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ditions, tout en protestant de l'innocence de M""" d'Arnheim. Le mari n'en croit rien. Avec un très beau calme il fait passer Gerfaut par son propre appartement, pour que personne ne puisse le voir, — et enfin, resté seul, le bon hercule éclate en sanglots.
Il m'a paru qu'il y avait, dans cette série de scènes, de la vigueur et un beau mouvement dramatique.
Il faudrait que vous n'eussiez pas la moindre notion des habitudes du drame contemporain pour ne pas deviner que cette aventure a retourné Suzanne comme un gant, et qu'elle s'est mise tout de suite à aimer son mari. Un incident achève de ruiner dans son estime le malheureux descripteur des âmes féminines. Gerfaut raconte à son ami Mertens les événements de la nuit, et le mouvement de Suzanne, et comme cela l'a « empoigné », et comme ce mouvement était « curieux », et comme c'était « fait ». Il conte cela en observateur et en artiste, en homme accoutumé à se dédoubler, même aux heures les plus pathétiques. M™® d'Arnheim surprend cette conversation et traite Gerfaut de misérable. Quoi! tandis qu'elle se traînait àgenoux, ce monsieur prenait des notes? Ah! comme elle aime maintenant son centaure illettré de mari! Mais quelle angoisse! Car elle sait ce qui va se passer entre les deux hommes, et a entendu Gerfaut dire à Mertens qu'il était parfaitement décidé à se défendre, ne fût-ce que pour délivrer cette pauvre petite femme. Le curé du village vient redoubler l'angoisse de Suzanne enluiapportant, sans y rien comprendre, les adieux auticipés de son
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mari... Quelqu'un entre. Dieu soit loué! C'est M. d'Arnheim. Gerfaut a reçu une balle dans la tête. C'est bien fait pour cet homme de lettres; cela lui apprendra à laire des expériences pour ses romans psychologiques !
La pièce de M. Emile Moreau est fort intéressante. C'est justement pour cela, que je dirai librement ce qui m'y a déplu.
Elle est un peu trop touffue, trop encombrée de détails inutiles. Vous y trouverez une marquise mûre et précieuse et une fillette d'allure garçonnière, échappées l'une et l'autre du Momie ou Von s'ennuie, et qui ne servent vraiment pas à grand'chose. Puis on s'aperçoit un peu trop, bien que M. Emile Moreau se soit mis à l'aise avec Charles de Bernard, que la pièce est tirée d'un roman d'il y a quarante ans. L'auteur a eu beau s'appliquer à changer le « milieu », à rajeunir le langage et l'allure de ses personnages, et emprunter à M. Paul Ferrier ses faciles plaisanteries sur la politique, son drame a gardé je ne sais quel relent de 1840. Sa Suzanne est restée une incomprise beaucoup plus qu'une névropathe. Son Gerfaut n'est point tout ' à fait un écrivain d'aujourd'hui. Il lâche sur l'idéal, et Suzanne répète après lui, en se pâmant, des phrases que nous ne prononcerions plus aujourd'hui. Nous pourrions dire les mêmes choses, mais avec un autre tour.
Avec tout cela, il y a dans Gerfaut une scène qui, je crois, est neuve au théâtre: c'est celle où l'homme de lettres raco.ite à son ami son entrevue nocturne
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avec M™'' d'Arnheim. M. Emile Moreau a voulu nous rendre sensible ce phénomène moral par lequel l'écrivain se détache de ses propres sentiments pour les observer et les définir, et, au fort même de la passion, se regarde et regarde les autres. Ne vous semble-t-il pas qu'il y a dans cette courte scène l'idée d'un drame beaucoup plus original que celui qu'on nous a donné? M. Emile Moreau pouvait, dans une pièce qui n'aurait eu presque rien de commun avec le roman de Charles de Bernard, s'attacher uniquement à nous montrer ce que l'habitude de ce dédoublement, transportée involontairement par l'écrivain jusque dans les choses de la passion, peut avoir de cruel et de funeste, à quelle impuissance, à quelle stérilité de cœur elle peut le réduire, et comme elle peut tromper et faire souffrir les autres. Par malheur, l'intention d'essayer une étude de ce genre n'apparaît que dans cette scène du dernier acte, à l'improviste. Jusque-là Gerfaut n'est qu'un séducteur quelconque et qui pourrait tout aussi bien excercer une autre profession que celle de romancier. Durant les trois premiers actes, il n'a pas eu beaucoup plus l'air de se dédoubler que l'honnête notaire Travertin, qui ne se dédouble pas da tout. Et, quand l'auteur se décide enfin, — trop tard, — à nous révéler le « cas » de l'infortuné Gerfaut, il me paraît qu'il s'y prend avec quelque gaucherie. Ce récit détaillé, avec commentaires, que le romancier s'en vient faire à son ami, cela est bien singulier de la part d'un aussi galant
homme (car Gerfaut en est un). C'est un peu trop commode aussi de faire écouter toute la conversation par M™'^ d'Arnheim. Il fallait trouver autre chose : que, par exemple, Gerfaut se trahît dans quelque manuscrit qui tomberait sous les yeux de Suzanne. Nous avions encore la ressource du monologue. Je vous donne ces idées pour ce qu'elles valent. Et il se peut, d'ailleurs, que le phénomène moral en question se prête mal, ou pas du tout, aux moyens particuliers d'expression dont dispose le théâtre.
Ce qui est certain, c'est que la figure de Gerfaut reste un peu obscure et équivoque. J'ai dit que c'était un fort galant homme. Il l'est d'un bout à l'autre de la pièce. Joignez qu'il est brave : il y a bien quelque crânerie dans le détachement et dans le sang-froid avec lesquels il se livre à son exercice favori d'analyse et d'observation, une heure avant le terrible duel. Eh bien ! tout cela, on ne s'en aperçoit qu'après coup, à la réflexion. Je crois bien que, au fond, M. Emile Moreau ne s'en aperçoit pas lui-même. J'ai cette impression que, à ses yeux, Gerfaut est un personnage essentiellement antipathique. Rappelez-vous les railleries dont il l'accable au premier acte. Soit dit en passant, quelques-unes de ces railleries m'ont franchement déplu. Elles contenaient certaines allusions si claires, que tout le monde avait sur les lèvres le nom d'un jeune romancier connu et très aimé, je ne dis pas seulement des femmes, et je trouvais dans ces épigrammes quelque chose d'injuste et de grossier, et
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surtout je souffrais de voir livrer ainsi au rire épais de la foule des œuvres qui ne s'adressent point à elle. Je peux bien, si l'on m'en presse, reconnaître les affectations et les défauts de tel écrivain qui m'est cher; mais ces défauts, je ne veux plus les voir et je les nie du moment que les badauds s'en égayent. Pour revenir à Gerfaut, non seulement on nous le rend ridicule, mais on nous le présente comme un monstre. Visiblement, M. Emile Moreau (changeant du tout au tout le dénouement de Charles de Bernard) supprime Gerfaut avec allégresse, comme M. Dumas supprimerait un simple vibrion.
Eh bien ! je le confesse avec ingénuité, Gerfaut, non pas tel que M. Moreau nous le montre dans les premiers actes, mais tel que je l'entrevois au dernier, ne m'est point si fort antipathique. D'ailleurs, je ne crois, ni que le mal de Gerfaut soit partici.lier aux hommes de lettres, ni que tous en soient atteints, ni que ces habitudes d'observation perpétuelle, là où elles se rencontrent, soient incompatibles avec la sincérité de la passion. Il n'est point nécessaire, d'abord, de tenir une plume ni d'écrire des romans pour avoir cette manie de se regarder agir et vivre. Et, par exemple, la pensc3 du salut et le souci de la perfection morale chez les personnes pieuses, et, chez les politiques, l'ambition et le désir de mener les hommes, peuvent fort bien produire les mêmes effets que la préoccupation littéraire chez les écrivains. Et, d'autre part, les écrivains et les artistes sont peut-être la classe
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d'hommes où l'on trouverait le plus de ces belles amours, de ces grandes passions où l'on s'abandonne tout entier et où l'on ne songe guère à prendre des notes. Je ne parle pas seulement des poètes, dont plusieurs ont été des amoureux très naïfs et très fous; mais prenez le plus impitoyable des dramaturges, le plus naturaliste des romanciers : si vous connaissiez leur vie, si vous pouviez y voir jusqu'au fond, qui sait quelles découvertes vous y feriez ! Il y a plus : on peut aimer éperdument sans jamais perdre complètement la tête. On fait alors exactement les mêmes folies ou les mêmes sottises qu'un illettré ou qu'un irréfléchi; on sait qu'on les fait, voilà tout. Et l'on peut adorer une femme tout en observant ses attitudes, et se noyer dans ses yeux tout en y poursuivant l'ombre de ses pensées secrètes. Que font les personnages de Racine, sinon de se perdre, d'aller droit à la démence et à la mort tout en s'analysant, eux et les autres, avec le plus grand soin?
Remarquez que ce sont justement les hommes de lettres qui ont inventé et défini cette maladie de l'observation quand même, qui, disent -ils, tue l'amour, dessèche le cœur, le rend incapable de toute belle et naïve passion. Et on les a pris au mot, les imjirudents! Eh bien! non, ils se sont calomniés. Ce qu'ils disent là n'est pas vrai^ ou du moins ne l'est pas toujours. Que dis-je? l'esprit critique, l'habitude de l'observation et du dédoublement de soi, loin d'étouffer la passion, peut la rendre à la fois plus délicate, plus
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caressante et plus ardente. L'artiste, qui, un beau matin, se trouve pris d'un grand amour (pourquoi pas?), sait bien tout ce qu'on dit de l'incompalibililé de son métier avec la naïveté du sentiment. Et, alors, il s'abandonne d'autant plus furieusement à sa passion, il s'applique à s'y perdre, voulant, lui aussi, vivre, jouir et souffrir tout comme ceux qui n'observent pas. Et, si la vision persistante de ce qu'il y a toujours d'un peu ridicule dans la comédie do l'amour, si la perfection nette de ce qui se passe en vous et dans l'âme de la femme aimée, est parfois mortelle à l'amour, il arrive aussi qu'en voyant plus clair on découvre plus de motifs d'aimer, qu'on pardonne aux imperfections et aux faiblesses et que même on les adore parce qu'on s'en veut de les avoir découvertes. Et l'on sait mieux aussi ce qui plaît à la femme et de quelle façon elle veut être aimée; on devine, dans chaque circonstance, quels sentiments elle désire qu'on ait, et bientôt on les éprouve réellement. On l'aime pour toute la peine qu'on prend afin de l'aimer mieux. On l'aime avec plus de clairvoyance, de tendresse, de pitié, de mélancolie. Mais aime-t-on moins pour cela? Un artiste, un romancier, un dilettante, peut très bien être un admirable amant, et même un amant parfaitement déraisonnable. Je ne vois point que l'intensité de nos sentiments soit forcément diminuée par cette idée que la vie n'est qu'un tissu de phénomènes et un spectacle...
Malgré cela, le cas de Gerfaut reste peut-être plus fréquent. Aussi je ne reproche point à M. Emile Moreau de s'y être arrêté, mais de ne Tavoir point exposé avec assez de clarté et de décision.
VILLIERS Dl^: j;iSLE-ADAM
'ïnÉA.'V[iE-]A[iLiiL: L'Écasion, pif-ce on 1 urlc, de M. Villiors
de l'Isl<;-Adam.
17 octobre d887.
La Inllre fl'inviln!ion porfail. : 'Î7, passage de l'l'>ly- Sf'îO-des-Bcaux-Arls, place J'i.Lçallc. Donc vous auriez pu voir, mardi dernier, vers huit heures et demie du soir, des ornl)res se faufiler à traveis Jes baraques de la foire de Montmartre, et tourner anxieusement, parmi les flaques d'eau du pavé, autour de la place Pii^alle, interrogeant du binocle les pia(pjes des coins de rues. Pas de passage, pas de théAtre. Nous finissons par recourir aux lumières d'un marchand de vin et nous nous engageons dans une ruelle escarpée et torlueuse, sobrement éclairée. Une file de fiacres y monfnit lentement. Nous les suivons. De chaque côté, de vagues masures et des murailles souillées; tout au bout, un vague escalier. Nous avions l'air de bons Mages en paletot à la recherche d'une Crèche cachée et glorieuse. Est-ce la crèche où renaîtra le Drame, ce vieillard décrépit et radoteur
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La scène figure un salon bourgeois. Entre uu homme en casaque rouge et bonnet vert, tenant une lanterne sourde, puis un petit vieux; tous deux sont sinistres. Le premier est le forçat Pugnol, qui vient de s'échapper du bagne de Toulon; l'autre, un bate- Her du port, le petit père Mathieu. Le vieux explique à son compagnon qu'il y a un beau coup à faire. Tout à l'heure, deux jeunes gens, qui se sont mariés le matin, vont rentrer dans cette maison isolée; le marié a reçu, le jour même, la dot de sa femme : quarante mille francs dans un portefeuille. 11 s'agit de se cacher, d'écouter leur conversation pour savoir où est l'argent, puis de tomber sur eux, et de les expé- * dier de ce terrible coup de pouce dont Pugnol a le secret. Ce sera facile : car tantôt, pendant le repas de noces, le petit père Mathieu a versé dans leur verre quelques gouttes de narcotique; les deux tourtereaux ne tarderont donc pas à s'endormir d'un profond sommeil. Pugnol reçoit ces instructions d'un air farouche, avec des grognements de fauve. Il a déjà tué trois hommes pour s'évader; ça l'ennuie de tuer encore. Enfin, puisqu'il le faut! Le petit père Mathieu l'encourage, puis s'en va, ne voulant pas se compromettre.
Voilà Pugnol resté seul. Il est de plus en plus farouche; il émet quelques phrases atroces sur les bourgeois. Quelqu'un entre; c'est la mère Yvonne, la vieille servante. Elle vient préparer la cham-
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bre des deux petits chéris. Pugnol se cache sous une table. Elle traverse le salon, ouvre une porte; Pugnol se jette sur elle , l'étrangle , roule un canapé devant la porte, et s'elTondre en grognant : « Amen ! »
Mais d'autres pas s'approchent; il se cache derrière le rideau de la fenêtre. Cette fois, ce sont les jeunes mariés. Une apparition exquise et lumineuse : lui, vingt ans; elle, dix-sept; lui, en habit bleu à boutons de métal, toupet blond, courts favoris, haute cravate; elle, en robe de mousseline avec des manches à gigot; roses tous deux, et si jeunes! et si gentils! Un adorable Tony Johannot.
Les amoureux se mettent à causer comme des amoureux; la petite femme fait des projets d'avenir; elle parle avec tendresse de la bonne mère Yvonne; le petit mari tire de sa poche le portefeuille qui contient leur petite fortune... Soudain on entend un coup de canon. « Qu'est-ce que c'est que cela? demande la jeune mariée. — Cela veut dire qu'un forçat s'est évadé. — Oh! dit la mignonne, le pauvre homme ! comme il doit avoir peur à l'heure qu'il est! Je suis bien sûre qu'il est innocent. Et puis je suis si heureuse que je ne veux pas croire qu'il y ait des méchants. S'il venait ici, je ne le livrerais pas. Toi non plus, pas vrai? » Et patati et patata; un gazouillis de bon petit ange, de bon petit cœur innocent et tendre. Mais, tandis qu'ils chantent leur petite chanson, les deux amoureux se sentent gagnés
par le sommeil (c'est le narcotique qui produit son effet) et tombent endormis dans les bras l'un de l'autre...
Le forçat sort de sa cachette; il s'avance la tête basse, d'un pas hésitant. « N. . de D,..! grogne-t-il, je n'aime pas qu'on m'entortille ! » Il s'approche du couple dormant : « Non! je ne peux pas! Ils sont trop gentils! Ce qu'ils ont dit m'a fait quelque chose... » Il tourne comme une bête dans sa cage, en mâchant avec une espèce de fureur des mots attendris; il a l'air d'une brute domptée par un enfant. C'est le lion clignant ses yeux éblouis par la lumière qui sort de la robe de Daniel, — ou le monstre grommelant sous les petits pieds lumineux de sainte Mari^-uerite...
Tout à coup, il voit le portefeuille par terre. Il le ramasse; il peut l'emporter du moins; il n'a pas besoin de tuer pour cela. Mais, voler ces enfants? fi NonI non ! ils sont trop gentils I «> Et il jette le portefeuille.
Mais le temps passe; il faut fuir. Par oi'i?... La seule porte par laquelle il puisse sortir sans danger, comme le lui a expliqué le vieux. — horreur I la voilà barrée par le canapé où dorment les deux enfants et qu'il a lui-même roulé à cette place. 11 faudra donc les tuer? Car, s'il les éveillait, malgré toute leur charité, ils ne voudraient plus le sauver : le cadavre de la vieille Yvonne est là! Déjà il lève son couteau... Eh bien, non! il ne les tuera pas...