TIBÈRE A CARRÉE
qui était chrétienne aussi (je crois que j'ai oublié de vous le dire). Mais, depuis l'effroyable jour, la pauvre enfant est folle, et ne parle plus.
Un personnage mystérieux, qu'on appelle « l'Apôtre », rend à Stella la raison et la parole à la fois par l'imposition des mains. Et l'Apôtre dit à la vierge : « Va, ma fille, auprès de l'empereur mourant, et porte-lui la bonne nouvelle. Qui sait s'il ne t'entendra point ? »
Or, Tibère se meurt, en effet, dans d'atroces souffrances, guetté par son bon neveu Caligula Trasyllus, son médecin et philosophe familier, a la curiosité d'introduire auprès du vieillard cette petite vierge étrange qui sait, affirme-t-elle, des paroles de salut et des baumes guérisseurs. Et Stella explique à Tibère, naïvement et ardemment, la religion du Christ rédempteur. M. Rzéwuski a bien senti que Tibère ne pouvait pas, ne devait pas comprendre ; qu'il n'y avait aucun point de contact entre son âme compliquée, pourrie et sombre^ et l'àme simple et pure de la petite chrétienne, et que, si le Christ récent put être révélé à de grands pécheurs, il ne put l'être qu'à des pécheurs qui avaient conservé, jusque dans leurs fautes, ou de la simplicité, ou de la pureté, ou de la bonté. Le César moribond 0 a des oreilles pour ne pas entendre «. Il accueille Stella comme il recevrait un alchimiste possesseur de remèdes secrets. C'est entre lui et la jeune fille le même malentendu, mais plus profond encore,
qu'entre Louis XI et saint François de Paule dans le drame de Casimir Delavigne. Toutefois, Tibère subit l'influence apaisante de l'énigmalique et douce prédication de Stella ; ses souffrances se calment; peu à peu, il s'endort, pendant que l'enfant prie, agenouillée à son côté...
Or, son médecin nous a dit que, s'il dormait seulement une heure, peut-être vivrait-il encore un peu. Et c'est pourquoi Caligula, qui veille, poignarde Stella, puis se met à étrangler son bon oncle. Le vieillard résiste, retrouve des forces au dernier moment, étreint à son tour le jeune homme et l'épouvante par ses yeux de spectre et par la foideur funèbre de sa peau : « Va, misérable, il y a longtemps que je te vois venir... Oui, tu seras César, et je m'en réjouis, car, si je te hais, je hais encore plus les hommes, et je suis charmé de leur laisser un maître qui me fera regretter... Mais tu seras malheureux, parce que tu es lâche... et tu mourras... à trente ans... oui... à trente ans... » Et le vieux César expire dans un spasme, en désespéré narquois.
Que vous dirai-je ? Il y a, dans ce Tibère à Caprée, un très beau drame, — mais trop de choses autour. Les premiers tableaux sont chargés d'épisodes inutiles, et qui ne sont pas tous clairs comme eau de roche; le drame finit au cinquième tableau, et les deux derniers forment, non point un dénouement, mais un épilogue dont l'idée philosophique (il doit