‹ Impressions de théatre (volume 5)Chapitre 7 sur 14 · TIBÈRE A CAPRÉE · texte numérisé non relu

TIBÈRE A CAPRÉE

le besoin irrésistible de nommer ou de se décrire les uns aux autres les objets de l'usage le plus familier, et des choses auxquelles personne ne fait jamais plus attention dans la vie réelle : tels les petits enfants, lorsqu'ils commencent à parler, prennent plaisir à nommer par leurs noms, avec émerveillement, les ustensiles dont ils se servent, et tout ce que rencontrent, autour d'eux, leurs yeux encore frais. Oui, on dirait parfois que les personnages du drame romantique ont des sensations d'enfants de trois ans, et qu'ils découvrent, stupéfaits et charmés, la civilisation où ils vivent. Et la conclusion, c'est que, à cet égard comme à beaucoup d'autres, la tragédie classique, en s'abstenant presque totalement de cette fameuse couleur locale, est beaucoup plus près de la vérité. C'est une joie de ne trouver, dans Britannicus, ni laticlave, ni rheda^ ni lectisiernium., ni- murènes, ni escargots de Phlionte, ni coquillages du lac Lucrin, ni l'inévitable plat de langues de rossignols... Et je n'y regrette point davantage le christianisme ni la Gaule.

Le drame de M. Ferdinand Dugué n'en a pas moins, comme j'ai dit, de belles parties. Tibère et surtout Cahgula, sont nettement et vigoureusement dessinés, ont un puissant relief de théâtre. Je ne ferai à la figure délibère qu'un seul reproche: c'est d'être un peu croquemjtaine. Il n'est pas assez distinct des autres méchants Césars. Ce monstre soupçonneux, cruel et farceur, s'appelle Tibère: maistl

pourrait pros pie aussi bien s'appeler Domitien ou Néron.

Il est fâcheux que nous n'ayons, sur les proniici s Césars, d'autres témoignages que celui de Tacil<', un ennemi implacable, — et un poète, — et celui de Suétone, un portier sans discernement. Ils sont là une demi-douzaine d'empereurs qui nous apparaissent comme des êtres d'une méchanceté vraiment surhumaine. Je pense qu'il en faut rabattre (I que, en réalité, leur qualité d'âme fut sensiblement approchante tantôt de celle d'un Louis XI, tantôt df celle d'un Henri III ou d'un Charles IX, ce qui e>l déjà bien joli dans le monstrueux.

Mais si je reproche au Tibère de M. Dugué une atrocité par trop monotone et tendue (car enfin Tibère fut autre chose qu'un roi Gléglé), je n'ai rien à redire à son Caligula. L'hypocrisie de ce jeune ^ scélérat est admirable, devient une chose artisti- ^ quement belle. Sentant que Tibère hait en lui son } héritier, il feint d'être un bon jeune homme très q frivole, un peu idiot, et d'adorer son oncle. Pas un oubli, pas une distraction dans ce rôle En vain l'oncle, qui sait bien que ce n'est qu'un rôle, s'ingénie n , trouver le neveu en défaut. La lutte est du plus vif intérêt. Dans une scène dont la conduite est singulièrement habile et qui, écrite seulement par Viclor Hugo, serait admirable, le vieil empereur dit à son neveu (je résume, bien entendu, ses discours) : « Mon ami, connais-tu bien ma vie ? Ce n'est point Pison

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OU Séjan, comme on la cru, c'est moi qui ai fait tuer trois de tes frères ; c'est donc par moi que ta mère est morte de désespoir... » Et, à chaque aveu, il épie le visage et l'attitude de Caligula, il guette un frisson de douleur ou un mouvement de révolte; mais le subtil adolescent ne bronche pas. Tibère va jusqu'à lui faire honte de son insensibilité : « C'est mal de ne pas regretter sa mère. — Je l'ai regrettée, dit Caligula, mais je me suis dit qu'elle m'eût prouvé plus d'amour en supportant la vie. .. et d'ailleurs ne serais-je pas ingrat de me plaindre, quand c'est vous qui remplacez toute ma famille? — Enfin, dit l'oncle, je n'ai plus d'autre héritier que toi. — Qu'en voulez-vous conclure ? dit le neveu. — J'en conclus que tu dois mourir aussi, car tu me hais et tu conspires contre moi. » Alors Caligula : cf Je suis prêt ». Un esclave entre avec une épée. « Frappe, Narsès, dit le doux jeune homme, frappe au cœur ! Il n'y en ajamais eu de plus dévoué, de plus loyal!... J'atteste les dieux que je n'ai pas une faute, pas même une mauvaise pensée à me reprocher contre Tibère ; la seule grâce que je leur demande, c'est de confondre un jour la calomnie et d'éclairer mon bienfaiteur sur ce pauvre petit Caïus qui l'a tant aimé ! »

La scène est amusante. Son seul défaut est même d'être amusante quand elle voudrait être terrible. Le jeu de Tibère est trop visible : un enfant ne s'y laisserait pas prendre II fait à Caligula la partie trop belle. Dès lors, l'épreuve ne signifie plus rien,

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et ce profond Tibère est un peu nigaud de ne pas s'en apercevoir. Tout cela, c'est, si je puis dire, dr l'humanité de rampe et de la psychologie au blancgras.

Mais c'est très bien fait.

Et maintenant, pour en revenir à M. Stanislas Rzéwuski, s'il n'a mis, lui, dans son drame, ni Gaule, ni christianisme, ni « couleur locale », j'en conclurai que ce Slave charmant est un individu tout à fait extraordinaire. Nous verrons bien ce soir.

... J'en viens. Il n'y a pas de Gaulois dans Tibère à Caprée. Il y a des chrétiens, et du christianisme à foison. Il y a de la « couleur locale », — sans excès. Surtout il y a un grand effort, très noble, très méritoire et, finalement, heureux, pour nous peindre un Tibère plausible, pour nous montrer que Tibère fut un homme, un très intelligent et très méchant et très triste vieil homme, mais non point un ogre, un monstre uniforme et sommaire.

Le drame, très touffu, n'est pas facile à résumer. Simplifions d'abord et expédions vite les premiers tableaux. Tibère est à Caprée. A Rome, son favori Séjan conspire. Ce Séjan est un ambitieux, gêné par son cœur et par quelque reste de préjugés. Il a publiquement pour maîtresse Livie, la nièce de l'empereur. Couple tragique et torturé. Pour être à Livie, Séjan a chassé sa femme, Lucienne. Pour être ù Séjan, Livie a empoisonné son mari, Drusus, le fils de Tibère. Mais elle soupçonne son amant d'aimer

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encore Lucienne et de la revoir secrètement, et c'est pourquoi, dans un accès de jalousie folle, elle va ellemême à Caprée dénoncer la conspiration.

Ah ! qu'il sennuie dans sa Caprée délicieuse aux douze palais, le vieux César ! M. Rzéwuski a fait de lui un nihiliste hypocondre qu'une hideuse expérience et le parfait mépris de l'humanité, joints au vertige de la toute-puissance, et aussi à une satiété affreuse qui n'exclut ni la peur de la mort ni la terreur de perdre ce dont il est pourtant assouvi, ont rendu en partie monstrueux. Mais enfin il a aimé sa première femme Agrippine, qu'Auguste Ta contraint jadis à répudier, et il garde la plaie de cet amour. Il a aimé son fils Drusus. Et il aime Séjan,

Lorsque Caligula lui dit: « Séjan conspire », Tibère ne le croit pas. Lorsque Livie le lui répète, il ne la croit pas davantage. Mais elle donne des détails ; puis, pour mieux perdre celui qu'elle a adoré et qu'elle hait à présent, elle ajoute : « C'est moi, César, qui ai empoisonné votre fils Drusus; Séjan le savait, Séjan fut mon complice. » Le vieillard pousse un cri de douleur ; c'est le père, c'est l'ami trahi, autant peut-être que le tyran menacé, qui va se montrer implacable, — oh ! atrocement.

Et c'est d'abord, à Rome, la séance du Sénat, la lecture imprévue de la verbosa et grandis epistola, et le retournement subit et furieux des patriciens et de la plèbe. {Fausiine nous avait appris déjà que M. Rzéwuski sait faire parler et mouvoir les foules

et qu'il en connaît l'âme mobile, aveugle et violente.) Séjan a donc été livré à la multitude, avec recommandation de l'écharper soigneusement, mais défense de lui donner le coup mortel. Tout sanglant, se tenant à peine, le malheureux est amené devant Tibère. L'empereur lui dit : « Je te confierai à des bourreaux adroits qui te feront très lentement mourir. Mais auparavant je torturerai ton âme. Je posséderai, en ta présence, ta maîtresse Livie, que tu adores toujours, je le sais. Puis je ferai mettre à mort ta chère fille Stella. Ne m'objecte point qu'elle " est vestale et que, ainsi, je commettrai un sacrilège ; . car j'aurai soin, auparavant, de la faire violer parle bourreau. » Alors Séjan, dont l'orgueil jusque-là n'avait point fléchi, s'effondre en supplications désespérées. 11 crie aux prétoriens qui le gardent ; « Vous avez été mes amis. J'ai été bon pour vous. De grâce I . tuez-moi tout de suite ! » Et, pris de pitié, l'un des \ soldats le frappe de son glaive. Tibère écume ; il ' promet au généreux meurtrier des supplices inouis... Pais il regarde le cadavre de Séjan... Et il pleure, se souvenant de l'avoir aimé, et il fait grâce au bon soldat.

11 était temps ; car, vraiment, nous avions notre ration d'horrible.

Cependant Livie a pu échapper aux gardes et se jeter dans la mer du haut de la terrasse. L'empereur a laissé aller lapetiteStella. Elle a été recueillie par des chrétiens, en mémoire de sa mère Lucienne,

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