TIBÈRE A CAPRÉE
y en avoir une) reste incertaine. Les personnages discourent interminablement, « hamiétisent », s'abandonnent, en pleine action, à des considérations générales sur la vie et sur l'univers : c'est un mélange extravagant de rhétorique de Conciones et d'évangélisme russe. Mais c'est curieux ; mais il y a, en maint endroit, de la puissance ; mais Tibère est vivant ; mais Caligula est vivant ; mais Séjan a l'air de vivre ; mais il suffirait peut-être d'élaguer, de tailler, d'abattre tout au travers à pleins ciseaux pour que, du coup, le drame parût valoir dix fois mieux ; et enfin cela mérite d'être vu.
Quant aux rencontres de M. Rzéwuski avec Ben Johnson, Arnault, Victor Séjour, Marie-Joseph Chénier et M. Ferdinand Dugué, n'étaient-elles point inévitables ? Et est-il bien utile d'en parler?
EDOUARD PAILLERON
Comédie française : Cabotins ! pièce ea quatre actes, de M. Edouard Pailleron.
18 février 1894.
Un drame pas tout neuf et un vaudeville pas tout frais, — vaudeville qui voudrait bien se faire prendre pour une comédie de mœurs, — le tout cuisiné avec une adresse divertissante encore, mais qui parfois semble un peu lasse, qui ne choisit vraiment pas assez, et qui n'est pas exempte d'une sorte d'impudeur : telle est, en résumé, la nouvelle pièce de M. Edouard Pailleron : Cabotins !
Voyons d'abord le drame :
M'ie Louise- Valentine (elle n*a pas d'autre nom) a été recueillie jadis par M. de Laversée, ministre des beaux-arts, lequel la légua à son neveu, riche amateur et niais important, marié déjà mûr à une jeune femme, et qui prémédite une monographie de Murillo.
IMP. THÉATHE 7**
Valentine est une fille mal élevée, qui souffre de sa position fausse et qui a un très bon cœur. Ce type est cher à M. Pailleron : la petite Suzanne, du Monde où Von s'ennuie, en est une variété; Pepa Raimbaud, de la Souris, en est une autre. Et toutes sont les sœurs de la délicieuse Marcelle du Demi- Monde.
Valentine a donc grandi, parmi les artistes, dans le salon de M'"* de Laversée, où elle était un peu le joujou des habitués. Mal surveillée, elle a fait dos sottises. A dix-sept ans, elle s'est éprise d'un jeune peintre ; il y a eu des lettres échangées, et des serments, et des baisers dans un coin du jardin, un soir de bal. Puis, le jeune peintre a filé, en Amérique, je crois. L'aventure a été connue, et la réputation de Valentine compromise...
Or, la voilà maintenant qui tombe amoureuse d'un jeune sculpteur pauvre, mais de grand talent, Pierre Cardevent... Pierre, de son côté, l'ayant rencontrée au vernissage, a reçu le coup de foudre. Un hasard les rapproche ; Valentine va poser chez Pierre, pour son buste. Mais bientôt, à la froideur de l'accueil que lui fait la mère Cardevent, — une vieille paysanne artésienne d'Alphonse Daudet, — elle comprend que la bonne femme « sait quelque chose » et ne consentira jamais à lui donner son fils. Et la pauvre fille n'ose pas retourner à l'atelier de Pierre.
Elle n'a pas fini de souffrir. Mm« de Laversée
EDOUAKD PAlLLtRON 243
vingt-sîx ans ; Valentine en a dix-huit, elle est belle, elle est amusante, les hommes sont tout le temps « après elle » ; c'est pourquoi M"** de Laversée la prend en haine. D'autant plus que l'amant delà dame, le docteur Paul Astier, je veux dire Saint- Marin, se met à en conter, lui aussi, à la jeune fille. M™<' de Laversée le surprend, un soir, aux pieds de Valentine, qui n'en peut mais, et les jette tous deux à la porte.
L'abandonnée se réfugie alors, naïvement, chez son seul ami, le bon sculpteur Cardevent, qui, la soupçonnant indigne, est travaillé du même mal que Bardanne auprès de Denise ; ce dont la maman Cardevent se désole, comme Rose Mamaï dans VArlésienne... Toutefois la bonne femme, émue par le désespoir de Valentine, veut bien l'emmener avec elle dans sa petite maison de Provence.
Pierre, vous n'en doutez point, viendra l'y rejoindre. Mais comment la mère et le fils seront-ils amenés à croire qu'il n'y eut dans l'ancienne aventure de Valentine rien d'irréparable?Premièrement,ellele leur jure. Secondement, — car elle possède son théâtre, — elle pousse l'héroïsme jusqu'à dire à Pierre : « Je ne vous aime pas. » Sur quoi la mère s'écrie : « Tu vois bien qu'elle ment ! » et ramène le garçon dans les bras de Valentine.
Et je ne vous ai rien dit encore du vieux bohème Grigneux C'est peut-être que son histoire forme un autre drame dans le drame même. Grigneux est
iU IMPRESSIONS DE THÉÂTRE
un raté sympathique, un aivislcqui comprend, mais qui ne sait pas exécuter ; qui est éloquent, — comme le Chassagnol de Manette Salomon ; qui fut malheureux en ménage, — comme le Taupin de Diane de Lys ; qui veille sur Pierre et voudrait le faire profiter de son expérience, car il l'aime tendrement, — comme M™« Marie Laurent. Valentine, en effet, est née d'une maîtresse de piano qui, mariée à Grigneux, l'abandonna pour suivre un amant, accoucha huit mois après, et mourut. Grigneux, naturellement, adore toujours la morte, et il se morphinise pour oublier... « Ta mère était une sainte ! » dit-il délicatement à Valentine, tant il est pénétré du répertoire... Cette historiette, au surplus, ne sert absolument à rien dans l'action, pas même à nous attendrir. Il est évident que, ne fût-il pas son père, l'excellent Grigneux n'en interviendrait pas moins, comme il fait, en faveur de Valentine. Et quand Grigneux n'interviendrait pas du tout, nous voyons bien que le sculpteur amoureux et la jeune fille compromise mais généreuse s'épouseraient tout de même.
Mais dans cette pièce des Cabotins, où sont donc les « cabotins » ? Attendez ; voici le vaudeville après le drame et, après la Denise adoucie, le Député de Bombignac atténué : drame et vaudeville ne se tenant, d'ailleurs, que par le lien le plus lâche et le plus artificiel.
La «Tomate » est une Société de jeunes gens,.
EDOUARD PAIl.LERON 245
ligués pour « arriver » plus vite, — comme dans la Camaraderie, — et qui ont coutume de se réunir dans l'atelier de Pierre, où ils mènent grand bruit, — comme dans la Vie de bohème, — et qu'ils ont surnommé la « Boîte à l'ail », parce qu'ils sont tous du Midi, — comme les habitués de la pension d'étudiants au premier chapitre de Numa Roumeslan. C'est le politicien Pégomas, — petit frère de Rabagas et de Numa; — c'est le médecin Saint- Marin, le romancier Larvejol, l'avocat Lovel, le peintre Garacel, le substitut Brascommié.
« Cabotins? » soit; mais plutôt fumistes, petits fumistes. — C'était, certes, un beau sujet que le cabotinage. Sujet d'aujourd'hui, et de tous les temps. Car si le cabotinage paraît s'être développé de nos jours, c'est dans la mesure oii s'est perfectionné l'outillage de la publicité et de la réclame, ni plus ni moins. Nous ne saurions être, dans le fond, plus cabotins que ne furent certains romantiques. ..
Ce beau sujet, l'auteur n'a pas su le préciser ni le circonscrire pour le mieux étreindre. On sentqu'il ne faudrait pas lui demander une définition rigoureuse du mot « cabotin ». M'' de Laversée, qui veut être dans les journaux, et ce nigaud de Laversée, le « neveu de son oncte », et le docteur Saint-Marin, sont des cabots si l'on veut, mais sont surtout autre chose. Quant aux cabots artistes et écrivains, M. Pailleronneles fait, ce me semble, ni assez féroces ni assez naïfs. Le siècle de la publicité à outrance et
246 IMPRESSIONS DK. THÉATRIi
de l'extrême badauderie devait être, par là même, celui de la scélératesse lettrée et vaniteuse. 11 y a, dans l'art jeune et les jeunes Revues, des âmes gracieuses et divinement candides, mais aussi des âmes hargneuses, envieuses, vilaines, mauvaises. Les auteurs des deux derniers attentats anarchistes écrivaillaient des vers ; je ne serais pas surpris qu'ils aient vu, dans le « geste » qu'ils ont fait, le plus rapide moyen d'arriver à la « grande notoriété >» et de remplir lesjournaux deleur nom, de leur portrait et de leurs poèmes autographiés. Une des très noml)reuses raisons qui m'empêchent de les confondre avec les premiers chrétiens (vous savez que ce spirituel rapprochement est à la mode !) c'est qu'ils ne sont pas modestes...
Voilà des cabotins sérieux !... J'ai dit que les pauvres petits cabots de M. Pailleron manquaient aussi un peu trop de naïveté. Un jeune peintre dit à peu près : « Quand je travaillais et quand j'essayais d'avoir du talent, personne ne faisait attention à moi.. Alors je me suis mis à barbouiller des peintures sans nom, j'ai fondé le Salon des « à-partistes », et tout aussitôt j'ai été injurié, c'est-à-dire connu ». J'affirme que jamais peintre luminisle ou tachiste ni poète symboliste ou instrumentiste n'a pu tenir de tels propos. Sauf de très rares exceptions, lesjeunes rénovateurs de la poésie ou de l'art sont leurs propres dupes, croient dur comme fer à ce qu'ils fout, leur foi étant d'ailleurs très compatible avec le
EDOUARD PAILLERON 247
charlatanisme. Si, ayant écrit Enceinte^ comédie « rosse », ils la rebaptisent Sainte et la transforment en légende pieuse, et s'ils passent du naturalisme au mysticisme, c'est le plus souvent de la meilleure foi du monde, et c'est que, en effet, ces grands inventeurs sont eux-mêmes des badauds et des snobs.
Au total, pas trace d'observation dans ces esquisses de cabots; cela est croqué de chic ; ce sont silhouettes purement vaudevillesques, si faiblement individuelles qu'elles en deviennent indiscernables, que je crains de m'être embrouillé tout à l'heure dans les Caracel, les Lovel et les Larvejol, et que je ne sais plus qui est le peintre, qui le romancier, qui l'avocat et qui l'auteur dramatique. Pégomas est le seul dont on se souvienne nettement.
Reprenons l'histoire de la « Tomate ». Le bon Pierre Cardevent ayant obtenu la grande médaille du Salon, M^^ de Laversée, qui aime à découvrir les jeunes artistes après que le succès leur est venu, le visite dans son atelier et invite à dîner, en bloc, toute la boîte à l'ail. (Je note ici, en passant, une figurine plus « distincte » que les autres : le peintre Hugon, officier de la Légion d'honneur et membre de l'Institut, vieux roublard, caressant avec la jeunesse. « Je suis lâche, dit-il, pour n'être pas lâché. » Mot médiocre, réflexion juste.) Cependant Rabagas, c'est-à-dire Numa Roumestan, c'est-à-dire Pégomas, devenu secrétaire de cet imbécile de Laversée, joue auprès de lui le rAle du député de
Bombignac. Chargé de préparer l'élection de Laversée dans la petite ville de Galigou, il substitue sa candidature à celle de son idiot de patron. A vrai dire, c'est à peine sa faute, mais plutôt celle de sa naturelle et incompressible éloquence. Nous le voyons bien quand, dans l'atelier de Pierre, devant la statue de l'oncle Laversée, qui doit être érigée prochainement sur la place de Caligou, Pégomas improvise tout à coup le futur discours de L*a versée jeune et s'épanche en phrases involontaires, dont le style rappelle celui du conseiller Lieuvain au comice agricole d'Yonville, ou de Numa dans le château de Bayard. 11 est naturel que, éblouis par cet étonnant bagout, les électeurs aient fait à Pégomas une douce violence : c'est ce qu'il explique à Laversée dans une scène qui est une des meilleures de l'ouvrage.
La partie comique de ce dernier acte a beaucoup de mouvement et d'agrément. Tous nos cabots se trouvent réunis dans la petite ville ensoleillée, le jour des élections. C'est aussi ce jour-là que l'on inaugure la statue de feu Laversée et que le substitut Brascommié fait ses débuts en Cour d'assises. « Je viens d'obtenir ma première tête ! » s'écrie le bon jeune homme avec une allégresse canaque de fantoche sans conséquence Pégomas est élu député; il garantit, en retour, à ce crétin de Laversée un fauteuil à l'Institut. Tous nos fumistes triomphent.
Soyons équitable : le rôle de Pégomas est tout entier fort bien venu. Toutes les scènes où il piaffe
É DOUA RI) PAILLER ON 249
sont amusantes El un rôle meilleur encore, je veux dire plus étudié et plus vrai, c'est le rôle antipathique de M"« de Laversée. Cette sotte perruche mondaine est, dans le fond, une sensuelle et une passionnée. C'est bien de toute sa chair qu'elle déteste son inepte mari et qu'elle aime son « petit féroce » de beau médecin, et elle exprime cette passion en termes assez hardis et forts. M. Pailleron n'a pas traduit non plus sans énergie la jalousie atroce, la souffrance enragée de la femme de vingtsix ans qui voit une petite fille, recueillie par charité et dont elle ne se méfiait point, lui prendre d'abord tous les hommes, — sans le vouloir, ce qui est peut-être pire, — et lui prendre enfin son amant. L'explication entre M™e de Laversée etLouise-Valentine est assurément la scène la plus vraie, la plus « humaine » de la pièce, — Vous me direz que cela non plus n'est pas neuf, que ce ne l'était déjà pas au temps de la querelle de M*"" du Deffand et de M"'' de Lespinasse, et que j'avais donc tort de signaler avec tant d'insistance les réminiscences qui abondent dans Cabotins. — Eh ! oui, les plus vieilles histoires et les types les plus connus peuvent être repris, cela va sans dire; mais alors nous voulons que l'auteur les marque d'une empreinte un peu neuve. Hormis l'épisode de M^^ de Laversée et de Valdntine, ce dont M, Pailleron nous fait ressouvenir est par trop supérieur à ce qu'il nOus présente ; et c'est de cela que je me plains. La pièce porte près-
ir.O IMPRESSIONS DE THÉÂTRE
que partout, je ne sais comment, un air d'insinc»'rité, de truquage dans le « déjà vu » et, tranchons le mot, de vulgarité offensante parmi ses habiletés. Trop visiblement, l'auteur ne s'est préoccupé que de r « effet », et, souvent, de quel effet I sans nulle délicatesse sur les moyens. — Les rôles de Grigneux, de Pierre, de M'ne Cardevent, sont de pure rhétorique de théâtre, affreusement convenue. L'auteur n'a songé qu'à « passer la rampe », comme disent les malins. Pas une phrase qui nous donne la surprise et la subite émotion de nous sentir en face de créatures réellement et naïvement vivantes, et non plus de simples pupazzi du vieux guignol tragique ou farce. « Passer la rampe », leurs propos n'y ont pas grande ditRculté, car ils ne viennent pas de loin, — oh non ! — et n'ont donc pas un long chemin à faire. Rien, ici, qui rende le son d'une àmc — Quant aux « mots », l'auteur en a peut-être inventé quelques-uns de jolis ; mais vous ne sauriez croire ceux qu'il a osé ramasser. Voilà qui est plus horrible, à mes yeux, que tous les défauts de composition.
Malgré tout, et quoique les Cabotins ne vaillent pas la Souris, qui ne vala.it pas le Monde où Von s' ennuie, qui, peut-être, ne valait i>disV Age ingrat, la chose ne vous ennuiera point. Le public a ri ; il se peut même qu'il ait pleuré. En résumé, la soirée a été bonne pour M. Pailleron.
Elle a été excellente pour MM. Dumas et Alphonse Daudet.
Comédie française : les Romanesques, comédie en trois actes, en vers, de M. Edmond Rostand ; le Voile, pièce en un acte, en vers, de M. Georges Rodenbach ; le Bandeau de Psyché, comédie eu un acte, en vers, de M. Louis Marsolleau.
27 mai 1894
A la Comédie, excellente soirée pour la versification française, et pour la mélancolie, et pour la gaieté, et même pour la poésie.
C'est un bien beau vieux mur que le vieux mur qui sépare les jardins du bonhomme Bergamin et du bonhomme Pasquinot. Les lierres, vignes vierges, glycines et aristoloches le tapissent et le fleurissent ; il est plein de trous qui sont des nids ; et de vieux arbres se penchent au-dessus. Et sur sa crête viennent s'accouder tous les jours, d'un côté, Percinet, fils du digne Pasquinot, et, de l'autre, Sylvette, fille de l'excellent Bergamin. Ces gentils amoureux, qui s'habillent chez Watteau, sont crédules au
romanesque qui est, proprement, la poésie des jeunes filles, des adolescents et des grosses dames. Ils sont enchantés de se voir en cachette, de s'aimer malgré leurs parents, et de se dire : « Nous sommes comme Roméo et Juliette, et ton père est comme Montaigu, et le mien est comme Capulet ». Et Sylvette ajoute : « Comment réconcilier les deux vieillards ennemis, et les forcer de consentir a notre mariage ?... Bah ! c'est bien simple... Suppose, mon cher Percinet, que je sois enlevée par un pirati' ou par un grand seigneur ; car ces choses arrivent communément... Je crie, tu parais, tu disperses mes ravisseurs; et mon père, témoin de ton héroïsme, ne peut te refuser ma main. — Evidemment », dit Percinet.
Mais voici que s'approchent, chacun de son côté, les deux Gérontes. Prestement les petits amoureux, l'un à droite et l'autre à gauche, dégringolent de la crête hospitalière du vieux mur. Chacun des papas, avec de grandes imprécations contre le voisin, renvoie à la maison sa progéniture indocile. Et, quand ils sont bien sûrs d'être seuls, les deux bonshommes se hissent, à leur tour, et s'embrassent par-dessus la muraille complaisante en s' appelant : « Cher ami ! »
C'est que Pasquinot et Bergamin sont, en effet, les meilleurs amis du monde. Mais, désirant le mariage de leurs enfants et sachant les dégoûts ûiscornus de cet heureux âge pour les choses trop
unies et trop simples, ils ont jugé que le meilleur moyen de rendre amoureux Percinet de Sylvette et Sylvette de Percinet était de faire semblant d'être eux-mêmes brouillés à mort.
Il s'agit d'achever leur ouvrage, de faire en sorte que leur consentement au mariage de Roméo et de Juliette soit d'une suffisante vraisemblance. Pour cela, le bonhomme Pasquinot s'inspire des propos de Sylvette, surpris par lui tout à l'heure. Il commande au spadassin Straforel un enlèvement pour rire. Un très bel enlèvement, un enlèvement riche (car Straforel en a à tous les prix), un enlèvement de première classe, avec chaise à porteurs capitonnée, deux nègres, six estafiers masqués, — et clair de lune romantique. Tout se passe à souhait : Sylvette crie, Percinet accourt l'épée haute ; les ruffians s'évaporent ; Straforel tombe transpercé ; Sylvette se jette dans les bras de son sauveur ; le bonhomme Bergamin n'a pas le courage de l'en arracher; il dit au jeune héros :« Gardez-la », et tend la main à son vieil ennemi Pasquinot.
Vous croyez la pièce finie? Non, Monsieur, elle commence. A l'acte suivant, le mur mitoyen est abattu : les deux compères ont réahsé leur rêve, qui était de réunir leurs propriétés et de vivre ensemble. Et les deux petits fiancés coulent leurs heures dans une extase puérile. Sylvette est persuadée qu'il y avait au moins trente estafiers autour de la chaise à porteurs, et que Percinet les a mas-
IMP. TBÉMRE 8
254 IMPKESSIONS DE THÉÂTRE
sacrés tous les trente, et Percinet n'est pas très éloigné de le croire.
Mais, trop rapprochés maintenant par la vie commune, le bonhomme Pasquinot et le bonhomme Bergamin se découvrent réciproquement des défauts insupportables ; ils se disputent toute la journée, ils en viennent aux gros mots. Puis, ils sont agacés par la niaise béatitude des deux amoureux, et par leur ^ir de triomphe et de bravade. Et ils finissent par leur dire : « Vous êtes deux petits nigauds et nous nous sommes moqués de vous. A preuve, cette facture, d'ailleurs impayée, de Straforel ressuscité, où sont marqués le détail et le prix de l'enlèvement de Sylvette. » Patatras ! Quelle chute ! La désillusion de Sylvette et de Percinet les rend hargneux, presque méchants : ils enragent, elle, de lui avoir trouvé du prestige, et lui, de n'en avoir plus. Et, comme leurs dignes pères, ils échangent des mots désagréables.
Les voilà donc brouillés tous les quatre, jeunes et vieux, et tout est à recommencer. Percinet s'en est allé on ne sait où; les deux bonshommes sont rentrés chacun chez soi ; ils font rebâtir leur mur mitoyen. Mais le maçon qui fait l'ouvrage est un faux maçon. Ce n'est autre que le spadassin Straforel. Il n'a quun moyen de recouvrer sa facture, c'est de refaire le mariage manqué, et, pour cela, de guérir les deux enfants de leurs visions romanesques. Voyant donc Sylvette toujours rêveuse, et
qui appelle de « vraies » aventures, le faux maçon rejette sa longue blouse blanche, surgit en costume d'aventurier esptignol, épouvante la jeune fille d'un amour désordonné et farouche, et d'une perspective d'enlèvement pour de bon et de vie « hors la loi », traquée, sans le sou, avec pain dur et eau des torrents, à la Hernani, et pas même une chaumière ; non, une simple tente.
Ou, si vous préférez, — rien du tout, — les étoiles !
Du coup, Sylvette sent renaître dans son âme le goût du pot-au-feu.
Et, à ce moment, Percinet rentre au logis, fort éclopé. Il a voulu tàter, lui aussi, du « vrai » romanesque. Il s'en est allé, je crois, à Paris, et cette existence « poétique » dont il rêvait a consisté pour lui à se griser, à perdre son argent au jeu ou chez les mauvaises femmes et, finalement, à mendier sur les routes et à crever de faim. Et alors Sylvette et Percinet connaissent qu'ils ont été bien sots, que ce qu'ils prenaient pour poésie n'était que billevesées, inventions médiocres et mensonges de théâtre ; qu'au surplus ils ne savaient pas aimer, puisqu'ils ne se voyaient amants que sous certains costumes et dans certains rôles plus usés et d'une banalité plus cruelle que les chansons des orgues de Barbarie ; qu'il n'y a rien de commun, ou pas grand'chose, entre la poésie et le romanesque, celui-ci n'étant qu'un arrangement convenu, et niais, et
menteur de la réalité, et la poésie étant la vérité ellemême profondément sentie, et qu'enfin l'amour peut être délicieux et sublime dans les conditions de vie extérieure les plus ordinaires et les plus modestes. Ils conçoivent tout cela, nos deux petits amoureux en pâte tendre, et ils se pardonnent, et ils se rembrassent, et ils réconcilient du même coup leurs dignes pères, lesquels, depuis qu'ils ne se voyaient plus, éprouvaient l'impérieux besoin de se revoir...
Straforel sera payé, et le vieux mur ne sera pas rebâti.
Je ne vous dis pas que l'idée de cette comédie soit neuve de tout point ; mais l'exécution en a paru supérieure. C'est très brillant, tout pétillant d'esprit et, par endroit, tout éclatant d'une gaieté large et aisée. On vous prie de ne point confondre cela avec la petite chose jolie, mais grêle, qu'est le traditionnel bijou odéonien. Il y a, déjà, dans les Romanesques, de la maîtrise. L'alliance y est naturelle et heureuse du comique et du lyrisme.
Autant que j'en puis juger à la simple audition, la versification est remarquable de souplesse et d'adresse, avec tout plein de consonances impn vues et amusantes et de jeux de rythme drôlement expressifs, mais sans vaines mièvreries livresques. Cela fait songer, on l'a dit, à Regnard, à Musset {A quoi rêvent les jeunes filles) et à Théodore de Banville ; mais cela fait surtout songer, au bout du
compte, que l'auteur est un habile homme qui s'inspire avec indépendance des maîtres du rire et de la rime et qui sait nous donner à la fois, — chose devenue rare chez nous, où la beauté semble la sœur de plus en plus inséparable de la tristesse, — une impression de franche gaieté et de grâce plastique.
Et à présent que nous avons ri, goûtons la douceur, au moins égale, d'être tristes, puisque, de nos langueurs, et de nos désirs insatisfaits, et du gonflement oppressé de nos poitrines, et de nos larmes mêmes, l'art nous fait des voluptés.
M. Georges Rodenbach, Flamand mélancolique et subtil, a su se faire, dans la poésie contemporaine, un coin qui est bien à lui. 11 est l'homme unius urbis, l'envoûté d'une ville. Il est le poète de Bruges la Morte, de ses vieilles maisons aux pignons dentelés, de ses canaux plats, de ses ciels humides, où s'égrènent d'éternels carillons, de ses béguinages, où des femmes blanches travaillent à des ouvrages blancs ; il est le poète des cloches, des cierges et des voiles de lin ; le poète des vieilles chambres, des vieux meubles et des vieux miroirs ; le poète de la pluie, de l'ennui doux, du silence, du blanc et du gris.
Tout cela apparaissait déjà dans un de ses pre-
miers volumes : la Jeunesse blanche. Je n'ai pas les autres sous la main : je les ai sans doute laissés là-bas, à la campagne ; car c'est surtout à la campagne que je lis des vers. Mais vous trouverez dans la Jeunesse blanche la plupart des thèmes repris, avec plus de maîtrise et aussi avec une plus morbide sensibilité et plus d'effort pour exprimer l'inexprimable, dans ce doux livre chlorotique : le Règne du silence, où les vers font comme un bruit de pas feutrés daus une chambre de malade...
C'est d'abord la vie des vieilles chambres tout imprégnées de passé :
Rien n'a changé ; les glaces seules Sont tristes d'avoir recueilli Le visage un peu plus vieilli Des mélancoliques aïeules.
Le poète se souvient de ses couchers d'enfant:
... Et les lits qui flottaient rfans ces lumières d'ambre Semblaient de grands bateaux sur un fleuve qui dort...
Ces a lumières d'ambre », ne sont-ce pas celles de Rembrandt? — Puis, c'est la vie des vieux canaux :
Oh ! les vieux quais dormant dans le soir solennel, Sentant passer soudain sur leurs faces de pierre. Les baisers et l'adieu glacé de la rivière. Qui s'en va tout là-bas vers les ponts en tunnel.
Et la vie des vieux réverbères :
Et ces fanaux semblaient remplis de sang qui brûle.
Et la vie de l'eau, de la pluie, des flaques, du brouillard. Oh ! l'admirable paysage dans la bruine, par un soir d'automne :
Dans l'air s'éparpillait l'humide éclaboussure D'un jet d'eau qui laissait, sous le grand ciel blafard , S'égoutter son sang pâle à travers le brouillard, Comme si l'ombre blanche avait une blessure.
El la vie des cloches, jetant les sons à la volée, tantôt comme des fleurs, tantôt comme des feuilles mortes, tantôt comme des poignées de terre pesante :
Les chants du carillon, tombant du befiEroi fier, S'eiïeuillaient dans le vent comme des fleurs de fer.
Et voici que soudain les cloches agitées Ebranlent le beffroi debout dans son orgueil. Et leurs sons, lourds d'airain, sur la ville au cercueil Descendent lentement comme des pelletées.
M. Georges Rodenbach est le poète qui s'est appliqué à saisir et à fixer le plus de « correspondances » entre les sensations de l'ouïe et celles de la vue et à prêter aux choses, surtout aux humbles et aux vieilles choses, la vie la plus minutieusement humaine (cela va communément chez lui jusqu'à une sorte d'hallucination, un peu laborieuse). Très peu d'hommes enfin ont eu au même degré que lui le don précieux de s'amuser à être triste. Il est donc éminemment poète, si de percevoir une âme dans les objets matériels, et la vie dans la
mortj et le passé dans le présent, cela est une grande part de la poésie, est presque la poésie même. Il procède directement de Baudelaire ; mais c'est un baudelairien chaste et sans perversité ; il n'a emprunté au poète des Fleurs du mal que sa piété, — et l'art d'établir des échanges entre les divers ordres de sensations. Seulement il y raffine à l'excès ; il lui arrive, dans le Règne du silence, de prêter tout de même un peu trop d'humanité à ce qui n'en a que par métaphore et, vraiment, de trop entendre avec ses yeux, de trop voir avec ses oreilles, et de glisser à un terrible gongorisme sensitif. Et puis, on voudrait parfois le voir quitter Bruges et pousser du moins jusqu'à Matines,
Je ne puis aujourd'hui que jeter ces indications à la hâte. Parlons du Voile. Je ne sais pas bien si le Voile est « du théâtre », mais je suis sûr que ces*^ de la poésie.
De la poésie silencieuse. Non seulement par le décor, par les costumes, et par les cloches qu'on entend tinter de moment en moment, mais par la couleur et le son de ses vers, M. Georges Rodenbach a su créer autour de son drame une atmosphère pieuse, recueillie et blanche. Nous en sommes, peu à peu, tout enveloppés. Et, dès lors, nous n'avons point de peine à comprendre la disposition d'âme du maître de ce calme logis, le méditatif Jean, qui, ayant fait venir une béguine pour soigner sa vieille tante malade, et vivant depuis des semaines auprès
de cette jeune et douce et jolie sœur Gudule, a conçu pour elle, — ou plutôt pour ce qu'il ignore d'elle et pour l'idée qu'il s'en forme et qu'elle lui en suggère, bref, pour le mystère qui est en elle, — un je ne sais quel sentiment qui est peut-être de l'amour, un amour où il y a du respect, de la tendresse et de la curiosité, mais beaucoup plus de rêve que de désir.
Cependant, la curiosité de Jean se précise. Le voile de la sœur ne laisse exactement voir que son visage couleur d'hostie. Mais ses cheveux, de quelle couleur sont-ils ? Jean ne peut plus vivre sans . connaître la couleur de ses cheveux. Blonds pâles ? blonds fauves ? blonds cendrés ? noirs ou roux ? Après une conversation où il lui laisse entendre, en paroles nuancées, qu'il a pour elle une amitié très vive (et l'on ne sait si elle comprend, ni jusqu'où; si elle en est émue, ni de quelle façon), il a le courage de lui demander à elle-même quelle est la nuance de la mystérieuse chevelure... Et la béguine, comprenant sans comprendre, répond : « Je ne sais pas ; car, quand je me vêts, c'est avant le jour ; et quand je me dévêts, c'est au crépuscule ». Et, comme il insiste, la servante de Dieu se défend et se retranche en quelques mots tranquilles et froids qui semblent dresser entre elle et lui une grille serrée doublée d'un volet sûr.
Mais la tante est au plus mal. Et, la tante morte, sœur Gudule doit quitter la maison. Si Jean l'é-
pousait ? Pourquoi pas? Les béguines ne font point de vœux perpétuels. Il saurait alors de quelle couleur ils sont.
Tout à coup, on vient l'avertir que la tante est trépassée ; et, au même instant, paraît la sœur, qui, réveillée par la servante, n'a pas eu le temps de remettre son béguin ni sa cornette. En voyant ses cheveux, Jean s'écrie : « Ce n'est plus elle ! » Il ne l'aime plus : car, ce qu'il aimait, c'était le mystère de ses cheveux. Il ne songe plus qu'à sa vieille tante morte, et laisse partir la sœur Gudule sur un froid adieu. Et le cœur de Jean, et les choses autour de lui, retombent dans un silence que rythment, par intervalles, les lourdes cloches de la paroisse voisine. . .
Les vers sont beaux, contournés et malaisés quelquefois, presque toujours pénétrants, tout chargés de sens, et d'un sens rare, en même temps pittoresques et infiniment mélancoliques. L'effet a été grand. Bien que le Voile soit assurément de la poésie, il se pourrait que ce fut aussi a du théâtre ».
Je ne puis plus donner que quelques lignes au Bandeau de Psyché, de M. Louis Marsolleau, et vraiment cela est injuste. — La petite Psyché voudrait bien le voir enfin, cet Eros, dont elle reçoit les visites nocturnes, et dont les discours la chatouillent si doucement. Et c'est pouquoi elle ùte le bandeau bienfaisant que le prudent Eros lui avait attaché sur les yeux. Et alors elle constate