‹ Impressions de théatreChapitre 12 sur 27 · VILLIERS DE L'ISLE-ADABI · texte numérisé non relu

VILLIERS DE L'ISLE-ADABI

quefois, contre des êtres vivants, une haine assez furieuse pour désirer leur mort et peut-être y prêter la main. Vous avez dû éprouver cela comme moi. C'est à un guichet, si vous voulez, dans un bureau dô poste ou dans quelque administration, ou dans une antichambre, enfin quelque part où l'on attend. Vous avez devant vous des tètes qui vous empêchent da passer, presque toujours un gros monsieur qui vous paraît idiot, ou une vieille dame horrible et qui n'en finit pas. Vraiment on les hait, et de toute son âme, et l'on voudrait les supprimer. Ce que je hais dans ces inconnus» c'est l'obstacle, c'est quelque chose d'impersonnel; je me soulève contre eux, comme on fait contre une fatalité aveugle, contre le mystère du mal et de la douleur; ils font partie, pour moi, de la Destinée mauvaise. Je les hais, parce que je ne les connais pas, et parce qu'ils ne sont pas, pour moi, des personnes. Mais les gens que je connais, si différents qu'ils soient de moi-même, quelque inimitié qu'ils nourrissent contre moi, quelque tort qu'ils me fassent, quelque opposés que soient leurs intérêts aux miens, il me sera toujours impossible de les haïr, je ne dis point jusqu'à les assassiner, mais seulement jusqu'à tâcher de leur nuire. Car, par cela seul que je les connais, je vois pourquoi ils sont ainsi, et qu'ils ne pourraient être autrement; je vois en vertu de quelle constitution intellectuelle ou morale ils me déplaisent ; et, dès lors, je ne leur en veux plus... Je crois bien que j'ai fait une digression. Je vou-

lais simplement dire que, sauf dans les endroits où je me heurte à des têtes anonymes, j'ai une douceur de mœurs naturelle, qui me rend assez obscurs et peu sympathiques les gens qui assassinent, môme quand ils sont mus par un sentiment aussi honorable que l'amour et la jalousie. Encore cela peut-il être matière à tragédie ou à mélodrame. Mais le monde des voleurs et des chourineurs n'ofîre qu'un intérêt assez court et presque uniquement pittoresque. Et j'aurais voulu vous parler de M. Villiers de L'Isle- Adam à propos d'autre chose qu'une étude de forçat.

Théâtre des Nouveautés : L'Amour mouillé, opérette en trois actes, de MM. Jules Prével et Armand Liorat, musique de M. Louis Varney.

31 janvier 1887.

Noussommesà Tarente, à une époque indéterminée, dans l'Italie des Contes de la Fontaine. C'est la nuit, une nuit toute bleue de lune. Le décor représente la cour intérieure d'un gai couvent de camaldules. A droite, une galerie de blanches colonnettes, puis la chapelle, couverte de briques roses. A gauche, un bosquet, et parmi les feuillages, une grande volière. Dans cette volière, l'oiseau bleu, c'est-à-dire un petit prince de féerie, le joli prince de Syracuse, les jambes moulées dans un maillot, pourpoint à paillettes, longs cheveux bouclés sous la toque de velours. Au clair de la lune, lentement, sur la pointe du pied, arrivent les novices, postulantes, nonnettes et nonnainsj en robes blanches et le minois

214 lai PRESSION S DE TIIEATUE.

encadré dans des capuches bleu-pâle. M"^^ la prieure leur a dit qu'elle attendait un oiseau des Iles, un colibri, pour mettre dans la volière, et, curieuses, elles viennent voir si le colibri est arrivé. Elles s'approchent de la grande cage, conduites par la petite princesse de Tarente, regardent... et, à travers les barreaux, aperçoivent le prince Charmant, recroquevillé comme un oiseau qui dort sur son bâton. Quoi f c'est cela, un colibri ? Et elles rient, et elles font des mines étonnées et sournoises. Mais la petite princesse, plus hardie que ses compagnes, s'adresse en chantant au bel oiseau : « P'titfils^ p'tit colibri, baise, baise-nous, p'iit mignon chéri. » Et les petites nonnettes reprennent en chœur, tout doucement : « P'tit fils, p'tit colibri », et elles imitent avec leurs lèvres le bruit des baisers. Et alors le prince Charmant se met à chanter : « Piou f piou ! piou ! » Mais on voit tout de même bien que ce n'est pas un oiseau, et les postulantes bleues et blanches du joli couvent ne dormiront guère, cette nuit, dans leurs cellules...

La scène est gracieuse, la musique en est légère, fine et tendre. 11 m'a paru que le reste de V Amour mouillé ne valait pas le diable, ou que, du moins, c'était une opérette comme il y en a beaucoup. Je ne vous expliquerai donc pas pourquoi la princesse de Tarente se trouve dans ce couvent et le prince de Syracuse dans cette volière, ni comment ils s'épousent. Brasseur père a naturellement un rôle de gâteux. Brasseur fils un rôle de queue-rouge, et M'"^' Des-

L'AMOIR MOUILLÉ. 2iS

clauzas, en marchande d'oranges, fait de faciles plaisanteries sur son « étalage ». Il y a des quiproquos, des travestissennents, un peu de sentiment, un peu de fantaisie, — mais si peu I — et de la grivoiserie autant qu'il en faut ; bref, tous les ingrédients de l'opérette. Mais ils ont de moins en moins de saveur, ayant trop servi, et il serait peut-éti^e temps de rajeunir cette cuisine...

Et l'Amour mouillé, quel rôle a-t-il dans tout cela? J'espérais., sur la foi du titre, voir le vieil Anacréon et l'enfant Eros, et quelque petite Phryné, et peut-être même Batliylle, dont Anacréon nous dit si singulièremerit, en s'adressant au peintre qui fait le portrait du bel Éphèbe (ode XXIX) : « Mais que ton art est jaloux ! Il se refuse à nous montrer ce que Bathylle a de mieux : son dos. » Que sais-je ? je me figurais l'Amour entrant un soir, tout ruisselant de pluie, chez le vieillard de ïéos et, réchauffé par le poète, lui laissant en récompense une flèche au cœur; puis Anacréon (que je ne vois pas bien, du reste, sous les traits de M. Brasseur), épris de quelque belle Ionienne qui lui préférerait le jeune Bath^ile, et, après une lutte pour rire, le vieillard philosophe, dompté par des fourberies faciles, avouant sa défaite et bénissant les deux amoureux: avec cela, des chœurs et des danses de jeunes filles, un petit temple, des lauriersroses, des chansons à Vénus, et, dans le dialogue, un mélange d'élégance grecque et d'esprit parisien. J'attendais, dans une grande sécurité d'âme, que

MM. Prével et Liorat fissent passer dans leur livret quelque chose de la grâce inexprimable des petits poèmes anacréontiques. Les barbares ! Ils n'ont même pas su nous garder intacts les trente petits vers où Anacréon nous raconte l'Amour mouillé. Ils ont éprouvé le besoin d'arranger le morceau. J'ai saisi au passage, pour leur plus grande honte, les derniers vers de cet a arrangement » :

0 mon liôteî je suis l'Amour, Dit-il; en qiiillant mon séjour D'une gambade

Mon arc a repris sa vigueur.

Mais maintenant ton pauvre cœur Est bien malade.

Je relis, pour me remettre, la traduction de la Fontaine :

Amour fit une gambade.

Elle petit scélérat

Me dit : « Pauvre camarade,

Mon arc est en bon état ;

Mais ton cœur est bien malado. »

Après la traduction de la Fontaine (on ne s'arrête pas dans cette voie), j'ai voulu relire le texte même des versiculets anacréontiques, et non seulement V Amour mouillé, mais tout le reste, ce qui n'est pas très long. C'est d'une langue si simple et si limpide qu'il n'est pas nécessaire pour la comprendre d'être de la force de M. Weil ou de 31. Edouard Tournier. C'est charmant, charmant, charmant. Et pourquoi ne

L'AMOUK MOUILLE. 217

vousenremettrais-je pas sous les yeux quelques petits passages que je traduis à mesure, çà et là, avec autant d'exactitude que je puis ?

« Je veux dire les Atrides, je veux chanter Gadmus; mais ma lyre n'a que des sons d'amour. Alors, j'ai mis des cordes neuves, et j'ai voulu célébrer les travaux d'Héraclès ; rna lyre chantait toujours la même chanson. Allez vous promener, héros ! Ma lyre, décidément, ne sait que la chanson des amours. » — « La nature ayant donné des cornes aux taureaux, aux chevaux des pieds infatigables, aux lions leur vaste gueule, des nageoires aux poissons, des ailes aux oiseaux, aux hommes la pensée, il ne lui restait plus rien pour les femmes. Alors que leur donnât-elle? La beauté. Cela vaut tous les boucliers, cela vaut toutes les lances. Elle est plus forte que le fer, plus forte que le feu, celle qui est belle. » — « Couché sur une feuillée de myrtes, je veux boire... Comme la roue d'un char, la vie roule et fuit. Il ne restera de nous, un jour, qu'un bien petit tas de poussière. Alors à quoi bon verser sur ma pierre de la myrrhe et de vaines libations ? C'est moi vivant qu'il convient de parfumer et de couronner de roses. Amenez- moi mon amie... » — «... L'Amour m'a défié au combat. Et moi, ayant endossé la cuirasse, comme Achille, et pris la lance et le bouclier, j'ai osé combattre l'Amour. Il lançait ses traits, et je sus les éviter; mais, quand il n'eut plus de flèches, furieux, il se lança lui-même contre moi, il pénétra jusqu'au fond de mon cœur, et

tout mon cœur défaillit. Mon bouclier lut inuliie. Hélas ! que sert de se défendre au dehors quand le combat est en nous-méme? » — « Né mortel, ce que j'ai parcouru jusqu'ici du chemin de la vie, je le connais ; mais le chemin qui me reste à faire, je ne le connais pas. Arrière donc, soucis ! Avant d'arriver au terme, je veux jouer, rire et danser avec le beau Lyaos. » — « Donnez-moi la lyre d'Homère, mais ôtez-en la corde sanglante... » — « Bien à plaindre celui qui n'aime pas, et bien à plaindre celui qui aime; mais le plus à plaindre, c'est celui qui aime sans être aimé... » — « La terre brune boit l'eau du ciel, les arbres boivent la terre, la mer boit les vapeurs, le soleil boit la mer, et la lune boit le soleil; pourquoi donc, mes amis, me querellez-vous, quand je veux boire aussi? » Etc., etc.

Et c'est ainsi que pensait et sentait, non pas, si vous voulez, le vieil Anacréon, mais quelque aimable lettré du \f siècle avant l'ère chrétienne, vivant mollement dans une de ces îles bienheureuses dont le chapelet fleuri s'égrenait entre la Grèce et l'Asie Mineure.

L'édition que j'ai entre les mains, c'est celle d'Ambroise Firmin-Didot, un petit volume de luxe orné de cinquante-quatre dessins de Girodet. Ces dessins sont d'une grâce terriblement académique. C'est la Grèce accommodée au goût du premier empire. Mais pourquoi ai-je eu l'idée de lire la traduction de l'excellent Ambroise Firmin-Didot? Je tombe sur cette phrase :

« La perfection intellectuelle s'allie toujours à l'étude passionnée de l'art. » Il paraît que cela traduit deux petits vers d'Anacréon (ode LV). Et la traduction en prose est suivie d'imitation en vers, hélas ! Il y a des pièces qui commencent ainsi :

La troupe des neuf doctes sœurs...

Quel prodige étonne mes yeux?...

et dans la petite chanson (// faut boire!) que je vous donnais tout à l'heure : ,

Le soleil boit aussi les mers ; La mer boit les fleuves divers ; La lune suit cette loi sage; Elle boit sa part des rayons De l'astre qui chauffe la terre.

Vous pressentez le ton général. Je feuillette alors la Notice sur Anncréon, et j'y lis avec horreur :

« Privées de leurs chants, les odes anacréontiques de Béranger s'effaceraient déjà de la mémoire des peuples; mais ces refrains, répétés par l'artisan dans l'atelier, par le matelot sur les mers, par le laboureur à la charrue, leur promettent une durée peut-être égale à celles d'Anacréon, qu'elles surpassent quelquefois par rélévation du sujet et de la pensée, sans en avoir le charmant abandon ni la simplicité. »

Et ailleurs :

« On aime à voir dans les festins des anciens se mêler aux discussions philosophiques et littéraires de joyeuses chansons : c'était l'usage de nos pères, alors que la gaîté du bon temps, la gaîté gauloise (ohé !

ohé !) les charmait par sa naïveté. Chaque jour je la vois disparaître, et l'aimable société lyrique du Caveau, qui a compté tant de noms chers aux lettres, ne sera plus bientôt qu'un souvenir. »

Là-dessus, me voilà tout confus du plaisir que j'ai pris, il y a un instant, à épeler les si jolies odelettes antiques. Les réflexions de ce vieux monsieur m'inquiètent. Est-ce donc vrai? Anacréon n'est-il qu'un « chansonnier des Grâces » et un membre du Caveau, — comme M. de Piis, je n'ose même dire : — comme Déranger, puisqu'il paraît que Béranger a beaucoup plusd'élévationdans lapensée? Aufait. voici une petite pièce d'Anacréon, qui sent bien fort son Bertin ou son Parny (ode XXX) : « Les Muses, ayant enchaîné TAmour avec des fleurs, le livrèrent à la Beauté. Depuis ce jour Cythérée le cherche, offrant des présents pour sa rançon. Mais on peut le délier, il ne s'en ira pas. car il a pris goût à son esclavage. » C'est déjà notre poésie galante, celle qui a duré jusqu'en 1830. Et, d'autre part, l'ivrognerie conventionnelle et poétique, la manie littéraire qui pousse des messieurs fort respectables et quelquefois très sobres à chanter Bacchus et le « jus de la treille » et à s'écrier sans cesse : <- Buvons! » et l'épicurisme banal qui leur fait ajouter : « A nous les belles! Aimons et ])uvons, caria vie est courte », toute cette friperie des chansonniers et des faiseurs de petits vers, mais elle est déjà dans Anacréon! Comment ne m'en étais-je pas aperçu ?

C'est que, malgré tout, ce n'est pas la même chose.

Je ne parle pas seulement de la pureté et de la sobriété des vers anacréontiques, ni du mérite qu'ils ont, d'être, dans ce genre, les premiers en date. L'Amour conçu comme un enfant malin, et ses flèches, et les chaînes où noustientlaBeauté, ces mignardises ont fort bien pu être fraîches, voilà deux mille ans. Mais, en outre, pour chanter Eros et Lyaos (traduction bourgeoise : « le vin et les belles »), ce n'est pas la même chose d'être un Grec païen de l'Archipel, ou d'être un homme d'aujourd'hui, peut-être un notaire, et qui a été baptisé, (lomme on comprend, là-bas et autrefois, sur cette terre grecque, sous le ciel si pur. dans quelque exquise petite ville, près des beaux temples et parmi les belles statues, chez un petit peuple très beau, très noble, peu vêtu et occupé tout le jour aux exercices du corps, comme on comprend et comme on aime cette vision souriante, superficielle et légère de la vie, cette philosophie voluptueuse, cette morale du plaisir qui, chez cette race, ne pouvait devenir grossière, car elle était toujours sauvée par le sens et le goût inné de l'élégance et la mesure; et l'amour du beau, de ce qui sied (comme disaient ces anciens), était pour eux une règle suffisante. Et ils n'avaient pas la plate « théologie de Béranger », puisqu'ils n'avaient pas de théologie du tout, mais seulement la plus libre et la plus gracieuse des mythologies. Et puis, enfin, ce monde charmant est si loin de nous, que nous pouvons le voir et l'arranger à notre guise. Mais voyez comme il importe de laisser les choses, pour les goûter, à leur

±2"! i M l' Il E S S 1 0 N S D E T II V. A T K i:.

place et dans leur temps. Le divin vieillard de ïéos, si vous le transportez à Paris, sous le premier empire ou sous la Restauration, ce n'est pas même Béranger. c'est M. Desrosiers, secrétaire de la société du Caveau, un petit vieux propret et gaillard qui tourne des madrigaux et des chansons, enclin aux amours ancillaires et qui, le soir, suit les modistes. Et s'il a, d'aventure, conservé son goût pour Bathylle, il ira échouer un jour ou l'autre en police correctionnelle...

Renaissance : Hi/pnotisr, comédie en trois actes, de MM. de Najac et Albert Millaud-

Û3 janvier 1888.

M. Toutenpaiii de Gluten est professeur d'hypnotisme animal au Jardin d'acclimatation. M. Toutenpain n'est pas seulement un farceur du genre grave; c'est un vert galant et un ami sans préjugés. Jadis il a séduit la première femme de son cher collègue Leplâtreux, professeur de vagues idiomes orientaux au Collège de France. Leplâtreux a pardonné, mais il n'oublie pas, et cherche une occasion de se venger.

Toutenpain la lui fournit. Le professeur Quatrefils donne à la salle du boulevard des Capucines, sous la haute direction de Toutenpain, une conférence sur l'hypnotisme. Après quelques expériences saugrenues, le conférencier demande un « sujet » à endormir. Personne ne se présentant, Toutenpain, qui est un névropathe de premier ordre, se dévoue... Le vindicatif Leplâtreux lui pose d'abord quelques menues ques-

^lU IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.

lions : a Que savez-vous ? — Je ne sais rien, » répond Toutenpain dans l'innocence de son mystérieux sommeil. (( Gomment étes-vous arrivé ? — Par la platitude et l'intrigue, » etc.. Enfm Leplâtreux suggère àToutenpain le désir d'être trompé à son tour et de tout faire pour l'être. « Oui, oui, je le serai ! » murmure Toutenpain avec un doux sourire.

Toutefois, Leplâtreux est trop désarmé par l'âge pour infliger lui-même à son ami la peine du talion. Mais il y a un certain Dubrocard, un beau jeune homme qui depuis quelque temps tourne autour de ]Vfine Toutenpain. Au commencement de l'acte^, nous avons vu Toutenpain mettre à la porte ce Dubrocard, qui s'est permis contre lui des plaisanteries de mauvais goût un jour que le digne professeur pratiquait ses petites expériences de magie blanche sur un éléphant du Jardin d'acclimatation. Or, à peine Toutenpain est-il sorti de son sommeil cataleptique, qu'il oublie ses griefs, ramène Dubrocard et le prie d'offrir le bras à sa femme...

Tel est le point de départ du vaudeville de MM. Millaud et de Najac. Nous assistons ensuite aux efforts inconscients et désespérés que fait Toutenpain pour que sa femme le trompe, et à la résistance ahurie de ]\jme Toutenpain. On a trouvé qu'il y avait là un peu de monotonie et des effets trop prévus; et aussi que la situation se compliquait assez inutilement au second acte pour se dénouer assez laborieusement au troisième. J'aurais préféré, par exemple, que l'hypno-

HYPNOTISÉ. 22o

tisme vînt défaire ce que l'hypnotisme avait fait. Comment? Je ne sais. Et je trouve enfin que cette donnée légère ne comportait peut-être pas trois actes. Mais il faut reconnaître que le premier est plaisant, et d'un bon comique de farce.

Pourquoi ? C'est sans doute que le premier acte nous montre surtout l'hypnotisme chez les hypnotiseurs, au lieu que le reste de la pièce nous le montre chez les hypnotisés. Il s'en faut que les deux se vaillent, en tant que matière dramatique.

L'hypnotisme chez les hypnotisés... cela ne va pas bien loin, et vous n'en tirerez pas grand'chose. Vous n'en ferez jamais qu'un drame et qu'un vaudeville; et, si vous recommencez, ce sera encore, au fond, le même vaudeville et le même drame. Vous suggérerez à votre « sujet » de commettre un crime, comme dans le Jean Mornas de M. Jules Claretie. Ou bien vous lui suggérerez d'encourager l'amant de sa femme, comme dans la farce de MiM. de Najac et Millaud, à moins que vous ne suggériez simplement à la femme de tromper son mari. Et puis, c'est tout. Vous ne sortirez pas de là; et, tragiques ou comiques, vos effets seront très limités. Ils consisteront tous dans le contraste de ce que fera votre « sujet » sous l'influence de la suggestion, et de ce qu'il pensera dans son état normal. Cela est un peu court, j'en ai peur.

Mais rhypnotisme chez les hypnotiseurs, c'est autre chose... Vous avez tous assisté, je pense, dans quelque salon, à des séances d'hypnotisme. Car la

chose est à la mode; l'énigme des maladies nerveuses est un thème de conversation mondaine; M"^« Moraines vous parle couramment de « suggestion » ; et l'on voit des hommes graves qui exhibent après dîner, entre une chanson de Gibert et une comédie de paravent, les mystères de la léthargie, de la catalepsie et du somnambulisme... L'expérimentateur fait d'abord un petit exposé de la question, en émaillant discrètement son langage de termes scientifiques. Il a amené avec lui son « sujet », un sujet assoupH, avec lequel il travaille naïvement depuis des années, une fille de Montmartre ou des BatignoUes, gentille, hystérique évidemment, mais l'air roué comme une potence. Elle entre, très à son aise, souriant à la compagnie, en « artiste » habituée à ces exhibitions. Il l'endort, puis vous fait constater la rigidité subite des membres de la malade. Il lui enfonce une épingle sous la peau du bras à une profondeur d'un miUimètre... mais il s'arrête, caries dames trouvent cela cruel, et poussent de petits cris. Il nous dit : « Je partage en deux le cerveau de mademoiselle. Le côté droit continue à penser, le côté gauche n'a plus qu'un fonctionnement mécanique. » Et il lui dit, lui parlant à l'oreille gauche : « Gomment vas-tu ? » et elle répète : « Gomment vas-tu? » Et à l'oreille droite : « Gomment vas-tu ? » et elle répond : « Très bien. » Les assistants sont très frappés. Alors le bon docteur lui fourre un flacon dans le dos : elle offre immédiatement tous les symptômes

du mal au cœur. Il retire le flacon, nous montre l'étiquette : « C'est de l'émétique. Qu'est-ce que je disais?» Puis il lui fourre un flacon d'eau-de-vie, et la coquine, très excitée, entonne : « En revenant de la revue... » Les femmes sont vaguement effrayées; elles font celles qui sentent passer sur leurs têtes frisottées le souffle du mystère et comme un vent d'outre-tombe. Et moi, me penchant à l'oreille de la jeune faubourienne, je lui dis : « Bravo ! tu es très forte . » Elle ne bronche pas. Mais, c'est égal, je me méfie. Tl n'y a pas une de ces « expériences » (sauf peut-être le sommeil lui-même), qui ne puisse s'expliquer soit par la rouerie de l'intéressante névropathe, soit par la complicité ou l'innocence de l'expérimentateur. Notez que je ne prétends pas qu'il soit complice en effet. Même je crois à sa bonne foi. Que dis-je ? je le soupçonne d'une insondable crédulité. On parle très haut de positivisme, d'enquête scientifique et de méthode expérimentale. Mais il ne suffit pas de ne pas croire en Dieu ni d'avoir une bonne méthode : il faut encore savoir s'en servir et n'être pas une bête. On rencontre aujourd'hui un tas de Homais, de pharmaciens ou de médecins athées, aussi bornés, aussi enclins, au fond, à voir partout le miracle que les prêtres ou les moines d'autrefois. Seulement, les clercs des temps passés l'expliquaient par le diable, au lieu que les ahuris de la science contemporaine l'expliquent par des mots tirés du grec. Ne vous semble- t-il pas que c'est à peu près la même chose ? — Je sais bien que

2âS IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.

cette substitution d'une illusion à une erreur est déjà un progrès, et je n'ignore pas, d'ailleurs, ou même je confesse l'impertinence de mes propos. Mais je suis sur qu'un vrai philosophe, le docteur Charcot, par exemple (qui ne donne pas de séance en ville), me la pardonnerait.

Ce charlatanisme ou cette crédulité et cette involontaire mascarade de la science, largement raillés par Molière, mais fort renouvelés depuis le Malade imaginaire; les rivalités des marchands d'orviétan scientifique (plus plaisants encore quand ils y croient), tout cela est éminemment matière à comédie; et c'est parce qu'il y a quelque chose de cela dans le premier acte de MM. de Najac et Millaud que ce premier acte m'a paru le meilleur des trois.

N'allez pas, maintenant, me prêter cette pensée que le monde est clair pour nous comme eau de roche, ni m'accuser de nier l'inconnu que nous portons dans notre chair et dans notre âme, et quel mystère nous nous sommes les uns aux autres, et à nous-mêmes. Le mystère, nous vivons, nous nous mouvons en lui. La « suggestion », ce mystère de la sensibilité et de la personnalité, nous la retrouvons partout. Suggestion, la poésie; suggestion, l'éloquence; suggestion, l'autorité; suggestion, l'amour, qui fait qu'un être est envahi tout entier par la vision d'un autre être et vit par lui et se subordonne entièrement à lui. Sans la suggestion, sans la communication des âmes entre elles et sans les écha-ng^s momentanés de personna-

lités, l'humanité ne vivrait pas un jour. La suggestion proprement dite, comme l'entendent ceux qui étudient aujourd'hui les maJadies nerveuses, n'est qu'un cas particuUer de cette universelle suggestion que Rahelais décrit si magnifiquement dans son chapitre sur les « debteurs et emprunteurs ». Et quand on y songe, ces « cas particuliers », ces « miracles », ne sont presque pas plus étranges que le train ordinaire et normal des choses. Mais enfin, je le veux bien, il y a encore, dans le mystère, des mystères. Qui n'a aimé ? Qui n'a eu des pressentiments? Qui n'a eu des réminiscences qu'il ne pouvait préciser et dont il poursuivait la fuite, douloureusement? Qui n'a senti agir en lui, à certains moments, une volonté qui lui était étrangère? Qui n'a douté, parfois, de la réalité des choses extérieures, et de la stabilité même des lois de la perception? Ces troubles et ces perversions de la sensibilité et de l'intelligence; ces^états de l'être humain, qu'il nous plaît d'appeler anormaux et qui sont peut-être simplement exceptionnels; ces commencements de folie dont nous ne sommes pas sûrs qu'ils soient folie en effet, et que notre empirisme seul qualifie ainsi..., des écrivains ont su nous les décrire avec puissance : Edgar' Poë, Hoffmann, — et j'ajoute Paul Ilervieu, qui me paraît bien être de leur famille... Pour en revenir à mon sujet, l'hypnotisme est donc bien matière d'art, mais matière ^bonne pour le livre qui analyse, "et qui, d'autre part, admettes demi-teintes, voire les demi-ténèbres, et la description

du « je ne sais quoi », non pour le théâtre qui a besoin d'action et de clarté.

Cependant, — qui sait ? — un temps viendra peutêtre où, les lois de l'hypnotisme étant mieux connues et définies, ce qui paraît mystérieux aujourd'hui semblera tout naturel et tout simple. Même on utilisera l'insensibilité produite par cet étrange sommeil, et surtout cette substitution complète d'une volonté à une autre, qui s'appelle la suggestion. Les crimes accomplis par elle seront prévus et punis par les Codes. Et, d'un autre côté, l'obéissance entière, infaillible, imperturbable que crée la suggestion constituant un agent d'action d'une force incalculable, on s'en servira pour de grandes œuvres d'intérêt privé ou public, et l'on arrivera ainsi à des résultats où ne peut permettre d'atteindre la soumission incertaine et intermittente que les sages, les savants et les conducteurs de peuples ob tiennent à grand'peine des êtres inférieurs. Le rêve qu'a souvent fait M. Renan d'une humanité dominée tout entière par une aristocratie intellectuelle se trouvera réalisé, non plus par la terreur ni par la puissance irrésistible des moyens de répression matérielle, mais par l'hypnotisme et la suggestion. Et alors, on pourra dire que les hommes supérieurs portent réellement en eux la conscience, la volonté et l'âme de l'univers. Ce ne sera plus là une métaphore, mais l'exacte expression de la vérité. Comme les mages auront le pouvoir de substituer,

quand il leur plaira, leur âme à celles des autres créatures humaines^ l'âme des mages existera seule : le monde entier ne sera qu'un prolongement et une dépendance de leur organisme. Ils pétriront le monde à leur gré et selon leur idéal. Ils seront dieux. Seulement, de temps à autre, et pour que le spectacle de la terre conserve quelque variété, ils suspendront leur action, et laisseront les simples, les faibles et les ignorants vivre de leur vie propre et suivre leur instinct danscequ'il aura d'inoiïensif. Mais ils n'en tiendront pas moins l'humble humanité dans leur main, et la ressaisiront au premier mouvement qu'elle fera pour leur échapper. Et ainsi le but de l'univers, si toutefois l'univers a un but, semblera atteint. Et je ne dis point que ce sera folâtre... Mais, dans ce tempslà, M. Albert Millaud n'écrira plus de vaudevilles, et je crois bien qu'il n'y aura plus de théâtre.

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