‹ Impressions de théatreChapitre 11 sur 27 · VILLTERS DE L'ISLE-ADAM. 20T · texte numérisé non relu

VILLTERS DE L'ISLE-ADAM. 20T

Grand bruil; dehors, portes enfoncées, gendarmes. Pugnol se laisse faire, et ne dit que ce mot : « C'est à présent que je m'évade! »

Vous le voyez : cest, sons une autre forme, l'histoire de Jean Valjeanet de l'évêqne ^îyriel, l'histoire d'une àme sombre et mauvaise, éclairée et transformée par la révélation de la charité et de la bonté. Seulement, — soit dit sans faire tort à M. Villiers de L'Isle-Adam, — dont j'admire fort la puissante imagination, l'idéalisme ironique et hautain, et dont VÉiasionesi, du reste, une des moindres productionSj — je préfère peut-être à son Pugnol le vieux Jean Yaljean, et je trouve, du moins, le forçat de Victor Hugo plus intelligible et plus cohérent.

Valjean revient de moins loin^ et il en revient moins vite. Sa transformation n'est ni si surprenante ni si subite. Il a volé parce qu'il avait faim. Depuis, il est devenu méchant; mais pourtant il n'a point tué. Et, s'il n'est plus qu'un animal de rapine, c'est par la dureté et l'injustice des hommes. On comprend donc que la charité d'un saiiit puisse défaire, dans cette âme, ce qu'y a fait la cruauté sociale. Mais ce changement ne s'opère point en un clin d'œil. Il faut admirer ici une vérité et une profondeur d'observation dont Victor Hugo n'était pas coutumier. La conscience ne s'éveille que lentement cheï Jean Valjean; la brute continue quelque temps de faire son œuvre. Rappelez-vous le gros soulier du forçat se posant d'un mouvement instinctif sur la pièce de vingt

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SOUS du petit ramoneur, tandis que Valjean songe..., et la fuite épouvantée de l'enfant, et le désespoir de l'homme quand il s'aperçoit qu'il a volé encore une fois, sans le vouloir, sans le savoir. L'acte de charité de l'évêque a mis tout un jour à pénétrer jusqu'à l'âme du malheureux, tant les ténèbres étaient épaisses autour!...

Mais, quand Pugnol arrive sur la scène, il vient de tuer trois hommes. Il tue ensuite une vieille femme. Ce n'est plus qu'une brute déchaînée , et je sens son cas incurable. Vous ne me ferez jamais croire qu'il se laisse attendrir soudainement par la conversation — fort inattendue d'ailleurs — de deux bons petits nigauds d'amoureux, non seulement jusqu'à les épargner, mais jusqu'à ne plus vouloir leur prendre un sou, et jusqu'à se perdre en les épargnant. Au moins Jean Valjean (sans compter les autres différences) était conquis par un acte de charité effectif : il suffit, pour retourner Pugnol, d'un gazouillis de fillette sentimentale. (Mais, au fait, s'il est touché à ce point par les propos de la petite mariée, comment ne IVt-il pas été par ceux de la mère Yvonne, qui partaient cependant d'une âme aussi belle et qui n'étaient guère moins attendrissants?)

On me dira : « Pugnol n'est pas un forçat ordinaire. » Et, en effet, M. Villiers de L'Isle-Adam a eu la faiblesse de lui prêter un crime distingué, un crime d'amour. Pugnol nous conte, dans un de ses monologues, qu'il a été au bagne pour avoir jeté à

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l'eau une femme dont il était jaloux. — Alors, je ne comprend plus. Car, si Pugnol a tué par jalousie, ce n'est donc plus un vuigaire assassin, c'est un meurtrier de roman : il n'es! pas vraisemblable qu'il ait massacré trois malbeurcux pour s'évader; et surtout il n'est pas possible que, aussitôt sa liberté reconquise, il ait formé le projet de tuer pour voler.

— Mais, dit-on, le bagne l'a rendu féroce. — Si c'est ainsi, il ne s'attendrira pas pour un chant d'oiseau. Nous tournons dans un cercle, nous n'en sortirons point. Et voici qui vient encore embrouiller nos affaires : Pugnol a vraiment trop de littérature.

Il y a deux façons principales de concevoir et de peindre l'assassin, le voleur, l'homme de Cour d'assises et de bagne : la façon évangélique, optimiste, idéaliste, mystique, qui est celle de Hugo dans les Misérables, et la façon lugubrement comique, et, si j'ose dire « fumiste », qui est celle d'Henry Monnier faisant parler Jean Iliroux, ou de Jules Jouy dialoguant avec Gamahut. Toutes deux sont bonnes, chacune prise à part; mais je les croyais, je l'avoue, difficilement conciliables. Or, le forçat de M. Villiers de L'Isle-Adam, c'est bien Jean Valjean, mais c'est aussi Jean Iliroux. C'est k la fois un fauve, une âme sensible et un farceur. Il a, par moments, des férocités d'un haut comique et il a parfaitement l'air de le savoir. Quelques-uns de ses mots sentent en plein le mystificateur grandiose qui a créé Tribulat Bonhomet. Vous savez tous, par Texpérience, que

le crime, la guillotine, et en général, la mort, sont d'excellents sujets de plaisanteries, des sources i tarissables d'un comique très savoureux. Pourq-ioi? C'est là un grand mystère. Je vois bien que le rire naît toujours d'un contraste vivement senti, et que la mort fait avec la vie un contraste radical et violent; mais de chercher sous quelle forme et dans quelles conditions ce contras.te devient comique, je n'en ai pas le loisir. Je crois seulement que ce sont là surtout des facéties de lettrés. Pugnol , ce misérable qui est à peine un homme^ a beaucoup de ces facéties. Il a aussi des simplicités qui ne sont pas sans affectation, comme quand il dit en regardant dormir les deux petits mariés : « C'est pas un homme, c'est pas une femme; c'est des petits bons dieux. » Est-ce aller trop loin, après tout cela, que de trouver Pugnol légèrement incohérent? Mais c'est par là peut-être qu'il nous a tant divertis.

Au reste, je puis me tromper; car j'ai beaucoup de peine à entrer dans l'âme d'un assassin. Je suis tenté de croire que c'est quelque chose de très simple et, en somme, de peu intéressant. Gela tient à ce que je n'ai jamais assassiné, et surtout à ce que je n'ai pas l'étoffe qu'il faut pour cela. Je me crois, avec la grâce de Dieu, tout à fait incapable de tuer par cupidité. Et je ne me crois pas non plus assez « trempé » pour tuer par un mouvement d'amour ou par un mouvement de haine.

Il n'est qu'un cas où je me sois senti au cœur, quel-

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