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CONCOURS DE TRAGEDIE ET DE COMEDIE

2 août 1880.

Puisque j'ai l'habitude de noter avec candeur les impressions qui me viennent des objets, et que cela m'est tout à fait égal de paraître émerveillé pour peu et de découvrir ce qu'on sait de toute éternité, je ne vous cacherai pas qu'un concours au Conservatoire m'a semblé un des plus singuliers spectacles auxquels on puisse assister. Le concours de tragédie est particulièrement propre à vous affoler. Pendant deux heures et plus vous voyez se déployer, parmi les cris et les gesticulations effrénées, les scènes les plus terribles et les plus atroces de l'histoire et de la légende, vous entendez rugir les plus féroces passions : amour, haine, jalousie, ambition, vengeance, — et cela sans préparation, sans suite, sans choix, chaque scène éclatant subitement, inexpliquée; en sorte qu'on croit voir et entendre des pensionnaires de Charenton qui

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tout à coup parleraient en vers, et quelquefois en beaux vers. Cette jeune fille en robe de tulle ou de lainage blanc, et qui n'a point l'air méchant du tout, se prépare à faire étrangler par jalousie l'homme qu'elle aime. Ce bon garçon en habit noir, l'air encore enfantin malgré les yeux qu'il roule, eh bien 1 il lui arrive des choses épouvantables : il a tué son père et il est devenu le mari de sa mère. Et ainsi des autres. On sort de là saturé d'abominations, mais un peu incrédule à la tragédie et au théâtre en général. On a cette impression que le théâtre est bien le plus artificiel des genres, puisque l'art dramatique est à la fois le seul de tous les arts qui ait la prétention de nous mettre la réalité même sous les yeux, et celui à qui sa fornu^ impose les plus graves altérations de cette réalité. Et cette impression d'artifice est encore redoublée par je ne sais quoi d'excessif et de convenu, qu'on voit déjà profondément empreint dans les traits, dans les mouvements et dans toute l'allure de ces jeunes gens et de ces jeunes filles. On sent que c'est fini, que cette marque indélébile les suivra toute leur vie, et qu'ils sont pour jamais voués à cet étrange mensonge de la scène. Et la plus grande partie du public, qui se compose surtout d'acteurs et d'actrices, d'aspirants comédiens et de futures comédiennes, porte aussi ce même signe. Nul auditoire n'est plus vibrant, plus partial, plus démonstratif. Vous retrouverez dans la salle les mêmes excès de mimique que sur la scène, la même exagération dans l'expression des

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sentiments. On sent couver dans cette foule une fièvre d'attente pleine d'angoisse, des espoirs furieux, des rêves de vanité naïve et démesurée. Et, quand les prix sont enfin proclamés, c'est une formidable explosion de joie, d'enthousiasme, de désespoir, de colère; ce sont des larmes, des sanglots, des embrassades convulsives, des pâmoisons, des crises de nerfs. Les bonnes amies couronnées ensemble tombent dans les bras l'une de l'autre comme Elise et Esther. Les hommes s'étreignent virilement à la façon d'Oreste et dePylade. Tel lauréat, qui ne se trouve pas assez récompensé, témoigne son mécontentement par un salut sec, qui est un salut de comédien, le salut du duc de Septmonts à Gérard. Telle fillette, qui n'a qu'un accessit, plie sur ses jambes et se laisse choir avec le mouvement élégant d'une reine de théâtre. A l'orchestre, M"® Cardinal, qui comptait sur un premier prix pour l'établissement de Virginie, s'effondre avec des gestes de Niobé et ne veut pas être consolée. L'âme deDelobelle est partout. Acteurs tt spectateurs font éclater leurs sentiments avec cette outrance et ce grossissement que réclame, paraît-il, l'optique théâtrale. Cette distribution de prix des comédiens est une vaste et fort divertissante comédie. Evidemment, pour les gens qui sont là, le théâtre est tout, le reste n'existe pas; toute la vie est bornée par la rampe, la toile de fond, le côté cour et le côté jardin, et nulle gloire au monde n'est égale à celle d'imiter, devant des bancs garnis de peuple, des sentiments et des passions qu'on n'é-

prouve pas, en faisant rouler les r et en prononçant

désir.

Ils ont raison. Il n'y a pas de joies comparables à celles de l'artiste dramatique. Pour peu que le succès lui vienne, sa vie est assurément la plus délicieuse de toutes. Il a ce que n'ont point les autres artistes : l'applaudissement immédiat et direct. Il jouit profondément de se sentir regardé, sous un éclairage spécial, par des milliers d'yeux. Il a les nobles joies du poète, de l'artiste au sens le plus élevé du mot, et il a, en outre, celles du gymnaste et du danseur. Il est riche; il a chez lui des tableaux, des bronzes, des étoffes d'Orient, et son portrait partout. Il est connu, il voltige sur les lèvres des hommes; son nom est dans tous les journaux et crève, dans la rue, les yeux des passants. Il doit être parfaitement heureux. Un des plus sûrs moyens de moins souffrir, c'est de se réfugier souvent dans le rêve, c'est de se figurer, en dehors et au-dessus delà vie réelle, une vie meilleure, une vie idéale. Le plus grand effort des philosophes u'a rien inventé de mieux pour nous relever et nous consoler. La vraie béatitude c'est de sortir de soi. Or, le comédien en sort tous les jours. Il vit vraiment cette vie idéale, et son métier est de la vivre. Et il en change! Chaque .soir, pendant quelques heures, il est beau, il est fort, il est intelligent, il est spirituel, il est, enfin, autre chose que lui-même. Ou bien il a des passions, des vices et des aventures extraordinaires. II est Auguste, il est Borgia, il est Don Juan. Il est

Scapin, cet éclat de rire. D'autres fois, il est colonel, il est amiral, il est « homme du monde » î Et, comme il passe souvent ses journées à apprendre ses rôles et à les répéter, il finit, j'imagine, par oublier d'être lui-même, par n'avoir plus de son vrai « moi » qu'une conscience assez vague. Il a cela de commun avec Vichnou, qu'il passe son temps à changer d'âme. Et, comme il applique toute son intelligence à simuler ce qu'il ne ressent point et qu'il se met tout entier dans ce jeu et ce mensonge perpétuels, il n'a plus rien à craindre de la vie réelle, il échappe aux passions qui troublent et qui dévorent. Son art lui est un vaccin contre les plus graves maladies de l'âme. Il ne connaît guère que la vanité. Au reste, la foi absolue qu'il a dans son art entraîne beaucoup de qualités excellentes. Le comédien est naïf, il est optimiste, il est relativement désintéressé. Même quand sa vie n'est point régulière (désordre et génie comme Kean ! ) il garde un fond de bons sentiments. Sa morale est celle qu'enseigne le théâtre pris dans son ensemble, morale forcément assez pure : le public l'exige ainsi, parce que les hommes rassemblés aiment généralement la vertu. Tout comédien est spiritualiste. Tout comédien se sent généreux et s'en sait bon gré. Les plus vives jouissances d'amour-propre en tout genre sont pour les hommes à menton bleu. La revanche des malheureux qui ne sont pas comédiens, c'est de songer que ces privilégiés ignorent la fierté et la mélancolie de vivre en soi; que jamais ils ne se verront tels qu'ils

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sont; que jamais ils ne sauront comment et par quel côté ils peuvent sembler étranges et quelquefois ridicules; que ce que je ne sais quoi d'excessif et de faux qu'ils portent partout avec eux, ils n'en auront jamais le moindre soupçon; qu'il y aura toujours de la puérilité en eux et qu'ils mourront avant d'avoir vu le monde comme il est. Cette revanche du sage est petite à la vérité. Il faut envier les comédiens...

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Décidément c'est un des spectacles les plus extraordinaires auxquels on puisse assister; surtout le concours de tragédie. Vous venez de la rue. Vous ne pensez à rien ; vous trouvez seulement qu'il fait chaud, et vous vous dites que vous seriez beaucoup mieux sur quelque terrasse ombragée de tilleuls ou près de quelque belle eau courante bordée de saules et de peupliers. Vous venez de causer avec d'honnêtes gens aussi tranquilles et aussi détachés que vous-même. Quoique vous ne pensiez à rien, vous portez cependant avec vous votre philosophie. Je ne vous ferai pas l'injure de croire que cette philosophie ne soit pas celle d'Epicure, de Montaigne et de M. Renan. Elle consiste à prendre aux choses un vif intérêt intellectuel, sans jamais s'en émouvoir outre mesure. Vous êtes à peu près certain que vous n'éprouverez jamais de ces passions effroyables qui enlèvent la maîtrise de soi et poussent au meurtre, au suicide ou à la folie. Vous n'êtes pas, il est vrai, à l'abri des catastrophes extérieures ; vous pouvez être frappé de quelque malheur terrible et soudain, ou vous trouver

impliqué malgré vous dans quelque situation douloureuse et tragique : mais vous êtes bien sûr que, même alors, vos habitudes de discrétion et de bonne tenue ne vous abandonneront point, et que vous subirez l'inévitable sans cris, sans phrases, sans démonstration bruyante. Vous savez d'ailleurs que ces cas sont assez rares ; que, généralement, il n'arrive rien, que la vie est plate, et que cette platitude est salutaire. Vous vous êtes désaccoutumé des sentiments violents ; ils vous divertissent chez les autres, mais vous étonnent toujours un peu. Vous êtes un homme paisible et amoureux de sa paix et vous ne goûtez pleinement que les pacifiques plaisirs de la curiosité, des impressions d'art, des affections naturelles ou des sereines amitiés. Vous n'avez en vous ni ressouvenir ni désir de tragédie. Puis, je le répète, vous avez chaud, et cela rend la sensibilité étrangement paresseuse...

Tout à coup, sans que rien vous y prépare, un jeune homme de vingt ans, en habit noir, se précipite en faisant sonner les planches. Il crie, il gesticule frénétiquement, il est au paroxysme du désespoir, de la colère et de l'amour. Une jeune fille en robe de soirée, non moins furieuse que lui et non moins rugissante, lui commande d'aller tuer un autre homme. 11 va le tuer, revient, raconte la chose. « Pourquoi l'as-tu tué? Qui te l'a dit? » crie la jeune tille, de plus en plus démente. Alors il est pris d'un accès de folie, il a des hallucinations; il croit voir des ruisseaux de sang, des femmes coiffées de vipères... Un autre jeune homme

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paraît ; il a également l'air d'un aliéné ; il mugit de très mauvais vers et s'en va tuer, on ne sait pourquoi, un vieillard nommé Zopire. Une blonde maigre, en toilette rose, lui succède; elle crie, d'affilée, une soixantaine de terribles alexandrins tout hérissés d'antithèses, où l'on ne comprend rien, sinon qu'elle est dans un état mental aussi inquiétant que ses camarades. Un jeune homme farouche lui apprend ({uo son amant est mort et ajoute qu'elle doit s'en réjouir. Alors elle maudit Rome ; sur quoi l'autre lui plonge dans le sein une épéeimaginaire.Mais voici que le même jeune homme, assis sur une chaise, songe sinistrement. Une femme arrive: illuicrie : « Allez-vous-en! » Un autre homme survient et dit à la femme : « Vous n'êtes plus reine d'Espagne; signez votre abdication. » Le jeune homme s'écrie: « Jeme nommeRuy Blaset jesuis un laquais ! » ]l enlève à l'autre son épée par surprise et ajoute : « Je vaiste tuer comme un chien. Madame, cet homme n'a pas d'àme II m'a fait fermer une fenêtre. » Mais un nouvel habit noir apparaît, aussi fou que les autres ; il croit voir, dans l'air, un poignard qui marche devant lui ; il entre dans une chambre voisine au moment où minuit sonne : il y égorge un roi nommé Duncan et revient en criant : « Je ne dormirai plus ; j'ai tué le sommeil ! » Alors une grande fille brune se présente. Elle nous déclare que, avec la complicité de son amant, elle vient de tuer son mari dans son bain, et qu'elle en est heureuse : pourquoi avait-il tué sa fille? Mais, pour se venger complètement et pour

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être tranquille, elle va faire tuer sonjeune fils Oreste... Et tout cela, et d'autres horreurs que j'oublie, dans l'espace de deux heures f C'est un défilé ininterrompu de fous et d'assassins. Toutes les démences et tous les crimes. Et ces fous paraissent d'autant plus fous que leurs histoires ne nous sont point expliquées. Ils viennent, crient, tuent ou meurent : puis s'en vont. Et le spectacle est d'autant plus singulier que ces sentiments effrénés, ces états d'àme monstrueux, ces passions de scélérats grandioses, de terribles rois de légendes, de reines des temps antiques ou de grandes courtisanes, ont ici pour interprètes des fillettes toutes jeunes et fort ignorantes, qui ont pour la plupart de bonnes petites frimousses, et de bons jeunes gens qui ont le physique qu'ils peuvent, et dont quelques-uns ont encore l'air nigaud de l'âge ingrat. C'est très bizarre.

Mais je n'écris pas seulement tout ceci en manière de divertissement. J'en tire une réflexion pratique. Pourquoi les candidats au prix de tragédie choisissent-ils^ presque tous, pour leurs morceaux de concours, les scènes les plus violemment tragiques, celles qui veulent des cris, des hurlements, des roulements d'yeux, des bras tordus, des pâmoisons? Si rien n'est plus malaisé que de rendre supérieurement et avec originalité les scènes de cette sorte, rien n'est plus facile que de les jouer d'une façon simplement passable. Il s'ensuit que tous les candidats y montrent des qualités égales et une égale médiocrité. Entre

MM. Desjardins et Esparbès, qui ont eu un premier accessit, et MM. Ossart et Maury, qui n'ont rien eu, je n'ai saisi, pour moi, aucune différence appréciable. Je leur dirais volontiers à tous : « C'est bravement crié ! » Ces jeunes gens feraient bien de choisir des scènes moins terribles, où ils auraient à exprimer des sentiments plus tempérés et nuancés : ils pourraient nous y faire apprécier plus sûrement leur intelligence et leurs qualités de diction. Et rien, du reste, ne les préparerait mieux àjouer les grandes scènes tragiques. Celui qui aura trouvé, pour rendre les souples discours de Titus ou d'Ulysse, des intonations expressives et simples et, çà et là, un accent personnel aura des chances de traduire sans banalité, avec puissance et sobriété àla'fois, la folie d'Oreste ou de Macbeth. Il faut donc louer grandement 31. Leitner de nous avoir fait entendre^ au milieu des vociférations de ses camarades, un morceau sans fracas, noble et mélancolique : les confidences de Xipharès au premier acte de Mithridate. J'ai dit l'an dernier tout le bien que je pensais de M. Leitner. 11 a la voix bien timbrée : il sait conduire une phrase et composer un long couplet ; il sait colorer les mots par la façon de les prononcer ; il n'a pas d'emphase ni de ronron ; il a le geste expressif et généralement contenu. Bref, il méritait sans conteste les deux premiers prix qui lui ont été décernés. Je ne lui reprocherai que de gesticuler trop haut, j'entends d'agiter un peu trop souvent sa main au-dessus de sa tète, — comme pour se

grandir. Car il est de taille assez exiguë. Et puis il n'a pas le nez tragique, ni les jambes, ni le torse. Osons le dire : il est un peu gringalet. — Eh bien! qu'est-ce que cela fait? M. Leitner ne jouera pas la tragédie, voilà tout. Il n'est jamais nécessaire de jouer la tragédie. M. Leitner jouera la comédie dramatique, les jeunes premiers d'Augier et de Dumas, et je crois qu'il y sera excellent.

MM. Desjardins <^t Esparbès ont obtenu chacun un premier accessit. M. Desjardins est un assez joli gar- (;on, le front dégarni, le nez droit, les lèvres minces, la barbe en fer à cheval. 11 imite terriblement M. Delaunay, et il m'a paru qu'il se donnait beaucoup de mal pour montrer ses dents, comme M. Mounet-Sully. M. Esparbès, — dont le nom rappelle les noms sonores et tonitruants des étudiants du Midi, dàus Numa lioumeMan, — est, en effet, un brun olivâtre, à barbe de cirage, avec une bouche lippue de roi maure. Mais son nez manque de race, — oh ! tout à fait. Il a dit le rôle de Ruy Blas comme un qui, avant d'être laquais chez don Salluste,auraitlongtemps déchargé, sur le port de Barcelone, les galions revenant de la Nouvelle-Espagne... (J'éprouve ici le besoin de rappeler que le physique des comédiens nous appartient absolument. Qu'un critique soit totalement dépourvu de beauté plastique, cela ne regarde personne. Mais il faut bien, quand on juge un acteur, tenir compte de la forme de son nez, puisque ce nez fait partie de ses moyens d'expression.) MM. Desjardins et Esparbès

ont dit comme de bons écoliers. Quant à M. Damoye... M. Damoye veut un paragraphe à part. Gomme élève du Conservatoire, il mérite son accessit, voilà tout. Mais, comme type, il est immense! Il ressemble à un Marat plus large de mâchoire, avec quelque chose aussi de Frederick Lemaître, et, j'en suis sûr, de Delobelle. Il donne également, par ses noirs cheveux amassés sur sa nuque en boucles épaisses, l'idée d'un prêtre criminel, d'un Claude FroUo ou d'un Rodin. Il promène sous la lumière du ciel une tète de foudroyé. Il pourrait personnifier le génie malheureux, et en même temps il semble incarner en lui tous les traîtres de théâtre, délateurs, empoisonneurs, ravisseurs d'enfants, persécuteurs de jeunes filles vertueuses. Il est sombre et fatal. Il a le rictus. On dirait la statue vivante du Mélodrame. Il me rappelle Bocage, que je n'ai jamais vu, et tous les acteurs romantiques de 1840. Et, par delà, il évoque pour moi les silhouettes des « tyrans » que promenait sous Louis XIII, à travers les provinces, le chariot du Roman comique et qui jouaient dans des granges les tragédies d'Alexandre Hardy. Cette tète me paraît celle du comédien en soi, avec l'exagération de traits qui convient à une effigie symbolique. M. Damoye nous a dit le rôle de Louis XI, comme aurait pu le faire Destin lui-même, le Destin de Scarron. Il a fait alterner la diction bouffonne et la diction solennelle. Cela manquait un peu de fondu. Au reste, cet homme au physique farouche et verdâtre semble avoir un

faible pour Casimir Delavigne. L'an dernier, il nous avait débité, avec des intonations grosses de scélératesse et de perfidie, le rôle de Glocester. — C'est égal, je voudrais bien avoir son buste.

On n'a pas donné de prix de tragédie aux femmes, jyjues Forgue et Malck ont eu chacune un premier accessit. C'est, en effet, ce qu'elles méritaient. M"^ Forgue continue de ressembler à un moulage en plâtre de M"^« Segond-Weber, avec des bavures. La Phèdre qu'elle nous a montrée n'était ni de Crète, ni d'Athènes, mais trop visiblement d'une des communes suburbaines annexées à Paris par le second empire. Elle a la voix creuse et est tragique avec excès. Elle a manifesté beaucoup de chagrin de n'avoir qu'un accessit. Qu'elle étudie donc sur elle-même comment, par quelles inflexions de voix et quelles attitudes, se traduisent naturellement les grandes douleurs, les sentiments profonds. Ce sera pour elle le moyen le plus sûr d'obtenir un prix l'an prochain. — M^'^ Malck est une grande brune, une beauté « imposante », qui manque de velouté, parce qu'on ne saurait tout avoir. Sa stature convenait au rôle de Klutaimnestra. Mais elle n'y a pas été bien terrible, sans doute à cause de sa voix un peu blanche. Elle jouera mieux les fortes femmes de comédie, les épouses impérieuses ou les coquettes de trente-cinq ans.

Passons au concours de comédie. M. Leitner y a, comme j'ai dit, emporté le premier prix, avec la grande

scène du quatrième acte du Misanthrope. 11 l'a fort bien dite, un peu tragiquement peut-être. Encore qu'Alceste s'exprime ici en vers très nobles, et qu'il échappe au ridicule par l'intensité de sa passion, je crois qu'il aurait fallu nous faire sentir que nous sommes après tout dans un salon, et que c'est toujours « un original », un misanthrope qui parle. J'aurais donc voulu je ne sais quoi d'un peu plus familier et bourru dans le ton et dans la diction. Et surtout j'aurais préféré entendre M. Leitner dans le répertoire contemporain.

MM. Gocheris et Gauthier ont eu chacun un second prix. M. Gocheris a dit le rôle de Fortunio (au dernier acte du Chandelier) avec une simplicité que j'estime fort et une assez grande justesse d'accent. Seulement... je prêtais malgré moi à Fortunio une autre figure et une autre voix. — M. Gauthier, avec sa tète de gamin et sa voix gaie, un peu canaille, a beaucoup plu en Mascarille. A vrai dire, la scène doit être facile à jouer. Puis, bien que M. Gauthier ait aisément soulevé le rire, par des inflexions de voix bouffonnes, dans le commentaire du fameux : Oh ! oh ! je n'y prenais pas garde, etc., je doute qu'il ait bien rendu la véritable intention de Molière. Laissez-moi^ pour plus de clarté^ vous remettre ce commentaire sous les yeux :

MASCARILLE : Avcz-vous remarqué ce commencement : Oh! oh! Voilà qui est extraordinaire : Oh! oh! Comme un homme qui s'avise tout d'un coup ; Oh ! oh ! La surprise : Oh ! oh ! Il semble que ce ne soit rien.

MADELON : Ah ! mon Dieu ! Que dites-vous ? Ce sont-là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer...

MASCARiLLE : Mais n'admirez- vous pas aussi : je ny prenais pas garde? Je n'y prenais pas garde, je ne m'apercevais pas de cela; façon de parler naturelle, etc..

Il me paraît évident que Molière a voulu parodier et railler ici la critique laudative, la critique par interjections, celle qui consiste à s'émerveiller indistinctement sur tous les mots d'un texte consacré (« Belle expression ! — On ne pouvait mieux dire ! — Remar quez la justesse de cette comparaison ! — Que cette périphase est ingénieuse I »); — la critique qui a régné aux deux derniers siècles, celle des anciens professeurs de rhétorique, celle qui sévissait encore il y a trente ans dans les éditions scolaires des classiques. Il faudrait donc, à mon avis, débiter le commentaire littéraire de Mascarille, non point avec des bouffonneries de diction, destinées à faire rire par elles-mêmes^ mais avec sérieux et conviction, d'un ton pédant, professoral et doctoral.

M. Numa, un grand blond avec un nez crochu et une voix vibrante de prédicateur, a été convenable, mais fort peu comique, dans le rôle de Pancrace (Mariage forcé) ; et M. Darras, tète aplatie et large bouche, a dit passablement le rôle aisé de Sganarelle (Médecin malgré lui). Ils ont eu tous deux un premier accessit. Enfin, un deuxième accessit a été décerné à M. Coquet (rôle d'Arnolphe). Je ne me souviens plus du tout s'il l'a mérité. Je crois pourtant qu'il a mis

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un peu trop de sanglots, — et trop tragiques,. — dans le couplet où Arnolphe offre de « s'arracher un côté des cheveux » .

Et voici venir « le blanc troupeau des femmes ». Premier prix : M"^^ Ludwig et Cogé. M'^® Ludwig a un minois charmant et ce don précieux, la gaieté : gaieté de la voix, de la bouche, des yeux et de toute l'allure. Elle est pleine de malice et de grâce. Elle nous a charmés dans le nMe, d'ailleurs facile, de Nanon {le C(mr et la Dot), et plus encore dans celui de Madelon, où elle donnait la réplique à M. Gauthier. — M"^ Cogé est une blonde très élancée, avec une aimable tête grosse comme le poing. La voix est bonne. Cette frêle jeune fille a montré de l'énergie dans le rôle de Catarina [Angelo). Qu'elle se méfie seulement des « trucs » de diction, des oppositions de ton artificielles, des passages subits du tragique au familier. Ainsi, après avoir énuméré les crimes d'Angelo et s'être écriée à plein gosier : « C'est honteux ! c'est abominable ! c'est lâche ! », tout à coup elle change de voix, dégringole plusieurs gammes, et, avec la simplicité la plus fausse : « Uue pensez-vous de cet homme, madame? » Je sais que beaucoup admirent ces effets qui sont, du reste, d'une pratique fort aisée, mais je ne puis dire à quel point ils m'horripilent.

M"e Sanlaville, élégante et jolie, a dit avec grâce une scène de VÉté de la Saint-Martin. M"^ Madeleine Bertrand, beauté et voix un peu sèches, a détaillé

correctement la réplique de Célimène à Arsinoé... Oh I les finesses du Conservatoire ! oh ! les délicatesses de diction ! les mots soulignés ! ceux avant lesquels on prend un temps 1 ceux sur lesquels on ralentit la voix! ceux qu'on laisse tomber! ceux qu'on envoie d'un coup d'éventail !... Seigneur ! faudra-t-il entendre çdi tous les ans ? — M'^® Sylviac, une brune aux traits fortement marqués, a joué, avec une vigueur qui promet, la grande scène de la duchesse de Septmonts, dans VÉtrangère. — Ces trois jeunes comédiennes ont obtenu le premier accessit. M''^» Malck, Montcharmont et ïasny ont eu le second.

Une remarque en passant. Le nez de la plupart des jeunes filles qui ont défilé devant nous cette année se distingue par une courbure tout hébraïque. M"es Tasny, Lamart, Bertrand, de Fehl, Sidel-Bardet, ont des nez très décidément aquilins. Oserai-je dire que quelques-unes en ont même de crochus? Le nez vraiment français, le nez légèrement retroussé, le nez coquin se fait rare. Du moins, j'ai eu cette impression. Certes, la forme aquiline a sa noblesse; mais elle n'est pas gaie, elle n'est pas jeune: et j'ai été sincèrement affligé de voir tant de jolis minois assombris par un nez « qui aspire à la tombe », — déjà! — comme celui du père Aubry.

Autre remarque morose. Plusieurs des morceaux choisis par les candidats (avec le secours de leurs professeurs) sont vraiment bien ennuyeux ou bien insignifiants ! Est-ce que vous aimez beaucoup les

Folies amoareuses :^ Je n'ose en dire toute ma pensée; mais la folie feinte de Lisette et ces éclats de rire de théâtre (qui ne font jamais rire personne) me sont insupportables. On pouvait aussi nous épargner le Cœur et la Dot, et surtout cette scène si parfaitement niaise ou, pour mieux dire, si bête, de la Fausse Agnès. J'écarterais volontiers aussi, pour d'autres raisons, les scènes trop connues du théâtre classique et particulièrement de celui de Molière. Les candidats les ont trop vu jouer; ils ont pu noter, mot pour mot, les intonations consacrées et tous les effets et jeux de scènes. Ils y sont passables à trop bon compte, et en même temps ils n'ont plus assez de liberté pour y être supérieurs, quand ils le pourraient. Enfin, je voudrais bien que toutes les scènes que j'entends n'aient pas été serinées aux élèves par leurs professeurs, car il peut arriver ainsi que le plus sot fasse bonne figure un jour de concours. J'aimerais que le jury indiquât à chaque élève une scène qui serait prise dans le théâtre contemporain ou dans les parties moins connues du répertoire classique. Le candidat aurait quatre ou cinq heures pour l'apprendre et l'étudier ; et 1 on pourrait beaucoup mieux juger de son intelligence. Vous me direz que l'intelligence, si elle ne nuit pas aux comédiens, n'est pas chez eux la première qualité requise. — C'est vrai. — Du reste, même dans un morceau médiocre ou trop facile ou trop évidemment seriné, on sait bien toujours, avec un peu d'expérience, démêler la valeur des candidats.

Puis les jurés achèvent de s'éclairer par les notes de l'année. Laissons donc ces concours comme ils sont. Il n'est jamais indispensable de changer une institution. Celles qui sont bonnes se gâtent, celles qui sont mauvaises se corrigent dans la pratique, et cela revient toujours au même.

k L'ACADEMIE

4 avril 1857.

C'est à l'Académie Française qu'on nous a donné cette semaine la meilleure comédie. M. Dumas fils y recevait M. Leconte de Lisle succédant à Victor Hugo. L'auteur de VAmi des femmes devait louer l'auteur de Baghavat, et tous deux devaient glorifier le poète des Contemplations. En d'autres termes, il y avait en présence deux esprits n'aimant rien l'un de l'autre, ne comprenant absolument rien l'un à l'autre., obligés de se congratuler et d'exalter un troisième esprit qu'ils admirent, je crois, mais qu'ils n'aiment ni Tun ni l'autre. Je dis les choses comme elles sont. Et c'est cela, d'ailleurs, qui a fait l'intérêt de la séance. Il était curieux de sentir la mutuelle antipathie, profonde et irréductible, de ces deux génies originaux, et de ces deux pour un troisième, sous la politesse de la forme, et leur pensée intime et vraie à travers la gêne des atténuations.

Le discours de M. Leconte de Lisle est très singulier. Il nous annonce d'abord un résumé de l'histoire de la

Toi IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.

poésie. Voyons ce résumé. 11 nomme Valmiki, Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide et Aristophane; omet les Romains; nous parle du moyen âge comme ferait un antidéiste de Belleville, qui serait pourtant un Olympien ; dit un mot de la pléiade française, saute deux siècles, passe à Victor Hugo, ne nomme ni Lamartine ni Musset. Qu'est-ce à dire? Simplement qu'il n'y a de poésie pour lui que la poésie épique et lyrique, — et de poésie épique et lyrique que celle des Indous et des Grecs. La poésie latine n'est qu'une imitation d'écoliers, alourdie et plate. Le christianisme est comme non avenu pour le vrai poète. La poésie personnelle, celle qui est « un cri du cœur *, est chose méprisable et indécente. C'est donc bien toujours la doctrine exposée, il y a trente ans, dans la préface des Poèmes antiques. Au fond, M. Leconle de Lisle n'en démord pas et n'y change pas un mot : « Depuis Homère, Eschyle, Sophocle, qui représentent la poésie dans sa vitalité, dans sa plénitude et dans son unité harmonique, la décadence et la barbarie ont envahi l'esprit humain. En fait d'art original, le monde romain est au niveau des Daces et des Sarmates; le cycle chrétien tout entier est barbare. Dante, Shakespeare et Milton n'ont que la force et la hauteur de leur génie individuel; leur langue et leurs conceptions sont barbares... Que reste-t-il des siècles écoulés depuis la Grèce? Quelques individualités puissantes, quelques grandes œuvres sans lien et sans unité. La poésie moderne, reflet confus de la person-

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