II. — Passons à la jalousie de l'amant. Dans quelles
conditions l'amant sera-t-ille plus torturé ? Deux
cas se présentent : il peut être jaloux, soit du mari
de sa maîtresse, soit d'un autre homme.
Nous pouvons presque aégli,ger le premier cas.
2Qg IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.
En général, l'amant n'est que très modérément jaloux du mari, parce qu'il sait que le mari n'est pas aimé, et parce que les femmes qui ont un amant ont l'habitude de lui raconter et l'art de lui faire croire qu'elles se dérobent au devoir conjugal. Mais au surplus, et en supposant même que la femme continue à subir les caresses du mari, s'il peut arriver que l'amant en conçoive de l'amertume, de la colère et de la haine, et que certaines images l'assiègent, le poursuivent et le torturent (comme dans Fanny)^ 1 y aura toujours un supplice plus atroce encore: C'est quand l'amant d'une femme mariée est jaloux d'un autre amant.
La souffrance de l'amant doit alors, à tout le moins, égaler celle de l'époux, puisqu'il est trompé comme lui. Et elle peut même la dépasser si l'amant a quelque imagination, puisqu'il a pu se croire, lui, librement aimé. Il est plus dur, en effet, pour l'amour-propre de se voir retirer ce qui nous avait été gracieusement offert que de perdre ce qu'on retenait par force ou en vertu d'un droit écrit. Car seule, la première de ces mésaventures implique un changement des sentiments de la femme à votre égard. Dans ce premier cas, la femme est réellement coupable envers vous de trahison ; dans l'autre, elle n'est coupable, si je puis dire, que d'évasion.
Ainsi, la passion étant supposée égale des deux parts, l'amant trahi souffrira plus que le mari trompé. Mais ce n'est pas tout. On peut imaginer
une situation telle que la jalousie de l'amant atteigne au paroxysme de la rage et de la douleur. C'est si cet amant, par obéissance à sa maîtresse, par respect pour elle, et parce qu'il croyait absolument à sa vertu, est resté un amoureux platonique L'idée qu'il n'est pas seulement trahi, mais ridicule; l'idée que ce que cette femme lui refusait avec de grandes phrases, ce qu'il avait la sottise de s'interdire (et par quels efforts sur lui-même !), elle le prodigue maintenant à un autre, et que sans doute tous deux se moquent de lui ; et surtout l'image précise, lancinante, de ce qu'elle prodigue à cet « autre y • cette triple torture du cœur, de l'orgueil et de la chair..., non, voyez-vous, après cela il n'y a rien.
Tout ce que nous venons de dire entraîne naturellementla création de quatre personnages principaux. Le mari : ce sera M. Jorgan ; il aura passr la cinquantaine ; il sera banquier, et d'humeur sombre, impérieuse et maussade. La femme : nous l'appel ferons Marcelle; on l'aura livrée, toute jeune et sans la consulter, à ce vieux mari; ce sera une honnête femme. Le premier amant, — platonique nous le nommerons Gérard Bréhal ; i' sera beau, généreux, passionné, et il aura trente ans. Lt second amant., présumé non platonique * nous le nommerons Philippe ; même âge ; ami du premier, très brave garçon.
La pièce n'est pas encore faite. Ce sera la solu
tion du second point qui nous permettra d'imaginer la a fable ».
Deuxième point,
A savoir, je vous le rappelle : comment un jaloux se vengera-t-il le plus cruellement de son rival ?
Mais, puisque le mari est le premier personnage que nous avons conçu et puisque, selon ] 'ordre naturel des faits, le mari doit être trompé avant l'amant, précisons ainsi la question :
— Quelle est la plus atroce vengeance qu'un mari puisse tirer de l'amant de sa femme?
Nous écartons d'abord (comme le fait Jorgan luimême) le duel et le divorce, el je n'ai pas besoin de vous en dire les raisons.
Trois autres moyens se préseulent: tuer la femme, — tuer l'amant, — tuer les deux.
Le premier moyen, c'est celui d'Othello. Il est un peu naïf, et se tourne contre les gens qui l'emploient. Le jaloux, au moment où il tue sa femme, l'aime encore, l'aime furieusement, puisqu'il la déteste et l'adore à la fois. La mort de cette temme lui sera donc aussi douloureuse qu'elle peut l'être à l'amant Il ne fera souffrir son rival qu'à la condition dt Bouffrir tout autant que lui : cela est un médiocre ca.cuî. Même si Othello, ayant tué Desdémone, persistait à la croire coupable, il ne pourrait pas se con-
AUGUSTE YACQUERIE. 211
soler. Vous vous rappelez ce que fait le grand Frisé dans la Chanson des gueux, après avoir suriné Margot:
Ah ! Ah ! dit l'Frisé, te v'ià morte, Et l'grand niq'doul' s'mit à pleurer.
Cela, c'est la vérité même. Et, si les Maures et les Frisés étaient capables de raisonner, ils se diraient: — Je veux, s'il se peut, infliger à mon rival une soulu-ance égale à celle qui m'est venue par lui. Or, ce n'est point en tuant cette femme que j'y parviendrai, puisque, justement, le mal que me fera cette mort me paraît inférieur à celui que me faisait ma jalousie. Il faut donc chercher autre chose.
Tuer l'amant est encore un plus mauvais moyen ; car alors votre femme le pleurera devant vous, elle vous haïra, vous maudira ; elle ne se gênera plus ; et ainsi ce meurtre n'aura fait qu'exaspérer son amour et, par suite, votre jalousie. Et, tandis qu'auparavant vous pouviez espérer, à la rigueur, que cette femme vous reviendrait un jour, vous êtes maintenant à peu près certain que c'est fini, qu'elle ne vous reviendra jamais, — et que, si elle trompe le défunt dans quelques années, ce ne sera pas c ve î vous. Il est vrai que vous aurez eu le plaisir de tuer l'homme que vous haïssiez (plaisir d'une minute) et que vous êtes du moins bien sûr qu'il ne possédera plus le corps de votre femme. C'est quelque chose quecette assurance. Mais enfin, tout compensé, votre
,ngeance est fort mparfaite. Car c'est toujours vous quiètes le plustorturédes trois. Ou bien, si c'est la femme . eh bien, ce sera encore vous tout de même, puisque vous la verrez souffrir.
Tuer la femme et l'amant? Oh! cela c'esi. la solu tion la moins intelligente de toutes. Elle vous pro cure une satisfaction assez vive, mais très passagère et qui n'est qu'une détente, un soulagement des nerfs. Et il est probable qu'au bout de très peu de temps les remords viendront, peut-être même le désespoir Vous serez épouvanté de votre solitude Vous serez supplicié par l'idée de ce que votre action a d'irréparable, et furieux en même temps de son inefficacité Car eux, les deux amants, ils ne souffrent plus, ils dorment dans la divine paix de la mort. Les autres solutions, quoique médiocres, étaient cependant un peu plus satisfaisantes : vous étiez sûr, du moins, de la douleur du survivant.
Cherchons encore, et tâchons de bien raisonner notre affaire. D'abord, auquel des deux coupables vous en prendrez-vous ? Evidemment à celui que vous haïssez le plus. Mais quel est-il ? C'est l'amant, ce n'est pas la femme. Jaloux a deux sens ; quand vous dites : « Je suis jaloux d'elle » et : « Je suis jaloux de lui», ce n'est pas tout à fait la même chose. La femme, vous ne la haïssez qu'en tant qu'elle lui appartient et que vous vous la représentez possédée par lui. Autrement, vous l'aimez (ohl comme on aime quand on aime passion-
nôment, c'est-à-dire avec le plus entier et le plus implacable égoïsmej. Bref, vous êtes jaloux à cnuse d'elle ; mais c'est bien de lui que vous êtes jaloux. C'est lui, le voleur, c'est toute sa personne, qui vous inspire une haine sans mélange: c'est donc lui que vous devez viser.
11 s'agit de lui infliger la plus dure souffrance qui soit au monde. Quelle est-elle ? Ce n'est point la mort, puisque la mort est la fin de toutes les souffrances. Mais, justement, la pire des douleurs, c'est celle que vous ressentez vous-même, c'est la jalousie, cette forme suprême du délicieux et abominable, du divin et diabolique et méchant amour (Amour tyrandes hommes ! ditle poète grec)... Ne cherchons plus ; nous avons trouvé.
Rendez jaloux, comme vous, l'amant de votre femme. Volis pouvez même espérer le rendre encore plus malheureux que vous ne l'êtes. Car votre douleur, à vous, n'a été l'œuvre que des mauvais hasards : la sienne sera l'œuvre d'une volonté, d'une volonté ingénieuse et acharnée. Vous savez, par expérience, ce qui fait souffrir, et tous vos coups porteront.
Othello jouant auprès de Cassio le rôle que lago a joué auprès de lui-même, voilà la pièce. Elle est faite maintenant.
(Je dois vous avertir que, dans tout ce qui précède, il n'y a. en réalité, pas un mot de moi ; que j'ai simplement fait, sous une forme indirecte,
Tanalyse de la pièce de M. Vacquerie. Il y a déjà des chances sérieuses pour qu'un drame de tant de suc — et d'où l'on peut tirer ainsi, sans y rien ajouter, toute la théorie d'une passion, — ne soit ni banal, ni ennuyeux, ni médiocre.)
Nous savons à présent quels devront être les rôles
des quatre personnages nécessaires dont j'ai dit les
noms plus haut. Jorgan se vengera de Gérard, qu'il
sait aimé de Marcelle, en le rendant jaloux de
Philippe. Mais, pour que la chose soit facile, il sera
bon que Philippe ait une raison de faire sa cour à
Marcelle. Nous supposerons donc que Philippe veut
par là se venger d'une autre femme, Céline, qui lui
avait promis sa main et qui, pendant qu'il voyageait,
a épousé par intérêt un fils naturel de Jorgan. (Et
ainsi, à côté des deux jaloux par passion, nous
avons le jaloux par dépit et la jalouse par vanité.)
Ce fils naturel que Jorgan loge chez lui fournira à
Marcelle un grief de plus contre son mari. Ajoutez un
subalterne,un commis, Sergent,quidétestePhilippe,
etquiserautile au mari pour combiner ses guet-apens.
L'action se déroule, simplement et largement. Je
la résume en quelques mots. Au premier acte,
Céline, piquée, essaye de reprendre Philippe et ne
réussit qu'à l'envoyer à son amie Marcelle. Puis,
nous assistons à une très belle, très gracieuse et
très noble scène d'amour entre Marcelle et Gérard.
Sur quoi Jorgan sort d'une cachette et nous apprend
qu'il se vengera.
Au second acte, Jorgan commence d'attiser la jalousie de Gérard. Il veut que Philippe accompagne Marcelle dans la voiture qui doit, à une heure du matin, la reconduire à Paris (nous sommes à Villeneuve-Saint-Georges). Marcelle jure à Gérard qu'elle ne le permettra point. Mais elle est ensuite obligée de céder aux violences et aux menaces de son mari, — et cela sans pouvoir prévenir Gérard, qui se croit alors trahi par elle.
Au troisième acte, scène d'explication entre les deux amoureux. Ils vont retomber dans les bras l'un de l'autre, quand une lettre anonyme prévient Gérard d'un rendez- vous nocturne que se sont donné Marcelle et Philippe.
Au dernier acte, Gérard vient au rendez- vous et' y trouve Jorgan. Celui-ci lui raconte qu'il attend Philippe et qu'ils se battront à mort : il a apporté, pour cela, deux pistolets. Philippe arrive, en effet (je ne sais plus par quel moyen il a été attiré, lui aussi, dans le piège). Je passe les détails. Jorgan laisse les deux hommes aux prises, pendant que Marcelle apparaît au balcon... Gérard tire le premier et blesse Philippe au bras. Marcelle se précipite, enlace Gérard... et Philippe, comprenant enfin quel rôle on lui a fait jouer, décharge son pistolet sur Jorgan, qui s'est caché dans un fourré voisin...
Dans chaque acte, des scènes d'une grande beauté, prises en elles-mêmes ; dans tout le drame, quelque chose de sombre, d'énergique, d'un peu
tendu ; un style presque trop travaillé, et tantôt d'une robuste nudité, tantôt relevé de concetti romantiques; partout une impression de force, — et aussi d'effort; l'intérêt le plus poignant : on se sent vraiment en présence de passions fatales, aveugles, que nul ne pourra arrêter dans leur chemin, et dont on prévoit avec certitude et avec angoisse le choc inévitable et meurtrier... C'est une fort belle tragédie, si vous voulez le savoir.
Pourquoi donc n'a-t-elle pas réussi ?
C'est que les défauts en sautent aux yeux, et que ces défauts sont de ceux que le public supporte le plus mal, — à moins qu'il ne les rencontre dans une œuvre consacrée par le temps et dont lisait d'avance qu'il doit la trouver belle. Les personnages ne sont peut-être pas assez expliqués : nous ne connaissons pas leur passé, — ou nous ne le connaissons pas au moment où il faudrait. A cause de cela, ils gardent quelque chose d'un peu abstrait, Jorgan surtout : sa jalousie n'a ni répit, ni défaillance, ni retour : Jorgan, c'est la Jalousie absolue, la jalousie en soi ; et c'est un peu, par suite, le Croquemitaine de la jalousie. Puis, les détails de l'action ne sont pas tous parfaitement clairs. J'avoue n'avoir compris que tout en gros le rôle de Sergent. 11 y a quelque gaucherie dans l'emploi des moyens matériels. Enfin, une chose a égayé le public beaucoup plus que de raison, mais non pourtant sans raison : Jorgan passe son temps à écouter aux portes. M. Vacquerie
nous dira que c'est bien le fait d'un jaloux, et qu'il l'a voulu ainsi. Mais nous avons beau faire: rien, ni vérité, ni justice, ni respect, ne prévaut contre ce qu'il y a de forcément comique dans ces répétitions.
Bref, M. Vacquerie a joué de malheur : car il a mis dans son drame le genre de beautés auquel le public des premières, à la fois gouailleur et routinier, est le moins sensible, et le genre de défauts auquel il l'est le plus. Pour moi, je le dis, parce que c'est la vérité : j'ai beaucoup aimé, en somme, la nouvelle œuvre de M, Vacquerie : peut-être parce que, ayant voulu y retrouver ce que j'admirais dans ses autres drames, je l'ai retrouvé en effet. J'en suis bien fâché ; mais si c'est une mauvaise pièce que Jiiousie, c'est donc la plus intéressante mauvaise pièce que j'ai entendue depuis longtemps.
Peut-être le sujet, qui est excellent, eût-il gagné à être transporté dans un milieu héroïque et lointain, par exemple, dans l'Espagne du seizième siècle, — ou, au contraire, dans un milieu parisien et mondain, et à être traité sur le ton de la comédie de genre.... Mais où vais-je m'engager là ?
OdÉON : Germime Lacerteux, pièce en dix tableaux, de M. Edmond de Goncourt.
24 décembre 1883.
Encore qu'il soit, ici-bas, de pires misères et des souffrances plus dignes de pitié, je trouve assez mélancolique, au fond, la destinée de M. Edmond de Goncourt.
Qu'on pense ce qu'on voudra des romans des deux frères, il me paraît que ces romans furent, en leur temps, d'une incontestable nouveauté ; que M. Emile Zola et M. Alphonse Daudet leur doivent beaucoup ; que, sans Germinie et Sœur Phîlomène, sans Renée et Charles Demailly, l'auteur de VAssom" moif et l'auteur du Nabab n'eussent pas si aisément ni si vite trouvé leur voie.
Or, après une vie de travail acharné, d'absorption douloureuse dans la chose écrite, d'une sorte d'ascétisme littéraire dont il n'y a peut-être pas de plus parfait exemple, et qui, tout en aiguisant en eux la faculté de sentir et de rendre leurs sensations, ler, a
ZZO lîJPRESSIOlN'S DE THÉÂTRE.
peut-être spécialisés outre mesure, a fini par leur enlever une certaine liberté aisée du jugement et la vue sereine et indulgente des choses de ce monde, Jules de Goncourt, — le plus heureux des deux pourtant, — est mort sans avoir connu la gloire. Et sans doute elle est venue au survivant, mais restreinte encore et contestée. Elle ne lui est venue, en quelque façon, que par contre-coup, et comme à l'occasion de renommées plus jeunes et plus retentissantes. Il semble que l'œuvre de Goncourt n'ait été révélée au public que par le succès inouï des romans de MM. Daudet et Zola, c'est-à-dire de romans qui procédaient justement de ceux des deux frères. Il y a là une espèce de renversement et quelque chose qui ressemble à une injustice. Car M. Edmond de Goncourt a bien pu passer chef d'école et dieu de chapelle et, presque seul parmi les anciens, obtenir le respect des jeunes ahuris de l'impressionnisme et du symbolisme : les gros tirages, le gros bruit, les visites des barnums, les traductions en anglais, en allemand et en javanais ont été pour d'autres. Et, vraiment, cela n est pas tout à fait équitable. Sic vos non vobis.
Je vous dis tout cela parce que je le crois. Mais M. Edmond de Goncourt doit le croire encore plus fort que moi. Et alors jugez!...
• Si M. Edmond de Goncourt avait été un sage, il en eût pris son parti ; il en eûi appelé, une fois pour toutes, à l'équitable (?) postérité, et se fût enseveli
dans son veuvap:e silencieux. Mais qui de nous est un sage? Et de qui, je vous prie, avons-nous le droit d'exiger qu'il en soit un ?
M. Edmond de Goncourt a écrit quatre romans tout seul. Ils étaient infiniment curieux, mais d'un impressionnisme de plus en plus étroit, spécial et tourmenté. Il y manquait quelque chose. Quoi ? Sans doute le génie plus clair, plus libre, plus alerte et plus sensé du frère disparu. Ces romans plurent à Bourget, fanatisèrent des adolescents d'esprit trouble et inquiet, mais ne parvinrent pas, ou presque pas, jusqu'au grand public, jusqu^à cette foule nécessaii-ement composée d'imbéciles et dont les artistes les plus raffinés et les plus dédaigneux mendient, — non moins nécessairement, — les grossiers suffrages.
Dans la préface du dernier de ses romans, l'auteur disait, comme le vieil athlète de Virgile : Artem cestumque repono... Et c'est pourcjuoi, le lendemain du jour où il nous faisait ce serment d'homme de lettres, plus fragile qu'un serment d'ivrogne, M. Edmond de Goncourt commençait pour nous l'inventaire de ses tiroirs.
Il en extrayait d'abord des biographies d'actrices du dix-huitième siècle :1a Saint-Huberty, Sophie Arnould. Il les appuyait d'une quantité de documents : actes de naissance, actes de mariage et de décès, notes de fournisseurs et mémoiresd'huissiers, 11 y alignait un nombre prodigieux de détails super-
flus. Ces pauvres filles, qui n'ont été que d'aimables comédiennes et de gentilles courtisanes, — c'est-àdire dont le charme a été, par essence, viager et fugitif, étant étroitement attaché à leur enveloppe mortelle, et dont la vie, en dehors de ce charme qui ne peut nous être rendu, est totalement dépourvue d'intérêt et semblable à «la vie de toutes leurs pareilles, — ces cabotines qui ont été exactement ce que sont les plus piquantes de celles d'aujourd'hui, — rien de plus, rien de moins, — et qui ne sont plus rien du tout, puisqu'elles sont mortes, il les traitait comme un historien îerait Richelieu ou Napoléon, et consacrait des trois cents pages à ces ombres vaines ^ à leur grâce irrévocable. Etles plus épris des fantômes d'antan trouvaient que c'était beaucoup, en vérité.
Puis M. de Concourt continuait ses fouilles dans les tiroirs fraternels. Il en extrayait de ces choses qu^on n'a coutume de livrer au public que quelques années après la mort des grands écrivains. Il semblait qu'il réalisât je ne sais quelle imagination mélancolique et macabre d'Edgar Poë ou de Baudelaire, et qu'il publiât lui-même ses œuvres posthumes. C'étaient les Pages retrouvées, essais de jeunesse, brouillons, broutilles, copeaux précieux, — mais copeaux. C'étaient, — chose inouïe, — les lettres de son frère etles siennes; je dis les siennes, puisque, d'après la Préface, si Jules a tenu la plume, il n'ajamais exprimé que la pensée des deux Goncourt.
Cestla première fois, je suppose, qu'un écrivain ait publié de son vivant sa propre correspondance. — C'était enfin le Journal des Goncourt, en trois volumes, très amusant, tout plein d'impressions originales et où je ne m'indigne pas outre mesure que les deux frères aient consigné, sur quelques écrivains célèbres du second empire, des remarques évidemment sincères. Non : ce qui m'étonne ici, c'est que M. de Goncourt ait poussé le culte de la vérité et le renoncement à certaines convenances jusqu'à divulguer sur des personnages encore vivants des notes du caractère le plus intime, et jusqu'à violer — héroïquement — le secret de ce qui fut dit sub rosâ et, par suite, en tout abandon et toute sécurité. Et ce qui m'étonne un peu plus encore, c'est qu'ils aient eu cette constance enragée d'inscrire ainsi chaque nuit, en rentrant chez eux, les moindres choses vues et entendues. Il y a là je ne sais quelle manie de notation, un affreux pli professionnel, une obsédante et déprimante habitude de métier, peu compatible, j'en ai peur, avec la liberté et la largeur de l'esprit, avec la netteté et l'équité de l'observation. Et ce qui m'étonne tout à fait, du moins au premier abord (car je ne le comprends que trop à la réflexion), c'est que les écrivains que les deux frères traitent avec le moins de bienveillance sont justement ceux qui ont le plus d'idées générales, et sur le plus grand nombre d'objets ; ceux qui m'inspirent à moi, s'il faut le dire»
au IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.
le plus de respect, de reconnaissance et d'amour, et que j'avoue, tout en sentant mon indignité, pour mes maîtres et mes directeurs spirituels : Sainte- Beuve, M. Taine, M. Renan. Tandis qu'ils résumaient à la hâte, en une page, les libres propos d'une soirée, les frères de Goncourt arrivaient à ce prodigieux résultat de transformer les entretiens de ces nobles esprits en conversations d'imbéciles. Et personne n'y a cru, etl'on s'est demandé (juste retour) si les deux frères avaient bien compris.
Enfin, les tiroirs étant vides, je pense, et ne sachant plus oti déterrer les trois cents pages du volume annuel, M, de Goncourt a eu dernièrement une idée plus étonnante encore que celle de la publication de ses lettres. Il a ingénument réuni en volume, pour notre édification et notre commodité, ses Préfaces et Manifestes, c'est-à-dire des morceaux dcjà parus, soit en tète de ses romans, soit dans le Journal ou dans les Pages retrouvées. A quand les notes de sa blanchisseuse ?Une des choses auxquelles il tient le plus, c'est qu'il soit bien entendu que les deux frères ont fait du neuf. Il peut être tranquille : c'est du neuf, assurément, que ce dernier procédé.
Entre temps, M. de Goncourt a eu soin de nous répéter, afin que nul n'en ignorât, que les deux frères ont inventé quatre choses : dans le roman, le naturalisme ; au théâtre, a la langue littéraire parlée » ; plus, le Japon, — et l'art et le bibelot du
dix-huitième siècle. Et certes il y a du vrai dans cette revendication, du moins en ce qui regarde le roman et l'histoire. Mais pourquoi M. de Concourt nous a-t-il envié le plaisir de nous en aviser nousmêmes ?
Est-ce qu'en ce moment je dresse un réquisitoire? Point du tout. Je n'aurai jamais une parole vraiment dure pour aucun des hommes qui ont vu le monde avec des regards plus ingénieux et plus créateurs que les miens, et à qui je dois l'inestimable joie d'une impression de beauté un peu nouvelle. M. Edmond de Concourt, — avec ou sans Jules, — est de ceux-là. Je constate et je regrette les effets étranges et les involontaires manifestations d'une souffrance imméritée, accrue ici par une sensibilité dont il ne faut point dire de mal, puisqu'elle fut la condition même du merveilleux talent des deux frères. Mais je m'incline respectueusement devant cette souffrance. Il faudrait la plume des Concourt, celle qui a conté Charles Demailly, pour dire le triste roman de la survivance du frère aîné.
Nous devons passer beaucoup de choses à qui a su écrire Germinie Lacerleux. C'est un beau livre, et qui paraît tout à fait original si l'on se reporte au temps où il a été écrit. Toute l'histoire de M"' de Yarandeuil est un pur chef-d'œuvre. Et celle de Germinie est d'une vérité et d'une humanité poi- , gnantes. On nous rebat les oreilles des romans
russes et de leur réalisme compatissant ; on a l'air de croire que les écrivains de là-bas ont inventé la pitié. Me suis-je trompé lorsque j'ai cru sentir, dans Germinie Lacerteiix, une pitié profonde, plus que cérébraleet plus que littéraire? Pourquoi 1' « écriture artiste » serait-elle imcompatible avec la religion de la souffrance humaine ? On vante beaucoup le mysticisme de ces Slaves, leur souci de morale évangélique, et leurs histoires de rédemptions» on croit à l'âme sainte de Sonia, la prostituée-martyre; on se récrie sur la confession et le repentir de cette horrible brute de Nikita... Eh bien ? mais la pauvre Germinie, à la fois héroïque et infâme, et qui parmi ses hontes et la folie de son corps garde un si grand cœur et, dans ses « ténèbres », — pour parler comme Tolstoï, — la pure flamme d'un absolu dévouement... n'est-ce point là un cas de moralité paradoxale assez semblable à quelques-uns de ceux que nous admirons chez les romanciers russes?... Et suis-je dupe, enfin, si tel passage de Germinie Lacerteux (et j'en dis autant des cinquante dernières pages de Madame Bovary) me trouble jusqu'aux entrailles d'une compassion si forte et si prolongée, que, par delà les souffrances particulières qui me sont décrites, elle va à la grande misère humaine et prend ainsi un caractère religieux, — tout comme si le texte était traduit du russe ?... Maintenant, je sais, il y a, dans Germinie, une espèce particulière de a rhétorique », un goûtd'a-^
ristocrîttes pour les tableaux de crapule populacière, une complaisance de stylistes à extraire surtout du pittoresque de toute cette misère et de tout ce vice ; une coquetterie dans la brutalité ; une trop visible attitude de lettrés, l'ironique disposition d'esprit qui fait noter ou imaginer les « légendes » à la Gavarni ou à la Grévin ; un souci trop constant, et presque maladif, de l'invention du style. Autant de causes de froideur. Germinie, comme les autres romans des deux frères, est un livre de mandarins créateurs, — mais de mandarins. Bref, r « écriture » des Goncourt fait parfois douter de leurs larmes ... Mais, enfin, si elles y sont pourtant!
Il est donc évident qu'on pouvait tirer deGerminie un drame fort émouvant. Seulement il fallait, pour cela, « repenser » tout le livre en vue du Ihéâtre. M. de Goncourt n'en a pas eu le courage. Il parait qu'il a prétendu faire une révolution, nous apporter d'un coup, et dans toute sa pureté, la forme nouvelle que cherche le théâtre (notez qu'il la cherche depuis Thespis). Du moins, c'est ce que M. de Goncourt a laissé dire. Il aurait donc péché par présomption. Mais je crois qu'il a surtout péché par paresse Ce qu'il nous a donné n'est ni un roman ni un drame ; ce sont des images découpées dans un roman, et découpées au hasard. En sorte que la pièce est restée peu intelligible pour ceux qui n'avaient pas lu le roman ou qui nel'avaient pas
très présent à la mémoire ; et que, d'autre part, les bonnes gens qui avaient été choqués déjà par les brutalités tristes du roman, l'ont été encore plus par celles de la pièce ; car, toute la partie d'analyse psychologique en ayant été retranchée ou ne s'y retrouvant que par lambeaux maladroitement cousus, cesbrutalités y demeuraient presque seules; et alors il semblait qu'on les y étalât pour ellesmêmes, dans leur insolence facile et monotone...
J'ai dit que ces découpages avaient été faits au petit bonheur. Jugez plutôt. (J'indique seulement les tableaux, supposant que le roman vous est connu.)
1*' tableau. — Germinie part pour le bal,
2* tableau. — Germinie et Jupillon se promènent sur les fortifications.
3« tableau. — Germinie vient chercher Jupillon à la Boule-Noire.
4^ tableau. — Germinie installe Jupillon dans le petit magasin qu'elle a loué pour lui, et lui apprend qu'elle est enceinte.
fi* tableau. — Dînette de petites filles chez M'i* de Varandeuil. Jupillon vient emprunter à Germinie les quarante francs qu'elle avait gardés pour faire ses couches.
6e tableau. — Germinie apporte à Jupillon, qui a tiré un mauvais numéro, les deux mille trois cents francs dont il a besoin pour acheter un homme.
T tableau. — Germinie rompt avec Gautruche,
rencontre Jupillon qui sort de chez le marchand de vin, lui dit son fait et est empoignée par un sergent de ville.
8" tableau. — M"" de Varandeuil vient voir Germinie à Thôpital.
9^ tableau. — M^'* de Varandeuil apprend comment a vécu Germinie.
10® tableau. — M'^' de Varandeuil au cimetière.
Quel dessein, quelle pensée directrice a présidé au choix de ces tableaux ? Pourquoi ceux-là plutôt que d'autres ? Je cherche en vain... Quelquesuns de ces tableaux n'ont qu'un très léger rapport avec l'histoire de Germinie, ont une valeur uniquement pittoresque : et, d'autre part, certaines scènes très importantes, essentielles même, ou manquent tout à fait ou sont mises en récit : par exemple, la scène, — très cruelle et très belle, — où Germinie avoue son état à la mère Jupillon et où la grosse femme joue l'affreuse comédie que vous vous rappelez ; ou bien celle où Jupillon, après avoir lâché Germinie, la rencontre au moment où il vient de tomber au sort et reprend possession de la pauvre fille ; ou encore la première rencontre de Germinie et de Gautruche. Même une de ces trois scènes (la première) est mise en récit anticipé, ce qui est d'un effet bizarre et glacial.
Je prends ma tête dans mes mains et je me demande encore : Pourquoi ? Pourquoi ? Et je ne trouve pas... Il y a quelques années,, frappé de ce
^no IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.
que je croyais voir de trous dans quelques-uns des personnages d'Edmond et Jules de Concourt, j'écrivais: «... Cette impression tient peut-être à ce caprice de composition qui découpe un livre en courts tableaux presque toujours indépendants les uns des autres : les vides qui séparent ces tableaux se répètent dans le processus des caractères. Ainsiun homme qui marche à l'intérieur d'une maison, si nous regardons du dehors, apparaît successivement à chaque fenêtre, et dans les intervallesnouséchappe. Ces fenêtres, ce sont les chapitres de MM. de Concourt. Encore y a-t-il plusieurs de ces fenêtres où l'homme que nous attendions ne passe point. »
Eh bien, M. Edmond de Concourt, dans sa pièce, a encore bouché la moitié de ces fenêtres et, de préférence, celles où Cerminie passait !
L'œuvre est comme invertébrée. Cette totale absence de liaison, de plan, de composition, c'est peut-être un art nouveau ; mais alors cet art nouveau n'est donc qu'un retour aux essais amorphes des littératures enfantines. Les procédés sont ceux du plus ancien théâtre japonais ou chinois. Germinie est toute en récits et en monologues, comme la Marchande de sourires. Ce n'est pas, du reste, la première fois que je constate que les plus orgueilleuses tentatives de notre littérature finissante, celles dont on fait le plus de mystère, rejoignent par le plus long, et avec beaucoup de cérémonies, non point même l'art primitif, mais l'art barbare et
rudimentaire. Et je ne dis pas que ce mélange de raffinement et de candeur, de sénilité et d'enfance ne soit inlîniment curieux.
— Et le style ? — Très singulier aussi. Dans les morceaux écrits, vous constaterez, entre la langue du faubourg et la langue littéraire, un compromis analogue à celui que George Sand avait cherché et trouvé entre la langue littéraire et le parler des paysans du Berry. Mais il y a beaucoup plus d' a écriture » chez M. de Concourt. Vous savez que les faubouriens de Paris inventent peu d'images: ils vivent sur un vieux fonds hérité de métaphores et de tropes. M. de Goncourt prête à Germinie, à Jupillon, à Gautruche, des façons de dire pittoresques qui, sans doute, sont conformes à leur tour d'esprit et qu'ils pourraient imaginer à la rigueur : seulement il leur en prête plus, en cinq minutes, qu'un ouvrier de Paris n'en emploie dcns une année : et alors cela redevient de la littérature et de la plus savante. Sans compter les morceaux de style transportés du livre (et presque sans changement) dans la bouche de Germinie ou de M"® de Varandeuil.
Tout cela réuni constitue une erreur amusante par son excès même et par toutes les illusions distinguées qu'elle suppose, à mon avis, chez son auteur. Aussi ne vous ai-je point dit que je me sois ennuyé à la pièce de M. de Goncourt, ni que j'aie partagé sur tous les points le sentiment du public.
EDMOND ET JULES DE GOxNGOURT
Théatee-Libee : la Patrie en danger, draraô en cinq actes^ d'Edmond et Jules de Goncourt.
25 mare 1889.
Le Théâtre-Libre nous a donné un « drame » écrit il y a vingt ans par MM. de Goncourt : la Patrie en danger.
Nous ne faisons pas toujours ce que nous voulons^ ni ce que nous croyons faire. Si jamais artistes ont eu la généreuse inquiétude et l'enragé désir du nouveau, le goût de la vie, de la réalité concrète, l'horreur d'une certaine littérature conventionnelle et, en général, de tout ce qui ressemble à de la rhétorique, ce sont assurément les frères de Goncourt» Et pourtant, voyez !
La Patrie en danger n'est pas tout à fait du théâtre et n'est pas tout à fait de l'histoire. C'est plutôt un « exercice » dialogué sur la Révolution française, exercice très ingénieux, soigneusement et savamment écrit par des gens qui ont la curiosité et l'intelligence du passé ; mais quelque peu artificiel, je dirais presque scolaire.
Dans un travail de ce genre, l'invention se réduit presque à rien. Il ne s'agit que de trier et de classer les notions qu'on a sur l'époque dont on veut faire la peinture. Les personnages ne seront que les représentants des diverses classes sociales et de leurs divers états d'esprit. Ils sont donc tout indiqués d'avance, ils s'imposent, ils sont inévitables. Et c'est pourquoi ceux de la Patrie en danger sont à peu près les mêmes que ceux du Lion amoureux.
Côté de l'ancien régime. C'est la jeune première, héroïque et mélancolique : Blanche de Valjuzon ; c'est la vieille fille noble, entêtée des préjugés de sa race, intraitable et d'énergie toute virile : la chanoinesse de Valjuzon ; c'est le gentilhomme sceptique et libertin, qui combat avec insouciance pour une cause perdue et meurt sur une facétie : le comte de Valjuzon.
Côté de la Révolution. C'est le jeune premier, héroïque et enthousiaste, qui prend la Bastille et qui est général des armées de la république à vingtquatre ans : Perrin ; et c'est le jacobin fanatique, disciple de Jean-Jacques, délateur et bourreau par amour de l'humanité : Boussanel, qui fait pendant à la chanoinesse, comme le général Perrin à Blanche de Valjuzon. (Il manque un pendant au jovial comte ; ce pourrait être quelque vieux sergent loustic, révolutionnaire avec bonhomie.)
Il va sans dire que le beau plébéien et la belle demoiselle noble s'aimeront. Ils se le diront avant
d'aller ensemble à la guillotine. Sans doute, cela n'est pas d'une invention fort originale, et les auteurs le savent parfaitement. Je crois aussi que les amours de cette sorte ont dû être infiniment rares pendant la Révolution et je me demande même s'ils ont été possibles. N'importe ! les deux frères n'ont voulu voir là qu'un moyen commode, un fil pour relier entre elles les différentes parties de leur étude.
Quant à ces tableaux eux-mêmes, je ne sais pas d'avance quels ils seront, car l'histoire en offre un choix énorme. Mais je sais tout au moins que les uns se rapporteront aux débuts de la Révolution, les autres aux exploits des armées révolutionnaires, et les derniers à la Terreur ; et que cela commencera par la j^rise de la Bastille, et que cela finira par l'échafaud. \Lt, en effet, les cinq actes de MM. de Concourt s'intitulent : Le 14 juillet 1789 ; — la Nuit du 9 août 1792 ; — Verdun ; — Fontaine, près Lyon ; — le Préau de Port-Libre.
Voyons maintenant comment sont composés les personnages, puis les tableaux.
Les personnages sont vrais comme types. Mais, chacun d'eux devant représenter une classe ou un groupe considérable, il s'ensuit que, ce qu'ils sont, ils ont trop l'air de s'appliquer à l'être. Ils le sont trop exclusivement, d'une façon presque trop suivie et trop immuable ; ils le sont avec excès. Il y a des moments où on a envie de leur crier : a Très bien ! On sent qu'il y a derrière vous toute une file d'âmes
semblables à la vôtre, et que vous les résumez. Mais, prenez garde ; vous vous donnez trop de mal pour réaliser votre type, et alors vous le dépassez. On dirait que vous faites du zèle. »
Par exemple, il est entendu que la chanoinesse représente dans toute sa force, dans ses ridicules et aussi dans sa grandeur, le préjugé nobiliaire. Mais je me demande si une vraie grande dame a jamais parlé aussi abondamment et aussi continûment de sa noblesse, de ses titres et de ses privilèges. Lorsqu'elle dit, au premier acte : « Savez-vous, mon frère, que c'est à périr, cette terre qui n'en finit pas, et où passe, avec les vaches, ce vilain prochain de rustres et de pécores », je me demande si ce mépris du paysan est d'une véritable aristocrate, et je crois entendre la chanoinesse d'Escarbagnas. Je conçois qu'elle haïsse le jeune révolutionnaire Perrin (bien que son père se soit fait tuer jadis pour le père de Blanche) ; je conçois même qu'elle ne veuille pas être sauvée par lui ; mais lorsqu'elle ajoute : « Oui, Monsieur, nous conspirons ; allez le dire à votre district. Ce sera un beau trait de vertu révolutionnaire et qu'applaudiront vos amis, de dénoncer ces deux mains qui vous ont nourri ! » je ne comprends plus bien que l'on soit chanoinesse à ce point-là, et je trouve dans cet outrage une férocité d'ingratitude et presque une bassesse que j'ai peine à concilier avec ce qu'il y a, après tout, de beauté morale et de générosité dans cette vieille amazone.
Perrin, c'est Tenthousiasme républicain. Oserai-je dire qu'il est généreux et sublime avec quelque monotonie? Mais il y a plus. Nous l'avons entendu, au quatrième acte, parler avec horreur des massacres et des mitraillades de Lyon. Or, quand il est jeté en prison comme suspect, il n'a pas un mot de révolte : a La république, dit-il, m'a tout donné. Elle me demande aujourd'hui tout mon sang : il est à elle. » Eh ! il sait pourtant bien que ce n'est pas la république, mais une bande de sanglants coquins, qui «lui demande tout son sang ». Moi, cette résignation me suffoque ; je jure que cela n'est pas humain, que cela n'est pas vrai ; que Hoche, arrêté, n'a point pensé ni parlé ainsi... Mais, au reste, chacun dans ce drame a la rage d'exagérer le type dont il est le représentant. Le comte pousse la gaieté insouciante jusqu'à se dénoncer lui-même pour rien, pour le plaisir. Blanche, qu'on a oublié d'appeler pour l'échafaud, réclame avec fureur, veut absolument mourir. Pas un des condamnés (au dernier acte) qui n'ait pour la mort le mépris le plus tranquille et le plus détaché... (Oh ! je sais, il est convenu qu'on s'amusait énormément dans les prisons de la Terreur, en attendant la guillotine..; Mais, je vous prie, sur quels témoignages repose cette aimable tradition ? Le compte, j'imagine, en serait bientôt fait. Avez-vous interrogé toutes les victimes ? Connaissez-vous les songes de leurs nuits ?... Les condamnés faisaient bonne conte-
238 IMPRESSIONS DE TUÉATKZ.
nance dans la charrette : mais les assassins qu'on mène aujourd'hui place de la Roquette, et qui, j'imagine, ne sont pas des âmes héroïques, se tiennent en général fort convenablement. C'est que l'inertie de la bête devant Virrévocable a presque toujours l'aspect du courage... Enfin, je ne doute point que, dans le drame de MM. de Goncourt, l'attitude de chacun des condamnés ne puisse être justifiée par des documents précis ; mais alors, ce qu'ils nous présentent, c'est donc un faisceau d'exceptions. Et si chacune d'elles est authentique, c'est donc leur assemblage qui trahit la vérité. On a, presque tout le long de la pièce, cette impression, que la Révolution a été faite uniquement par des âmes sublimes contre d'autres âmes sublimes. Et, comme on soupçonne que cela n'est pas tout à fait exact, on est un peu gêné.)
Boussanel, c'est, comme j'ai dit, le type du fanatique révolutionnaire. La composition de ce type me paraît sentir aussi l'artifice et l'hyperbole. Il a été d'abord un fanatique de la religion. Il est au premier acte un fanatique de la « nature ». Gomment s'est opérée cette transformation, cela ne nous esi pas dit, et je ne trouve point, cependant, que ceh aille de soi. Il habite une hutte de bûcherons, entn le Lyonnais et l'Auvergne ; il y fait des expérience! de chimie, et surtout il se promène dans les bois e sur la montagne... « Je revenais avec des pleinei brassées d'herbes et de fleurs, de ces fleurs qu
poussent toutes seules, de ces bouquets que font les champs ; j'en emplissais ma cabane, elles m'embarrassaient et me suffoquaient, et, peu à peu, j'éprouvais une sorte d'asphyxie divine qui me montait à la tète, m'étourdissait le cœur et me l'emportait à Dieu, comme dans l'encens fumant delà terre !... Oh ! la nature 1 vous ne vous y êtes jamais perdus, vous les grands, les riches, les heureux ! vous ne connaissez pas cette douceur de vous laisser couler dans cette grande vie de paix, de sève et de fraîcheur, d'y frissonner, d'y palpiter... » Voilà qui est bien. Mais, trois ans après, tout à coup, Boussanel reparait. Le doux rêveur n'est plus qu'un sinistre maniaque de délation et de meurtre: «... Prends garde, femme, voilà assez longtemps que la Révolution trouve dans ton sexe des larmes conspiratrices et des apitoiements liberticides... Mais tu ne saisdonc pas, ma fdle, que le premier devoird'une républicaine est de dénoncer tous ceux qui conspirent contre la liberté, de dénoncer les aristocrates,. de dénoncer les rolandistes, de dénoncer les modérés, de dénoncer les égoïstes, de dénoncer les agioteurs, de dénoncer les accapareurs, de jdénoncer la caste fanatique ?... etc. » Et sans doute, c'est la même main qui a écrit les Lettres de la Montagne et le Contrat social^ et l'âme de Robespierre est fille de l'àme de Rousseau ; mais, tout de même, on a de la peine à concevoir ici comment le boussanel inquisiteur est sorti du Boussanel amoureux de la
240 IMPRESSIOÎNS DE THÉÂTRE,
campagne. On ne sentait point, chez l'excellent bonhomme du premier acte, le plus petit germe de haine, et surtout il y avait, dans la façon dont il parlait de la nature (et qui rappelle Michelet beau- •coup plus que Jean-Jacques), autre chose que r « idyllisme » sensuel du dernier siècle ; il y avait une profondeur d'apaisement et de bonté, une joie d'abandon aux forces naturelles et de communion avec les choses, par suite une sorte d'indulgence universelle, de nihilisme tendre, qui devait le rendre à jamais impropre aux affirmations furieuses, aux fanatismes précis et méchants, aux haines qui se traduisent par des actes... Et enfin, Boussanel, tro-isième manière, est trop beau ; il parle trop bien ; son sanglant délire est splendide comme celui des martyrs et des apôtres : « Grand cœur fou de Chalier, sois mon cœur ! Sang de Ghalier, coule dans mes veines ! Eloquence de Ghalier, touche mes lèvres de ton charbon ardent I etc.. Ah ! gens de Fontaine, vous ne savez pas ce que c'est qu'un vrai républicain ; si mon bras conspirait, je me le ferais «ouper ! etc.. » Et au cinquième acte : «... j'ai rempli ma tâche, une dure tâche, celle d'un faiseur de coupes sombres dans les vivants, etc.. » Oh ! je n'ignore pas ce qu'on dit: que les grands tueurs de la Révolution croyaient absolument à la justice et à la bonté de leur œuvre, qu'ils avaient de ces extases et de cesexplosions de foi. Mais d'abord ils parlaient, et j'en suis bien aise, un affreux charabia ; ils
avaient une creuse et basse rhétorique, dont la fausseté n'était peut-être bien qu'une image de la fausseté de leurs âmes. Quand ils déliraient, c'était de haine, d'envie et d'orgueil ; et leur lyrisme n'était que l'ivresse physique, aiguillonnée de peur, d'hommes qui continuent à tuer, invinciblement, parce qu'ils ont commencé... Si Boussanel, dans ce drame, n'est pas un vain fantôme, ceux qu'il représente, c'est donc Marat, Saint-Just, Gouthon, Carrier. Or, je me refuse absolument à reconnaître ces personnages, qui furent les plus méchants et les plus haïssables des hommes, dans cet apôtre et ce confesseur égaré, dont l'âme reste noble dans sa folie homicide, et qui est poète, et qui s'épanche en si magnifiques discours... Il me déplaît infiniment qu'on idéalise des gens qui ont versé tant de sang innocent, et du sang de femmes, et du sang de vieillards ; et il m'est extrêmement difficile de les considérer comme des espèces de saints qui se seraient trompés.
Ainsi, tous les acteurs de la Patrie en danger nous ont semblé hyperboliques par quelque endroit. Et cependant il n'est presque pas un seul de leurs propos, j'en suis sûr, qui ne soit emprunté à quelque document du temps, journaux, lettres, mémoires. Mais c'est justement pour cela qu'ils ont à la fois quelque chose de démesuré et d'immobile. Leurs caractères ont été dessinés, si je puis dire, comme
des tableaux synoptiques, de façon qu'on y pût en-
clore le plus de « notes » possible. Ce sont des casiers, des cartons qui marchent, — un peu. La Patrie en danger est vraiment un drame à a tiroirs » . J'entends que MM. de Concourt y ont vidé les leurs. Les tableaux sont composés de la même manière que les figures. Prenons le premier acte. C'est une merveille d'ingénieuse mosaïque. Je ne sais comment les auteurs s'y sont pris ; mais comptez ce qu'ils ont trouvé moyen de nous apprendre, en trente pages, dans le cours d'un dialogue qui paraît toujours naturel , — ou à peu près : le contenu d'un numéro de la Gazette de France ; la cérémonie de la réception d'une chanoinesse au chapitre noble d'Aix ; vingt détails de toilette ou d'ameublement ; la vie d'un disciple de Rousseau ; le couvent de la Visitation le jour où les pensionnaires partent en vacances ; un mariage noble en 1789, les clauses du contrat, les devoirs de la jeune mariée, et sa présentation à la cour. Tout cela et bien d'autres choses encore ! Chaque tableau ressemble un peu (style à part) aux lettres que le bonhomme Dezobry prête à son jeune Gaulois dans Rome sous Auguste. Mais voyez les inconvénients de ce système qui fait d'un acte de drame une malle anglaise, une malle à documents. Les auteurs ont voulu terminer leur premier acte par le récit de la prise de la Bastille, et ils ont imaginé ceci. Perrinet, qui ne peut ignorer les sentiments de la famille de Valjuzon et, en particulier, de la chanoinesse, entre comme cela, tout de gô, dépoitraillé,
la chemise tachée de sang, dans le salon où est assise la terrible demoiselle ; et là, se tournant vers Blanche, il raconte longuement, à son aise, et avec le plus pur enthousiasme, la première des grandes journées révolutionnaires, — et cela, sans que la chanoinesse ait une seule lois l'idée de l'interrompre f
Il est, du reste, très beau ce récit. Ah ! comme ce Perrinet sait écrire ! a ... Des gibernes sur des habits, des couteaux de chasse dans des mains noires... du peuple comme si la liberté sortait des pavés !... Ah ! la journée superbe ! le bleu du ciel brûlait, il faisait chaud comme avant un orage, quand le ciel attend le tonnerre ! On crie : A la Bastille ! et nous y voilà... » Et les autres, donc ! a ...Quand on s'en va de là, dit Blanche en racontant sa sortie du couvent, c'est singulier... le premier moment... on est contente et on a le cœur gros... Tiens, on a comme de la joie qui aurait envie de pleurer. » Et le comte : «... Je baissais, mon cher. .. Non, je n'avais plus cette légèreté d'ironie.. . ces jolis coups de fouet que je cinglais si lestement en pleine figure des jacobins ; à la fin je perdais le sang-froid, mes épigrammes tournaient au coup de bâton... J'avais rair d'écrire avec ma canne. » Et plus loin : « ...Oui, le comité des recherches âmes trousses, les motionnaires des sections aboyant sur mes talons, la menace et le péril qui sifflent à mon oreille, le rêverbère qui me convoite, je trouve que cela précipite
admirablement les pulsations du cœur et des idées I etc.. » Ces prouesses de slyle sont continuelles. Chose singulière, ce drame écrit par deux artistes dont la prétention la plus constante a été de nous donner la sensation directe de la vie, ce drame sent le cabinet de travail, la petite table et l'encrier du bon mandarin de lettres épris des gentillesses de la phrase , il est tout pourri de littérature, il est purement livresque. Et c'est pourquoi il est intérr ssant à la lecture ; et peut-être que, si on ne l'avait pas joué, je n'en penserais encore que du bien et n'y verrais point ce que les planches m'ont révélé.
Il y a pourtant trois ou quatre scènes dont l'effet est assez dramatique : la fin du second acte, quand la chanoinesse et Blanche de Valjuzon, restées seules, entendent le canon et la fusillade du 10 août, et que la vieille ne peut ni pleurer ni prier ; la scène où Blanche, qui e^t venue demander à Perrin un passeport pour rejoindre les émigrés, n'ose pas le prendre, et sort sans s'être fait reconnaître ; la scène où Perrin résiste tout seul à l'invasion de la populace réclamant la capitulation de Verdun • enfin, au dénouement, l'appel des condamnés.
Au troisième acte, M. Antoine a cru faire merveille en jetant sur la scène cent cinquante ou deux cents camelots qui représentent la population de la ville assiégée. Mais, comme cette foule compacte, et qui ressemble à un mur, après avoir poussé ses cris et agité ses bras, fait régulièrement trêve à ses
fureurs et retombe docilement dans son immobilité pour que nous puissions entendre les beaux discours de Perrin, il se trouve, en somme, que M. Antoine n'a fait que multiplier par deux cents têtes l'invraisemblance et rimbécillité du figurant traditionnel. L'innovation se réduit donc à un fort surcroît do poussière et d'odeur.
GUIME ET CHATIMENT
Odéon : Crime et Châtiment, drame en sept tableanx, tiré du roman de Dostoïewsky, par MM. Hugues Le Roux et Paul
Ginisty.
24 septembre 1888.
Un très vieux drame, c'est la lutte du policier et de l'assassin, la victoire restant au policier.
Deux cas se présentent :
Ou l'assassin garde son sang-froid, et alors l'homme de police, soit par de fines enquêtes et d'audacieuses inductions, soiten dressantdes pièges au meurtrier , arrive à le convaincre de son crime ;
Ou bien l'assassin a peur, — une peur toute physique, une peur sans remords, tout au plus des remords sans repentir. Et alors l'homme de police se contente de le suivre, de l'épier, de guetter le moment où l'angoisse, la terreur, peut-être quelque hallucination, lui arracheront des aveux.
( Et il va sans dire que ces deux cas peuvent être combinés.)
24G i:îpressions de théâtre.
Mais, étant donné que tout l'intérêt est dans la lutte engagée entre le criminel et Monsieur Lecoq, il paraît évident, en bonne logique de théâtre, que, lorsque le criminel n'en pourra plus, c'est à Monsieur Lecoq qu'il se livrera, c'est devant lui qu'il laissera échapper l'aveu, et il n'ira pas chercher un tiers pour lui faire sa confesssion.
Voilà à peu près ce que nous exposait M. Sarcey, lundi dernier, à propos de Crime et Châtiment ; et, jusque-là, rien à dire.
Or, un étudiant de Pétersbourg, Rodion Romanowitch, épuisé parla misère, le cerveau hanté par les théories darwiniennes, tue, pour la voler, une vieille usurière. Il se croit très fort ; il est persuadé que, la chose faite, il ne sera nullement troublé et déjouera tout soupçon par la tranquillité de son altitude. Il se trompe. Son crime se dresse partout devant lui. Son allure devient bizarre. lia, pour des riens, des sueurs froides, des tremblements, des colères inexpliquées. Un policier, Porphyre Pétrowitch, le soupçonne, l'observe, le suit pas à pas, l'affole par ses apparitions imprévues, par ses questions, par ses ironies, par la pensée muette que le meurtrier lit dans ses regards. Tant qu'à la fin, pour se délivrer, Rodion se confesse... A qui? — A Porphyre, évidemment. — Point : il se confesse à une pauvre fille, Sonia, une espèce de prostituée mystique, de sainte du trottoir, qui nourrit son père, sa marâtre et ses petites sœurs, et pour qui une
communauié de souffrances a inspiré au meurtrier une tendresse bizarre...
— Et c'est pourquoi Crime et Châtiment est un drame mal bâti, conclut M. Sarcey, tout en rendant justice au talent des deux jeunes auteurs.
Mais c'est peut-être que ce drame est autre chose, en effet, que l'histoire d'une chasse à l'homme. Apparemment, s'il n'y avait qu'une histoire à la Gaboriau dans le roman de Dostoïewsky, il ne nous aurait pas SI profondément troublé ; et lorsque M. de Vogué nous a révélé ce beau livre, nous aurions dit: « Ce n'est pas mal, mais nous avons mieux chez nous. »
Crime et Châtiment n'est pas seulement un roman judiciaire ; c'est, avant tout, une histoire d'âme.
Car Rodion, ce n'est ni Lacenaire, ni Troppmann. C'est quelque chose de beaucoup plus complexe, de plus intéressant et de moins éloigné de notre humanité à nous qu'un assassinintelligentetqniauraitquelques idées générales. La philosophie d'un Lacenaire est purement négative. Ce n'est qu'un animal de proie qui raisonne, qui est tout juste capable de concevoir l'ensemble du monde comme une vaste et interminable bataille pour manger et pour jouir, et de se représenter à lui-même l'assouvissement de ses appétits comme l'exercice d'un droit. Nulle place, ici, pour la pitié, et nul souci d'un intérêt supérieur à l'intérêt particulier de l'assassin. — Au contraire, si étrange que cela paraisse au premier abord, il y a
quand même, dans les mobiles qui poussent Rodion au meurtre et dans les conditions qu'il choisit luimême pour son crime, une sorte de désintéressement «t aussi de pitié profonde et vraie, une déformation d'un sentiment moral et presque d'un sentiment religieux, dans un cerveau malade, cerveau d'affamé, •de rêveur orgueilleux, d'idéologue guetté par la folie...
Rodion est fort intelligent ; ses amis lui reconnaissent presque du génie. Il sent une puissance en lui, une puissance qui serait bienfaisante et qui ferait honneur à l'humanité si elle pouvait se déployer. Un seul obstacle, mais insurmontable : la misère. Que ne ferait-il pas avec de l'argent, — cet argent que détiennent souvent des êtres méchants et nuisibles, par exemple Tusurière Aléna, vieille, horrible, et si impitoyable aux malheureux ! Quel mal ferait-il en la supprimant ? Aucun. Son droit ? Il est 4ans sa supériorité intellectuelle et morale. Un homme comme Napoléon I" en avait-il un autre? (Rodion est obsédé par le souvenir du grand empereur comme Julien Sorel, avec qui on lui pourrait trouver quelque ressemblance.)
Rodion se sent d'autant plus rassuré sur son droit non pas au meurtre, mais à ce meurtre-là, qu'il a conscience de la tendresse de son propre cœur. Il a grande pitié des souffrants, des misérables, de Sonia, même de l'ivrogne Marmeladoff. Assurément, il ne tuerait pas un moujick ; il ne tuerait même pas un
CRIME ET CUATiriCrJT. 25r
riche qui aurait de la bonlé, ni un arliste ou ur* savant qui se trouverait être riche. Mais Aléna ! L'existence d'un pareil monstre est évidemment une erreur de la création. Rien ne défend de tuer Aléna, rien, sinon le précepte général: « Tu netueras point. » Mais ce précepte n^a pas prévu tous les cas; et d'ailleurs Rodion s'est placé dès longtemps au-dessus dc& religions positives et des morales enseignées. Tuer Aléna, ce n'est donc pour lui que corriger violemment, sur un point, le désordre et l'absurdité à& l'univers. Ce n'est que substituer, dans un cas déterminé, son sens propre à l'aveugle prescription de l'obscure morale universelle...
Eh ! qui de nous n'a fait cela, du moins en pensée? Rodion, lui, passe à l'acte ; mais, encore une fois, il est malade î il souffre de la faim ; il est poursuivi par une idée fixe qui, d'après une loi connue, tend à se réaliser sans que sa volonté y soit presque pour rien. Les circonstances, non seulement le servent, m»is le sollicitent, le provoquent, semblent le tenter. Il tue à la façon d'un somnambule, mû par une force qu'il a sans doute créée , mais qu'il ne gouverne plus... Et c'est ainsi qu'on peut voir un assassin qui tue pour voler — et qui n'est pas odieux.
Ceci posé, ce qui se passe dans l'âme de Rodion après le meurtre ne saurait être tout à fait du même ordre que ce qui se pourrait passer chez un Pranzini un peu nerveux. Sans doute, Rodion s'aperçoit alors
qu'il est moins fort el moins maître de lui qu'il ne croyait ; il a peur, et peur sans raison. Il revoit toujours l'horrible scène. Mais enfin il est des moment ; où il retrouve sa lucidité d'esprit ; et, même lorsqu'il est le plus agité, il se possède encore assez poyr ne pas se couper dans ses explications, et pour ne lâcher aucun mot irréparable. Sa fièvre et son désordre mental ont une autre cause que la terreur, et plus profonde. C'est que, à peine l'acte par lequel il affirmait sa morale particulière était-il accompli, la morale universelle s'est vengée. Il lui est apparu dans un éclair, avec d'autant plus d'évidence qu'il n'aurait pu en donner les raisons, qu'en tuant cette vieille femme méchante il s'est très réellement rendu criminel et qu'il a violé une loi absolue, mystérieuse, plus générale et plus auguste que toutes nos éthiques personnelles. Ce qui s'est douloureusement éveillé en lui, c'est la conscience subite de son indignité, de sa déchéance, de sa souillure. Ha compris que l'homme ne se substitue pas impunément à Dieu. lia senti en outre ce qu'il n'avait pas voulu apercevoir : l'ignominie cachée sous l'orgueil de son crime, et qu'un meurtre dont le meurtrier tire un profit 'matériel, quelle que soit du reste la sublimité de ses pensées, n'est rien de plus qu'un assassinat.
C'est cela qui le travaille, et beaucoup plus que la peur. La preuve, c'est qu'il se livrera au moment où il n'aura plus rien à craindre et après qu'un pauvre diable d'ouvrier (celui dont la hache a servi au
crime), rendu fou par les émotions, sera venu se dénoncer lui-même.
Or, c'est sans doute à Porphyre que Rodion se livrera, parce qu'il y est obligé patr sa conscience et qu'il ne peut pas laisser condamner un innocent. Mais, auparavant, il faut qu'il se confesse, parce qu'il en a besoin.
A qui donc se confessera-t-il ? Sera-ce à ce Porphyre ? Non, puisque se confesser à lui, ce serait déjà se livrer, et qu'il n'en a pas le courage encore, et que c'est cette confession même qui peut seule le lui donner. Et puis, se confesse-t-on (comprenez tout ce qu'il y a dans ce mot) se confesse-t-on à un homme de police? à un fonctionnaire ? à un monsieur qui a une écharpe dans sa poche ? à un ennemi ?
Voici celle devant qui Rodion soulagera son cœur. Elle est fille publique, elle s'appelle Sonia. «... Un jour qu'il ne nous restait plus rien, mais rien, raconte son ivrogne de père, Sonia amis son burnous, et, sans rien dire, elle est sortie de notre logement. Le soir, elle est revenue. En entrant, elle va droit à Catherine et sans dire un mot dépose trentre roubles d'argent devant ma femme. Gela fait, elle prend notre foulard vert en drap de dame, c'est un foulard qui sert pour toute la famille, elle s'en enveloppe la tête et se couche sur le lit des enfants, le visage tourné du côté du mur. Mais ses épaules et son corps étaient agités d'un frisson . . . Depuis 3e temps. Monsieur, ma fille a été inscrite à la police, ce qui l'a
obligée à nous quitter... » — Le bon ivrogne Marmeladoff et l'assassin Rodion considèrent Sonia comme une sainte. A vrai dire, il est extraordinairement difficile de concevoir sa sainteté, pour peu qu'on se représente avec quelque précision et dans un détail un peu poussé le métier qu'elle fait. « Les trottoirs de Pétersbourg doivent en rire », dit mon spirituel confrère Hector Pessard, Ces Slaves se moqueraient-ils de nous? Pourtant soyons graves et essayons de comprendre. Il faut d'abord admettre que, dans le cours de ses immolations quotidiennes, Sonia n'éprouve jamais pour son compte le plus petit plaisir. Car, si la victime s'amuse, nous nous méfions. Je veux aussi que Sonia soit profondément humble, qu'elle ne se doute pas un instant que son histoire est matière à littérature et qu'elle peut émouvoir des journalistes et des romanciers ; je veux qu'elle soit bien persuadée de son infamie ; car, si elle cesse d'en être persuadée, c'est alors qu'elle n'est plus vénérable du tout. Ce n'est pas tout d'être en carte par pitié filiale : «il faut encore être modeste », comme dit l'autre. C'est du reste, à ce que je crois, la pensée de Dostoïewsky. Sonia se résout à son infamie comme à la pire des douleurs et comme au seul moyen qu'elle ait d'être utile à ceux qu'elle aime. Elle manque à un devoir dont la violation n'atteint qu'ellemême, afin d'accomplir un devoir d'ordre supérieur, celui qui nous oblige envers les autres. Elle perd son é me par le sentiment qui d'ordinaire sauve le
mieux lésâmes et les élève le plus en dignité'. Elle se souille aux yeux de Dieu pour mieux obéir aux fins divines. Elle songe : « J'accepte d'être infâme pour être plus charitable et meilleure aux hommes», par une folie qui rappelle un peu celle de sainte Thérèse disant à Dieu : a Que je sois damnée, pourvu que je vous aime toujours ; car ainsi vous verrez bien que je vous aime sans intérêt. » Mais au fond Sonia agit surtout par un instinct sublime. Son état d'esprit est si paradoxal qu'elle ne doit pas en avoir bien clairement conscience. Elle vit dans un rêve, comme Rodion, — etcomme, paraît-il, beaucoup de Russes... Le propre de l'âme russe, qui est, dit-on, éminemment idéaliste, c'est peut-être, qui sait ? de ne pas apporter une attention trop soutenue à ce que fait Bon corps, et de pouvoir se créer une vie morale profondément séparée de l'autre, qui va son train comme elle peut.
Quoi qu'il en soit, Sonia est bien la créature à qui Rodion doit se confesser. Cela, pour plusieurs raisons. Depuis longtemps, il voit dans Sonia un des exemplaires les plus accomplis de la souffrance humaine : et puisque, parmi les sentiments complexes qui l'ont poussé au meurtre, il y avait une espèce de pitié sophistique pour les misérables, on peut dire que c'est un peu à cause de Sonia qu'il a tué l'usurière. Puis ils se trouventtous deux dans une situation morale absolument exceptionnelle : lui assassin par orgueil spéculatif et (il le croit du moins) par huma*
nitarisme transcendant ; — elle, proslitue'e par charité. Ils se sont fait — luile savant et elle l'ignorante— une idée du devoir singulièrement personnelle et hardie. Gela n'est-il pas l'indice d'une secrète conformité d'âmes ? Leur étrangeté doit les rapprocher. Mais, outre la sympathie qu'il a besoin d'éprouver pour ouvrir son cœur, elle lui inspire le respect, même la vénération qui, seule, peut transformer l'aveu en confession véritable. Car si Sonia s'est mise aussi hors de la règle, c'est en violant un devoir qui ne l'obligeait qu'envers elle-même : elle est, comme lui, dans l'exception ; mais elle y est restée inoffensive, pure de tout crime envers autrui. Extérieurement avilie, elle ne le méprisera pas • sainte par le dedans, elle saura le consoler et le relever. C'est bien le confesseur qu'il lui faut ; il n^ en a pas un autre au monde. Il y a du reste, dans la condition sociale de Sonia, quelque chose qui ne déplaît point à ce qui persiste en lui d'orgueilleux déclassement moral. C'est donc vers elle qu'il se réfugiera. Après, mais après seulement, il pourra se dénoncer à l'homme de police ; et c'est la prostituée au cœur immaculé qui l'y enverra.
MM. L" Roux etGinisty ont donc bien fait de conserver l'étrange entretien de Sonia et de Rodion. Ils le devaient. C'est là le vrai dénouement de cette histoire d'âme. L'intervention de Porphyre ne sert qu"à hâter chez Rodion le travail de sa conscience, à préparer ce dénouement et à le rendre inévitable.
Maintenant, peut-élre les auteurs de la pièce ont-ils eu tort de ne pas nous expliquer plus longuement, soit par les discours de l'étudiant Razoumikine qui eût alors rempli l'office de raisonneur, soit même par l'artifice classique du monologue, deux personnages aussi prodigieusement exceptionnels que Rodion et Sonia, et de ne pas nous rendre plus sensible et plus clair ce qui se passe dans l'âme de Passassin après le crime. Enfin, il me déplaît qu'ils aient mis de l'amour et des baisers dans le suprême entretien de l'assassin philosophe et de la pierreuse mystique.
Mais ne nous plaignons pas. Il y a dans ce drame bien de l'adresse et de l'ingéniosité et un vrai sens du théâtre. Sans compter le style, qui porte la marque de deux vrais lettrés. D'un roman étranger, du plus russe des romans russes, d'un roman qui a paru étrange même là-bas, d'un roman presque purement psychologique, d'un roman qui a huit cents pages et qui, malgré cela, n'est pas encore trop clair, MM, Le Roux et Ginisty ont su tirer un drame, poignant par endroits, intéressant d'un bout à l'autre : c'est dire qu'ils ont fait l'impossible.
Sais-je moi-même si j'ai bien compris tout à l'heure la pensée de Dostoïewsky ? Il n'est déjà pas si facile, quand on lit le roman, de distinguer nettement, chez Rodion, le travail de la peur et le travail de la conscience, et de ne point rapporter à l'une ce qui appartient à l'autre... La Russie, depuis quelques années, nous a peut-être fait dire bieu
des potlises. J'avoue que je reste un peu « baba » (levant cet assassin et devant cette fille. J'ai quelquefois envie de leur dire :
Je soupçonne, entre nous, que vous n'existez pas.
Tandis que se de'voilent laborieusement leurs âmes contradictoires, plus artificielles et formées de plus violentes antithèses que celles de Tribouletou de Lucrèce Borgia, un Parisien de Paris (ce n'est pas moi) hésite entre l'admiration éperdue (car il est né confiant, grand amateur des choses étrangères) et la raillerie la plus irrévérencieuse quand par hasard il ose se reprendre... Ce qu'on en peut dire de mieux, c^est que ce sont des fous. Tout cela, c'est de la psychologie profonde sans doute, mais rêvée. Où diable avez-vous vu Sonia? J'ai déjà bien de la peine à croire à Marguerite Gautier. Et Rodion ? Est-ce que Lebiez ou Pranzini ont eu de ces faiblesses d'enfant ? Il y a, très certainement, des hommes et des femmes du monde, de ceux que vous rencontrez, qui ont commis des crimes, et qui sourient, et qui sont parfaitement tranquilles. A un certain degré de culture intellectuelle, l'admirable nouvelle de Barbey d'Aurevilly : le Bonheur dans le crime, a mille chances de plus d'être vraie que le roman de Dostoïewsky... Et puis, excusez-moi, je ne suis pasSlave pour un sou.
C'est peut-être pour cela que j'ai extrêmement
goûté le rôle de Marmeladoff, En le jouant comme il l'a fait, à contre-sens, en pochard des Batignolles, M. Montbars en a fait une merveilleuse parodie de ce qu'il y a — déjà ! — de convention et de snobisme moral dans le tolstoïsme, qui n'est peut-être que l'exagération kalmouke de certaines conceptions chères aux romantiques. Ecoutez cet ivrogne affamé d'expiation et qui entretient, avec une complaisance si comique, la petite flamme de sa conscience sur le bourbier de son ignominie, — comme une lanterne
dans un toit à porcs : « Et maintenant fixez les
yeux sur moi. Oserez-vous affirmer que je ne suis pas
un cochon? » Et à Sonia : « Ne me regarde pas
ainsi, avec ces yeux comme en ont les anges qui pleurent sur les fautes humaines... Oui, je le boirai, ton argent ; plus je bois, plus je me sens indigne, et cela aussi est un châtiment. Ce sont les larmes que je cherche au fond du verre et que je savoure. » Et à sa femme qui lui tire les cheveux : «Ah ! tire, tire ! ne crois pas que je veuille me soustraire au châtiment... Aïe ! aïe I Non ! tu ne me fais pas assez mal : j'expie !... Tire, la douleur purifie... Mes enfants soyez témoins de la résignation avec laquelle j'accepte la punition que j'ai méritée. Et quand vous serez grands, vous vous direz : Noire père était un ivrogne, un crapuleux ivrogne ; mais il avait si fort le sentiment de son indignité qu'il aurait voulu avoir toute la terre comme spectatrice de sa contrition. » Il n'y a que les Marseillais pour « blaguer » les
Marseillais. De même, il n'y a que les Russes... Mais j'ai déjà trop parlé ; tout ceci n'est qu'une boutade, et je ne veux pas nuire à la fameuse alliance, à celle que nous mendions depuis si longtemps.
Théâtre Beaumarchais: L'Orage, drame en cinq actes et six tubleaux, d'Ostrowsky, traduit du russe par MM. Isaac Pavlovsky et Oscar Mcténicr. ,
il mars 1889.
... Là-bas, là-bas, dans une petite ville de Russie, sur le bord du Volga. Des gens se promènent et causent dans un jardin public. Ils sont bizarres et lointains ; on sent d'ailleurs que leurs propos sont traduits d'une langue étrangère (et la traduction est telle, il faut le dire, qu'elle accroît encore l'étrangeté de ce langage). Nous sommes, dès le début, complètement dépaysés.
C'est le petit horloger Kouliguineet le petit commis Koudriache. Kouliguine est un rêveur et un moraliste. 11 fait remarquer que le paysage est très beau. Puis il développe ce point* que les mœurs sont cruelles» dans la petite ville qu'il habite; que les riches sont rapaces, de mauvaise foi et sans pilié. Il explique aussi qu'il est en train de découvrir le mouvement perpétuel. — Koudriache est employé chez Dikoï, un riche marchand connu pour sa vio-
lence et sa méchanceté. Dikoï n'étant pas là, Koudriacbe fait le brave. « Ah ! dit-il avec ingénuité, c'est dommage qu'il n'ait que des filles mineures. S'il en avait une bonne à marier, je lui ferais son affaire. C'est que je suis très porté pour les filles ! » Le terrible Dikoï paraît à son tour avec son neveu Boris, qu'il brutalise et injurie pour rien, pour le plaisir, et en crachant à chaque phrase... Ces genslà, et tous ceux que nous verrons, ont une façon absolument naïve et tranquille d'être ce qu'ils sont. Ce sont des primitifs. On se dit : « D'où sortent-ils? » puis on les trouve originaux. Boris, seul, paraît pâle et insignifiant, justement parce qu'il est plus instruit et plus civilisé que les autres...
Mais voici venir les principaux personnages du drame : la belle Katerina, son mari Kabanov, sa belle-mère Kabanova et sa belle-sœur Varvara. Katerina est triste, Kabanov abruti, et la petite Varvaraadesairs sournois. C'estquela vieille Kabanova, dévote, formaliste, tout ce qu'il y a de plus « vieille Russie », les opprime et les terrorise tous trois. Cette imposante mégère déploie dans la contradiction des re sources d'esprit bien remarquables. Jugez plutôt :
« ... Eh bien, attendez, vous l'aurez la liberté, quand je n'y serai plus. Alors vous pourrez faire ce que vous voudrez... Peut-être me regretterez- vous.
KAB.\N0v : Mais, maman, nous ne faisons que suppHer Dieu jour et nuit pour qu'il vous donne
santé , prospérité complète et réussite dans vos allai res.
KABANOVA : C'est bien ! Assez, je te prie ! Peut-être bien que tu aimais ta mère avant ton mariage. Maintenant tu n'as plus le temps de penser à moi, tu as une jeune femme.
KABANOV : Une chose n'empêche pas l'autre. La Cemme, c'est très bien, mais je respecte aussi ma mère.
KABANOVA : Alors tu donnerais ta femme pour ta mère? Jamais de la vie je ne le croirai.
KABANOV : Je n'ai pas à donner l'une pour l'autre; je les aime toutes les deux.
KABANOVA : Oui, oui, c'est cela, raconte des histoires; je vois bien que je vous gêne.
KABANOV : Pensez ce que vous voudrez, vous en avez le droit. Seulement, je suis bien malheureux de ne pouvoir arriver à vous contenter.
KABANOVA : Ne ts pose pas en victime 1 Ne pleurniche pas ! Est-ce que tu es un mari ? Regarde-toi bien. Est-ce qu'une femme peut te craindre ?
KABANOV : Je n'ai pas à me faire craindre. Il me suffit qu'elle m'aime.
KABANOVA : Commcut 1 tu n'as pas à te faire craindre ? Es-tu devenu fou, par exemple? Si elle ne te craint pas, elle ne me craindra pas non plus... etc. » Mais lisez toute la scène. Elle est excellente. Entre cette belle-mère et ce mari, que voulez-vous que devienne Katerina ?,.. Depuis quelque temps Boris
tourne autour d'elle. Elle s'est mise à l'aimer, car c'e&t le jeune homme le mieux élevé de la petite ville. Elle-même est une créature assez fine et délicate, d'une sensibilité maladive; ce que nous appelons à Paris une hystérique. Pendant que Kabanov est allé boire au cabaret, Katerina raconte son enfance à Varvara; combien elle aimait aller à Féglise, qu'elle croyait voir des anges voltigerdans la grande colonne de lumière qui tombait de la voûte ; ou bien qu'elle se levait la nuit et qu'elle priait] usqu'au matin devant les images, a ... Pourquoi je priais alors, ce que je demandais, je ne le sais pas, je n'avais besoin de rien. Et quels rêves je faisais, Varia, quels rêves !... Je rêve encore maintenant, mais rarement... et ce n'est plus cela. » Et elle confie à Varvara qu'elle est malheureuse, hantée de pensées coupables, et qu'elle voudrait s'enfuir, et qu'elle mourra bientôt, elle en est sûre.
La petite Varvara... oh ! celle-là est toute simple. C'est la coquine la plus innocente et la plus sereine. Elle est la maîtresse du commis Koudriache, et trouve tout naturel que sa belle-sœur ait aussi un amant. Même elle est si bonne fille qu'elle lui propose de lui ménager un rendez-vous avec Boris... Et là-dessus passe une vieille dame avec un bâton, et suivie de deux domestiques à tricornes. Elle aperçoit Katerina et Varvara, et tout à coup l'antique sibylle se met à crier :
« Eh bien I mes belles, que faites-vous ici ? Vous
attendez VOS chers amants, vous êtes contentes ! Volrr beauté vous réjouit. Mais voilà où mène la beauté ! {Elle montre le Volga). Là ! là 1 dans ce tourbillon ! {Varvara sourit). Vous riez 1 Ah ! vous riez ! Ne riez pas ! {Elle frappe la terre de son bâton). Vous toutes, vous brûlerez dans les flammes éternelles 1 Vous cuirez dans la poix bouillante ! Voilà où mène la beauté I »
Passons sur une assez longue conversation entre la servante Glacha et la vieille « pèlerine » idiote Fekloucha, qui exprime, sur les chemins de fer et sur la civilisation en général, à peu près les mêmes opinions que le vidangeur mystique de la Puissance des Ténèbres. Kabanov va partir pour un voyage de quinze jours. L'exquise petite Varvara continue à tenter sa belle-sœur : « Sais-tu, Katia, tu n'aimes pas ton mari. — Pourquoi ne l'aimerais-je pas ? Je le plains beaucoup. — Non, tu ne Taimes pas. Si tu le plains, c'est que tu ne l'aimes pas. Et, à dire la vérité, il n'en vaut pas la peine... » Katerina est de plus en plus troublée... elle a peur d'elle-même et de tout ce qu'ellesent s'agiter dans le mystère de son âme... On dirait que tout conspire à la jeter dans les bras de Boris. L'odieuse Kabanova force son fils à faire à Katerina, avant son départ, les recommandations les plus offensantes... Pourtant, restée seule avec lui, Katerina, épouvantée, se jette dans ses bras, le supplie de l'emmener. Une comprend rien, il répond que c'est impossible. « Eh bien? alors, s'écrie-t-elle,
demande-moi un serment solennel... — Quel serment? — Voici : le serment de ne parler à aucun étranger sans toi, de ne voir personne, de ne penser jamais à personne qu'à toi ! — Pourquoi ça ? — Tranquillise mon âme ! accorde-moi cette grâce ! On ne peut jamais répondre de soi. Tant d'idées peuvent vous passer par la tète ! {Elle se jette à ses genoux.) Que je ne voie ni mon père, ni ma mère, que je meure sans contrition si je... » Alors l'imbécile, la relevant : « Que fais-tu ? ah ! quel péché ! je ne veux pas même t'écouter ! » Et, dès qu'il est parti, Varvara, de force, met dans la main de Katerina la clef qui lui permettra d'aller, la nuit, à l'endroit où Boris l'attend.
Ici, nouvelle interruption du drame. La vieille Kabanova et la pèlerine Fekloucha échangent des radotages sur la vanité du siècle. Dikoï étale de nouveau sa méchanceté avec une complaisance saugrenue. Le doux Kouligaine rêve, récite des vers, et raconte les abominations qui se commettent derrière les portes closes des riches...
Mais soudain l'action repart. La nuit. Un ravin. C'est fini. Katerina, vaincue, n'obéit plus qu'aux forces obscures de son corps. Tandis que Varvara rejoint son Koudriache, elle descend le sentier, d'un pas de somnambule, un grand fichu blanc sur la tête, les yeux baissés... «Ah! Katerina, dit Boris, si vous saviez comme je vous aime ! » Mais elle, sans lever les yeux : « Ne me touche pas!... Ne me touche
pas ! ... Va-l-en... Jamais je ne pourrai me faire pardonner ce péché !... Tu m'as perdue !... Tu vois bien que tu m'as perdue, puisque laissant la maison,je viens vers toi, la nuit 1 — C'était votre volonté ! réplique le pauvre garçon, — Jen'aipas de volonté iSifavais une volonté, je ne serais pas venue à toi. » Et alors seulement elle lève les yeux et regarde Boris : a Maintenant, tu as pouvoir sur moi I Est-ce que tu ne le vois
pas? » Et elle se jette à son cou, furieusement
Vous pouvez ici, je crois, admirer en toute sécurité, et non seulement parce que c'est russe, mais parce que c'est fort beau. Je ne pense pas qu'on ait jamais exprimé par des moyens ni des attitudes ni des mots plus simples et plus forts la fatalité d'une passion, la soudaine terreur de l'âme et du corps à l'heure irrévocable, et ce saut désespéré dans le paradis, qui ressemble à un a saut dans les ténèbres i...
Troisième interruption du drame ; troisième entrée du méchant Dikoï et du rêveur Kouliguine. Le petit horloger explique au riche marchand que, pour dix roubles, il se chargerait d'installer, au milieu de la promenade, un beau cadran solaire. Et, comme un orage menace, il se met à vanter les paratonnerres. « Car, dit-il, l'orage, c'est de l'électricité. » — Alors Dikoï : « L'électricité ? Des bêtises ! L'orage nous est envoyé pour notre punition, pour que nous le sentions, et toi, tu veux te défendre avec des tiges et d'autres stupidités, que Dieu me pardonne ! Es-tu donc un Tartare, hein ? Dis, es-tu un Tartare ? >
2C8 IMPRESSIONS DE TIIÉATIÎE.
Cependant, les premières gouttes d'eau obligent les passants à se réfugier « dans une galerie étroite, sous les voûtes d'un vieil édifice tombant en ruines »; sur la muraille, on voit encore les traces d'une vieille peinture qui représentait l'enfer... Arrive Katerina avec sa belle-mère et son mari, revenu de voyage. Elle a peur. Un passant, auprès d'elle, dit que, pour sûr, l'orage tuera quelqu'un, a Ah I dit-elle à Kabanov, je sais qui il tuera! — Comment le sais-tu? — C'est moi qu'il tuera ! Priez Dieu pour moi !» A ce moment repasse la vieille dame du premier acte, toujours suivie des deux valets à tricornes. Elle voit Katerina qui tremble et qui se cache: t Pourquoi te caches-tu ? lui crie-t-elle... Tu as peur, tune veux pas mourir... Je crois bien ! Voyez donc comme elle est belle I... ah ! ah ! ah ! la beauté ! Prie donc Dieu qu'il t'enlève ta beauté. La beauté, c'est notre perte ! Tu te perdras 1 Tu séduiras les hommes... Il vaudrait mieux, quand on est belle, se jeter dans les tourbillons, et vite, vite !... Où te caches-tu ? Sotte ! Tu n'échapperas pas à Dieu I »
Enervée par l'orage, épouvantée par ces imprécations, Katerina s'agenouille devant le mur où sont peints les damnés, se relève brusquement et...
Je n'ai pas besoin de vous le dire, puisque vous l'avez deviné. En Russie, quand on a assassiné une vieille femme, quand on a enterré un enfant tout vif, ou simplement quand on a trompé son mari, on profite du moment où il y a beaucoup de monde
dans la rue, et alors on se met à genoux et on se confesse tout haut. II parait que c'est l'habilude du pays. Et cela fait qu'à Paris les psychologues murmurent d'un air profond : « Oh ! cette âme russe ! »
Donc, Kalerina, n'en pouvant plus, se confesse, comme Rodion dans Crime et Châtiment et comme Niidta dans la Puissance des Ténèbres. Et ici, ce pauvre benêt de Rabanov (ô beauté des âmes simples !) se révèle comme le meilleur homme du monde. Au moment où sa femme commence sa confession, il la tire, éperdu, par la manche: « Ne dis rien ! ne dis rien ! La mère est là 1 » et tandis que Katerina continue : « Pendant dix nuits j'ai péché », il veut l'embrasser, et, quand elle a fini, il la reçoit, évanouie, dans ses bras.
Au cinquième acte, ce Charles Bovary des steppes ouvre son cœur à l'excellent Kouliguine : « Ah ! comme ma femme a agi avec moi! On ne peut imaginer rien de pire ! La tuer, ce n'est pas assez ! Maman dit qu'il faudrait l'enterrer toute vive pour son châtiment. Et moi, je l'aime ! Je Vai battue un peu, et encore parce que maman me Va ordonné. Ça me fait pitié, rien que de la regarder. » L'excellent Kouliguine lui conseille le pardon : « Vous-même vous n'êtes pas sans péchés... Ne lui reprochez rien, mémf quand vous êtes gris. Elle deviendra une excellente femme et peut-être meilleure que n'importe quell autre. » Kabanov ne demanderait pas mieux quf
d'être indulgent, mais il a peur de sa mère... et il boit de plus en plus pour oublier son chagrin. ..
Mais voici venir, sur le bord mélancolique du Volga, la pauvre Katerina, qui a pu s'échapper delà maison. Elle marche d'un pas d'hallucinée... Oh! le douloureux monologue, où ces deux mots : « perdue ! » et « mourir ! » reviennent sur ses lèvres pâles parmi ses plaintes, avec une monotonie de glas... Si seulement elle pouvait le revoir ! Justement, le voici. Elle court vers lui, pleure sur sa poitrine. Il lui raconte qu'il va partir ; que son oncle l'envoie très loin, chez un marchand de ses amis, en Sibérie... «r Que Dieu t'accompagne ! dit-elle, ne t'afflige pas à cause de moi ! Au commencement, tu t'ennuieras peut-être, mon pauvre ami, et puis, tu oublieras... » Elle lui recommande de ne pas laisser passer un seul pauvre tout le long de la route sans lui donner l'aumône et sans lui dire de prier Dieu pour son âme depécheresse, et enfin: « Laisse-moi te regarder une dernière fois!... Assez ! maintenant, pars, avec l'aide de Dieu. Va-t-en ! va-t-en vite. » Quand il s'est éloigné, elle se jette dans le fleuve... Kabanov et Kanabova, qui sont à sa recherche, arrivent alors sur la scène. Kabanov veut aussi se jeter à l'eau : a Se faire périr à cause d'elle ! Elle n'en vaut pas la peine», dit la mère. Mais des passants ont repéché le corps, sur lequel Kanabov se précipite en sanglo-j tant : « .\ssez ! dit la vieille. C'est un péché même de la pleurer. » — « Maman, dit le pauvre diable à
qui son désespoir donne du courage, c'est vous qui l'avez perdue, vous, vous ! » Sur quoi la mère (il faut avouer que celte antique figure de bois devient admirable à force de dureté puritaine et qu'elle atteint à la grandeur) : « Nous en causerons à la maison, mon fils. » Puis, faisant un profond salut à la foule : « Merci pour votre service, braves gens. » Et M"* Varvara, la petite belle-sœur, qu'est-elle devenue pendant ce temps-là ? Ennuyée de vivre au milieu de gens qui prennent les choses si fort au sérieux, elle a tranquillement filé avec son Koudriache. Cette petite Varvara (Varia pour ses intimes) est le seul personnage du drame qui n'ait pas paru trop dépaysé boulevard Beaumarchais. Elle semblait être là pour servir de lien entre l'âme russe et notre âme parisienne. Pas Slave pour un sou, Varvara. Le rôle était joué, d'ailleurs, par une jeune comédienne sans façon, fort gentille, qui avait tout à fait l'air d'être montée de la rue, et qui nous faisait risette avec ses jolies dents.
J'ai fait beaucoup de citations. Il n'y avait pas d'autre moyen de vous donner quelque idée du ton et de la couleur du drame. On le sent à la fois très étrange et, dans les scènes essentielles, d'une admirable vérité. Les scènes épisodiques (ce sont, paraîtil, les premières peintures qu'on ait faites au théâtre de la petite bourgeoisie russe) ont ce mérite de reculer la pièce comme dans un lointain de tragédie (l'exotisme et l'éloignement dans l'espace produisant
à peu près les mêmes effets que réloignement dans le temps). Et, d'autre part, les personnages, qui sont encoredes primitifs, ont une profondeur, une violence de sentiments, une spontanéité et une candeur de langage qu'on ne trouve plus guère à ce degré dans nos civilisations d'Occident. Ils n'ont point ce qu'on a toujours chez nous autres, — plus ou moins, — ce qui se rencontre même chez nos paysans : la peurdu ridicule. Ils parlent tous, comme on dit, « la bouche ouverte », et cela déjà nous paraît extraordinaire et nouveau. Et ils joignent à cette absolue naïveté un tour d'imagination un peu lent et rêveur, comme il sied à des gens dont les yeux sont habitués aux vastes horizons déserts et qui, même quand ils n'y pensent point, sentent autour d'eux des solitudes infinies... De plus, ce sont tous de bons chrétiens, — même les vicieux et les méchants. Et cela peut-être sutïïtà mettre quelques milliers de lieues de plus entre ce théâtre et le nôtre. Car voyez : notre théâtre, à nous, n'est point chrétien. Il ne l'a jamais été (sauf de très rares exceptions) depuis la Renaissance. On parle sur notre scène de « vices », de « fautes », de f chutes », de « crimes », jamais de « péché ». Ou, si quelqu'un en parle, c'est Tartuffe. Il faut dire aussi que l'idée de péché nous préoccupe peu dans la vie réelle. Assurément nul auteur dramatique de chez nous ne s'avisera de prêter ce souci aux bourgeois de nos petites villes ou aux paysans de l'Ile-de- France. Mais ici, sur les bords du Volga, les gens
ont encore une vie intérieure etspirituelle. Ils songent tous les jours à la rédemption, au ciel et à l'enfer. Pour eux, se mettre en colère, se venger, voler, tuer, séduire une femme, etc. — c'est-à-dire commettre tous les actes qui forment nécessairement la trame des pièces de théâtre, — cela s'appelle proprement « pécher i . Et c'est pourquoi ce mot revient si souvent dans les drames russes que nous connaissons. Je feuillette VOrage. Kabanova, qui vient de s'emporter contre son fils, s'arrête tout à coup : « Ah ! quel péché ! Voyez combien il est facile de commettre des péchés avec vous. On entame une coU" versation qui vous tient au cœur, et on commet un péché, car on se fâche ! » (Notez que, dans la pensée d'Ostrowsky, Kabanova est moins une dévote qu'une belle-mère jalouse et impérieuse et une gardienne des vieux usages.) Je n'ai pas besoin de vous rappeler que Katerina, cette Bovary ou cette Froufrou mystique, n'a que le mot « péché » à la bouche. Mais Dikoï lui-même, cette brute, a parfois dans ses violences des arrêts subits : c'est l'angoisse du péché qui le prend à la gorge, et un besoin de pénitence : «. Pendant le grand carême, je me sanctifiais... » Il raconte qu'il a battu un paysan qui venait lui réclamer de l'argent, et il ajoute : « Après, je lui ai demandé pardon, en m'inclinant jusqu'à terre ! Vrai !... Ici même, au milieu de la cour, dans la boue, je me suis incliné devant lui, devant tout le monde... » Il n'est pas jusau'à cette ingénue gourgandine de Var-
vara qui ne dise couramment : « J'ai aussi mes péchés. »
Cela est si continuel, que cela en devient presque comique pour nous. On le pourrait aisément tourner en plaisanterie, dire que ces Russes sont de jolis farceurs et que le trait essentielde cette fameuse «âme slave », c'est de laisser aller son corps où il veut, — mais en se frappant la poitrine et en se répétant comme le MarmeladofFde Crime et Châtiment : « J'ai péché, je suis un cochon. » Car cette idée toujours présente du péché n'empêche nullement nos gens de le commettre... Qu'est-ce à dire ? C'est que ces hommes lointains sont, à très peu de chose près — et avec des façons russes, naturellement, — dans le même état d'âme que nos pères du moyen âge. El, en efTet, celte préoccupation du péché, jointe aux plus violents instincts, on la retrouverait souvent chez les personnages de nos Mystères. Et ce qui fait peut-être l'originalitédes drames russes etleur donne tant de saveur, c'est que des états psychologiques qui, pour nous, ont quatre siècles de date, y sont exprimés, non plus par de pauvres clercs aussi naïfs que leurs contemporains, mais par des écrivains de culture raffinée et d'observation pénétrante...
MEILHAG ET HALEVY
Variktés : Reprise de Barhe-Blene, opéra-bonfEe en trois actes, de MM. Henri Meilhac et Ludovic Halévy, musique de Jacques OfEenbach.
8 octobre 1888.
Tandis que les messieurs entre deux âges ou plus exactement (car on est toujours entre deux âges) les messieurs de troisième jeunesse, — en d'autres termes, les vieux messieurs, — disaient dans les couloirs : « Eh bien, oui, c'est gentil, mais il n'y a pas à se le dissimuler, ça date ! » (sans s'apercevoir que c'étaient eux qui dataient), — moi qui voyais Barbe-Bleue pour la première fois, je songeais tout le temps : « Seigneur! comme nos pères ont dû s'amuser! » Une ivresse irrésistible et légère, une ivresse de vin de Champagne me venait de celte musique et de ce dialogue ; je riais de tout (je vous confesse ma faiblesse), j'en riais d'avance, silencieusement; et je dirais que je riais aux anges, s'il y avait quoi que ce soit d'angélique dans cette bouffonnerie à la fois si insolente et si aisée.
Car Barbe-Bleue est bien de celte époque néfasle et charmante où Ton prenait la vie si gaiement et. avec une philosophie si dégagée. Barbe-Bleue (comme Orphée, comme la Belle Hélène et la Grande-Duchesse) est un surprenant tissu de parodies et d'irrévérences. Voulez-vous que nous fassions le compte de ce qui s'y trouve « blagué » (j'emploie ce mot disgracieu.\ parce qu'il est, ici, plus juste qu'aucun autre)? Nous n'avons pour cela qu'à suivre la pièce pas à pas. Vous verrez que c'est effrayant à la longue!
Dès la première scène, — mais doucement, gentiment, presque affectueusement, car ils sont poètes, eux aussi, — MM. Meilhac et Halévy parodient un des plus jolis rêves de la pauvre humanité, l'amour pastoral tel qu'on l'entendait au dernier siècle, les bergers et les bergères de Watteau et de Fragonard, de Favart et de Floriau, Daphnis et Chloé à Trianon... Voici le berger Saphir, en justaucorps de satin : a La bergère que j'aime n'a pas encore paru... {Montrant la cabane de Fleurette) : Elle est là... C'est dans celte cabane qu'elle respire... Avertissons-la de ma présence par quelques modulations. » [Il se prépare à jouer de la flûte. Pose à la Watteau. Il prélude. Sa petite flûte rend le son d'un trombone. Le berger s'arrête stupéfait, puis il en prend son parti en disant): oElle ne m'en entendra que mieux. » Fleurette arrive; le berger et la bergère dansent un pas de deux; la bergère poursuit le berger; ils chantent ,. des vers comme ceux-ci;
MEILIIAC ET UALEVY. 277
Aimons-nous!
C'est si doux 1
et parlent d'un « bosquet discret ». Et la vieille chose fanée redevient exquise. Pourquoi ? Parce que nous en avons souri d'abord, — et à cause de l'éclat de trombone de tout à l'heure, n'en doutez pas. 0 bienfaits de l'ironie !
Secondement, ils raillent la Femme et l'Amour. La rustique Boulotte est un adorable exemplaire bouffon de l'absurdité et de l'inconscience féminines. Elle aime le berger Saphir, parce qu'il est pour elle « l'inconnu », parce qu'il a les mains blanches, et aussi parce qu'il ne l'aime pas. Et elle le poursuit à coups de sabots, comme Didon poursuivait Enée à coups d'hexamètres . Elle aime à la fin Barbe-Bleue, parce qu'il est Barbe-Bleue, parce qu'il a tué ses cinq premières lemmes, qu'il a voulu la tuer ellemême, — et qu'il est bel homme, et qu'il a le crime jovial: «... Peut-on savoir ce qu'il y a au fond du cœur des femmes ?. . Il était superbe, le brigand ! . . . Il était superbe tout à l'heure , quand il chantait... »
Troisièmement, ils « blaguent » la virginité, cette chose sainte! Lorsque le roi Bobèche a envie de couronner une rosière, le comte Oscar rassemble un certain nombre de jeunes filles et les fait ti-rer au sort : « Comme cela, s'il n'y a pas de rosière, on en trouve une tout de même... S'il y en a plusieurs, on
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en choisit une sans faire de jalouses. » Ce qui permet à Boulotte de chanter :
Mes titres valent bien les vôtres.
C't honneur qu' vous désirez si fort, Pourquoi qu' j' l'aurions pas comm' les autres, Puisque ça doit s'tirer au sort ?
Quatrièmement, ils « blaguent » la littérature romanesque depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Vraiment la fable même de Barbe-Bleue, très clairement et très habilement agencée, — avec ses personnages mystérieux, ses meurtres, sa sorcellerie, ses morts qui ressuscitent, ses vengeances, son duel, etc.... cette fable, prise à moitié au sérieux et développée par les procédés connus, pourrait fort bien être celle d'un roman du père Dumas en trois volumes compacts... La scène oîi le comte Oscar reconnaît dans Fleurette la fille du roi Bobèche, — jadis livrée au courant du fleuve, dans une corbeille, — est particulièrement remarquable. Toutes les a reconnaissances », depuis celles des Choéphores et de /ott jusqu'à celles de Mignon et de la Marchande de sourires, y sont délicieusement parodiées... « Souvenez-vous, dit le comte à Fleurette ; remontez par la pensée jusqu'aux premières années de votre en^ fance... un palais... un grand palais... des gardes Avec de l'or sur leurs cuirasses, des femmes aux parures étincelantes... de jeunes seigneurs... et, au
milieu, avec une couronne sur la tête, un mari qui se dispute avec sa femme... Luxe et splendeur, misère et vanité, une cour... une cour enfin!... Souvenez-vous, souvenez-vous.. . — Fleurette, frappée : Oui, oui, je me souviens. — Le Comte : Et plus tard, sans transition aucune, une grande sensation de fraîcheur... de l'eau, de Feau partout... une corbeille qui flotte... dans cette corbeille un enfant... Souvenez-vous, souvenez-vous... — Fleurette : Oui, oui, je me souviens. — Le Comte : Pas un mot de plus, vous êtes la princesse Hermia. » (Notez qu'oa blague ici par surcroît Mdise sur le Nil :
Mes eœura, l'onde est plus pure aux premiers feux du jour...)
Cinquièmement... (« Horrible, horrible, très horrible! », comme dit Popolani blaguant Hamlet), ils. « blaguent » le donjuanisme, qui est, comme voussavez, une des plus belles inventions de nos poètes. Barbe-Bleue est un personnage immense, — et si simple! « ... Ce n'est pas une mauvaise nature... mais c'est un homme qui a une manie. » Quelle est cette manie ? La sublime manie de don Juan, ni plus ni moins. Barbe-Bleue, c'est à la fois le don Juan de Molière et celui de Musset. Rappelez-vous les ahurissants sixains de Namouna ;
Mais toi, spectre énervé, toi, que faisais-tu d'elles? Ah ! massacre et maliieur ! tu les aimais aussi,
Toi ! croyant toujours voir sur tes amours nouvelles Se lever le soleil de tes nuits éternelles. Te disant chaque jour : a Peut-être le voici », Et l'attendant toujours, et vieillissant ainsi !
Tu mourus plein d'espoir dans ta route infinie,
Et te souciant peu de laisser ici-bas
Des larmes et du sang aux traces de tes pas...
Ainsi, Barbe-Bleue, qui a certainement lu ces strophes : « Non, je ne rougis pas, et je t'avouerai même que je trouve qu'il y a dans mon caractère quelque chose de poétique. » (Il faut entendre Dupuis dire cette phrase ) — D'autre part, vous vous souvenez de la petite théorie développée parle don Juan de Molière : « Toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs, etc. » De même, Barbe-Bleue : « Je n'aime pas une femme, j'aime toutes les femmes... C'est gentil, ça! En m'attachant exclusivement à une d'elles, je croirais faire injure aux autres. » En quoi donc Barbe-Bleue diffère-t-il du don Juan classique et du don Juan romantique, qu'il résume si puissamment l'un et l'autre? En un seul point : Barbe-Bleue est plus moral. C'est pour cela qu'il supprime ses femmes à mesure. « Ajoute à cela, dit-il à Popolani, des scrupules qui ne me permettent pas de croire qu'on ait le droit de prendre une femme autrement qu'en légitime mariage.
MEILHAC ET IIALÉVY. 281
Tout te paraîtra clair dans ma conduite ; tu m'auras tout entier. » Oui, nous l'avons tout entier. Barbe- Bleue, c'est don Juan respectueux de la morale et de la légalité'. Il se résigne à faire disparaître ses épouses, — oh! par des moyens très doux et très propres, — parce qu'il tient avant tout à avoir de bonnes mœurs. C'est un homme qui pousse extrêmement loin le respect du sacrement de mariage. Son erreur est celle d'un tempérament fort uni à un cœur pur. C'est un admirable cas de « moralité individuelle » (vous savez qu'il y a à peu près autant de ces cas, soit dit entre nous, qu'il y a d'hommes sur la terre; les décrire, c'est éminemment faire de la psychologie)... Seulement, si Barbe-Bleue est beaucoup don Juan, il s'ensuit peut-être que don Juai est un peu Barbe-Bleue ; et cela ne laisse pas dv nuire, quand on y songe, au prestige de don Juan, particulièrement de celui de Musset. Ah I cette opérette est bien dissolvante !
Avec quelle irrévérence (sixièmement), les auteurs de Barbe-Bleue ne traitent-ils pas la royauté, le vain cérémonial des cours, l'ancien régime et le nouveau, le principe monarchique, et les principes de 1889 pareillement! Ecoutez ce bout de dialogue : * Le Comte :.... Malheureusement, le jeune prince tourna mal. A peine l'eut-on fait sortir des mains des femmes pour faire de lui un homme, qu'il se hâta de s'y refourrer immédiatement, ce qui ne tarda pas à faire de lui un idiot... Impossible de songer à lui confier
les destinées de 120 millions d'hommes I... Autrefois, je ne dis pas; mais, aujourd'hui, avec les idées nouvelles... — Popolani : L'esprit d'examen... » Ils « blaguent » même la politique! Ils n'ont pas l'air de croire qu'il s'échange nécessairement des pensées profondes dans les conseils des potentats, et, en faisant de leur roi Bobèche un idiot^ ils nous insinuent que, neuf fois sur dix et par la force des choses, les hommes qui gouvernent les autres (et on ne sait jamais bien pourquoi c'est eux) les gouvernent avec des facultés de joueurs de dominos de force moyenne... « Bobèche : Et, maintenant, occuponsnous des affaires de l'Etat. (// fait tourner une crécelle dorée qui est sur le guéridon; un page parait.) Qu'on m'apporte le monde !... {Le page apporte une mappemonde qu'il dépose sur le guéridon.) Avez-vous observé l'horizon politique ? — Le Comte : Oui, sire. — Bobèche, s'amitsant à faire tourner la mappemonde : Moi aussi, Monsieur, et j'ai une opinion... » Oh ! cette boule du monde, que d'imbéciles l'ont fait tourner, quand ce n'étaient pas des méchants, et par quelles mains, Seigneur, faites-vous l'histoire !
Septièmement, presque tout le dernier tableau de Barbe-Bleue parodie le dial^i;ue coupé, haché menu, qui remplitde sesinnombr ih'esdemi-lignesla moilié des trois cents volumes de l'auteur de Monte-Cristo et qui offre cet inestimable avantage de dire les choses le plus longuement possible, tout en ayant l'air de les dire avec une rapidité vertigineuse. Et,
par delà, il atteint les scènes monostiques d^Euripide et, généralement, tous les artifices du dialogue de théâtre... Ecoutez ce cliciuetis d'épées de fer-blanc : « Le Comte : Un bohémien !... — Popolani : Non, un suppliant. — Popolani ! — Monseigneur I — C'est à l'ami que tu parles. — C'est à l'ami que j'ai besoin de parler. — Ça se trouve bien. — J'en ai assez .'j'en ai assez! — Explique-loi plus clairement. — Mais cet h'>mme peut nous entendre. — Je l'en défie ! — Il est sourd ? — Non, il est mort. — Ah! alors... II y a une heure, il est venu à ma tour. — Le sire de Barbe-Bleue? — Oui. — Avec sa femme? — Avec Boulotte, et il m'a dit... — Il faut qu'elle meure ! — Vous le saviez? — Je m'en doutais, car maintenant.., — Maintenant ? — A Fautcl... — Il en épouse... — Une autre ! — Horreur ! horreur ! (// agite son tambour de basque.) — Tais-toi donc! — J'obéis. » Etc..
Huitièmement, les auteurs de Barbe-Bleue blaguent la Science et, neuvièmement, la Mort. Ils raillent quantité d'autres choses ou respectables ou respectées. Il n'}' a, je crois, que notre sainte religion qui s'en tire les braies nettes; et c'est sans doute pour les récompenser de cette réserve, — et aussi pour s'amuser, — que le Ciel les a fait académiciens...
Je sais bien que MM. Meilhac et Halévy ne sont pas les inventeurs de toutes ces irrévérences et qu'on avait, bien avant eux, parodié le romanesque et le
tragique, raillé l'amour, la femme, la virginité, le mariage, la politique, etc. Mais ce qu'il y a ici de délicieux, je dirai presque d'unique, c'est la spontanéité, la continuité sans effort, la grâce souveraine de l'ironie. C'est comme une veine de l'esprit du dix-huitième siècle qui se serait continuée jusqu'à nous. C'est un conte de Voltaire, avec plus d'imagination et moins d'âpreté; c'est un opéra-comique de Favart, avec une fantaisie plus hardie et dIus bouffonne. Certes, il faut aller entendre Barbe-Bleue, mais surtout il faut en jouir dans le texie. Croyezmoi, les opérettes de MM. Meilhac et Halévy sont faites pour être lues. Elles y gagnent encore! Lisezles donc et vous y ferez des découvertes.
Je ne parle plus de l'abondance rapide et de l'imprévu des inventions burlesques ; mais vous y rencontrerez, à chaque page, des « mots de nature », si vrais qu'il semble qu'on les aurait trouvés, et si drôles qu'on en rit tout seul par ressouvenir. Ainsi le berger Saphir, après la déclaration brûlante de Boulotte : « Il n'y a rien de blessant dans ce que vous me dites... mais ]e ne vous aime pas. » Ainsi Bobèche au comte Oscar : « Je suis satisfait de vos services... Je vous nomme gouverneur de nos provinces du Sud, celles qui jusqu'à présent ont refusé de reconnaître notre autorité. » Ainsi Barbe-Bleue, quand il annonce au roi la mort de sa sixième femme :
C'est un coup bien rude. Rude à recevoir
Malgré l'habitude Qu'on en peut avoir.
Je lui ferai faire Un beau monument...
Mais sur cette affaire Glissons à présent, etc..
Je n'ose pas dire qu'il y a souvent delà profondeur dans ce comique. M\f. Meilhac et Halévy ont tant d'esprit qu'ils en ont peut-être assez pour se moquer de moi si je le disais (et je vous assure qu'il en faut diablement pour se moquer des gens qui vous trouvent de la profondeur). Mais, enfin, transposez le ton; supposez... que cela est dans Shakespeare, et dites si ce mot de la reine Clémentine ne vous ouvre pas soudainement, et jusqu'au fond, tout un abîme : l'égoïsme de la passion. Elle vient d'apprendre qu'un homme a été tué à cause d'elle : t Et qui ça ? s'écrie-t-elle avec déchirement. — Alvarez, Madame ! » Alors la reine, se remettant tout à coup : « Alvarez ! Ah! vous m'avez fait une peur! » Je ne vous parle pas du monologue de Popolani au deuxième acte, et du mot qui le termine : a Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'est-ce donc que la vertu ? Ne serait-ce que la satiété? Ce serait atterrant, atterrant, atterrant!... » Mais ne pensez-vous pas que, pris au sérieux et ramenés à des proportions humaines, le personnage de Barbe-Bleue, tel qu'il se définit lui-même, et celi:i de Boulotte finissant (ô ténèbres du cœur!) par aimer Barbe-Bleue, pourraient devenir de superbes
28a. IMPRESSIONS DE THEATRE.
et mystérieuses figures de drames, et de substance si riche qu'il y aurait de quoi raisonner et divaguer sur elles aussi longuement qu^on le peut faire sur Hamlet ou sur l'abbesse de Jouarre? Barbe-Bleue et Boulotte sont tels qu^il resterait d'eux quelque chose, que même presque tout en resterait, les bouffonneries ôtées.
Enfin, il y a de la poésie dans Barbe-Bleue. Il y en a dans l'aventure de Fleurette et de Saphir, ces deux biscuits de Sèvres; il y en a dans le romanesque ironique dont toute cette bouffonnerie est pleine ; il y en a, assurément, dans la fantastique apparition des cinq mortes vivantes, éblouissantes comme des fées et faisant la fêle derrière la porte de bronze du mausolée... Cela m'afait songer, je ne sais comment, à la légende de saint Nicolas, au saloir-paradis oîi vivaient mystérieusement les trois petits enfants et d'où ils sortent, lumineux, avec des auréoles d'anges .. et cela m'a fait songer aussi à Héro ressuscitée dans Beaucoup de bruit pour rien, et un peu à Perdita... Car la poésie, vous le savez, n'est point incompatible avec le burlesque ; que dis-je ? elle n'est même pas incompatible avec l'ironie (voyez Henri Heine). Celle de MM. Meiihac et Halévy, tandis qu'elle parodie le romanesque, en sauve par là même toute la grâce extérieure et nous la fait mieux sentir. Quel est donc le métaphysicien allemand qui a fait de rironie le fondement même de l'esthétique ? Ce n'est ni Kantj ni Ficlite, ni Hegel ; mais il m'est impossible
de retrouver son nom... Je ne sais plus au juste ce qu'il entendait par cet axiome. Peut-être a-t-il voulu dire que, Tart consistant dans une certaine repré» sentalion des choses, représentation dont la valeur est tout à fait inde'pendante du jugement que nous pourrions porter sur elles au nom de la moralité, l'artiste doit toujours commencer par écarter ce souci proprement moral; et l'esprit critique (qu'il agisse consciemment ou non) ou, si vous voulez, Vironie est nécessaire pour cela. Une œuvre d'art est toujours ironique en ce sens qu'elle nous présente, en dehors de toute préoccupation vertueuse, des images du monde qui nous font au moins autant de plaisir que la vertu même... Quoi qu'il en soit, ce brave philosophe, que je comprends probablement tout de travers, trouverait, s'il vivait encore et s'il tréquentait les Variétés, de bien jolis exemplesà l'appui de ses théories dans le théâtre essentiellement ironique et indiciblement élégant de MM. Meilhac et Halévy.
MEILHAG ET GANDERAX
Comédie-Fbançaisb : Pepa, comédie en trois actes, de MM. Henri Meilhac et Louis Ganderax.
5 novembre 1888.
Je ne sais plus à laquelle de ses tragédies cet amusant Voltaire, chez qui il y avait parfois du Tartarin, se pencha, dit-on, hors de sa loge en criant : « Peuple, applaudis : c'est du Sophocle ! »
Ainsi, l'autre soir, à Pepa, où je me sentais pour ma part entièrement heureux, j'avais envie de crier : « Bonnes gens, n'e'piloguez pas tant, je vous prie. Ne vous laissez point déconcerter comme cela par les façons de l'excellent Ramiro Vasquez, et ne prenez point tant de souci de la dignité des planches de la Comédie-Française, de ces planches sur lesquelles on vient de jouer le Mariage forcé. Ne vous plaignez point que MM. Meilhac et Ganderax aient trop 4'esprit, et ne leur demandez point plus de drame qu'ils n'ont voulu nous en donner. Attendiez-vous d'eux une tragédie ou une pièce à thèse ? Abandon-
nez-vous au charme comme moi, et applaudissez : c'est du Marivaux. »
Du Marivaux transposé et modernisé, cela va sans dire. Mais la donnée de Pepa, réduite à l'essentiel, est bien la même que celle des trois quarts des comédies de Marivaux. La formule la plus générale serait celle-ci : étant donné un cavalier et une dame qui croient se détester ou qui, du moins, ne savent pas qu'ils s'aiment, les amener d'abord à reconnaître cet amour, puis à se le confesser mutuellement. Ce résultat s'obtient souvent par l'iiltroduclion d'un troisième personnage ; voici comment : a Le comte » et « la marquise », je suppose, ne se doutent point qu'ils s'adorent. Survient « le chevalier. » La marquise croit aimer le chevalier, ou fait semblant. Le comte s'aperçoit, à son dépit et à sa jalousie, qu'il aime la marquise ; il lui cherche une querelle et de cette querelle sort Faveu [la Surprise de Vamour, les Serments indiscrets). D'autres fois, il y a quatre personnages, deux amoureux et deux amoureuses, victimes d'une quadruple erreur et qu'il s'agit d'en faire revenir. A et B s'aiment sans le savoir ; G et D, pareillement. Mais A croit aimer D, et réciproquement. Alors B, pour se venger, fait semblant d'aimer G, qui s'y prête. Un malaise général avertit A, B, G etD qu'ils se sont tous trompés sur leurs sentiments ; les deux couples artificiels se défont ; A reconnaît que c'est B qu'il aime, et D se jette dans les bras de G. G'est la formule algébfique de l'Heureux Strata^
MEILUAC ET GANDERAX. 29L.
gème, et c'est également celle de Pepa, comme vous l'aile'^ Toir.
PepaVasquez est une jeune Américaine du Sud, que son oncle a placée dans une sorte de couvent ou plutôt de maison de retraite à l'usage des femmes du monde. Là, Pepa s'est liée d'amitié avec Mf^^ Yvonne de Ghambreuil, dans le temps où Yvonne, en instance de divorce, avait son appartement dans la maison. Et comme Jacques de Guerclies, un ancien soupirant de M'"^ de Ghambreuil, venait souvent rendre visite à la jeune femme, Pepa s'est mise à aimer Jacques.
Or, voilà que Jacques et Yvonne viennent annoncer leur mariage à Pepa. La pauvre petite s'évanouit...
Mais nous, nous avons confiance, car de fines indications semées dans le dialogue nous ont appris que Jacques épouse Yvonne sans beaucoup d'élan et que M™'' de Ghambreuil n'a point gardé de haine pour son mari.
Au deuxième acte, Yvonne a demandé une entrevue à M . de Ghambreuil. Elle lui annonce tranquillement qu'elle va se remarier avec Jacques; mais elle ne veut point se passer de la bénédiction de l'Eglise, et, pour l'obtenir, il faut que la cour de Rome annule sa .première union. G'est bien simple : il y a un bon cardina.!. qui se charge d'arranger tout, à une petite condition ; c'est que .Ghambreuil déclarera par écrit yqu'il n'a point épousé librement Yvonne, qu'il a subi
une contrainte morale... Ghambreuil finit par promettre, mais il est vexé-; il s'est aperçu durant l'entretien, à son dépit même, qu'il aimait encore sa femme.
Arrive Pepa, également furieuse. Pepa et Ghambreuil unissent leurs rancunes. La petite fille oiTre rageusement sa main à Ghambreuil, qui l'accepte. (La chose va toute seule, car, justement, au premier acte, Toncle Ramiro Vasquez voulait marier Ghambreuil à sa nièce.)
Heureusement Ghambreuil, qui est un homme délicieux et,du reste, le plus raisonnable de la bande, s'avise (fue tout cela est slupide. Doucement, il met la main de Pepa dans celle de Jacques; gentiment et tendrement, il demande pardon à sa femme, et c'est ensemble qu'ils se remarieront.
Mais, si Pepa est bien du Marivaux pour le fond, qui est un malentendu d'amour, et aussi par la façon dont ce malentendu se complique, puis se résout, et par la finesse et la grâce des mille nuances de sentiments qui naissent de ce malentendu même, — Pepa est, comme j'ai dit, du Marivaux d'aujourd'hui, par le dessin des personnages, par la couleur, par les accessoires et les moyens dramatiques, par l'esprit, par le ton, — même par certaines parlicularilé.-> de composition qui peuvent paraître des défauts, mais que je m'obstine à aimer.
Pepa, c'est une comédie de Marivaux dans un cadre amusant et curieux de comédie de mœurs, avec
un soupçon de caricature et un ragoût d'ironie presque continue. Je ne saurais dire le plaisir que me fait cette combinaison originale.
Chez Marivaux, toutes les femmes s'appellent la comtesse ou la marquise, et tous les hommes, le baron ou le chevalier. Ce sont les personnages que Watteau embarque pour Cythère dans le tableau que vous savez : voilà tout leur état social. Quant au milieu matériel, c'est un vague salon ou un jardin qu'on se figure avec des arbres bleuâtres... Ici, au contraire, des silhouettes très précises, très spéciales, des silhouettes du monde parisien et cosmopolite, des silhouettes d'aujourd'hui, tout ce qu'il y a de plus d'aujourd'hui. Cette petite Pepa, née quelque part dans l'Amérique du Sud, nièce d'un Président de république de là-bas venu à Paris pour lancer une affaire et ami de banquiers juifs chez qui il rencontre des cardinaux; cette jeune fille qui vit dans une maison pour femmes divorcées, qui passe son temps à se faire tirer les cartes par une femme de chambre indienne et à la bourrer de pastilles de chocolat après l'avoir battue, et qui parfois s'en va le soir, avec son oncle, dîner au café Anglais, puis au Palais-Rnyal ou à la Renaissance... voilà certes, si l'on rassemble ces traits et d'autres que j'oublie, la plus singuli^-re petite fleur de cosmopolitisme que l'on pût imaginer dans les années bizarres où nous vivons. — El l'oncle Ramiro Vasquez ! Ne dites point que c'est l'élernel rastaquouère de Labiche et de Meilhac, et qu'il faut
29i IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.
le renvoyer aux Variétés; car justement c'est un rastaquouère qui, pour avoir vu trop d'opérettes et de vaudevilles, se sait rastaquouère et qui se surveille. « N'oubliez pas, Messieurs, que l'opérette nous guette ! » a-t-il coutume de dire à ses secrétaires. Et cette demi-conscience et cette terreur de son propre rastaquouérisme suffisent à rajeunir le type^ à le distinguer de tous les autres Brésiliens qu'on nous a montrés et à nous le faire étroitement contemporain, puisqu'elles supposent, en effet, tout un long passé de plaisanteries sur les raslaquouères... Les autres personnages, Yvonne, Jacques et Chambreuil, n'ont point de signes particuliers et ne sont de cette année-ci (ou tout au plus de l'année dernière) que par l'accent et par le ton. Mais ce ton et cet accent, ah ! comme ils l'ont bien ! Et notez que les décors ne sont ni moins spéciaux, ni moins modernes que les gens. Le salon d'un appartement de jeune fille millionnaire dans une maison de retraite à demi religieuse, un salon qui sent le couvent, Thôtel garni, l'Amérique du Sud et la vie parisienne, où la banalité des meubles disparaît sous des japonaiseries et où les bibelots se mêlent aux objets de piété...; le cabinet de travail, meublé avec un éclat féroce, d'un financier, président d'une république tropicale... voilà les a milieux » où s'emmêle et se démêle la marivauderie de MM. Meilhacet Ganderax.
D'aujourd'hui aussi, tout ce qu'il y a de plus d'aujourd'hui, les moyens dramatiques. Chez Mari-
vaux, les amoureux qui se brouillent sont simplement brouillés. Ici, ils sont divorcés. C'est une modification toute récente de notre Code civil, et la nécessité de mettre d^accord avec cette législation nouvelle un préjugé bien plutôt mondain que religieux, qui amène cette rencontre d'Yvonne et de son mari, où est tout le nœud de la pièce. Mais, au reste, le divorce n'est employé ici que comme ressort de l'action. Pepa n'est point une pièce sur le divorce. La difficulté soulevée n'en est pas une, puisque, pour la résoudre, Chambreuil n'a, parait-il, qu'à écrire un tout petit mot à notre Saint-Père le Pape... J'ai entendu des gens se plaindre que cette difficulté ne fût pas plus réelle ; ils auraient voulu que le scrupule d'Yvonne ne pût être levé: ils attendaient une horrible lutte intérieure et tout ce qui s'ensuit... Quoi? Daniel Rachat alors? Que voulezvous? MM. Meilhac et Ganderax n'ont pas l'âme tragique.
D'aujourd'hui encore, — oh! oui, terriblement d'aujourd'hui, — celte peur du drame, ce refus de s'émouvoir et de nous émouvoir, et même de nous attendrir. Toujours, dans les comédies de Marivaux (je poursuis mon petit parallèle), un moment vient où, sous les élégants et subtils discours des chevaliers et des marquises, se trahit un sentiment profond, ou même une vraie douleur. Il y a de petites larmes secrètes, très brèves mais très chaudes, dans rEpreuve, le Jeu de V amour ^ les Fausses Confidences. Or,
deux OU trois fois, dans Pepa, nous pressentons l'approche d'une émotion... qui ne vient pas, dont les auteurs se sont de'fîés, qu'ils ont écartée de parti pris. Est-ce à dire que je m'en plains, moi? Non point. Tout le second acte de Pepa est de l'observation la plus fine et du comique le plus naturel, d'un comique qui sort des choses mêmes. Tout ce qu'il peut y avoir de bizarre, d'imprévu, de drôle et de piquant dans la rencontre de l'ancien mari avec la femme divorcée et le futur épouseur, tout cela a été indiqué par MM. Meilhac et Ganderax avec une sûreté et une légèreté merveilleuses. Rien de plaisant comme l'attitude piteuse de Jacques devant son ami Chambreuil. « Ce brave Jacques ! dit Chambreuil en riant dans sa moustache... Ah ! ça, pourquoi ne veux-tu plus me tutoyer?» Et chacun do ses mots et de ses gestes exprime clairement l'énorme avantage de sa position. C'est comme s'il disait: « Ah! tu épouses ma femme 1 Mes compliments ! Tu ne la connais pas... Moi, je la connais... Tu verras, tu verras... Et enfin, quoi que tu fasses, je l'aurai toujours connue avant toi... » Et le nouveau mari, qui devine la pensée de son prédécesseur, a beau s'en défendre, il se sent un peu ridicule, il est pris d'une vague jalousie bête... Très comique aussi, la conversation des deux époux divorcés : d'abord grave et cérémonieuse d'intention, comme il convient, puis traversée et dérangée à chaque instant par des ressouvenirs involontaires de la vie d'autre-
fois, des retours inattendus et irrésistibles d'anciennes familiarités, des oublis soudains de la situation... Mais, avec tout cela, Chambreuil et Yvonne se sont aimés, et nous savons qu'ils s'aiment encore. Lorsqu'il apprend que sa femme se remarie, il est e'tonné, profondément étonné, et blessé au plus profond du cœur. II se rappelle les premiers temps de leur mariage. Et voilà maintenant où ils sont ! Un peu plus, et son dépit se changerait en vraie douleur ou en vraie colère... Et elle, toute surprise de l'effet que cette nouvelle a produit sur lui, touchée, au fond, de voir qu'il ne s'y attendait pas, qu'il en est presque scandalisé, qu'il trouve une pareille action indigne d'elle, elle aussi se souvient et songe... Un peu plus, et sa songerie se chaufferait en vraie tristesse, et sa tristesse en une angoisse de s'être engagée si légèrement... Et alors que se passerait-il? Je ne sais ; mais nous ne ririons plus, nous aurions même peut-être une toute petite envie de pleurer... Oui, mais voilà: les auteurs se méfient. Ganderax a dit : « Prenons garde à l'opérette, ô Meilhac ! » et Meilhac a répondu : « Prenons garde au drame, ô Ganderax ! » Et c'est pourquoi Yvonne et Chambreuil se retiennent. Ce sont gens discrets, très sensibles au ridicule, qui ont coutume de donner à tous leurs propos un tour railleur, et qui n'osent jamais exprimer leurs émotions tout entières ou qui, peut-être, gâtés par une ironie chroni |ue, les arrêtent à moitié chemin et comme au seuil de leur
cœur... Presque aucun des personnages de Pepa, sauf Pepa elle-même, ne prend bien au sérieux ce qui lui arrive. Ce sont des êtres fort spirituels : ce sont aussi des chiffes, d'adorables chiffes. Oh! qu'ils sont détachés des choses ! Oh! qu'ils sont de grands philosophes et de bons nihilistes sans en avoir l'air ! C'est, je crois, ce qui a déconcerté le publie çà et là. On se disait: « Comprenez-vous que cet homme et cette femme, qui ont du goût Pun pour l'autre, et qui, quant au reste, appartiennent visiblement à la catégorie des plus distingués « je m'en-fîchistes », aient jamais pu en venir à une extrémité aussi brutale que le divorce? que cette femme si peu passionnée ait assez vivement ressenti les infidélités toutes superficielles de son mari pour exiger la séparation, et que lui, si gentil, si souple et si bon garçon, n'ait pas su l'apaiser et la désarmer ? » Je répondrai : — ^ C'est sans doute qu'ils n'ont pas pris le divorce beaucoup plus au sérieux que les autres choses de ce monde. Ce sont des êtres parfaitement distingués, vous dis-je ! Et comme leur discrétion, leurs sentiments à fleur d'âme, leur tenue parfaite et leur ironie eussent paru plus amusants encore en opposition avec les vivacités équatoriales de Pepa et ses colères d'oiseau des îles, si M"« Reichemberg eût joué le rôle autrement!
D'aujourd'hui enfin, — ah ! combien d'aujourd'hui
car cela ne s'explique et ne peut s'admettre que
tout à la fin d'une très vieille littérature dramatique),
— une certaine fantaisie insouciante dans la composition de la pièce, et une certaine négligence voulue ou, plutôt, des sortes d'abréviations dans l'expression des sentiments successifs que traversent les personnages. — Chez Marivaux (pour achever mon parallèle), la composition est toujours merveilleusement suivie et serrée ; jamais une scène inutile ou étrangère à l'action. Or, MM. Meilhac et Ganderax savent bien que la première scène, entre Pepa et l'Indienne Mosquita, et celle où Ramiro Vasquez dicte des lettres et des réclames à ses deux secrétaires, ne servent à rien — qu'à nous amuser. Mais, comme elles servent éminemment à cela, ils les ont laissées et ils ont eu raison. — Second point. Chez Marivaux, les nuances particulières de chaque état d'âme, puis les transitions d'un état d'âme à un autre sont marquées avec une minutie incroyable et comme par des étapes innombrables et extraordinairement rapprochées. MM. Meilhac et Ganderax abrègent tout cela. Ils notent seulement les étapes essentielles, se fiant à notre intelligence, à notre mémoire, à notre expérience pour suppléer au reste... Par exemple, le futur amour de Jacques de Guerches pour Pepa ne nous est indiqué, au premier acte, que par un mot et un geste. Puis, à l'acte suivant, nous revoyons Jacques encore plus transi auprès de M™« de Chambreuil. Et enfin, au dénouement, après quelques protestations forcées pour dégager sa conscience, il laisse mettre sa main dans
300 IMPRESSIONS DK THÉÂTRE.
celle de Pepa. Cela suffit ; nous avons compris, car les livres et le théâtre nous ont expliqué ce cas quelques milliers de fois. De même, après que nous avons deviné, au second acte, que Chambreuil va aimer sa femme, les auteurs ne perdent point leur temps à graduer, comme eût fait Marivaux, la marche secrète de ses sentiments. Chambreuil, par dépit, se rejette sur Pepa : nous savons ce que cela signifie, nous ne sommes pas du tout étonnés de le revoir, au dernier acte, sciemment amoureux de sa femme, et nous devinons sans peine ce qui s'est passé en lui dans Fintervalle. Les auteurs ont Tair de nous dire : « Yoilà trois cents ans qu'on fait du théâtre chez nous. Tous les cas généraux de la vie passionnelle ont évidemment été présentés sur la scène avec beaucoup de soin et dans des œuvres innombrables. Rien de plus rebattu, en particulier, que l'histoire de ces passages de l'indifférence A l'amour, ou de l'amour qui s'ignore à l'amour qu» prend conscience de lui-même et qui se confesse. Il y a comme une mécanique des passions, une mécanique traditionnelle et qui ne peut guère changer dans son fond. Nous la supposons connue, et nous ne la montrons dans notre pièce que là où elle se trouve renouvelée par la situation, les circonstances ou le milieu. Faites-nous la charité de croire que ce n'est pas impuissance. La scène entre Yvonne et Chambreuil, entièrement neuve celle-là, est peut-être assez proprement graduée et ménagée. Nous vous faisons
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grâce, ailleurs, de ce que vous savez aussi bien que nous. »
Pepa est donc du Marivaux simplifié ; nous avons vu que c'était aussi du Marivaux modernisé, pimenté, — et quelque peu desséché. En d'autres termes, c'est du Meilhac surveillé par Ganderax, et du Ganderax intimidé par Meilhac. On a peut-être, par endroits, l'impression de je ne sais quoi de latent et qui n'est pas sorti. C'est, en conscience, la seule critique que je puis hasarder. La pièce, malgré cela, et, qui sait ? à cause de cela même, m'a plu infiniment. Elle m'a paru très distinguée, et, si j'ose ajouter cette nuance, » très chic », même par ses lacunes préméditées.
MEILHAG ET IIALEVY
Variétés : L'Ingénue, comédie en un acte, de MM. Henri Meilhac et Ladoric Halévy.
29 janvier 1889.
Puisque les the'àtres cnôment, laissez-moi vous parler d'une petite pièce de MM. Meilhac et Hale'vy, qui fut donnée aux Variétés en 1874, sans grand succès, je crois, et qui vient d'être jouée, — mais, là, merveilleusement ! — dans un salon ami des lettres Cela s'appelle ringénue, et c'est un pur bijou.
Voici l'action en deux mots. Le baron Hercule de La Roche-Bardière est devenu follement amoureux de M°" Léontine Dauberthier, pour l'avoir rencontrée dans le parloir du couvent où elle allait voir sa petite cousine Adèle. Pour se rapprocher de celle qu'il aime, il est entré chez les Dauberthier, sous le nom de Turquet, comme précepteur de leur petit cousin Octave. (Car vous savez quVne des grâces du talent de MM. Meilhac et Halévy consiste à introduire, comme en souriant, les moyens traditionnels de Tiancienne comédie dans l'étude ironique et lé-
gère des mœurs contemporaines). Ah I l'étonnant précepteur que ce faux Turquet ! et quelles amusantes leçons il donne à son élève ! « Avant-hier, nous avons parlé de chasse...; hier, nous avons parlé de chevaux... Si nous parlions de femmes aujourd'hui », dit Octave. Et ils parlent de femmes. Octave aussi est amoureux de M"" Dauberthier, mais il ne veut pas la nommer. « Bien, jeune homme, lui dit Turquet ; de la discrétion, ça vous passera, mais c'est très bien. » Et il énonce quelques axiomes. Celui-ci entre autres : « Il vaut mieux, en général, s'adresser à deux femmes à la fois. — Oh! — Oui, vous vous adressez en même temps à deux femmes et vous vous arrangez. de manière qu'elles s'en doutent... La première, alors, vous prend -pour que la seconde ne vous ait pas ; la seconde, après cela, se donne pour avoir le plaisir de vous enlever à la première, — Et on les garde toutes deux? — Ou bien l'on en prend une troisième... »
Mais M'ie Adèle, une jeune personne de dix-sept ans, arrive de son couvent, toute chargée de prix et de couronnes. Elle reconnaît, dans le précepteur d'Octave, le beau jeune homme qu'elle a vu au parloir, et elle croit que c'est pour elle qu'il a pris ce déguisement. Elle le prie de lui donner une leçon d'histoire de France, le « colle » le plus facilement du monde, et alors : « Je sais maintenant ce que je voulais savoir. Vous n'êtes pas un précepteur. —
Aïe ! — Un précepteur saurait au moins quelques pelites choses... vous ne savez rien, vous, vous ne savez rien du tout ! Vous êtes un homme du monde... — Mademoiselle... —Vous êtes le baron Hercule de La Roche-Bardière... Mais pourquoi avez-vouspris un déguisement? Pourquoi tous ces détours? Vous avez eu peur de rencontrer des difficultés. ..Il n'yenaurapas, je vous assure; ma cousine ne demandera pas mieux... — Ah I — Quant à son mari, ça lui fera plaisir... »
Et, donc, Hercule, à la fois ahuri et rassuré, pousse vivement sa cour auprès de M^e Dauberthier. Et Adèle, qui l'a écouté derrière un rideau, croit à une abominable perfidie : t Je retourne au couvent... j'y retourne pour n'en plus sortir... Mensonge, fourberie, trahison, voilà ce que j'ai vu pour mon premier jour... Et il n'est pas quatre heures... Qu'est-ce que je verrais donc, mon Dieu ! si j'attendais jusqu'au dîner I »
Vous devinez ce qui arrive. La scène a été écrite bien des fois, jamais avec plus de grâce qu'ici, ni autant de piquant. L'excellent baron Hercule est surpris et touché de ce grand amour, et de cette franchise, de cette crânerie dans Tinnocence. « Ah t es petites filles ! ces petites filles I » répète-t-il de plus en plus attendri... et tout à coup, il a une idée, qui est d'un très grand psychologue (quoique le brave garçon ne se pique pas de stendhalisme) : ■ Comme ce serait facile, se dit-il en lui-même, de lui prouver qu'elle s'est trompée... H n'y aurait pas
besoin de lui donner la raison. Je suis bien sûr qu'elle trouverait elle-même. » Puis, à Adèle : «c Ainsi, vous étiez là, derrière cette porte ? »
ADÈLE. — Oui, là... là... j'étais là... et je vous ai entendu dire à ma cousine...
HERCULE. — Que c'était elle que j'aimais...
ADÈLE. — Oui, et que vous iriez la retrouver dans le kiosque.
HERCULE. — Vous m'avez entendu lui dire cela, et vous n'avez pas deviné ?..,
ADÈLE. — Vous dites ?
HERCULE. — Vous n'avez pas deviné... {A part.) Je parie qu'elle va deviner quelque chose...
ADÈLE {avec un grand cri). — Ah I...
HERCULE [à part). — Qu'est-ce que je vous disais !
ADÈLE. — Vous saviez que j'étais là ?...
HERCULE. — Juste...
ADÈLE. — Et c'est pour me punir d'écouter aux portes ?...
HERCULE. — Certainement.
ADÈLE {tombant dans ses bras). — Ah ! je savais bien que je ne pouvais pas ne pas être heureuse... je savais bien que c'était moi... que c'était pour moi...
HERCULE (la tenant embrassée). — Ces petites filles 1...
Elle est exquise, en effet, cette jeune Adèle, avec sa foudroyante promptitude à aimer, sa candide hardiesse et, s'il faut le dire, sa terrible imprudence. Elle est vivante ou, mieux, vivace ; elle a le
diable au corps ; elle est, elle aussi, « une force de la nature », avec des épaules encore maigriottes et deux nattes sur le dos. En dépit des différences de temps et de situation, c'est une petite sœur de réternelle Agnès de Molière.
Il pourrait être intéressant, à ce propos, de tenter l'histoire des jeunes filles au théâtre depuis deux cent cinquante ans.
A la vérité, ce ne serait point si simple que cela en a l'air, et le classement serait assez délicat. Car il y a d'abord l'ingénue, qui a quinze ou seize ans, et qui est censée absolument ignorante de la physiologie de l'amour ; et il y a la jeune fille, qui a dix-huit ou vingt ans, et qui sait ou soupçonne quelques petites choses. Mais on trouverait, dans cette ignorance ou dans cette demi-science, des degrés et des nuances à l'infini ; et il y a, en outre, la jeune fille qui est encore une ingénue, et il y a enfin, par exception, la jeune fille entièrement renseignée et qui est déjà presque une femme. (Ajoutez que, d'un autre côté, on découvrirait des femmes mariées qui sont encore, en quelque façon, des jeunes filles ; qui ont conservé, on ne sait comment et par un don singulier d'oubli, une âme virginale et même des sens d'enfant. C'est ainsi que le plus ou moins de science ou d'ignorance, le plus ou moins de sensualité ou de sentimentalité, ce qu'il peut y avoir, chez une vierge, d'instinctif ou de conscient, les mystères du corps et ceux de l'esprit, forment des
mélanges et des combinaisons, fort agréables à regarder, mais souvent difficiles à définir... Et c'est à cause de cette variété de la flore humaine qu'il fait bon, en somme, habiter la terre...)
Molière a largement et puissamment décrit deux types extrêmes : Agnès et Henriette, celle qui ne sait rien et celle qui sait tout. Elles me plaisent fort toutes deux (surtout Agnès, par son acre saveur de fruit sauvage), mais je ne prendrais pour femme ni l'une ni l'autre. Agnès est trop inquiétante par ce qu'il y a en elle d'involontaire et d'inconnu ; et quant à Henriette... Eh bien, il me semble qu'elle a, sur les réalités du mariage, des notions par trop précises, et qu'elle en parle avec trop de tranquillité. La verdeur de ses répliques me suffoque ; et, lorsqu'elle demande ironiquement à Armande la permission d'imiter leur mère « du côté des sens et des grossiers plaisirs ; lorsqu'elle ajoute :
Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez Si ma mère n'eût eu que de ces beaux côtés ; Et bien vous prend, ma sœur, que son noble génie N'ait pas vaqué toujours à la philosophie ;
oh ! je sais bien tout ce qu'on a coutume de dire ; je sais que la bravoure de ces propos est justement la marque d'un esprit droit et d'une âme saine et merveilleusement équiUbrée ; mais, j'ai beau faire, ces insistances de langage (a sens, grossiers plaisirs » et.
plus loin, t les bassesses à qui vous devez la clarté »), les images que je sens s'élever nécessairement dans l'esprit de celle qui parle ainsi, et enfin ce regard hardi jeté, par façon de plaisanterie, dans l'alcôve maternelle (je dis les choses comme elles sont), tout cela me semble d'une étrange grossièreté, et qui me répugne absolument. De duvet à l'âme, cette bonne Henriette n'en a pas pour un sou. Elle n'en a pas plus qu'unefiUe de ferme élevée parmi les bêtes ou qu^une étudiante qui vient de passer son doctorat en médecine... Oh! le charme mystérieux des petites vierges! oh ! leurs rougeurs, leur ignorance parfois troublée de pressentiments incomplets qu'elles n'osent s'avouer à elles-mêmes I le don merveilleux qu'elles ont de ne pas comprendre, et pourtant de frissonner à ce qu'elles ne comprennent point, et de fuir et de désirer ce qu'elles ignorent !. .. En réalité, Agnès et Henriette sont des « cas » intéressants : ni l'une ni l'autre n'est « la jeune fille ». J'ose presque dire que «la jeune fille » ne se trouve point dans le théâtre de Molière : car les autres , les Luciles , les Elises, les Mariannes et les Angéliques, ne sont que des amoureuses, tendres ou délurées , point énigmaliques , dont toute la fonction est d'aimer Glitandre et , la plupart du temps , de s'entendre avec lui pour berner quelque imbécile de père.
j Où donc la trouverons-nous, la jeune fille? Sera-ce au dix-huitième siècle ? Point. La gentille et tou-
chante Ghloé dn Méchant mise à part, ce sont toujours les mêmes Angéliques et les mêmes Luciles. Ce qui appartient le plus en propre au dix-huitième siècle, c'est peut-être l'ingénue sournoise ou dévergondée, l'ingénue de Dancourt ou de Marmontel, Fanchette et Chonchette ; fausses innocentes, d'une ignorance frétillante et vicieuse, et dont chaque naïveté éveille une idée folâtre dans l'esprit des spectateurs. La jeune fille du dix-huitième siècle» c'est toujours, plus ou moins, la petite àjla cruche cassée.
De nos jours, en haine de la fadeur et de la convention, on a mis au théâtre ou dans les romans (et je ne dis point que cette innovation ne corresponde à un changement dans l'éducation des femmes) d'innombrables jeunes personnes, les unes ignorantes à demi et les autres terriblement informées, mais qui ont toutes pour signe commun la franchise délibérée, la hardiesse garçonnière des façons. Gela va depuis les jeunes filles d'Augier et de Dumas jusqu'à Mademoiselle Loulou, en passant par Renée Maupe-' rin et Edmée de Saint-Alais. Et je me demande si l'on n'est point retombé ainsi dans une autre espèce de convention. |l
Non, car elles sont vivantes. Nous en rencontrons quelquefois, autour de nous, qui leur ressemblent. Ce sont a des jeunes filles ». Mais, encore unefois^j la jeune fille, celle qui représente le type moyen de l'espèce, provinciale i>lutôt que parisienne, au fcoti-;
vent jusqu'à dix-sept ans, puis cousue aux jupes de sa mère... où donc est-elle ?... Ne me méprisez pus trop : mais j'ai soupçon que la vraie jeune liUe est, au bout du compte, celle de M. Scribe. On s'est fort moqué d'elle. C'est à.tort. Elle est timide ? elle est sotte ? elle est insignifiante ? elle est nulle ? Elle a l'air d^une poupée articulée qui dit: a Papa, maman ! » et qui joue les Cloches du monastère ? Mais c'est par là qu'elle estvraie. Elle ne l'est qu'à lacondition de nous rester close, puisque, justement, Timpossibilité depénétrerles secrets d^uneàme féminine de dix-huitans, le sentiment d'une sorte de mystère inviolable, font partie de l'idée que nous avons de la jeune fille. Moi, l'ingénue bêlante ou sautillante de M. Scribe me ravit. On sent qu'il y a en elle tout un monde ignoré de sentiments, — ou que peut-être il n'y a rien du tout. Les deux opinions sont plausibles. Je ne dis point que la Fernande d'Augier, la Marcelle de Dumas ou la Renée des Concourt ne sont pas vraies : jfr dis que la jeune et exquise idiote du théâtre de Madame est d'une vérité bien plus générale. Et si elle vous paraît, au contraire, ridiculement conventionnelle, je vous répondrai par une pensée de M. Louis Depret, que j'emprunte à son petit livre : De part et d'autre, et qui me paraît d'une nouveauté profonde :
« Il y a bien plus de personnages de convention dans la nature et dans la société que dans l'art. Quoi qu'on dise, et malgré son étiquette de convenu, c'est
^lî IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.
l'Art qui est forcé de reproduire les mannequins jBOciaux... afin d'être accueilli. De là, le très sincère succès humain et général d'ouvrages que les artistes -déclarent artificiels. » I
Théatbe-Libbe : l Amant» du Chritt, scène évangéliqae, par IJ. Bodolphe Darzeus.
29 octobre 1888.
Si j'étais prêtre catholique, un de mes chagrins serait de voir ce que les artistes et les littérateurs ont fait de l'histoire de Jésus et de Madeleine.
Dans VEvangile, c'est très simple, très touchant, très pur, — et très court. Toute cette histoire tien- <irait en une page. Un jour que Jésus soupait chez Simon le pharisien, une femme de mauvaise vie vient s'agenouiller à ses pieds, les arrose de larmes, les essuie avec ses cheveux, puis y verse des parfums. Et Jésus dit à Simon : « Beaucoup de péchés lui seront remis parce qu^elle a beaucoup aimé ». Puis la femme s'en va sans rien dire. — Cette femme, si Ton en croit la tradition, était la même que Marie, sœur de Marthe et de Lazare. Et, quelque temps après, nous la retrouvons chez Lazare, toujours aux pieds de Jésus, toujours silencieuse et l'écoutant. Après la mort de Lazare, elle tombe aux pieds de
Jésus (toujours !) et ne lui dit que ce mot : « Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort. » Elle suit Jésus le jour de son supplice : elle est debout au pied, de la croix. Le surlendemain, elle se rend à son tombeau, s'aperçoit qu'il est vide et, se retournant, elle voit Jésus qu'elle prend d'abord pour le jardinier. Alors Jésus, lui adressant directement la parole pour la première fois, lui dit : — « Marie ! » et elle répond : « Maître ! > El Jésus lui dit : a Ne me touche pas; mais va trouver mes frères et dis-leur ce que tu as vu. »
C'est tout, et certes c'est assez. Ce fait, que le Sauveur a absous une femme publique et l'a eue pour amie, est éminemment significatif. C'était une grande nouveauté morale. Lacordaire l'explique éloquemment dans son histoire de Sainte Marie-Madeleine. a On se demandera pourquoi le divin Maître des âmes a voulu choisir pour l'aimer de préférence une pauvre pécheresse, et nous la léguer à nous comme le plus touchant exemplaire de la sainteté. La raison n'en est pas difficile à entendre : l'innocence est une goutte d'eau dans le monde, le repentirest l'océan qui l'enveloppe et qui le sauve. » (Lacordaire n'a pas toujours la métaphore très sûre.) a II était donc i digne de la bonté de Dieu d'élever le repentir aussi haut que possible, et c'est pourquoi, dans l'Ancien ' comme dans le Nouveau Testament, il a mis sous nos » yeux un modèle accompli de réhabilitation par la ■* pénitence : David et Marie-Madeleine. » Puis,- il'
montre que, de ces deux grandes figures de la péniîence, la seconde est la plus divine : « D'abord, c'est une femme, c'est-à-dire l'être en qui la souillure est le plus irrémédiable, et cette différence entre l'Ancien et le Nouveau Testament est à elle seule un progrès sublime dans la miséricorde. Ce n'est plus l'homme qui est racheté par le repentir, c'est la femme. Aucune femme flétrie par le vice n'avait été rendue grande avant Jésus-Christ : Jésus-Christ seul
l'a fait Marie-Madeleine n'a eu que ses larmes,
mais elles coulaient sur les pieds du Sauveur.... Humble et cachée après avoir trouvé grâce, elle ne s'éloigne pas des pieds gui l'ont purifiée... Séparée de ce maître, l'unique objet de sa vie..., elle ensevelit en un antre inconnu ses souvenirs et son âme. Elle meurt enfin d'amour, en recevant d'un évêque envoyé de Dieu la chair sacrée du Fils de Dieu. »
Il ne faut qu'adorer. Lacordaire lui-même commente trop. Sa vie de Marie-Madeleine devient une sorte de roman divin de l'amitié. Il démontre que la créature que Jésus a le plus aimée, ce n'est point Lazare, ce n'est point Marthe, ce n'est même pas saint Jean l'Evangéliste, c'est Marie de Magdala. lia, à propos de l'histoire de la résurrection de Lazare, des remarques d'une finesse exquise, mais un peu imprudente : « La vue des larmes de Madeleine touche Jésus, et il pleure lui-même. Jusque-là il s'était contenu ; devant Marie sa faiblesse éclate. » Et plus loin : « Il y avait donc dans Marie... une plus
grande action sur le cœur de Jésus. » Et alors une question nous brûle les lèvres, une question que le saint religieux ne s'est point posée (car elle est presque impie), mais que tout son livre nous suggère : a Que le plus grand ami de Jésus ait été une amie, — et que cette amie ait été une femme souillée... d'où vient cela ?... Et qui dira (je tremble à écrire ces mots) si quelque chose de l'attrait mystérieux du sexe ne subsistait pas, purifié et angélisé, dans cette amitié surnaturelle ? » J'ai grand'peur que le ressouvenir de la beauté mortelle et de l'ancien métier de Marie ne rende périlleux et aisément sacrilège tout essai de définition des sentiments qui unissaient à son Sauveur la pécheresse rachetée. Ce ressouvenir, l'imagination si chaste du grand dominicain n'y échappe point entièrement : « Tout en pleurant, Marie laisse tomber ses cheveux autour de sa tête et, faisant de leurs tresses magnifiques un instrument de sa pénitence, elle essuie de leur soie humiliée les larmes qu'elle répand. C'était la première fois qu'une femme condamnait ou plutôt consacrait sa chevelure à ce ministère de tendresse et d'expiation. » Oh! ces cheveux de la pécheresse, ces cheveux trop beaux, trop longs et trop lourds !... Pourquoi nous les étaler ? Nous avons beau faire, il y a pour nous une volupté dans ces images extérieures de la pénitence de Madeleine. Au moment même où son cœur se purifie et se renouvelle dans l'amour divin, l'appareil même de son repentir continue de trahir Marion
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dans Marie, et Madeleine, c'est encore Madelon... Non, nul de nous, hommes de chair, n'est assez pur pour concevoir ces choses sans trouble, et je comprends maintenant que la formidable orthodoxie de M. Barbey d'Aurevilly ait repoussé, comme amollissant, le livre du candide Lacordaire.
Mais ce qui fait que les âmes pieuses et croyantes hésitent devant leur pensée pour ne point profaner un mystère, c'est cela même qui a toujours fait la joie des artistes et des littérateurs, et généralement de tous les païens (et Dieu sait s'il y en a, même parmi ceux qui ont été baptisés !). Et ainsi l'épisode le plus touchant de la vie du Sauveur, et l'on peut dire le plus divin, si la divinité se mesure à la puissance de la miséricorde, est celui qui a inspiré aux hommes, dans la suite des âges, les rêveries les plus voluptueuses et les fantaisies les plus antichrétiennes.
D'abord, que Madeleine ait été si belle, qu'elle ait commencé par faire le métier que vous savez, et qu'une légende naïve ne lui ait laissé, même à la Sainte Baume, pour vêtement que ses cheveux (toujours ces cheveux!)... quelle aubaine pour les peintres ! Obstinément, ils se sont plu à nous rappeler qu'elle conserva jusqu'à la fin, dans sa pénitence, le costume de sa perdition; et, depuis le Titien jusqu'à M. Henner, ils nous ont livré en pâture des « Madeleines au désert » qui ressemblaient parfaitement à des Vénus couchées. En sorte que la première
et la plus illustre héroïne de la pénitence chrétienne est de toutes les figures historiques et légendaires celle dont le souvenij* a fait s'épanouir sur la toile le plus de nudités et les plus complètes, et qu'ainsi elle a continué à faire ici-bas en quelque façon, la pauvre sainte! ce qu'elle faisait avant la rencontre de Jésus.
Puis, les littérateurs et les poètes de notre temps s'en sont mêlés. Cette espèce de roman qu'ils croyaient découvrir aux origines du christianisme les ravissait, les rendait pleins d'indulgence pour la religion de leurs mères. L'aventure de Marie-Madeleine « rachetée par Tamour », c'était, pour ces surprenants chrétiens, quelque chose comme le prototype de l'histoire de Marion Delorme ou de la Dame aux Camélias! Vous vous rappelez ces profanations romantiques. (Mon Dieu! pardonnez-leur, car ils ne savaient ce qu'ils faisaient !) Dans le Tableau d'église d'Alfred de Musset, un « enfant du siècle » interroge l'image peinte du Christ :
« Oh ! si au fond de ton âme, si dans les derniers et secrets rephs de ta pensée, le Doute, le Doute terrible... si toi-même tu ne croyais pas à cette immortalité que tu prêchais; si l'homme, l'homme criait alors en toi!... Et pas un être au monde ne savait ta pensée... Et dans cette nuit terrible des Oliviers, oh ! devant qui t'agenouillas-tu ? Qui l'a su ? Qui le saura jamais?... Quoi! pas un être!... »
« A cette parole je m'arrêtai... Une douce mélodie
se fit sentir à mon oreille^ et j'entendis chuchoter : Maria Magdalena ! »
Dans la Fin de Satan, de Victor Hugo, c'est autre chose, et c'est encore, au fond, la même chose. Ayant appris que celui qu'elle aime est en danger, Marie-Madeleine se glisse un soir vers la maison de Marie, mère de Jésus :
Elle regarde à gauche, elle regarde & droite Et marche. S'il faisait moins sombre au firmament. On pourrait à ses doigts distinguer vaguement Le cercle délicat des bagues disparues...
Elle entre et dit à Marie :
Il faut que ce soir même il fuie, et que jamais
Il ne revienne, ô mère! et, si tu le permets.
Je vais l'emmener, moi ! Ces prêtres sont infâmes I
Manquer sa mission, ne point sauver les âmes,
Que nous importe, à nous les femmes qui l'aimons!...
Qu'il renonce au rachat des hommes, sa chimère!. .
Laisse-moi l'arracher à son aflEreux devoir 1 etc..
Et dire que ce vieux goût romantique pour Marie- Madeleine est peut-être tout ce qui reste de christianisme à la plupart de nos contemporains !...
Théatrk-Libke : Rolande, drame en quatre actes, en prose, de M. Louis de Gramont.
12 novembre 1883,
La moitié d'un bon drame, simple, véridique, robuste, à la Becque, — et moral ! ah I épouvantablementmo! al ! beaucoup plus moral que l' Abbé Constantin t — puis, ruelques scènes de mauvaises mœurs, un j eu à la façon des lias-fonds d'Henry Monnier ; enfin, un dénouement express et cornélien... voilà de quti se compose la pièce imparfaite, mais distinguée, t'a M. Louis de Gramont.
Au premier acte, la comtesse de Montmorin est en train de mouiir. Elle meurt du libertinage de son mari, liberlirage ignominieux de quinquagénaire, aveugle et fatal comme une maladie. En ce moment même, tandis que, haletante sur ses coussins, elle sent l'asphyxie venir, Montmorin s'attarde chez sa dernière maîtresse, une Madame Rixdal, chez qui il a passé la nuit. La mourante le sait. Elle fait approcher sa fille Rolande, lui confie la triste vérité, et que déjà elle a laissé entamer sa propre fortune pour
payer les dettes de son mari. Elle fait jurer à la jeune fille de veiller sur son père, de proléger son petit frère Lucien et de défendre l'honneur de la maison.
Montmorin rentre là-dessus. Il n'est pas méchant, le malheureux f C'est, du reste, un monsieur considérable, très décoré, ancien officier de marine, haut fonctionnaire au ministère des colonies... « Tu sais bien que je n'aime que toi », dit-il à sa femme. Et il dit vrai ! Il se repent, implore son pardon, promet de rompre avec M™« Rixdal. Et il est sincère ! Ah 1 misère de nous 1
La pauvre femme le croit, ou fait semblant. Elle s'apaise et peu à peu s'endort. Une servante paraît. C'est une femme de chambre entrée le matin même dans la maison. « Savez-vous que vous êtes gentille ? » lui dit Montmorin. La fille sourit. « On a dû déjà vous le dire, que vous étiez gentille ? — Dame ! oui. Mais c'étaient des ouvriers ou des domestiques qui me le disaient, et alors ça m'était bien égal. . . Ah ! si c'était quelqu'un de bien !... » Montmorin l'interroge sur ses rêves d'avenir. Elle voudrait être gantière dans un passage, puis, quand elle serait riche, se retirer à la campagne. Pour cela, il faudrait d'abord quesesgagesfussentdoublés. — « Ils le seront, mon enfant. » Montmorin la lutine, l'alLire sur ses genoux... Tout à coup, un grand cri ! La malade a tout vu, tout entendu. Elle retombe sur ses oreillers, ïnorte...
Montmorin pleure très sincèrement saf3mme.... et
continue à vivre comme devant. Une vieille Macette, M^* Mitaine, qui est usurière par-dessus le marché, et qui lui prête de l'argent (car M™' Rixdal lui coûte cher), vient lui proposer ce qu'elle appelle du « nanan ». Ce nanan, c'est une fillette de quatorze ans, Thérésine Putois, dite Zizine... Montmorin refuse, mais du ton d'un homme qui accepte. « Je vous enverrai la jeune personne, dit M™' Mitaine ; cela ne vous engagera a rien. »
Cependant Rolande, âme sérieuse et virile, se souvient du serment fait à sa mère. Pour mieux se dévouer à sa tâche, elle refuse sa main à un honnête garçon qu'elle aime et dont elle est aimée. Forcée par son père de recevoir M^^^ Rixdal, qui voudrait la marier pour s'installer à sa place dans la maison, elle dit son fait à l'intrigante et la met à la porte. Ici, une fort belle scène entre le père et la fille. Le digne érotoraane, soulevé par une colère de vieux faune qui ne se contient plus et que guette le gâtisme, balbutie des menaces... Avec une noble tristesse et une héroïque fermeté, Rolande répond qu'elle fera son devoir. « Et si je te chassais ?,.. — Oh J cela, je vous en défie ! »
Le vieil enfant, resté seul, lâche un gros juron. (Celte brutale exclamation, cette naturelle remontée d'ignoble colère aux lèvres molles du vieux suiveur correct et décoré, ne m'eût choqué en aucune façon, si elle n'eût quelque peu détonné avec la scène précédente, qui est presque trop « écrite ».) Entre alors
Zizine Putois, le petit trottin, nez retroussé, dents de loup, cheveux sur les yeux, grêle et pourtant déjà formée, le parler gras, — comme les pavés où elle a poussé, — fleur de ruisseau, vierge et pourrie, mais gardant encore dans son vice (elle a quatorze ans) des étonnements et des gentillesses de petite fille. « C'est rien chouette,' ici ! » Telle est sa première phrase. Tout ce dialogue est d'une vérité choisie, ramassée, expressive...
Le reste peut se conter en deux mots. Montmorin, attiré dans unguet-apens par Putois, père de Zizine, par son frère Victor Putois, dit a la Saucisse », et par Mme Mitaine, qui est la propre tante de la jeune personne, ne s'en tire qu'en signant pour 60,000 fr. de billets. Moyennant quoi, on lui laisse Zizine... C'est le troisième acte. Ce n'est point pour sa hardiesse que je l'admire. Je serai hardi quand on voudra, c'est à la portée de tout le monde. Mais il est remarquable par la précision et la sûreté dans la transcription dos ignominies ; et il a, comme le reste de la pièce^ ce grand mérite d'être tout en action.
Montmorin a disparu depuis des mois, quand Putois apporte à Rolande le billet à payer. La pauvre fille n'a plus le sou... Elle apprend alors que son père se cache avec Zizine dans une maison de campagne aux environs de Paris. Et, tandis que Putois, menaçant, va prévenir la police, Rolande arrive la première auprès de Montmorin et lui tend un revolver. Le malheureux comprend, — et se lue, — non
sans quelques phrases sur l'honneur et sur son passé de vieux, marin.
Si je m'en rapportais aux règles de l'ancienne poétique (et il faut bien que je m'en tienne à celle-là, tant que je ne serai pas sûr que la nouvelle nous a donné des chefs-d'œuvre), je dirais que le drame de M. Louis de Gramont me paraît dévier au beau milieu de son développement. Je dirais que le vrai sujet de ce drame est évidemment la lutte du père et de la fille ; que M. de Gramont a fort heureusement renouvelé la vieille histoire du baron Hulot en substituant à la baronne trop résignée l'énergique Rolande, protectrice de son jeune frère, gardienne du foyer, gardienne de l'honneur du nom; mais que, cette lulte singulière et vraiment tragique, il n'en est vraiment plus assez question à partir du troisième acte. Après un premier engagement, Rolande disparaît, pour ne plus reparaître qu'au dénouement. J'aurais v^oulu, dans l'intervalle, d'autres rencontres entre la fille et le père. De les motiver et d'en graduer les effets, c'était l'affaire de l'auteur, et je ne dis point que ce fût facile. Il m'eût plu de voir Rolande traverser divers étals d'esprit, et peu à peu, parmi des doutes et des déchirements de conscience, passer, par piété filiale, de la fermeté résignée du commencement à l'indignation désespérée et à la sainte impiété de la fin. Et j'aurais aussi aimé que Montmorin ne lût point perdu, irrévocablement perdu dès le second acte, qu'il pût avoir encore, dans quelque scène avec sa
fille, un suprême réveil de tendresse humble et repentante, et que, avant de retourner à sa fange pour jamais, il eût ce mouvement, de se réfugier auprès de cet ange et de se mettre lui-même sous sa garde... Que sais-je, moi ? Mais voilà I Montmorin est, au premier acte, tel qu^il sera au dernier. Nous sentons, dès le début, qu'il n'est déjà plus partagé entre son vice et ses sentiments de père et d'époux. En réalité, il demeure immuable. Son cas est proprement pathologique. Il n'y a donc pas grand'chose à en faire au théâtre, car le théâtre vit de mouvement. Ou bien il fallait que Rolande surgît au premier plan, que tout l'intérêt fût concentré sur elle. Au lieu de cela, à partir du second acte, c'est son incurable père qu'on nous met presque uniquement sous les yeux. Le mouvement est bien encore dans chaque scène en particulier : il n'est plus dans l'ensemble de l'œuvre.
Et l'auteur a si bien pris soin d'éteindre chez ce misérable Montmorin jusqu'à la plus petile lueur de sa conscience d'autrefois, que je m'étonne, en vérité, de le voir retrouver si subitement, à la fin, le sentiment de l'honneur et le courage de mourir. Non, non ! tel qu'on nous le montre, il n'est pas possible qu'il lui reste assez de vertu pour se tuer. Tout à l'heure, il versait sur Zizine des larmes d'idiot... Je m'attendais à le voir pleurer et trembler de peur devant Rolande, et la supplier de ne pas lui l'aire mal, et s'affaler sur les marches du perron... Dirai-je toute ma pensée ? Oui, c'est Rolande qui devrait le tuer, — au moment
OÙ les gens de police ouvriraient la grille. C'est cela qui serait crâne ! Et je vous assure qu'en insistant davantage sur le caractère de la jeune fille, en nous découvrant plus à fond ses sentiments et ses souffrances, on nous eût fait accepter ce parricide. Ne le croyez-vous pas ?
Je disais tout à l'heure : « Si je m'en rapportais à Tancienne poétique... » Il faut être sincère. On découvre de temps en temps qu'elle a produit d'ineffables sottises, l'ancienne poétique, celle de la pièce <r bien faite » et de Toptimisme ! Des sottises si nauséabondes qu'elles me réconcilient presque avec Eslher Brandès, la Pelote et Monsieur Lamblin. Mon gracieux ami Jacques du Tillet nous donnait ces jours-ci dans le Gaulois, h propos de Rolande, l'analyse de Madame Marncffe. C'est un « drame-vaudeville » (!) tiré de Balzac par Clairville et joué au Gymnase en 1849. M™* MarnefTe est devenue un ange de pureté, qui se donne les apparences d'un monstre parce qu'elle a une double vengeance à poursuivre. Elle veut venger sa sœur, autrefois séduite par Hulot, et son père, autrefois dépouillé par Crevel (je vous dis les choses tout en gros et à peu près). C'est pourquoi elle se plaît à faire souffrir et à plumer les deux vieux messieurs. Mais, à la fin, elle pardonne à tout le monde. Elle épousera son petit camarade d'enfance, le Brésilien Montés ; et Marneffe, qui n'est point son mari et qui ne l'a jamais touchée du bout du Joigt, sera son garçon d'honneur 1 La Torme est plus prodi-
gieuse encore que le fond. Je ne choisis pas : je prends la première scène. M"^ Hortense Ilulot se marie. Mais, tandis que ses demoiselles d'honneur s'empressent joyeusement autour d'elle, M™e Hulot (Adeline) est inquiète, et le jeune Victorin Hulot reste sombre : c'est qu'il vient d'apprendre que son père est ruiné. Et la scène, évidemment dramatique dans la pensée de l'auteur par le contraste de cette joie et de cette douleur, se termine par ces flons-flons :
HOBTENSE.
Terminons ma tqilette, Car je veux aujourd'hui, Et sans être coquette, Plaire à mon mari.