : 11 renaît : laisse-moi cacher dans ta poitrine Ce front que le remords sous tes bontés incline ; Laisse-moi, soulagé du poids de mes douleurs, Respirer l'héroïsme en y cachant mes pleurs.
Et le Cid, tenant l'enfant embrassé :
Répands, jeune lion, répands ces pleurs que j'aime : Ils n'auront sur mon eein de témoin que toi-même.
CASIMIR DELAVIGNE y3
Quand il touche à l'honneur, qu'un souffle ternirait, Pour qu'un avis profite, il faut qu'il soit secret.
Et plus loin :
Ces pleurs vont enfanter d'incroyables prouesses La mort en va sortir, la gloire; et, cette fois, Tu vas m'épouvanter, filleul, de tes exploits.
Lisez toute la scène: elle est vraiment émouvante et grande, et j'en dis autant de la mort du Gid au dernier acte...
Mais non seulement Delavigne a eu son rôle original dans la révolution romantique ; il a peut-être un plus rare mérite : il est le seul, je crois, entre Beaumarchais et Augier, qui ait soutenu la dignité de la grande comédie. Et Chanta voinc a très bien fait d'insister sur ce point.
Je n'ai rien contre Scribe (je vous le jure, ô mon bon maître Sarcey !), je n'ai rien du tout, sinon qu'il me laisse froid comme glace, et que ses trois cents vaudevilles paraissent aujourd'hui aussi insignifiants qu'ils furent amusants. Casimir a fait, lui, deux comédies au moins qui signifient quelque chose, qui ont de la substance et du suc.
Il y en a dans Y Ecole des Vieillards qui est de i823. Je pense que le bon Delavigne est le premier qui, dans la comédie du moins, ait traiîé sans moquerie, avec sympathie et respect, l'amour d'un « barbon » (Je vous dis que ce Casimir est un novateur effréné !) Le sujet était bien de ce siècle-ci:
94 IMPRESSIONS DE THÉÂTRE c;ir vous savez que, de notre temps, le sentiment public a prolongé de beaucoup, pour les hommes et même pour les femmes, l'âge où il n'est pas encore ridicule d'être amoureux. Arnolphe, aux yeux de Molière, est grotesque parce qu'il aime à quarantetrois ans ; mais quarante-trois ans aujourd'hui, c est à peine la seconde jeunesse! Eh bien, supposez qu'Arnolphe ait soixante ans, et qu'il ne soit pas bête, et qu'il aime Agnès sans égoïsme, et qu'il l'épouse, et qu'Agnès se laisse épouser très volontiers, et qu'elle ait pour Arnolphe une très franche et très profonde affection: qu'arrivera-t-il?.. La pièce de Casimir Delavigne est pleine de sens, parce que le drame surgit, ici, moins encore des travers, vices ou passions des personnages que des choses elles-mêmes. Ce sont les choses toutes seules, en dépit de la générosité et de la loyauté du vieux mari et de sa trop jeune femme, qui punissent la touchante déraison de cette union disproportionnée. Et cette comédie a des larmes: le vieux Danville souffre pour de bon ; il souffre tout autant que souffrira, six ans plus tard, le vieux Gomez de Silva. Et toutefois nous sentons que la jeune Hortense est lésée après tout, et que, elle aussi, elle est à plaindre. Et le dénouement est mélancolique : car, s'il est heureux, il est exceptionnel et ne saurait être définitif
Vous connaissez ces vers sur le Havre, qu on cite toujours pour s'en moquer :
„ . . Charmante ville!
Elle fut mon berceau ; doux climat, sol fertile ; D'aimables habitants... Un site ! Ah ! que! tableau ! Après Constantinople, il n'est rien d'aussi beau.
Evidemment, ces vers sont ridicules si on les donne pour des vers lyriques, extraits de quelque Messenienne. On ignore, ou Ton oublie, qu'ils se trouvent dans la première scène de V Ecole des Vieillards et qu'ils font partie d'un dialogue familier où deux vieux bourgeois échangent leurs souvenirs. Dès lors, ces vers restent assez plats, si vous voulez (et j'imagine que l'auteur le savait bien), mais ils ne sont plus du tout ridicules: ils ont même du naturel, de la bonhomie et de la prud'homie... Je ne veux pas, moi, qu'on blague Casimir !
J'arrive, avec Chantavoine, au chef-d'œuvre, — peu connu, — de Delavigne : la Popularité.
La Popularité n'est autre chose qu'une comédie vaste et drue de mœurs politiques, à mettre à côté du Fils de Giboyer, des Effrontés et de Rabagas. Le sujet est grand, et si bien pris dans le vif des choses du siècle qu'il reste rigoureusement actuel au bout de cinquante-cinq ans. On y recueillerait, et par centaine, des vers excellents et sans rides, saisissants par l'application directe qu'on en pourrait faire encore aux mœurs présentes. Car les vanités, les égoïsmes, les appétits, les faiblesses, les lâchetés, les perversions du sens moral dont la plupart des personnages de la pièce nous donnent le spectacle,
sont d'hier, d'aujourd'hui et de demain, et les dangereuses tentations auxquelles est exposé Edouard Lindsey ne sont que les plus avouables de celles où nos hommes politiques ont l'habitude de succomber. Combien en avons-nous vu qui étaient d'honnêtes gens dans le privé (je ne parle point des autres) et qui, comme hommes publics, glissaient par ambition, par faiblesse, par peur, — par peur surtout — à des actions mauvaises ou douteuses ! Et que de mal cela nous a déjà fait !... Au fond, il s'agit de savoir s'il y a deux morales : la morale chrétienne et la morale politique (on dit qu'il y en a une troisième, qui serait la morale des affaires, mais qui tend de plus en plus à se confondre avec la seconde). Quel sera le choix du généreux Edouard?
Nous sommes en Angleterre, sous la dynastie d'Orange, à une époque où les Stuarts sont encore menaçants. Le grand orateur Edouard Lindsey est en lutte contre le ministère, qui vient de proposer une loi illibérale. Edouard jouit d'une immense, d'une enivrante popularité, et il dépend de lui seul, à l'occasion des funérailles d'un vétéran de son parti, de déchaîner la révolution. Or, tout d'un coup, il voit clair: le parti révolutionnaire et le parti des Stuarts se sont rapprochés (nous connaissons ces alliances) pour préparer ce soulèvement dont chacun d'eux espère profiter. La révolution, ce sera sûrement la guerre civile, et ce sera ensuite l'anarchie ou le despotisme... Le devoir de Lindsey est de
reculer. Mais des deux côtés ou le menace s'il recule. Puis, les circonstances sont combinées de telle façon (je regrette de ne pouvoir entrer dans le détail) que, s'il fait son devoir, il perd le meilleur de ses amis, il perd une femme qu'il adore, et enfin il déshonore son propre père. L'ami, l'amoureux et le fils se liguent en lui contre l'honnête homme. Et, d'autre part, il n'a qu'à laisser faire et, d'eux-mêmes, les événements le portent à la dictature. La tentation est terrible... Lindsey a le courage d'y résister.
Du coup, sa popularité croule ; il est couvert d'injures et traîné dans la boue ; il reste seul, — avec son honneur.
Ce beau sujet est développé avec une ampleur et une éloquence singulières. La forme est, ici, supérieure à celle même des comédies en vers d'Emile Augier. Je suis persuade que la Popularité pourrait être reprise aujourd'hui avec un très grand succès. Peut-être le public y trouverait-il çà et là un peu d'austérité, et jugerait-il aussi que Lindsey résiste un peu trop aisément à la tentation. Mais les types dont Lindsey est entouré n'ont pas cessé d'être vivants: c'est Mortins, le révolutionnaire de tempérament, honnête, mais le jugement et la conscience obscurcis par la griserie de joie et d'orgueil qui est dans la révolte ; c'est Thomas Goff, le bourgeois et le badaud radical ; lady Strafïord, la belle et un peu théâtrale conspiratrice ; Caverly, le conservateur égoïste et sceptique ; lord Derby, l'aristocrate libéral
IMPRESSIONS DE TffÉATRE. — 8e SERIE. 7
par terreur; et c'est Godwin, un premier crayon très poussé déjà, — et plus noir, — de Giboyer. Ecoutez ce fragment d'autobiographie du pamphlétaire et du forban de lettres:
Quand je criai misère en arrivant à Londre,
Dans ce désert peuplé qui daigna me répondre ?
Personne : sans me plaindre on me laissa crier.
Quand je cherchai la gloire au fond d'un encrier,
Qui donc prit en souci mon début littéraire ?
Personne. Quand le sort, las de m 'être contraire,
Pour un modique emploi fit qu'on me trouva bon,
Qui m'y soutint ? Personne. Evincé sans raison,
Qui me tendit la main ? Personne encor. De rage,
Je rêvai sous ie toit de mon cinquième étage
Que je faisais fortune en rendant coup pour coup :
Je m'endormis mouton et me réveillai loup.
Pour mordre à belles dents tout fut de mon domaine ;
Je tombai sans pitié sur la sottise humaine,
J'écorchai, déchirai le troupeau des trembleurs :
Guerre ou tribut !... Danseurs, acteurs, auteurs, parieurs,
Pour ses gestes, ses pas, son discours, son volume,
Tout paya : je battis monnaie avec ma plume.
Je fus par les bureaux fêté, doté, rente;
Et ce qu'un brave Anglais, qui pour l'amirauté
S'escrima quarante ans de Plymouth à Surate,
N'a pas comme marin, je l'eus comme pirate.
Mais qui m'a fait mon sort ? Personne. Craint do tous,
Qui peut m'aimer ? Personne. Or, j'en appelle à vous,
N'ai-je pas cent raisons, dont la moindre est fort bonne,
De n'aimer, n'estimer, et n'épargner personne ?
Et voici maintenant des vers qui contiennent la morale politique de la pièce, et qui, si je ne m'abuse,
ne feraient point mauvaise figure dans un premier- Paris du. Journal des Débats. Mortins vient de dire à Lindscy :
Qu'im})ortele chao8 ! et qu'il en sorte on monde !
Et Lindsey répond, comme ferait André Heurteau :
Ce monde, il est créé. Rends-le meilleur, plus pur ; Ne détruis pas : corrige; et, quand il sera mûr Pour des destins pjus beaux et pour des droits plus larges, Sa raison le fera, ce iDien dont tu te charges.
Tu veux fonder, dis-tu, des lois républicaines ?
Et sur quoi ? sur des mœurs : où sont nos mœurs romainos ?
Tel qui fronde un abus s'engraisse d'un plus grand ;
Le suffrage avili s'achète àprix courant;
En gloire l'infamie avec de l'or se change :
Qui bâtit là-dessus bâtit sur de la fange.
Corrigeons donc les mœurs pour réformer les lois :
En créant des vertus nous enfantons des droits,
Nous hâtons du progrès la marche irrésistible ;
Et si gouvernement fut jamais perfectible,
C'est le nôtre : avançons, il avance avee nous.
Nous concluons, Chantavoine et moi, que Casimir Delavigne fut un homme de très grand talent ; qu'il ouvritles voies à Emile Àugier; qu'entre notre théâtre classique et les parties supérieures du théâtre des trente-cinq dernières années, c'est lui, presque tout seul, qui noue la chaîne; qu'il est donc, dans le développement de notre littérature dramatique, une
utilité de premier ordre, et que cela semble dire peu, mais que cela dit beaucoup.
Et songer que les comédiens, qui étaient allés au Havre réciter des morceaux de Casimir, ont omis les Limbes, cette pure petite merveille ! J'en suis encore indigné.
Porte-Saint-Martin ^Monte-Cristo, drame d'Alexandre Dumas et Auguste Maquet, version nouvelle, en cinq actes et quinze tableaux, deM.EmileBlavet.
18 mars 1894
Louons l'adresse et la décision, la justesse de coup d'œil et la sûreté de main de M. Emile Biavet, qui a su enfermer tout Monte-Cristo dans un drame de dimensions amples, mais non point extravagantes, enserrer dix volumes dans cinq actes, ramener qua rante-cinq tableaux à quinze et faire tenir quatre soirées dans une seule.
Cet homme subtil doit très bien faire une malle...
Monte-Cristo est un des meilleurs contes qu'on ait jamais contés ; c'est, par le sujet, un des plus universellement intelligibles, divertissants et émouvants. Sous l'incroyable luxuriance des épisodes et des complications, l'idée est toute simple, faite
pour plaire, dans tous les temps, à toutes les huma nités, blanehe, jaune ou noire, ignorante ou savante,— femmes, enfants, vieillards, valétudinaires. C'est d'un intérêt aussi général peut-être et accessible à tous que Robinson Crasoé. Cette histoire d'un homme dont la solitude et la souffrance développent l'intelligence et la valeur morale, puis qui reparaît enpunisseur des méchants et qui, se vengeant, venge aussi la justice..., pendant quelle se déroulait sur la scène, je me disais que nos chers ancêtres indirects, les Ioniens d'il y a trois mille ans, l'avaient déjà presque entendue, que le père Dumas s'était appelé Homère, et que, en dépit de la vulgarité, — alerte d'ailleurs et plaisante, — de sa forme, Monte-Cristo ressemblait étrangement, dans le fond, à la divine Odyssée.
Le château d'If, ce fut, pour Ulysse, l'île des Lotophages, et l'île de Circé, et l'île de Polyphème. Et certes, l'évasion d'Edmond Dantès est d'une surprenante ingéniosité ; -mais la façon dont Ulysse s'évade avec ses compagnons de l'antre du Cyclope n'est pas non plus d un sot. Oserai-je remarquer qu'Ulysse a sur Monte-Cristo l'avantage de la bonhomie ? Il n'est point romantique pour un sou. Et quelle floraison naïve de propos pittoresques ! «... Il y a là de grands béliers dont la toison touffue est de couleur sombre. Sans bruit, je les réunis trois àtroisavec de l'osier tendre... Celui du milieu porte un homme ; les deux autres, marchant à
ses côtés, doivent sauver mes compagnons... Je résL-rve pour moi le bélier le plus fort, je le prends par le dos, je me roule dans la toison de son ventre, et de mes mains je m'entortille solidement avec sa longue laine... Aux premières lueurs du jour, le Cyclope pousse au pâturage les mâles de son troupeau ; les femelles, qu'il n'a pu traire, les mamelles gonflées, bêlent dans leurs parcs. Leur maître (vous vous rappelez qu'Ulysse lui a crevé l'œil?) effleure de ses mains au passage le dos de tous les béliers, et l'insensé ne s'aperçoit pas que nous sommes attachés sous leur poitrine touffue... » Cela ne vaut-il pas bien le sac mélodramatique de Dan tes?
Une puissance cachée, qui n'est autre que la Providence, veille également sur le roi d'Ithaque et sur le comte de Monte-Cristo : ici, sous les traits de l'abbé Faria, et, là, sous les espèces de Pallas- Athènè. Lt, comme Minerve donne à Ulysse la sagesse et la force, l'énigmatique abbé livre à Dantès le trésor du cardinal Spada. Car il ne vous échappera point que ce trésor peut être considéré comme une manière de symbole, comme le signe matériel de la force accumulée par Dantès en quatorze ans de patiente méditation. — Mercedes, comtesse de Morcerf, est une Pénélope qui, lassée d'attendre, se serait décidée à épouser le violent Eurymaque ou l'orgueilleux Antinoos. — N'eslimez-vous point que le retour d'Ulysse, uniquement armé de son
bon droit et de l'amitié d'une déesse, et pénétrant en haillons dans son propre palais, est peut-être aussi tragique, et d'une conception moins grossière, que la rentrée à Paris du mystérieux et fastueux comte, armé d'inépuisables richesses ? Les neuf derniers chants de l'Odyssée sont d'ailleurs une merveille d'ingénieuse combinaison dramatique, peut-être égale aux meilleures inventions des Dumas et des Sue, et tout à fait surprenante chez un homme dénué, comme le fut l'excellent aède ionien, du secours de l'écriture. — Comme Ulysse le fidèle Eumée, Monte-Cristo récompense l'honnête Morel. Contre leurs ennemis, tous deux sont implacables. Le roi d'Ithaque n'a pas même pitié des jolies servantes qui, faibles, raillèrent Pénélope et furent douces aux prétendants. Savourez, je vous prie, ce petit tableau : «... A ces mots, il assujettit au haut d'une colonne le câble d'un navire, et Tétend tout autour du donjon, de sorte que les pieds des captives ne puissent toucher la terre. Telles des grives se prennent au filet dans les buissons de l'enclos qu'elles envahissent, et goûtent un triste repos : telles ces filles ont le cou serré dans des lacets qui les font périr ignominieusement. Elles remuent un moment les pieds, pas longtemps. » Mais, tandis que Dantès ne venge que lui-même, songez qu'Ulysse venge sa femme, son fils et ses sujets. Et quelle émotion et quelle tendresse, finement graduées et appropriées, dans ses rencontres successives avec
son porcher, avec son fils, avec son chien, avec sa femme, avec son père ! Est-ce me hasarder bi coup que de trouver une humanité plus franche, plus vraie, plus vivante dans le roi d'Ithaque et de l'âpre Zacynlhe que dans le comte de Monte-Cristo et autres îles chimériques ?
Savez-vous à quelle condition j'aimerais pleinement le héros de Dumas ? Je voudrais que cet étroit justicier se lassât peu à peu de se faire justice. Il exercerait, contre les plus triomphants de ses ennemis, ses premières représailles : puis, insensiblement, sa vengeance même lui deviendrait amère, — ou même insipide ; il se sentirait horriblement fatigué de haïr. Puis, à mesure qu'il connaîtrait la vie secrète des coupables, il découvrirait qu'ils ont déjà, sans lui, reçu leur châtiment. Il s'apercevrait aussi que, quoi qu'il fasse, il ne peut les punir sans frapper autour d'eux des créatures innocentes. Il reculerait avec terreur devant l'impossibilité de prévoir et de limiter les conséquences obscures et les contre-coups lointains de ses vengeances personnelles. Il sentirait qu'il est terrible de s'arroger le rôle de Dieu. Puis, il apprendrait la vie, quïl ignorait, comme tout le monde, à vingt ans, et que quatorze années de prison n'ont guère pu lui enseigner. Des faiblesses, des commencements de péché qu'il surprendrait en lui-même achèveraient de l'incliner à l'indulgence. Il cesserait d'étaler un insupportable orgueil. Pourtant, comme il est très puis-
sant, il se donnerait le plaisir, par des machinations savantes, d'amener ses ennemis à deux doigts de leur perte et jusqu'au bord du châtiment ; mais, quand il les tiendrait dans sa main, dégoûté et tranquille, il se contenterait de les appeler par leur vrai nom et de leur remémorer leur infamie, et il leur pardonnerait avec mépris...
En somme, je crois bien que VOdyssée, le premier en date des romans du père Dumas, en reste aussi le meilleur. Mais que Monte-Cristo est amusant !
L'Œuvre : Solnessle Constructeur, pièce en trois actes, de M. Henrik Ibsen, traduite par M. Prozor.
8 avril 1894.
Solness le Constructeur, la dernière œuvre de M. Ibsen, est comme qui dirait la monographie dramatico-symbolique de l'écrivain et de l'artiste de génie, observé à l'époque de sa maturité.
1° Généralement l'homme de génie est un inquiet. Assez souvent il commence par être le croyant d'une religion positive. Puis son esprit s'émancipe, et il ne croit plus qu'à Y « Humanité. » Ainsi firent Lamartine, Hugo et tant d'autres. Ou bien il se repose simplement dans le nihilisme. Mais enfin, et quel que soit le sens de son évolution, il « évolue. » On peut toujours distinguer dans son développement, ne fût-ce que les trois « manières » attribuées si ingénieusement à Raphaël par l'excellent Bouillet : il se cherche, — il se trouve, — il se dépasse...
Et c'est pourquoi, après avoir, dans sa période de foi, édifié des églises, Solness construit, dans sa période d'humanitarisme, des maisons pour les hommes, et enfin, dans l'âge de l'orgueil délirant, de hautes tours, du sommet desquelles il pourra, selon l'aventure, interroger Dieu ou constater que le ciel est vide.
2° L'homme de génie est impropre aux affections de famille. Il y aura toujours une chose qu'il préférera à une femme ou à des enfants : son art ou son rêve ; à ce rêve il sacrifiera, invinciblement et ingénument, les cœurs dont il est aimé. C'est ainsi : la faculté de traduire les choses dans des représentations plus belles et plus expressives que les choses mêmes, cette faculté, chez celui quien est éminemment doué, abolit presque la vulgaire puissance d'aimer des personnes :
Car des emplois de feu demandent toute une âme.
Ceci est un très vieux lieu commun et qui prête aux effets de rhétorique ; mais, que voulez-vous ? il y a des vérités déclamatoires.
Et c'est pourquoi Solness a sacrifié à son rêve, c'est-à-dire à lui-même, son foyer, sa femme et ses enfants. Il habitait une vieille maison, que Mme Solness aimait à cause des souvenirs dont ses murs étaient pleins. Solness n'y a pas précisément mis le feu ; mais, ayant remarqué à la cheminée une fissure dangereuse, il a négligé de la boucher, espérant
vaguement l'incendie. Et l'incendie, un soir, a éclaté, et la vieille maison a été détruite, — telles les vieilles croyances de Solness. Il Ta, dis-je, laissée brûler, pour le plaisir de la rebâtir plus belle. Et, à la suite de l'émotion éprouvée, le lait de Mme Solness a tourné, et les deux jumeaux qu'elle nourrissait sont morts. Depuis, la mère ne veut plus être consolée, et l'on nous dit, sans nous l'expliquer, qu'elle ne peut plus avoir d'enfants. Solness la voit souffrir, il sait qu'elle souffre par lui, et il n'a pas le courage de faire ce qu'il faudrait pour lui rendre un peu de joie. — L'homme de génie a tué chez lui, en quelque façon, l'époux et le père.
3° L'homme de génie, mûr, a la haine, non point de la jeunesse et de l'amour, mais (vous sentez la nuance) de ceux qui sont jeunes et de ceux qui sont amoureux. Car d'abord, les jeunes gens, c'est, pour lui, la « concurrence. » Ce sont eux qui le remplace ront, qui font dire qu'il vieillit, que son œuvre « date » déjà. Il sent ce qu'il y a de dédain dans leur déférence. L'épine au cœur d'Eschyle s'appelle Sophocle ; au cœur de Corneille, Racine ; au cœur de Gormas, Rodrigue. — Et l'homme de génie déteste aussi les amants : il ne leur pardonne pas d'avoir des joies qu'il n'a jamais su goûter, lui, avec plénitude et simplicité, et dont il est exclu par l'indomptable inquiétude de son âme et par son incapacité d'aimer autre chose que ce qui est éternel... Est-ce que vous n'avez pas été exaspéré, quelquefois, par les
allures, par l'air d'insolente et niaise béatitude de deux jeunes mariés rencontrés en chemin de fer? Cette exaspération qui tient, chez nous, à une disposition accidentelle tientchez l'homme de génie à un état d'esprit congénital. Il est l'exilé des joies communes.
Et c'est pourquoi Solness se montre si dur pour son élève Dagmar et pour sa petite teneuse de livres Kaya. Il refuse d'examiner les dessins de Dagmar, craignant d'y trouver du talent. Il ne veut pas que Dagmar travaille pour son compte, car il tremble que ce disciple ne lui enlève sa clientèle. Il laisse mourir le père du jeune homme sans la consolation de voir son fils établi. A tous les arguments, à toutes les supplications il répond : « Je ne peux pas. » Il ne veut point que Dagmar épouse Kaya, parce qu'il a peur qu'ils ne soient heureux. Et il rudoie, il bouscule lajeune fille, si douce, si soumise, si absolument dévouée, parce qu'il lui envie obscurément la joie qu'elle a de pouvoir adorer un grand homme et en aimer un petit. Il a la dureté des hommes trop admirés, de ceux qui ont fait glousser et pâmer beaucoup de femmes, de ceux dont elles se sont disputé les mouchoirs, les boutons ou les poils de barbe; qui, traités comme des dieux, se comportent en dieux et ne trouveraient point étrange de marcher dans la rue sur une jonchée volontaire de corps féminins.
4o Toutefois, il y a presque toujours une femme par qui l'homme de génie mûrissant se plaît spé-
cialement a être adoré, qu'il n'aime pas prémais en qui il s'aime, el qui lai est le miroir ch de son orgueil. Cela a été magnifiquement exprimé
par Lamartine dans une pièce des Harmonies : le Mont-Blanc. Il vient de peindre l'âpre solitude de- la haute montagne et les tempêtes dont elle est battue, et de montrer, à ses pieds, la vallée charmante où le lac recueille Tonde des glaciers. Et, s'adressant au mont sublime : — « Comme toi, le génie s'isole pour resplendir, et les ouragans le flagellent comme toi : ^\
Mais souvent, caché dans la nue, Il enferme dans ses déserts, Comme une vallée inconnue, Un cœur qui lui vaut l'univers.
Ce sommet où la foudre gronde, Où le jour se couche si tard, Ne veut resplendir sur le monde Que pour briller dans un regard.
En le voyant nul ne se doute Qu'il ne s'élance au fond des cieux, Qu'il ne fend l'azur de sa voûte Que pour être suivi des yeux,
Et que, de nuage en nuage S'il monte si haut, c'e^t pour voir, La nuit, son orageuse image Luire, ô lac, dans ton beau miroir !
Et c'est pourquoi Solness, si dur à tout le monde accueille si doucement Hilda Wangel. Hilda n'était
qu'une petite fille quand Solness vint dans sa paroisse et attacha lui même une couronne à la flèche du clocher construit par ses mains. 11 lui apparut comme un personnage surnaturel; et Solness, jouant avec l'enfant rêveuse, lui promit de lui donner, dans dix ans, un royaume. Les dix ans sont passés ; et Hilda, devenue une belle jeune fille, vient réclamer son royaume avec une fantasque assurance. Solness lui sait extrêmement gré de ravoir cru capable de tenir une si extravagante promesse. Certes, il la tiendra. Le royaume de Hilda ce sera le génie de son ami. Elle aura la gloire d'être le lac unique sur qui le grand mont se penche et qui le reflète. Lac perfide ! Miroir corrupteur ! Il est arrivé que le caprice d une petite fille fit faire du chemin, sinon à l'amour, du moins à l'orgueil de son grand homme. Une névrose de femme et cette autre névrose, dit-on, qui est le génie, peuvent très bien, même sans que celui-ci soit parfaitement compris par celle-là, conspirer à une même fin tragique... Et ceci me mène à mon dernier point :
5<> L'homme de génie, souvent, finit mal : par forgueil démentiel, par l'érotomanie, par l'ennui sans bornes, par le suicide... Il se sent un monstre, mal adapté désormais aux ordinaires conditions de la vie humaine. Ou bien, simplement, méprisant la critique, il surabonde dans son propre sens, il rêve on ne sait quoi d'énorme, il enfante des œuvres déséquilibrées et obscures, où il se répète en se
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déformant, où ses anciens défauts s'exagèrent jusqu'à la manie Après le Cid, Pcrtharite ; après les Misérâbles, l'Homme qui rit; après Jocelynja Chute d'un ange Et les critiques de l'école du bon sens le comparent à Icare, qui eut le vertige et se cassa les reins. Le cercle d'adoration qui l'isole du monde réel achève de lui en faire perdre la notion exacte ; et ce sont ses fervents eux-mêmes qui le tuent en lui persuadant qu'il a les ailes surhumaines de Dédale.
Et c'est pourquoi, tvoulant entièrement répondre à Tidée que la petite Hilda Wangel s'est formée de lui, Soîness, bien qu'alourdi par l'âge, promet de grimper jusqu'au sommet de la tour qu'il vient de construire, et d'y attacher lui-même la couronne Il monte au milieu de l'acclamation des foules, aie vertige, chancelle, tombe et s'écrabouille.
(Comparez à Sohiess le livre original, chargé de pensée, fumeux parfois, et d'une beauté sombre, de M. Léon Daudet : l'Astre noir.)
Voilà ce que j'ai compris, pour ma part, au dernier drame de M. Ibsen... Ce drame pourrait bien être, à lui aussi, sa dernière tour. — J'ignore quelle a été l'explication du conférencier, M. Camille Mauclair, n'ayant entendu que les dernières phrases de son oraison. Je sais seulement que M. Mauclair est un esprit ardent et combatif, et j'ai connu, par son livre récent : Eleusis, causeries sur la cité intérieure, qu'il avait une assez grande abondance d'idées,
IMPRESSIONS DF. THEATRE. — 8e SÉRIE. 8
encore qu'un peu confuses... — Je suis de plus en plus convaincu que ces jeunes gens, avec leur idéalisme vague et leur fureur d'individualisme, ressuscitent tout bonnement la littérature philosophique et romanesque d'il y a cinquante ans. (Relisez, s'il vous plaît, Spiridion, les Sept Cordes de la lyre, et l'insupportable mais très significative Lélia. Je cite toujours George Sand, parce quelle eut un merveilleux don de réceptivité, et que son œuvre est le vaste réservoir de toutes les idées de son temps.) Mais il est juste d'ajouter que nos jeunes écrivains apportent à cette exhumation, peut-être inconsciente, une intransigeance de zèle qui rajeunit leurs découvertes.
Pour en revenir à M. Ibsen, dont on ne saurait assez répéter que tout l'essentiel de sa philosophie est dans George Sand, je pense qu'il lui advient ce qui est arrivé déjà à d'aussi grands que lui ; que ses ouvrages sont de valeur inégale etque, si les Revenants, Maison de poupée et Rosmersholm sont peutêtre des chefs-d'œuvre, la Dame de la mer, Solnessle constructeur sont peut-être des pièces médiocres et, en tout cas, ne sont presque plus des œuvres dramatiques. Puis, dans Solness, on ne voit vraiment pas assez à quoi sert le symbole, et l'on voit trop par où il est gênant. Pourquoi Solness n'est-il pas ce qu'il représente : un écrivain, un savant, un peintre, un sculpteur, un artiste de génie ? Que nous veut cet entrepreneur de maçonnerie ? Je ne dis pas
qu'on ne puisse mettre du génie dans la construction d'une église de village, ou même d'une villa, ou d'une maison de rapport ; mais enfin ce ne sont point là des ouvrages où le génie se fasse aisément reconnaître et ait beaucoup d'occasions d'éclater. J'entends bien que les bâtisses de Solness symbolisent les œuvres de l'esprit ; mais à quoi bon les symboliser ? Cet outillage de petit architecte, ces planches à dessin, ces équerres et ces lavis qui encombrent la scène rendent presque grotesques les prétentions intellectuelles du héros. Et quand nous voyons ce maître-maçon arborer le bouquet sur la bâtisse neuve, nous avons peine à nous ressouvenir que c'est proprement Phaéton usurpant le char du Soleil.
Malgré tout, il est impossible, n'est-ce pas ? qu'un drame signé Ibsen soit sans intérêt. Mme Solness et la petite Kaya sont d'exquises figures de résignation, et la première scène entre Solness et Hildaest d'une poésie ravissante.
BIOERNSON
L'OEuvre : Au-dessus des forces humaines, pièce en deux actes , de M. Biœrnstierne Biœrnson , traduction de M. Prozor.
25 février 1894.
Il n'est guère possible que vous soyez aussi ignorants que moi. Je vous livrerai cependant, à tout hasard, quelques petites notes touchant Biœrnstierne Biœrnson. Je les dois à l'obligeance de M. Bernardini-Sjœstadt, qui publie dans la Revue hebdomadaire une série d'études consciencieuses et intéressantes sur la littérature Scandinave.
M. Biœrnstierne Biœrnson (ces deux noms signifient Front d'ours, fils d'ours) se pique, en effet, d'être un ours. Il est beaucoup plus purement Norvégien que son rival Ibsen. Séparatiste et puritain, il a dirigé avec beaucoup de piété le théâtre de Bergen. Ibsen aussi fut directeur de théâtre. Evidemment, nous n'avons pas à Paris iïimpresarii de ce poil.
M. Biœrnson a quelque soupçon de son mérite, On lui prête ce propos : « Je suis roi dans le royaume de l'esprit », et cet autre : « Il y a deux hommes en Europe qui ont du génie : moi et Ibsen, en admettant qu'Ibsen en ait. » Il écrivit des drames et des poèmes romantiques, et fat le Victor Hugo de la Norvège. Il écrivit des nouvelles rustiques et édifiantes et fut le George Sand des fiords. Puis, un beau jour, le critique danois Brandès, dont une des spécialités est d'initier le pôle aux nouveautés françaises et qui parait jouer, en Scandinavie, un rôle analogue à celui de la modiste dans nos villes de province , révéla à M. Biœrnson la philosophie de Taine. Du coup, M. Biœrnson devint positiviste, mais en gardant un tour d'esprit et des sentiments puritains.
Car c'est ainsi qu'ils font tous, les écrivains de là-bas. Romantiques, naturalistes, positivistes, révolutionnaires, il est également vrai que leurs œuvres nous donnent l'impression du « déjà vu » et que pourtant l'accent nous en est entièrement nouveau, C'est qu'ils sont toujours et quand même « religieux », et que nous ne le sommes plus guère que par curiosité ou artifice.
Nous avons vu, l'an dernier, au Théâtre-Libre, Une Faillite. Là, le puritanisme de l'auteur ne va qu'à demander plus de probité et de franchise dans les affaires commerciales et les opérations financières. L'accent luthérien n'est sensible que dans le
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rôle de la fille du banqueroutier. Mais Le Gant reprend avec une intransigeance farouche et naïve une thèse chère à M. Dumas : que la chasteté est aussi strictement obligatoire pour l'homme que pour la femme. Biœrnson ajoute : « La femme a seulement le droit, mais le devoir d'exiger de son époux un passé aussi immaculé que celui qu'elle lui apporte. «Parce que le pauvre Alph eut jadis une liaison (il y a longtemps de cela, et le bon jeune homme, à cette époque, ne connaissait même pas sa future fiancée), kumire Svava lui jette son gant en pleine figure. Puis, ayant su que son propre père eut autrefois une maîtresse, la vertueuse fille lui reproche avec énergie son immoralité... Ainsi, rattache Irop forte à un devoir peut nous en faire oublier d'autres. Le mot profond sur la « pudeur impudique » semble fait pour cette Svava. Et une remarque de La Bruyère nous revient aussi : « Les dévots ne connaissent de crime que l'incontinence. » Il paraît que le Gant fit rompre en Norvège plus de cinq cents fiançailles.
M. Biœrnson, converti à Taine, suivit, voilà dix ou douze ans, les cours de Charcot à la Salpêtrière. D'où le drame : Au-dessus des forces humaines, qui passe pour son chef-d'œuvre.
C'est une pièce infiniment curieuse, et dont tout le dernier acte m'a semblé admirable.
Elle offre cette particularité d'être ironique dans sa « moralité » et profondément émouvante dans
son développement. La pensée est impie et le drame est pieux. C'est un thème positiviste traité par un esprit ardemment mystique. La négation du surnaturel est dans la conclusion ; mais l'angoisse du surnaturel est répandue dans tout le reste. Le sujet de la pièce est d'une nouveauté ingénue, et qui nous débarbouille des banalités de nos guignols. Il ne s'agit point ici de la sempiternelle histoire de l'adultère ou de l'argent, ni même d'un cas de conscience ou de la recherche humaine d'une règle de vie. Ce n'est, à aucun degré, œuvre parisienne et digestive, à voir après un fort dîner. Il faut écouter cela d'un esprit sérieux, consentir à un peu d'effort. Mais enfin je ne vois pas pourquoi les drames de la conscience religieuse ne seraient pas aussi tragiques et aussi féconds en émotions que, par exemple, les drames de la vie conjugale, pourquoi l'anxiété de perdre Dieu serait un sentiment moins digne d'attention que l'ennui de perdre une maîtresse, ni pourquoi enfin le pathétique serait moindre lorsqu'il y va d'un intérêt éternel que lorsqu'il y va de l'intérêt d'un jour. Désir, inquiétude, terreur, pitié, espérance et désespoir, joie et souffrance, tout cela ne se rencontre pas moins, j'imagine, dans la lutte intérieure avec Dieu que dans quelque bourgeoise intrigue d'ambition ou d'amour. Et tout ce qu'on peut répondre sans doute, c'est que les théâtres de Paris nous ont peu familiarisés avec les drames du premier genre.
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« On demande un miracle, un vrai miracle », tel
pourrait èlre le sous-titre de la pièce de Biœrnson.
Soulève les voiles du monde
Et montre-toi, Dieu juste et bon !
On a dit que ce cri de Musset était puéril; que la foi qui reposerait sur des preuves tangibles, inconteslables, ne serait plus la foi. Oui, ce cri n'est pas très philosophique; mais qu'il est humain!
Nous sommes loin, là-bas, dans un village reculé de Norvège. Le pasteur Sang guérit les malades. Il les guérit de loin, en les avertissant qu'à telle heure il va prier et en leur disant de prier avec lui. Nous connaissons cela: c'est la * suggestion à distance. » La phtisie et le cancer y ont, jusqu'ici, résisté. Et ainsi le saint homme croit faire des miracles, quand il ne fait que du charcotisme sans le savoir.
Lui qui guérit les étrangers, il ne peut cependant guérir sa femme Clara, qu'une paralysie nerveuse tient au lit et qui n'a pas dormi depuis des mois. C'est que Clara, tout en adorant son saint époux, n'a pas la foi. Et ses enfants aussi, Elie et Rachel, l'ont perdue. Ils s'en confessent avec douleur à leur père. Mais Sang ne désespère point. Il se rend à l'église, sonne la cloche, et se met en prières.
Tout à coup, un bruit effroyable retentit. La montagne qui dominait l'église s'est éboulée; mais, sur le point d'écraser l'humble temple, l'énorme ava-
hmche se détourne brusquement... Miracle? On ne saura jamais. En même temps, Clara s'endort... Miracle? Mais Charcot et Richet vous diront que la commotion éprouvée par la malade peut expliquer ce sommeil subit...
Et Sang continue à prier, seul dans l'église. Des pasteurs de la province se rassemblent dans sa maison, discutant les » miracles » accomplis, attendant une merveille plus décisive. Ils parlent en hommes de sens, en fonctionnaires, en croyants teintés d'un honnête rationalisme... Alors un homme se présente, pâle, effaré, lamentable. C'est le pasteur • Bratt. Celui-là est une âme en peine. Il raconte ses souffrances, ses tortures morales... Le monde, tel qu'il est, prouve si peu l'existence de Dieu! Les hommes sont si loin de lui ! Ah ! si Dieu voulait se révéler! Et pourquoi ne ferait-il pas, dans ce canton perdu du pays des neiges, ce qu'il a daigné faire autrefois dans un coin du lumineux Orient?... Ses discours expriment une détresse infinie ; son ardeur anxieuse se communique peu à peu aux froids clergymen ; et tous, remués jusqu'aux entrailles, s'agenouillent et prient... Dieu va-t-il se manifester? L'attente est étrangement tragique...
Or, voici que des alléluias se font entendre au dehors. Sang, qui a senti que le miracle s'accomplissait, entre, extasié encore, et suivi d'une prolion de fidèles. Dans le même moment, Clara, la paralytique, ouvre la porte de sa chambre et marche
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vers son mari, en disant: « Ainsi, dans La splendeur, tu viens vers moi. mon bien-aimé. » Mais, aussitôt, elle glisse, el tombe, morte. Et Sang se baisse sur elle; il murmure: « Mais... ce n'est pas cela,... ce n'est pas cela,... ou bien,... ou bien... » Et il tombe sur le corps de Clara, en poussant un grand cri. « Qu'a-t-il voulu dire? » demande un des pasteurs. » Je n'en sais rien , dit un autre. Mais il est mort. »
Miracle? Hélas! non : car Charcot, et Richet, et Bernheim vous expliqueraient ces choses, et comment la malade a pu marcher un instant, et comment 1 effort qu'il vient de faire devait tuer le guérisseur. D'ailleurs ne fût-il pas tiré au clair par ces savants hommes, ce miracle deux fois meurtrier resterait douteux; et le pauvre pasteur Bratt n'a pas fini de promener par les fiords son âme désolée. Et enfin, quand le miracle serait sûr, Bratt recouvrerait-il la paix? Exiger un miracle pour croire, c'est, comme j'ai dit, ne plus croire; et, d'autre part, un miracle, même dûment constaté, ne déterminera à croire que ceux qui croyaient déjà. Car nous ne saurons jamais si nous sommes en présence du « surnaturel » , ou, simplement, de l'inconnu... Oh! l'affreuse ironie de ce mélancolique dénouement!
En somme, la pièce de Biœrnson est traversée des plus beaux cris que puisse faire entendre le besoin de la certitude exaspéré jusqu'à la douleur. Il faut donc remercier M. le comte Prozor et M. Lugné-
Pou, et M. Hermann Bang, qui présida aux répétitions, de nous avoir révélé cette œuvre candide et forte , pieusement impie , d'ironie et d'enthousiasme à la fois.
GERIIART IIAUPTMAXN
Théâtre-Libre : Les Tisserands, drame en cinq actes, en prose, de^. Gerhart Ilauptmann.
4 juin 1R93.
La pièce traduite de l'allemand que le Théâtre- Libre nous a donnée l'autre jour est d'une constitution particulière, fas d'intrigue : ce n est que l'histoire, en cinq tableaux, d'une émeute ouvrière, d'une révolte de tisserands silésiens en 1848. Pas de caractère développé : il y a une quarantaine de personnages, — sans compter ceux qui ne parlent pas ; mais la plupart ne font qu'apparaître, jeter leur plainte ou leur menace, et disparaître ; et de nouvelles têtes surgissent de l'ombre à chaque tableau. On pourrait presque dire que l'unique personnage, c'est la fouie des artisans miséreux : personnage à mille têtes, anonyme et grouillant, aux voix confuses. C'est peut-être le principal mérite de M. Gerhart Hauptmann de nous avoir donné, en
plusieurs endroits, une impression de multitude. Et il est vrai de dire aussi que M. Antoine a su, par la perfection vivante d'une mise en scène à la fois très complexe et très sûre, aider merveilleusement à celle impression.
Autre mérite de l'écrivain allemand : ces cinq tableaux de misère, de famine, de désespoir et de révolte, il a eu Tari de les soutenir par la minutie des délails, et surtout d'en graduer l'horreur : les noires peintures qu'il nous déroule avec une apreté patiente échappent en partie à la monotonie inévitable par la vertu du crescendo.
Enfin, son impartialité de peintre me paraît certaine. Quels que soient ses sentiments secrets, il laisse parler les hommes et les choses. Ses misérables ne font point de théories ; ils poussent des cris , ils disent seulement : « C'est trop ; il faut que ça change. » M. Hauptmann n'oppose pas, systématiquement, à la vertu des pauvres la dureté des riches. Le patron qu'il nous montre n'est ni bon ni méchant: il est ce que seraient, selon toute probabilité, la plupart des ouvriers, s'ils devenaient subitement patrons. Et, de même, lorsque l'auteur nous montre le soulèvement des pauvres, il ne pallie en aucune façon la férocité, la stupidité, la bestialité de leurs fureurs déchaînées. 11 ne veut que nous faire pitié et peur, nous communiquer le sentiment de ce qu'il y a d'incurable et de désespéré dans le mal social.
GERHÀRT HAUPTMANN 127
Je feuillette La Bruyère (c'est une de mes petites bibles) : « Il y ados misères sur la terre qui saisissent le cœur : il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments, ils redoutent l'hiver, ils appréhendenl de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces ; l'on force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse ; de simples bourgeois, seulement à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles , tienne qui voudra contre de si grandes extrémités , je ne veux être, si je le pujs, ni malheureux, ni heureux ; je me jette et me réfugie dans la médiocrité. » (Chapitre Des Mens de fortune.) — Ou bien : « Il faut des saisies de terre et des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue » (et Dieu sait si l'on pourrait allonger rénumération!), «mais justice, lois et besoins à part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d'autres hommes. » Et encore : « Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères. » (Chapitre De l'homme.) Et je vous fais grâce du passage sur « les animaux farouches, mâles et femelles, répandus dans la campagne. » — Eh bien, ces phrases d'un bourgeois de France d'il y a deux cents ans, ces phrases écrites par le précepteur du petit-fils du grand Condé, expriment, en somme, assez exactement la disposition d'esprit où nous conduit et où nous laisse le drame de l'auteur allemand. Si ce drame a pu être
qualifié de « socialiste » (il ne s'agit pas ici de théories, mais d'aspirations vagues et violentes et peut-être, hélas ! irréalisables et contradictoires), c'est que l'observation naïve de certaines souffrances est en effet la meilleure instigatrice de sentiments qui, poussés par la réflexion et la logique, deviennent révolutionnaires le plus aisément du monde. Dieu me garde d'imiter tels petits lettrés jouisseurs qui se sont fait, ou du socialisme ou de l'anarchie, une carrière! Il est déloyal et honteux d'afficher des idées qui, si l'on en était réellement pénétré, vous imposeraient des sacrifices, des renoncements et des vertus dont on est fort incapable. Maisla pitié est bonne, même indignée, pourvu qu'elle soit humble, pourvu que nous tournions un peu de cette indignation contre nous-même. Car alors les œuvres suivront peut-être, ou du moins un petit commencement d^uvres et d'efforts.
îl ne saurait donc être mauvais de nous rappeler que la grande majorité des hommes souffre abominablement et injustement. Chacun ne peut parler que de ce qu'il a vu ; mais ce qu'on devine derrière ce que Ton voit î... Il y a à Paris des milliers et des milliers de femmes qui, leur ménage fait et leurs haillons lavés et raccommodés, cousent des sacs ou des « confections » dix heures par jour pour gagner huit ou dix sous ; et quelle nourriture! et quels logis et quelle vie ! Et ce ne sont pas les plus malheureuses ! N'est-il pas odieux et n'est-il pas près-